CHAPITRE Y
nr: la iiautt-coi r
La Haiitc-Couf de Justice tint ses premières séances — d'installation de procédure — 1rs 21 et 28 janvier 1918. Malvy, demeuré en liberté, \ comparut entre ses deux avocats, Mes Bourdillon et Paul Guillain, mon ancien condisciple de Louis-le-Grand. C'est le cas de dire : « Comme on se retrouve ! n Assisté de MM. Lombard et Sénac. conseillers à la Cour de Cassation, personnages tnuets, le procureur général Mérillotl Commença la lecture de ses réquisitions ou, plus exactement, d* son réquisitoire intro auctif d'instance, dont voici le passade principal :
Lé même jOUr1, ainsi qu'il réelle du troisième d
mont produit, la Chambre des députés était sais: l'incident pat une interpellation de M. Delahavo. Le président du Conseil demanda le renvoi de l'interpellation à la luite de l'ordre du jour, mais en faisant des déclarations dont il importe de retenir les pas-
suivants : « Le gouvernement n'a rien à ajouter à la
déclaration qui a paru ce matin dans les journaux. Il l'a faite sous sa responsabilité. !1 a choisi la voie qui lui a semblé la plus propre à sauvegarder à la fois l'indépendance complète de la justice et la paix natic
j. L« i(i octobre 191 7 . Voir plu? liaul pp. I>2 cl
Dans les circonstances exceptionnelles, qui peut-être n'ont pas de précédents dans notre histoire, il a agi avec un é^al souci de la vérité et des intérêts essentiels de la nation. Il n'a rien à ajouter. »
Et, pour répondre au reproche qui lui était fa i I d'avoir, par ce communiqué, pris partie dans une instruction en cours, le président du Conseil déclarait quelques instants après qu'il avait reçu M. Léon Daudet dans son cabinet, qu'il lui avait fait observer que, lorsqu'on avait à formuler des accusations que l'on croyait fondées, on devait recourir aux voies ordinaires de la justice, et que M. Léon Daudet,- avec une grande véhémence, avait affirmé sa conviction de tout ce qu'il avait écrit dans sa lettre. M. Painlevé concluait ainsi : « C'est parce que ces questions ont été abordées par M Daudet en dehors des affaires en cours, que j'ai pu faire connaître dans le communiqué de ce matin l'opinion du gouvernement tout entier. »
11 résulte de ces déclarations que le gouvernement avait certainement l'intention, par son communiqué, de clore le débat relatif à M. Malvy, mais comme le président du Conseil ne pouvait ignorer qu'une déclaration du gouvernement n était, en pareille matière, qu'une opinion favorable à la personnalité en cause, mais nullement une décision de justice s'imposant à tous, et que lui-même avait déclaré en fin de débat que la justice suivrait son cours, et qu'en pleine indépendance elle saurait accomplir son œuvre de lumière et frapper ceux qui auraient trahi leur devoir envers la Patrie, le renvoi de l'interpellation à la suite de l'ordre du jour voté par la Chambre laissait en l'étal l'accusation formellement maintenue par iVI. Léon Daudet et la dénégation énergiquement opposée par M. Malvy.
Aussi M. Malvy estima qu'il ne pouvait s'en tenir là, et il chercha des juges.
Lehautmagistratii'ajoulepasque le recours au jury, par le moyen de la Cour d'assises, était le procédé
DEVANT l \ COMMISSION D I N S T H T <: T I O N .
le plus simple et qui s'imposait à Malvy, au double titre de minisire diffamé dans l'exercice de ses fonctions et de « démocrate » convaincu. Mais il n'est rien de tel qu'un « démocrate », surtout convaincu, pour se méfier de la juridiction populaire ; et Malvy s'imaginait, bien à tort, que la camaraderie politique et le souvenir de son beau -père, feu le sénateur de Ycrninhan. inclineraient le Sénat à l'an soudre.
Il pensa pouvoir les prouver dans |a Cour de justice prévue j)ar l'article ja de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875, ainsi conçu : « Los ministres peuvent être mis en accusation par la Chambre clos député-: pour crimes commis dans l'exercice (Je leurs (onctions. En ce cas ils sont jugés par le Sénat. > Kl il déposa lui-môme une proposition de résolution demandant la nomination d'une commission de trente-trois membres chargée d'examiner s'il y ^yait lieu de mettre en accusation pour crimes commis dans l'exercice de ses fonctions un ancien ministre de l'Intérieur. (Jette ri lu! ion fut adoptée par la Chambre, et une commission de trente-trois membres tut chaii-'e d'apporter ses conclusions.
Il y a lieu de noter qu'à ce moment la Chambre des députés se trouvait uniquement en présence du texte de la loi constitutionnelle et qu'an me loi d'application n'avait fixé les règles à suivre pour la mise en accusation d'un ministre par la Cbambre (]o^ députés.
La loi du 10 avril lS8() organisait en effet exclusivement la procédure à suivre devant le Sénat pour le spécial d'attentat commis contre la sûreté de
l'État.
11 eût, sans doute, été normal de procéder au fond, dans l'espèce soumise à la Chambre, de régler la procédure et de fixer par une loi d'abord les conditions dans lesquelles la Chambre constituée accusatrice devait
établir son accusation, et en second lieu les conditions dans lesquelles la Cour de justice devait fonctionner pour ce cas spécial ; mais le temps pressait, la Chambre paraissait désireuse d'avoir une solution rapide, el la commission jugea préférable de proposer à la Chambre d'établir elle-même en fait sa procédure dans l'espèce.
