‹ Le poignard dans le dos; notes dur l'affaire MalvyChapitre 9 sur 74 · LA DÉFENSE DE LA TRAHISON · texte numérisé non relu

LA DÉFENSE DE LA TRAHISON

La guerre déchaînée par Guillaume II a surpris cette équipe — que l'on peut dire prédisposée à la trahison par Ions ses intérêts et toutes ses tendances — en plein rendement. Quelques-uns loyalement ont lâché l'Allemagne. D'autres, par orgueil, se sont entêtés et se sont dit qu'il fallait laisser le temps rouler, que l'Entente n'était pas de taille à avoir raison des empires centraux, qu'un moment viendrait où il faudrait composer, et qu'alors ils retrouveraient un emploi de première grandeur, celui de traits d'union el de pacificateurs. Telle fut, à n'en pas douter, la psychologie de Caillaux. Tout ce que nous savons de lui nous le représente comme vaniteux, obstiné, bien fourni en qualités secondaires et accessoires, mais privé de cette vertu primordiale essentiel! sans laquelle le reste s'écroule ou moisit : le bon sens.

Malheureusement la pente est glissante d'un tel penchant progermain intellectuel, sentimental ou d'affaires, à l'intention criminelle, à une préférence boche tellement marquée qu'elle souhaite, pour en finir, le succès complet de l'ennemi.

Le premier pas, dans cette direction, c'est le dénigrement systématique de l'alliance anglaise, considérée avec raison comme la pierre angulaire de l'Entente. Quand vint l'alliance américaine, en mars 191 7, il fallut bien l'englober aussi dans la réprobation germanophile et un sourd travail de calomnies commença. C'était d'ailleurs le pire moment de l'assaut donné au moral de la France, que signale et définit en termes excellents l'arrêt de la Haute-Cour.

Le second stade, rapidement franchi, c'est l'irritation progressive contre les écrivains patriotes qui

maintiennent de leur mieux Je moral français. Ouvrez les organes malvysles et caillautistes, en première ligne le Bonnet Rouge, le Pays première manière (direction Albert Dubarry), le Carnet de la Semaine, du même Dubarry. Ces écrivains patriotes sont des bourreurs de crâne, des lâches, embusqués dans leurs bureaux, les pieds dans leurs pantoufles et qui poussent à la guerre, pendant que les poilus souffrent du froid, de la faim, de la boue et se font tuer; des bellicistes, avides de sang et de larmes. La campagne menée contre Barrés, considéré à bon droit comme un des remparts du nationalisme, est, à ce point de vue, très intéressante à suivre. Elle commence au moment où Barrés prend, à l'Écho de Paris, la suite d'Albert de Mun, Fiançais au grand cœur, lui aussi, à la parole éloquente, mort subitement à la veille de la première bataille de la Marne, dont il pressentait l'issue victorieuse. A ce momentlà, l'union sacrée régnait, du moins en apparence, et Barrés évitait avec soin tout ce qui pouvait ressembler, de près ou de loin, Jl une polémique. Il s'occupait de l'institution de la croix de guerre, des mutilés, du bien-être du combattant, du service de santé, et son initiative et sa géniale intelligence et son incomparable ardeur patriotique ont rendu des services hors pair. Il s'est montré là grand citoyen. Or, on n'imagine pas les infamies, les fétides blagues, les abjectes injures que déversèrent sur lui, pendant trois ans, tous les folliculaires du clan Caillaux. On chercha même à l'atteindre dans son amour paternel, dans son cher et charmant Philippe, combattant en première ligne, sans cesse exposé avec les camarades, et que des misérables représentaient comme jouissant, à l'arrière, de faveurs spéciales. Un de ces co-

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quins alla jusqu'à reprocher au père le fa.i1 que son

enfant ne fût pas tué ! C'est que le parti allemand espérait ainsi décourager le vaillant Lorrain, é mousser, sinon briser, cette pi urne d'or et de flammes, une des plus acérées de toute notre littérature, plume magicienne qui vaut plusieurs milliers de bonnes épées.

