Mémoires de l'Académie des inscriptions, XXXÏ, 2, p
2. W. Schum, Beschreibender Verzeichniss der amplon. Handschriften- Sammlung zu Erfurt. Berlin, 1887, in-4% p. 684.
3. W. Schum, op. cit., p. 793, c. 2 : « Coramentum Bernhardi Silvestris super Theodolum, » Je crains que cette mention d'un Catalogue de 1412 ne soit erronée, et qu'il ne s'agisse ici du commentaire bien connu de ï'Ecloga par Bernard d'Utrecht.
^2 QUESTIONS d'histoire LITTE'rAIRE.
qu'un philosophe hardi. Il a rédigé un traité de dictamen métrique ; il enseignait à Tours, au rapport de Mathieu de Vendôme, le dictamen prosaïque. Voilà bien des motifs solides pour lui faire honneur du traité de dictamen prosaïque qui, surtout sous sa forme abrégée (summulœ Turonenses), a longtemps bénéficié, dans les écoles, d'une popularité exceptionnelle.
Nous n'hésiterons donc pas à conclure dans le même sens que M. Hauréau. Oui, Vars dicta^ninis des manuscrits de Vienne, de Bruxelles et de Bruges , est l'œuvre de Bernard Silvester. Mais comment expliquer alors que les manuscrits de l'abrégé qu'on a fait de cet opuscule ne soient jamais rubriques au nom de Bernard Silvester, et que quelques-uns le soient même au nom d'un certain Bernard de Meung? — Ce Bernard de Meung n'est pas d'ailleurs un être imaginaire ; il était chanoine de Meung, et il a collaboré à la rédaction des « Miracles de saint Lifard » : Aliud miraculum a fratre Bernardo, Magdunensi canonico, diciatum^.
Deux hypothèses se présentent naturellement à l'esprit : ou bien Bernard Silvester a èiè chanoine de Saint-Lifard de Meung, et c'est là un trait de sa biographie que rien ne laissait soupçonner jusqu'ici ; ou bien Bernard, chanoine de Meung, a été l'un des abréviateurs de la major summa de son quasi-homonyme, Bernard Silvester.
La seconde hypothèse doit être, à notre avis, préférée. Il est certain que la Somme de maître Bernard a été rééditée à Meung ; cela résulte clairement des éloges pompeux de Meung qui se lisent dans divers exemples de la summula abrégée^. L'abréviateur de Meung, le chanoine Bernard, aura bénéficié de la ressemblance de son nom avec celui de Fauteur primitif, et, bien qu'il se fût contenté d'abréger le texte, de rajeunir les paradigmes, il aura usurpé, au xiif siècle, dans les rubriques, la place due à Bernard Silvester.
1. Mabillon, Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, 1. 1, p. 164. Ce morceau, régulièrement rythmé, est d'un dictator expérimenté.
2. « Qui dictandi secuntur scientiam ad reges veniunt et prelatis ecclesie traduntur a regibus... Amans te fide solida, laudo et consulo quod relinquas de cetero comices garrulas, et ad vivum fontem dictaminis ad profectum plénum accedere non moreris. Fontem istum Magdunum reperi, qui non timet solem nec estus aridum. » (Bibl. nat., lat. 1093, fol. 61.)
En résumé, nous distinguons, avec Pierre de Blois et l'auteur du LahorintuSy deux formes de la Somme bernardine sur Xars dictaminis.
La première, représentée par trois manuscrits, nous l'attribuons, comme M. Hauréau, à Bernard Silvester,
La seconde, représentée par seize manuscrits, est un abrégé de la première, dont Bernard, chanoine de Meung, est probablement l'auteur.