Ce système présentait certainement beaucoup d'inconvénients pour le cas où il eût été décidé de faire une instruction criminelle avant de saisir le Sénat.
La commission décida alors de s'en tenir sans aucune vérification aux accusations formulées contre M. Malvy et à ses dénégations et proposa à la Chambre de les transmettre telles quelles au Sénat en lui laissant le soin de les contrôler.
La Chambre adopta les conclusions de sa commission et, par une résolution votée à la séance du 28 novembre 1917, elle releva contre M. Malvy, ministre de l'Intérieur, en visant les seuls documents ci-dessus résumés, et sous la réserve des protestations de l'inculpé, prévention :
i° D'avoir, de 1914 à 1917, sur le territoire de la République et dans l'exercice de ses fonctions de ministre de l'Intérieur, renseigné l'ennemi sur tous nos projets militaires ou diplomatiques, et spécialement sur le projet d'attaque du Chemin des Dames ;
20 D'avoir, dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, et dans l'exercice de ses fonctions de ministre de l'Intérieur, favorisé l'ennemi en provoquant ou excitant les mutineries militaires.
Et, vu les articles 77 à 81 du Code pénal, ordonna la mise en accusation de M. Malvv, ancien ministre de l'Intérieur, et le renvoya devant le Sénat pour y être jugé,
Cette résolution saisissait légalement le Sénat et le constituait juge des accusations formulées par la Chambre, même sans instruction ni information, sauf au Sénat à en apprécier la valeur dans sa décision au fond. La loi constitutionnelle n'exige en etFet qu'une mise en accusation sans imposer à la Chambre l'obligation d'apporter des justifications à celle accusation.
En L'absence de toute loi fixant la procédure «H suivre dans cette matière, et I ordinaires n'étant applica-
bles en ce cas que s'il on a été ainsi ordonné, la Chambre a pu suivre la procédure qu'il lui a paru convenable d'adopter. L'accusation est donc recevable.
Mais Le Stuiat ainsi saisi ne pouvait utilement statuer en l'état, sans que sa procédure ait été réglée, et la communication officielle au Sénat de la résolution de la Chambre Fut suspendue jusqu'à ce que la lacune ait été comblée.
Elle le lut par la loi du 5 janvier 191 8, qui a laissé encore de côté la procédure à suivre pour la mise en accusation et réglé uniquement celle relative aux débats et au jugement devant le Sénat constitué en Cour de justice.
Cette constitution a eu lieu sans débat contentieux, et, conformément à l'article premier de la loi, la Cour de justice a transmis à votre procureur général le dossier de l'accusation.
Ici le procureur général discute longuement sur la compétence, en faveur de laquelle il se prononce, puis conclut ainsi :
De ces observations, il résulte que la Cour de justice est compétemment saisie.
Mais il résulte aussi de l'exposé de l'affaire en son étal actuel que l'accusation, d'ailleurs précise et formelle, n'est pas judiciairement établie, et que la Chambre des députés vous l'a transmise en la forme sans vouloir engager sa responsabilité au fond par une instruction préalable.
Dans cea conditions, devez-vous dès à présent la considérer comme sans fondement, et l'écarter par un arrêt de non-culpabilité ? Nous ne le pensons pas.
Il y a donc nécessité de procéder à un supplément d'information.
IOO ï,e POKîNARn DANS LE DOS.
En conséquence,
Va la résolution du 28 novembre 191 7, ordonnant la mise en accusation de M- Maloy, ancien ministre de l'Intérieur, pour faits qualifiés crimes par les articles 77 à 81 du Code pénal, et commis dans V exercice de ses fonctions, et transmise par la Chambre des députés au Sénat, constitué en Cour de justice, ainsi que les documents visés par cette résolution;
Va V article U de la loi du f? janvier 1918,
Nous requérons :
Quil plaise à la Cour de justice,
Ordonner quil sera procédé sur le, faits ci-dessus visés à un supplément d'information par la commission établie par V article 7 de la loi du 10 avril r 889 et constituée en commission d'information ;
Nous requérons, en outre, qu'il plaise à la Cour de justice nous donner acte du dépôt, à son greffe, du dossier de la procédure et des présentes réquisitions.
Fait au parquet de la Cour de justice, le 28 janvier roî8.
Le Procureur général.
D. Mérillon.
La Commission d'instruction près la Haute-Cour éiait ainsi composée : Président : M. Ernest Monis. Rapporteur: M. Eugène Pérès. Membres: MM. Alexandre Bérard, Théodore Girard, de Las Cases, Antony Ratier, Savary, Vallé, Vidal de Saint Urbain . Je fus convoqué devant ces messieurs dans le courant de février, au moment même où les Boches commençaient à se livrer, au-dessus de Paris, à des raids imposants de gothas. Je note le fait, parce que j'avais toujours pensé — sans prétendre aucunement au rôle de sorcier — que les instructions et les débats de cette affaire concorderaient 8YÇC une période critique de la guerre. Je suis même assez étonné
DE VA NI LÀ GdiïMiSêlÔN i> . riON.
qu'aucune torpillé; aucune bombe ne sonnl ton sur le palais du Luxembourg au cours du drame, ainsi que, dans les tragédie S antiques et shakes riennes, se combine la fufié de» éléments extérieure avec la tèitlpête des éléments moraux.
Ce Palais du Sénat, dans lequel je Hardis pénétré auparavant que de façon intermittente ei incomplète, est une merveille. La grande galerie donnant sur la cour, les salons d'audiences, la bibliothèque, avec leurs plafonds caissonnés. leurs peintures; leurs bustes, leurs confortables fauteuils, composent une atmosphère somptueuse et, courtoise d'autrefois, inclinent l'Ame à l'indulgence et à la sérénité. Au que le Palais Bourbon, où se tiennent les >éau< la Chambre des députés, avec sa disposition anguleuse et étriquée, ses couloirs mesquins et cirés, sa bruyante salie des Pas-Perdus, semble propice aux querelles, aux gifles, aux malentendus et à la baine. Les endroits historiques, les aiires où se sont pasdes événements; ont ilne physionomie, comme les personnes. Habitant la Touraine eu été depuis vingt ans. je n'aime ni l'humide château de Chenouccaux, ni celui si sec de Langeais, qui sont des gîtes d'ennui riche et de maussaderie doi j'éprouve Une terreur sacrée en visitant le trafique château de Rlois, où il Y a du Sang sur tous meubles, et je suis persuadé que le château de Loches, avec ses dispositifs de guet et ses oubliettes, a inspiré en partie la sage et tortueuse politique du roi Louis \I. Il va des logis modernes, d'un blanc cru. qui pi la dispute de famille. I
tains manoirs, tristes et écartés, semblent dispi pour l'inceste ou un vice absorbant el secret... Bref, au Sénat, je me régalai de la succession de pièces
vastes, cependant intimes, et de tapis amortisseurs qui conduisaient, en longeant la salle des séances, à la chambre de la Commission d'instruction de la Haute-Cour. J'arrivai ainsi à un corridor parqueté, au bout duquel il y avait une fenêtre donnant sur le jardin et le bassin, et devant la fenêtre, un huissier assis. Cet homme affable me dit : « Attendez là... Ils ne sont pas encore réunis. » Puis il reprit la lecture du Petit Parisien.
Je m'assis. J'avais apporté ma grosse serviette., bourrée de documents et de notes, que j'avais déjà transportée, comme un enfant bien nourri, chez le capitaine Bouchardon. Je la posai près de moi. Peu à peu, arrivèrent, en devisant, les membres de la commission, que je saluais à mesure, comme le candidat salue ses futurs examinateurs, et qui me rendaient ma politesse. Je ne connaissais de vue que le président Monis, qui a une physionomie fort intelligente, mais habile et réservée. Je lisais dans son regard, comme dans ceux de ses collègues, une certaine méfiance. On leur avait assuré que j'étais un énergumène, un chouan forcené, dénué de tout esprit critique, et que je n'avais absolument rien dans mon sac, que des ragots de concierge. Quand ils furententrés, ils délibérèrent et un bon quart d'heure se passa. Enfin une sonnerie retentit et l'huissier reçut l'ordre de m'introduire.
Les sénateurs étaient assis en demi-cercle, autour d'une table recouverte d'un tapis vert. Un fauteuil m'était réservé. A mes côtés se tenaient le greffier en chef, M. Bonet Maury, au visage fermé comme par une persienne, en qui je crus reconnaître un huguenot du genre feutré, un autre greffier, plusieurs sténographes. On allait inaugurer le procédé
DEVANT LA COMMISSION d'iNSTHUCTION. Io3
moderne de la sténo-dactylographie, qui permet de recueillir et de photographier à mesure la déposition du témoin. Je prêtai le serment selon la formule d'usage et M. Monis m'avertit que je devais dire tout ce que je savais et qu'une enquête approfondie serait menée sur tous les points que j'indiquerais, de même que seraient recueillis tous les témoignages nécessaires. Le souci d'équité de tous ces messieurs était très visible et je tiens à leur rendre cet hommage que, pas une minute, ils ne songèrent à in h rrompre ni à faire dévier l'expose que je leur 6s de la gestion criminelle du ministre M;il\v.
J'ai une grande habitude de la parole en publie, qui tient aux très nombreuses conférences que j'ai faites un peu partout, depuis la fondation de l'Action Française. Ce qui fait que, tout en exposant mon affaire», je puis observer et même analyser les physionomies de ceux qui m'écoutent. Les neuf commissaires suivaient attentivement mon récit, auquel je tenais à donner le plus grand caractère de précision possible, sans remarques à coté, ni digressions inutiles. Il était évident que j'avais devantmoides juristesconsommés, en même temps que des hommes d'expérience, et auxquels on ne raconte pas d'histoires. M. Alexandre Bérard, qui avait collaboré occasionnellement au Bonnet Bouge, et que j'avais attrapé naguère à cette occasion, me faisait reflet d'un brave homme, mal renseigné sur les dessous de la presse défaitiste. M. Pérès, bien qu'impassible et impénétrable, demandait de temps à autre une précision, qui me prouvait ses scrupules de rapporteur. M. de Las Cases faisait de même, avec cette exquise urbanité qui est sa marque.
io/r Lti POIGNARD DANS LE DOS.
M. Vallé m'observait attentivement. Je remarquai le regard pénétrant de M. Aiitony Hatier, ancien garde des Sceaux, et la justesse de ses remarques. Bref, pour ne parler que de moi — car on ne sait jamais si ces choses-là sont réciproques — je me sentais, après une demi-heure de contact, pieJa de sympathie pour ces hommes politiques, dont me séparaient en général toutes mes convictions. La raison de cette sympathie tenait, je Crois, au lieu du patriotisme, chaud et visible en la circonstance. J'au rais Certes bieti préféré n'avoir jamais à accuser un ministre français du crinte dont j'accusais Malvy et j'espère que mon absence totale de parti pris est apparue à ces sénateurs, Français avant tout. Sinon, c'est que j'ai été bien maladroit, ou bien ma! servi par mes moyens.