Chaque exemplaire de la Somme complète et de la Somme abrégée est accompagné de modèles de lettres. Ces modèles peuvent servir à déterminer approximativement, grâce aux noms des personnages cités, la date et le lieu des différentes éditions. On constate de la sorte qu'il y a eu des éditions de la Somme bernardine, non seulement en France, mais en Angleterre et en Allemagne; la plus ancienne édition paraît remonter au milieu du xn^ siècle ; la plupart des éditions connues sont de la fin de ce même siècle et de provenance orléanaise^
Remarquons en terminant que la Somme de Bernard n*est pas le seul traité tourangeau ou Orléanais sur l'art épistolaire qui nous ait été conservée Les artes dictaminis composés dans les écoles de la Loire au xii^ siècle sont nombreux ; ils se distinguent à première vue, même quand ils sont anonymes, des ouvrages analogues dus aux dictatures d'Italie, par l'emploi d'une certaine phraséologie qui leur est particulière. Nous essaierons de définir dans un autre mémoire cet important critérium, auquel les auteurs les plus recommandables qui ont écrit, jusqu'ici, sur la théorie médiévale du Cursus, n'ont point songé à recourir.
Nous avons dit que Bernard Silvester est un personnage bien
1. M. L. Auvray a particulièrement étudié l'édition représentée par le ms. d'Agen [g] dans son Mémoire déjà cité : Documents Orléanais du XIP et du XII P siècle, extraits du formulaire de Bernard de Meung. Orléans, 1892, in-8\
2. Signalons seulement le ms. 6911 de la bibl. de Munich, décrit (Quellen zur hayerischen Geschichte, IX, p. 97-102) et publié {ibid., p. 103-114) par M. Rockinger, parce qu'il est apparenté aux abrégés ordinaires de la Somme de Bernard. — L'opuscule Cognito, dont on connaît deux exemplaires (Soissons, n» 8, fol. 65; Br. Mus., add., n° 18382, fol. 69), est rubrique dans l'un d'eux: Summa magistri Radulphi Vindocinensis,
H QUESTIONS d'histoire LITTERAIRE.
connu de l'histoire littéraire du xii^ siècle; on a, en effet, beaucoup écrit sur son compte^; toutefois, ses principales œuvres sont encore mal publiées 2; la liste n'en est pas encore définitivement dressée, et sa biographie est encore si obscure que Ton n'est même pas d'accord sur le point de savoir si Silv ester est ou n'est pas le surnom du fameux Bernard de Chartres. Ayant eu l'occasion
1. Voyez la Bio-bibliographie de M. l'abbé U. Chevalier, au mot « Bernard de Chartres. » — Ajoutez R. Lane Poole, op. cit., p. 117 et suiv.
2. M. B. Hauréau a recommandé à plusieurs reprises [Journal des Savants, 1889, p. 369; Notices et extraits de quelques manuscrits latins, IV, p. 304) aux jeunes érudits de faire mieux connaître, par une réédition critique, le De mundi universitate de Bernard Silvester, « cette œuvre si digne d'estime d'un vrai philosophe et d'un vrai poète, » dont C.-S. Barach a donné, en 1876, à Innsbruck, l'édition princeps, d'après deux manuscrits assez défectueux de Munich et de Vienne. « On m'a dit, » ajoute M. Hauréau, « que l'entreprise avait autrefois tenté Charles Lenormant, dont l'esprit vif avait le goût de tous les arts. Qu'elle en tente un autre et qu'enfin on l'exécute. Il est vraiment pénible de voir presque ignorés, en France même, des écrits aussi noblement inspirés que ce Megacosmus de notre Bernard et le De planctu naturœ d'Alain de Lille. »
« Le grand nombre de manuscrits où cet ouvrage se rencontre », dit l'Histoire littéraire (XII, p. 272), « est une preuve de la grande estime dont il a joui. » Voici, en effet, une liste provisoire de quelques-uns des principaux manuscrits du Megacosmus :
Bibl. nat., lat. 3245. Bibl. nat., lat. 8751 C.
— — 6752 A. — — 14194, fol. 56.
— — 7994. — — 15009, fol. 187.
Bibl. d'Auxerre, n» 243.
— de Troyes, n» 787.
— univ. de Cambridge, KK, IV, 25, fol. 119.
— Bodl. d'Oxford, Laud. lat. 86, fol. 53 V.
— — Laud. mise. 515, fol. 182.
— — Digby, n» 157.
— de Corpus Christi Collège, Cambridge, n° 406. British Muséum, Cotton mss., Titus, D. XX, fol. 110 V.
— — — Cleopatra, A. XIV.
Vaticane, Reine Christine, n* 711 A. (Extraits.)
— Palat., n' 953. (B. Silvestris Carmina.) Padoue. Cf. Archiv de Pertz, XII (1874), p. 666. Bibl. de Berne, A 91, fol. 9.
-- — n' 710, fol. 96.
Le ms. 6415 de la Bibliothèque nationale a été utilisé par M. Cousin, Ouvrages inédits d'Abélard. Paris, 1836, in-4% p. 627 et suiv.
d'étudier, à propos de l'histoire de Yars dictaminis, ce problème récemment débattu, nous prenons la liberté de consigner ici les observations que cette étude nous a suggérées.
M. Hauréau a posé les termes de la question en litige d'une manière très claire; et nous ne saurions mieux faire, pour mettre le lecteur au courant, que de citer textuellement les expressions de réminent critique. — « Fabricius, dit-il, les auteurs de V Histoire littéraire^ M. Cousin, M. l'abbé Demimuid, M. Barach, à peu près tous les critiques modernes ^ rapportent à Bernard de Chartres les écrits nombreux, en vers, en prose, qui nous sont offerts par les manuscrits sous le nom de Bernard Silvestris,
Bernardin li sauvages
Qui connoissoit toz les langages
Des esciences et des arts,
comme dit Henri d'Andeli. On ne prouve pas, il est vrai, cette identité par quelque témoignage ancien et formel, mais on la démontre par un ensemble de raisons vraiment concordantes. Et, d'abord, les opinions dont, selon Jean de Salisbury, Bernard de Chartres fut, en son temps, le promoteur, ces opinions téméraires, qui furent alors condamnées par la plupart des libres esprits, on les retrouve très fermement exprimées dans les vers, dans la prose de Bernard Silvestris. Que si, d'ailleurs, on rapproche de ces vers ceux que Jean de Salisbury donne à Bernard de Chartres, on y reconnaît sur-le-champ les mêmes qualités et les mêmes défauts, le mérite le plus estimable étant l'emploi de l'expression fournie par la science et le principal des défauts étant l'allure pénible du vers forcé de l'admettre. Enfin, il est prouvé que Bernard de Chartres, ayant été Tun des maîtres les plus lettrés du xif siècle, a fait des livres pour exposer, pour propager ses opinions singulières, et cependant on ne rencontre aujourd'hui, dans aucune bibliothèque, aucun livre sous son nom. D'autre part, il n'a peut-être pas existé, dans tout le moyen âge, un poète aussi souvent cité par les scoliastes que Bernard dit Silvestris; et pourtant, si l'on interroge sur ce poète si connu tous les chroniqueurs, dont plusieurs doivent avoir été de son pays ou du moins
1. Ajoutez tous les rédacteurs de catalogues de manuscrits, qui indiquent couramment, comme l'auteur du Megacosmus ou du Commentaire sur VÉnéide, « raagister Bernardus Silvestris Carnotensis. »
46 QUESTIONS D*HISTOiaK LITTERAIRE.
de son temps, on constate que pas un d'eux ne l'a nommé. Tout cela semble bien inexplicable si les deux noms ne désignent pas la même personne. Nous en avons dit assez pour justifier la conjecture généralement admise ^ »
Cette conjecture a été admise, non seulement par les auteurs précités, mais par M. Hauréau lui-même jusqu'en 1884. Elle l'est encore implicitement aujourd'hui, malgré l'argumentation en sens contraire de M. l'abbé Glerval (1882) et celle de M. Hauréau (1884)2, par des érudits tels que le P. Ehrle^ Elle mérite donc d'être pesée avec le plus grand soin.
I. — Que savons-nous précisément sur ce maître Bernard de Chartres, si célèbre au xii^ siècle, sous le nom duquel aucun ouvrage manuscrit ne nous a cependant été conservé?