Cette première déposition dura de deux heures de l'après-midi à six heures, avec une pause d'une vingtaine de minutes Vers les quatre heures. L'urt des commissaires me demanda paternellement si je voulais boire quelqde chose. Sur ma réponse affirmative, on me conduisit à la buvette, où je pris avec plaisir nu verre de vin, comme un déménageur altéré. Je me rendais compte que le développement de mes dossiers allait demander trois jours au moins et je cherchais comment soutenir jusqu'au bout l'attention de mon auditoire. Car il m'est pénible, détestant les riaseurs comme je les déteste, de raser à mon tour mes contemporains avec des affaires de trahison on d'espionnage. Je songeais : « Je ne voudrais tout de même pas leur faire l'eifet d'Un d'Avertel ni d'un du Bled... », ces deux aspirants perpétuels à l'Académie étant ce que j'ai connu de plus redoutable en ce genre.
DEVANT LA COMMISSION 1> i \ S T H l < M < t \ . Io5
Celui qui parlé ^'imagine rarement qu'il fatigue cfclui à (jui il parle. C'est ainsi qu'Emile Ollivier. sortant d'nwc âlidieticG d'une heure avec le grand Pie \. disait à un rétérëtld ël Illustre Père de mes amis : « Je l'ai prddigieuéé trient inc'ressé. i Mais voici que le Père, pénétrant à son tour auprès du SouwMaiu Pontife, voit celui-ci • oue à pleines
niains sa robe blanche, puis lève les bras au ciel, en soupirant : « Trrn'hi/c ! » lu soir Alphonse Daudet, sortant d'une maison en compagnie d\n\ fâcheux qdi déclarait : « J'ai pris rarement autant dé plaisir à une réunion », lui répliqua avec douceur : t< C'ësl que vous àVez parlé tout le temps, i
De quoi fut-il question, au cours de celte première séance? De la conduite de Malvy a Bordeaux, de Sa maîtresse Nelly In'ryl, sur le compte de laquelle j'avais une notice très documentée, due à un de nos hens confrères, de son existence crapuleuse de joueur et de noceur et de l'influencé extraordi naire d'Ahnereyda à la Préfecture de Police, pendant les trois premières années de la guerre. Comme lés ••'uumistfaiies étaient ceiués connaître ma première déposition devant le capitaine Bouehardon, je passai ràpidèmenl sur les points que j'avais déve loppés, en celte circonstance, (rois mois auparavant. Le procès du Ihmncl Ihnujc n'avait pas encore eu lieu et les sénateurs, membres de la commission, me parurent n'a\oir qu'une notion très approximative de la haudv' Jnoillë de cambrioleurs, de souteneurs, d'indicateurs de police, de marchands de cocaïne, d'avortetises et dopions que représentaient ces amis de Malvy et défenseurs dé Caillaux. Làde^u- j'étais sur le velours, je connaissais nion sujet à louJ, j'avais sous les yeux les dossiers
mêmes constitués à la Préfecture de Police et à la Sûreté générale par des policiers patriotes> qu'il s'agissait pour moi de ne pas découvrir. Je craignais, je l'avoue, une insistance de la part des juges, au sujet de ceux qui m'avaient ainsi documenté; insistance qui m'eût mis dans la nécessité d'une réponse catégorique, comme cela se produisit en séance publique. Elle n'eut pas lieu. J'ai dit que j'avais affaire à des juristes. Us savaient bien que ma conduite était sans reproches, puisque je n'avais reçu ces pièces probantes, d'une indiscutable authenticité, que pour les leur communiquer ainsi qu'au troisième conseil de guerre. Us n'insistèrent pas et je leur en sus gré.
Une seule fois, quand je m'appuyai sur le rapport du général Nivelle en date du 28 février 1917 et sur celui du général Pétain, du 29 mai de la même année, le président Monis me demanda avec une certaine vivacité : « Gomment ces documents sontils venus en votre possession, monsieur Daudet? » Je répondis : « Par l'entremise d'un député. » Tl murmura : « Je m'en doutais », ce qui fit sourire les personnes présentes. Ces rapports étaient d'ailleurs, depuis longtemps, le secret de Polichinelle et on en commentait les principaux paragraphes dans les salles de rédaction. Henry Bérenger y avait fait allusion dans plusieurs articles de sa remarquable série de Paris-Midi. Je noie ici, entre paren thèses, que Bérenger est un des très rares hommes politiques qui aient compris l'importance et la nécessité de la guerre totale, d'est ce qui explique évidemment les injures fort honorables dont l'a couvert la presse défaitiste.
L'histoire du cambriolage chez Malvy, en dé-
cembre 191^» du dossier dit « des roses d'Agadir » et de la mission, confiée par Malvy à Almereyda, de recouvrer ce dossier à tout prix, me paru! intéresser la commission. J'ignorais cette manigance au moment de ma déposition devant le capitaine rapporteur. Elle m'avait été signalée depuis par le brillant avocat républicain Georges Desbons, qui avait en sa possession le bordereau même des pièces à récupérer, dicté à \lmereyda par Malvy.