Jean de Salisbury a parlé de Bernard de Chartres à plusieurs reprises et dans les termes les plus flatteurs. Dans un chapitre souvent cité du Metalogicus (I, 24), il l'appelle exundantissimus modernis temporibus fons litterarum in Gallia, et il décrit longuement, en détail, toutes les parties de son enseignement et de sa méthode. C'était, dit-il, un très habile professeur de rhétorique (figuras grammaticœ, colores rhetoricos, cavillaliones sophisynatum proponebat in medio), toujours prêt à faire sortir des textes qu'il expliquait d'ingénieuses leçons de morale, et d'un goût excellent; « mes professeurs de grammaire, ajoute Jean de Salisbury, Guillaume de Gonches et Richard Lévêque, aujourd'hui (1159) archidiacre de Goutances, suivaient la méthode de ce maître ; ad hujus magistri formam suos discipulos aliquandiuinformaverunt^. » Bernard de Chartres était en même temps un i^hilosoi^he , perfectissimus inter Platonicos seculi nostri (Métal., IV, 35) ; il s'appliquait à concilier Aristote et Platon (II, 17) ; mais c'est en poète qu'il s'était occupé de
1. Mém. de l'Acad. des inscr.j XXXI, 2** part., p. 97. Cf. Comptes-rendus, 3« série, I (1873), p. 79.
2. Cf. Histoire littéraire, XXIX (1885), p. 569. — Notons cependant que, tant est grande la force de l'habitude et de la tradition, M. Hauréau parle un peu plus loin, dans ce même volume de V Histoire littéraire (p. 583), du « Megacosmus de Bernard de Chartres. »
3. Historiabibliothecce pontificum romanorum. Rome, 1890, in-4% p. 511, note.
4. Guillaume et Richard eurent Jean de Salisbury pour élève entre 1139 et 1141. — Cf. Metalogicus, I, 5 : « W. de Conchis, grammaticus post Bernardura Carnotensem opulentissimus. »
philosophie. Bien qu'il eût commenté en prose V Introduction de Porphyre (IV, 35), c'est en vers qu'il avait exposé la majeure partie de ses idées platoniciennes, comme l'attestent les hexamètres et les distiques que Jean attribue dans le Policraticus (VII, 13) et dans le Metalogicus (IV, 35) à celui qu'il appelle d'ordinaire, « par antonomase », le vieillard de Chartres, senex Carnotensis (PoL, VII, 13; Métal., I, 11).
D'autres renseignements sont fournis par Othon de Freisingen, qui fréquenta les écoles de Paris de 1126 à 1130. D'après Othon, l'illustre Gilbert de la Porrée (mort en 1154) avait étudié sous Bernard de Chartres, et celui-ci était originaire de Bretagne. « Est predicta terra », dit Othon en parlant de la Bretagne armoricaine, « clericorum acuta ingénia et artibus applicata habentium, sed ad alia negotia pêne stolidorum, ferax; quales fuerunt duo fratres, Bernardus et Theodericus, viri doctissimi*. » Nous apprenons ainsi (ce qu'Abailard confirme) ^ que le Breton Bernard de Chartres était le frère de Thierri de Chartres, l'illustre réaliste, totius Euy^opœ philosophorum prœcipuus^, dont la mémoire doit tant aux savantes investigations de M. Hauréau.
Un rythmeur anonyme, qui écrivait après le 16 juillet 1141'^, cite Bernard de Chartres au nombre des maîtres les plus renommés des écoles de Paris :
Gelebrem theologum vidimus Lombardum Gum Yvone Heham Petrum et Bernardum, Quorum opobasalraum spirat os et nardum^.
Bernard de Chartres vivait encore en 1141, car Gilbert de la Porrée écrivit cette année-là de Poitiers à son ancien maître une lettre empreinte de la plus sincère vénération^.
Les archives de l'église de Chartres ne laissent pas d'apporter encore quelques faits et quelques dates pour la biographie de
1. M. G. H. Scriptores, XX, p. 376. Cf. l'auteur de la Vie d'Adalbert de Mayence, parlant de Thierri (Ph. Jaffé, Bibl. rerum germ., III, p. 589) :
Cujus erat genitrix Britannia, Francia nutrix.