Tout de suite après, je traçai le tableau de cette opération, tragique quant aux intérêts de la Défense Nationale pend a ni la guerre, qui pourrait s'appeler l'offensive de Malw contre le deuxième bureau des renseignements à la Place de Paris, contre le commandant Baudier, le colonel Bourdcau et surtout le général Glergerie, coupables d'avoir arrêté maints espions et espionnes et d'avoir bien mérité do la patrie. L'attention des sénateurs redoubla. Le bruit de ces affreuses manœuvres était peut être déjà par venu à leurs oreilles, mais ils en ignoraient le détail, et les précisions que je leur fournis étaient réelle ment impressionnantes. Si blasé que je fusse sur cette partie de la biographie malvyste, ma voix tremblait d'une indignation contenue en la racontant. Peut-on rien jmaginer de plus révoltant et de plus pathétique? D'un côté, des soldats admirables, — le général Glergerie est un de ceux auxquels nous devons la victoire de l'Ourcq, qui déclencha la première \ictoire de la Marne, — acharnés à leur indispensable besogne, qui est de réprimer l'espionnage ennemi. De l'autre un;1 tourbe de chenapans, de coupeurs de bourses, d'agents allemands, de maîtres chanteurs, commandés par Caillaux, Malvy et Le\ mai Le.
108 LE PUiGNAIlU DANS hË DOS.
Car j'ai l'ait immédiatement justice d'uni; iégende, qui a osé une timide réapparition aux audiences publiques de la Haute-Cour, d'après laquelle Almereyda et ses amis, qui huaient l'armée française et acclamaient l' Allemagne sur les boulevards au 3i juillet 191/i, auraient été des patriotes fervents ; du 2 août igili au printemps de 1916. Malvy a soutenu et fait soutenir cette thèse grotesque, favorable à sa détestable cause, ainsi qu'il est facile de ie comprendre, et qu'ont acceptée, les yeux fëfmés Viviani, Ri bot et Briand. La vérité est qu'AlmerevHa et Landau, dès 191 2, étaient des agents au service de l'Allemagne, connus comme tels des services de la préfecture de police — où ces dossiers ont été depuis scandaleusement expurgés. Dans l'été de 19 13, Almereyda, sous Un nom d'emprunt, se rencontre à la frontière espagnole, à l'ermitage du Coral, près Prats de Mollo, avec des agents boches; et la trace de son passage est inscrite' sur le registre de l'hôtellerie. Il suffit de feuilleter la collection du Courrier Européen pour 191 4, où Almereyda tenait l'emploi de secrétaire de rédaction, pour y découvrir des influences caillautisles, et donc proboches, notamment Une attaque en règle contre l'Etat-Major français et le général de Casteluau. 11 y a là mieux qu'une coïncidence. Les prospectus du premier Bonnet Hoiuje — alors bi-hebdomadaire — en date des mois d'avril ef de mai 1914, préconisent nettement le « rapprochement franco-allemand », lisez; l'asservissement de la France à l'Allemagne. La bande à Caillaux — devenue la bande à Malvy — était ainsi, à la veille des hostilités, nettement allemande, comme était d'administration allemande le caillautiste Cil Blus, subventionné par les banquiers franco-
DEVANT LA C 0 M M '; S S ! < > N D I N S T H ' 'C T T O N . IOQ
berlinois connus sons le nom do « gebnider Merzbach ».
Je résumai la situation, pour les commissaires, à peu près <lans les termes que voici : « En somme. quand IMIemagne a imposé ia guerre à la France, une partie du personnel politique était, sons la tutelle d«' M. Caillaux, inféodée aux intérêts aile mands; et Malvy, au ministère de l'ïiitéi ieur, négocia, à mon avis du moins, ce qui, chez Caillaux, était plutôt un penchant doctrinaire et une yisée ambi tieuse. 1) Plus tard, quand sa femme, sans doute à son instigation, cul assassiné Gaston (admette, Caillaux aiguisa celte tendance germanophile par un ressentiment à la Coriolan qui borde, d'un liséré de trahison, une flaque .smglaule. Les hommes s<>ni complexes et la pensée criminelle prend parfois ses racines dans (Jfjs sentiments, à ('origine normaux, que les circonstances ont rendus anormaux. J'ai dit que plusieurs commissaires, dont le président Monis. étaient des hommes. d'une intelligence très vive et déliée et je regrettai de n'avoir pas le temps de <\r\r lopper devant aux ce point psychologique et la diffé ronce qu'il \ a entre un Caillaux, d'une part, un \lalv\, un Los marie, un Almeievda. de l'autre.
De jnê-me, je ne pus (pie résumer hrièvement la question, cependant intéressante, du chantage exercé. pendant la guerre, par le gouvernement allemand, sur des hommes en place, considérés par lui, en France et en Russie, comme ses créa Im es. 11 y a. de ce chantage, des preuves indubitables, par lesquelles s'éclaire tout un pan des affaires de trahison en pours. 11 est bien certain que l'Allemagne avait fait je nécessaire pour obtenir, en pleine paix, les mines du Cotentin et le port de Diélettcpar exemple.
La guerre déclarée, elie pressa ensuite sur ses intermédiaires, pour obtenir d'eux le maintien dos avantages antérieurs, ou de nouveaux avantages. Elle chercha à convertir en traîtres et en espions ses intermédiaires imprudents. Certains récalcitrèrent. D'autres faiblirent et glissèrent ainsi dans la voie des concessions coupables. C'est ce que j'appellerai le glissement de la pente aidé.
J'ai su, depuis, que les dépositions du général Clergerie et du commandant Baudier devant la commission avaient produit une impression profonde. Je n'en suis nullement surpris. Je n'ai fait qu'entrevoir ce chef magnifique, à peine touché physiquement par les fatigues d'un labeur excessif et les angoisses, héroïquement surmontées, du mois d'août 191/i. Sa haute stature, son regard, sa voix respirent la vive intelligence, la loyauté patriotique, l'absolue franchise. Lui et son fidèle second, le commandant Baildicr, que rien n'ébranle ni ne détourne du devoir, avaient subodoré rapidement le réseau de louches intrigues et de complicités par faiblesse, qui commençait à Desclaux et à Garfunkel pour finir à Caillaux et à Malvy. Responsables de l'ordre, en l'absence de toute Sûreté générale, responsables du salut public, ils avaient pris implacablement les mesures que commandait la situation. Ils n'avaient tenu aucun compte des menaces de la maffia du Bonnet Rouge. Aussi quelle rage au clan des bandits! « Nous aurons la peau de Clergerie... Il nous faut la peau de Baudier... Il faut venger Lombard et Garfunkel... Nous vengerons Desclaux I » Tels étaient les propos couramment échangés dans la caverne du i4 de la rue Drouot, — où fleurissait aussi l'Agence Républicaine du nommé Dolié, — dans
le bureau do Leymarie el dans le cabinot de Malvy. L'inculpation de Desclaux, qui volait des jambons et des gigots à l'Intendance militaire: pour en régaler madame Béchoiï David, couturière place Vendôme, Taisait l'effet d'un sacrilège. Ce Desclaux avait été au cabinet de Gaillaux et, comme tel, se croyait tout permis. Quant au docteur Lombard, collaborateur du Bonnet Ronge, organisateur d'une fête en l'honneur de Rouget de Lisle (pauvre Rouget de Lislel), il trafiquait des réformes frauduleuses et aussi des avortements, en compagnie d'une nommée Laure Muselli, également affiliée à la bande AI reyda, condamnée depuis. Tout ce joli monde faisait la popote et n'admettait pas qu'on mit le ne/ dans ses casseroles.
Mais la grande fureur de Malvv vint surtout de ce que le général Glergerie voulait faire envoyer dans un camp de concentration la jolie Hongroise Kovacs, espionne avérée, gouvernante chez des anus du ministre de l'Intérieur, Go, avenue du Bois-de- Boulogne, et dont la présence causait du scandale. Malvv, très attaché aux protecteurs de ladite Ko et vraisemblablement à la Kovacs elle même, avait e\igé pour ello du préfet «le police Laurent un permis de séjour définitif. J'ai tracé, dans la Guerre Totale, le portrait de cet étonnant Laurent, humble serviteur de son non moins étonnant ministre, qui aurait fait un parfait domestique dans une place où monsieui fait des frasques, et qui n'aurait jamais rien dil à madame, de peur de la chagriner. Laurent, le bon, l'honnête Laurent, vivait au milieu d'escarj qui le dominaient el le tenaillaient. li obéissait à son chef de cabinet Maunoury, à « monsieur Maunoury » comme il disait, à Leymarie. à Malvv, à
lia LE POIGNARD PANS LE DOS.
Almereyda, convaincu que tous ces lascars étaient de braves types, calomniés par l'Action Française, et qui voulaient le bien de la France. J'ai rarement vu un fonctionnaire plus stupide. Malvy savait certes ce qu'il faisait en le choisissant pour succéder à Henniou, sur le compte duquel il y aurait beaucoup à dire. Mais il est mort à temps. Paix à ses cendres !
A Laurent succéda Hudelo, autre créature de Malvy, ancien directeur de la Sûreté générale sous Malvy, et qui ne commença à lâcher Malvy que lorsqu'il s'aperçut que Je torchon brûlait décidément à la boîte de la rue des Saussaies et de la place Beauvau. Les sénateurs-juges ont pu voir Hudelo sur le vjf à la Haute-Cour, empêtré dans ses dénégations, quand le procureur Mérillon avec sa clairvoyante psychologie, le priait de ne pas jouer un rôle double et de ne pas tenir, devant le public, un langage différent de celui qu'il avait tenu devant la Commission d'instruction. C'est Hudelo, alors préfet du Gard, qui confiait à Georges Desbons, alors sous-préfet, lequel me l'a répété : « Quand vous recevez un réactionnaire, dites comme lui, faites-lui des courbettes, puis, dès qu'il aura le dos tourné, fichez- lui un coup de poignard entre les épaules. » Programme que Desbons YÎt appliquer ensuite, par le délicieux Hudelo, k beaucoup de non-réactionnaires. Cette façon de faire sou chemin peut conduire à des fondrières, et Hudelo s'en est aperçu.
Lors de cette première audience devant les corn • missaires, il fat aussi beaucoup question du Syrien linhbat, ami d'Àlmereyda, protégé de Malvy, un des premiers bailleurs de fonds du Bonnet Ronge et de son ancien associé Zucco, chargé de niission en Italie. Quelles que soient l'habileté et la conscience
DEVANT LA COMMISSION D INSTRUCTION, uo
de M. le juge Morand, chargé par la Haute-Cour de l'instruction de l'affaire Malvv, je doute qu'il ait pu tirer au clair le ciirriciilum vitse de ces deux individus, dont l'un, Rabbat, remettait en circulation, à Paris et à Genève, les titres volés par les Allemands en territoire occupé, dont l'antre rédigeait des rapports officiels sur la participation italienne à la guerre. Rabbat était marguillier, ou quelque chose d'approchant, dans une pittoresque petite église parisienne du rite grec, où un prince abbé allemand prêchait le carême. H était au mieux avec la tourbe policière qui gravitait autour de Caillaux, de JNlalvy et de Leymarie. Une ancienne dactylo de chez Zucco faisait ses commissions en pays neutre, quand il les jugeait particulièrement délicates. C'était une fripouille dans le genre de Garfunkel, dont l'exis tence n'était qu'une trame de compromissions et d'escroqueries. Il avait ainsi sa place toute marquée parmi les créatures du ministère de l'Intérieur du temps de guerre !
Je crois me rappeler que c'est sur cette constatation que se termina ma première déposition devant les commissaires de la Haute-Cour. La glace était rompue. Ces messieurs avaient pu se rendre compte de l'importance de mes dossiers et de l'abondance de ma documentation. Tous avaient pris des mines absorbées, sérieuses, presque douloureuses, qui me firent bien augurer de l'impression produite. La thèse de calomniateur royaliste, poursuivant de sa haine, parce que royaliste, un éminenl ministre républicain, ami du peuple, s'en allait en fumée.
La deuxième audience, de même longueur que la première, fut consacrée à l'exposé co.mplet du rôle de Malvy dans l'affaire du chèque Duval et des éve-
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nements qui s'étendent de la saisie du chèque à la mort tragique d'Almereyda. Il n'a jamais été douteux pour moi que Malvy avait donné l'ordre à Leymarie de faire restituer le chèque allemand à 1 administrateur du Bonnet Rouge. Le contrôleur Moreau, honnête homme et patriote, auquel on doit en somme la saisie du chèque, est venu dire à la Haute-Cour, en termes à peine voilés, que sa méfiance vis-à-vis de son ministre était telle qu'il mena la filature secrètement. Le procureur général Mérillon a cependant abandonné l'accusation de complicité sur^ ce point, parce que la preuve juridique n'a pu être faite de la pression de Malvy sur Leymane. Celui-ci, que liait à Malvy plus d'un ténébreux secret, s'est immolé pour son patron et a payé de deux ans de prison __ châtiment fort inférieur au crime — sa discrétion, vraisemblablement obligatoire. La vérité entière ne sera connue sur ces divers points que le jour où apparaîtront les circonstances exactes de la disparition du bandit dont l'Allemagne, par Caillaux et Malvy, avait fait notre véritable préfet de police. Malvy et Leymarie avaient fait connaissance au quartier Latin, autour des tables de l'ancien café Vachette. Une même absence de scrupules, une même basse ambition avaient lié l'homme du Lot, à tête de mort chevelu, et le Gorenflot au gras et cynique sourire, que l'on voyait, même après ses inculpations, parader dans les couloirs de la Chambre, de sa Chambre, et distribuer de larges poignées de main. Tous deux se tutoyaient, tutoyaient Almereyda, et Leymarie tutoyait Maunoury, lequel lui disait en public, devant les autres fonctionnaires, pour bien marquer l'intimité : « Viens-tu boulotter, espèce de vache? » Couple balzacien, que ce Mnlvy, ce Leymarie, ayant
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conclu ensemble un pacte du « premier arrivé poussera l'autre », qui fui eu somme scrupuleusement tenu et. jusqu'à la prison inclusivement.
Je ris encore en songeant à la stupeur, sensible à distance, du bon censeur qui me téléphonait au journal, au début d'octobre 1917, d'avoir à supprimer de mon article le nom dr Leymarie et à qui je répliquai : « Leymaiie, mais il sera incarcéré avant trois mois ! » Je ne mo trompais que de quelques semaines. Le mot de Clemenceau, sur ce produit de la vacberie politicienne et de La maison de jeu, est joli : « Le Raspoutine de la maison. » Il est joli, mais llatté, car il n'y a aucune espèce de mysticisme, même désordonné, dans la caboche de Leymarie. Il n'y a que l'appétit de jouissance et la peur panique et visible daus le tremblotement des chairs, — je l'ai aperçu, livide et en gelée, dans l'antichambre du capitaine Bouchardon, — la peur qui peut mener jusqu'au crime.
C'est un film, un vrai film de cinéma, que ce drame à tiroirs et en plusieurs parties :
Par les soins du contrôleur Moreau et du capitaine Bessières, — Ladoux le boursier n'y fut absolument pour rien, — Duval, administrateur d'Almereyda, revenant d'un de ses nombreux voyages en Suisse, est arrêté, fouillé, trouvé porteur du chèque à Bellegarde le i4 mai 19 17. Le chèque est saisi, transmis au deuxième bureau qui consulte Leymarie, lequel conseille de rendre la pièce... la preuve de la trahison. A qui fera-t-on croire que Malvy n'est pas au courant de l'incident et que Leymarie ne l'a pas consulté?
Un mois après environ, Ribot, président du Conseil, apprend simultanément la saisie du chèque
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et sa restitution, au cours d'une conversation avec Hudelo, préfet de police. Il prévient Painlevé, ministre de la Guerre, qui saisit Viviani, garde des Sceaux. Question : Yiviani, ami de Malvy, et qui subventionnait aussi le Bonnet Rouge, comprit-il tout de suite la gravité d'une affaire dont il ne pouvait plus arrêter le cours? C'est bien vraisemblable. L'instruction initiale pour commerce avec l'ennemi est ouverte le 2 juillet. Le Bonnet Rouge est suspendu. Le 22 juiltet, Clemenceau prononce au Sénat son célèbre réquisitoire contre Malvy, lequel part pour Veules-les-Roses le 5 août, laissant son alter ego Leymarie, qu'il a eu soin de nommer récemment directeur de la Sûreté générale, se dépatouilier du fumier tout seul. Il est bien clair que Malvy part, parce que l'arrestation de son ami Almereyda est devenue inévitable. Il fuit les clameurs, les menaces, le chantage de son prétendu « intermédiaire auprès de la classe ouvrière » (en compagnie de Sébastien Faure l'indicateur exhibitionniste), en réalité de son intermédiaire auprès de Caillaux et complice en bochophilie.
Almereyda est arrêté le 6 août. Il a eu soin de disposer les documents de l'armée d'Orient, à lui livrés par Paix-Séailles, en belle place avec d'autres papiers, dans son coffre-fort particulier. A son journal, rue Drouot, il a mis en évidence les lettres de Caillaux. Il fait savoir ainsi à Malvy, Leymarie et Caillaux qu'il accepte le combat et qu'il ne ménagera rien, ni personne. Morphinomane et sevré partiellement de sa drogue, il demande à être transféré à l'infirmerie de la prison de Fresnes. Il y meurt étranglé le i4 au matin. Tout est mis en œuvre par le médecin Hayem et le personnel de la prison pour
dissimuler cet étranglement aux médecins légistes. C'est le cas de dire que les faits parlent. Comment des subalternes auraient-ils eu l'audace d'assassiner Almereyda, personnage tout -puissant, et connu comme tel dans le monde interlope des prisons, s'ils n'y avaient été incités? Par qui? Par quelqu'un ou qnelques-uns qui avaient intérêt à la disparition du bandit, malade sans doute, niais encore solide et cramponné comme un chat-tigre à l'existence. Le 1 1 août, Almereyda écrivait à son défenseur, M0 Paul Morel, en lui demandant de venir conférer avec lui. Is fecit cul prodest. Le coupable, c'est le bénéficiaire. A qui, sinon à Malvy et à Leymarie, pouvait profiter la mort soudaine d'Almereyda?
Les sénateurs suivaient mon raisonnement avec attention, mais sans surprise. La plupart d'entre eux semblaient avoir déjà fait des réflexions analogues. Naturellement je n'avais aucune preuve directe de la perpétration ou de la préparation du crime par le ministre et son directeur de la Sûreté générale. Mais tout les accusait et a continué à les accuser. Espérons que nous serons fixés là-dessus avant la vallée de Josaphat. Les morts prennent parfois la parole, longtemps après le trépas, d'une façon fort inopinée, et tout me fait espérer qu'Almereyda sera un de ces morts récalcitrants. Il a déjà valu pas mal d'embêtements à ceux qui avaient cru se servir, machiavéliquement cl impunément, de lui, de son audace, de sa scélératesse. Il y a lieu d'espérer qu'il continuera. Quand j'eus achevé d'exposer la connivence certaine des gens du Bonnet Rouye, Almereyda, Landau, Goldschild dit Goldsky, notamment, avec Malvy et Leymarie, j'arrivai au cas de Sébastien Faure, directeur d'une feuille nettement défaitiste : Ce qu'il faut
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dire. Ce Sébastien Faure, administrateur-fondateur d'une « école d'éducation et d'instruction » pour jeunes enfants du peuple, La Ruche, n'est pas seulement un indicateur de police et un anarchiste à la manque. Il a encore des mœurs inavouables, qu« la police de Malvy recouvrait de son mieux, et sur lesquelles le trop bon Laurent fermait, bien entendu, les yeux. Il était censé représenter, avec Almereyda et Landau, le truchement du ministre à tête de mort auprès du prolétariat conscient et organisé. Or le peuple a au plus haut point le respect de l'enfance et l'horreur de ceux qui la corrompent et si les parents des enfants souillés par le satyre Sébastien Faure tenaient ce « démocrate convaincu », ils lui infligeraient sans aucun doute la correction sans miséricorde que méritent de telles infamies.
Le journal de Malvy lui-même, l'Avenir du Gourdonnais, a raconté comment Malvy avait fait venir Sébastien Faure — convaincu par la police spéciale du Grand Quartier Général de propagande défaitiste et antipatrïotique — et lui avait solennellement annoncé la destruction du dossier très complet qui eût permis d'envoyer ce misérable en conseil de guerre. Il me parut que les commissaires considéraient ce fait comme très grave en soi. En outre, plus ma déposition avançait, et plus apparaissait le ministère de Malvy corn me le centre d'une véritable conjuration contre la Défense nationale. Malvy n'eût-il pas été, comme je le crois, l'organisateur, conscient et pervers, de cette conjuration, qu'elle se serait formée sous son aile, par simple contact et agglomérat de bandits. Tout le monde connaît l'expérience de la solution sursaturée, qui se prend en masse, dès qu'on plonge en elle un certain cristal de
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même type. La France en guerre était saturée d'agents allemands, que groupèrent le nom de Caillaux el la protection de Malvy.
Après Sébastien Faure, j'arrivai à Henri Guilbeaux, le type du chafouin intellectuel, qui a joué un rôle prépondérant dans la seconde révolution russe — celle de Lénine et de Trotsky, — et qui a tenu aussi son emploi dans la préparation des mutineries militaires de mai et de juin 1917. Mais l'heure s'avançait et le président Monis me pria de remettre la suite de ma déposition au lendemain, qui devait être le troisième et dernier jour de cette longue audience.