J'ai raconté ailleurs comment, \is-a-vis de Maurras et de moi, la lactique des proallemands avait consisté à essayer de qous faire sot tir de nos gonds, d'amener, par des outrages innommables, une voie de l'ait qui eut déchaîné des violences. Il faut relire à ce point de vue non seulement la collection du papier boche où fonctionnait « monsieur Badin », mais aussi celle du Carnet de la Semaine et des premiers temps du Pays (de juin à octobre 1917). C'est le débordement de l'égout. Ces polémiques excrémentielles étaient (idèlement résumées ou reproduites dans des journaux authentique ment boches, notamment la Gazette des Ardennes, le BerUncr Tageblatt et la Gazette du Rhin et de Westphalie. Au dedans comme au dehors, la haine de l'ennemi national a bon goût. Elle est le roboratif de l'écrivain, dans les heures où il éprouverait le lâche désir de détendre son arc et de se reposer. Tant que Malvy fut ministre de l'Intérieur et servit aiusi de couverture à Caillaux, cette défense et illustration des points de vue allemands eut un appui dans l'État français. La victoire en devenait impossible et la chronicité d'une guerre morue, privée de tout stimulant glorieux, favorisait grandement ces menées souterraines. L'histoire noiera avec stupeur qu'il fallut l'arrivée aux affaires de Clemenceau pour qu'il fût permis de citer, dans des articles,

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les noms des généraux français qui avaient remporté tel ou tel avantage. Or, l'homme est l'homme et l'aiguillon de la renommée est indispensable à ceux, grands ou petits, qui forgent ensemble le succès militaire. Cette interdiction malfaisante et stupide ne peut recevoir aucune autre explication plausible que celle-ci : le maintien sous le boisseau de la science, de l'habileté, de toute valeur capable de délivrer le pays, en même temps que de la reconnaissance populaire. « Invidia democratica » tant que vous voudrez, mais aussi suggestion ennemie et volonté de contenir cette furie française qui seule est susceptible de nous assurer le triomphe complet.

Sans compter que cette obscurité décourageante est en outre propice aux mauvais coups. Ce n'est plus un secret pour personne que l'incomparable général Mangin a joué, depuis le début de la guerre, un rôle considérable et infligé les plus sanglants échecs à l'ennemi. Il gênait les Allemands. Ceux-ci lui firent d'abord, dans les milieux défaitistes français soumis à leur influence, une réputation de consommateur d'hommes, nullement justifiée. Ensuite, vers avril 19 17, ils réussirent, à force d'intrigues ténébreuses et dont le détail sera connu, à lui faire retirer son commandement par l'incapable Painlevé. Je me hâte d'ajouter qu'en agissant ainsi l'aveugle Painlevé ignorait qu'il servait les intérêts allemands ; mais il obéissait aux suggestions d'un clan qui, lui, les servait consciencieusement jusque dans les couloirs de la Chambre et les antichambres des ministères français. Le mot d'ordre Caillaux, dans tous les domaines de la Défense nationale, était trop souvent obéi.

Pour rompre cette terrible trame, pour la déchi-

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rer dans sa longueur, il fallait un vieux républicain, un homme politique dont on ne pût dire qu'il « pactisait avec les réactionnaires », assez délié pour comprendre et sentir, assez énergique pour intervenir, assez obstine pour persévérer, un homme parvenu à ce point de l'existence où les attaches habituelles ne comptent plus et qui n'eût qu'une idée : tirer son pays de là. Car, eu vérité, ce n'était pas une tâche commode. Cet homme fut Georges Clemenceau.

Romancier, c'est-à-dire habitué à construire par l'imagination sensible, médecin, c'est-à-dire habitué à relier les effets aux causes, Vendéen, c'est-à-dire n'ayant pas peur, Clemenceau a senti au cœur, devant les sacrifices des soldats, qu'il visitait souvent comme président de la commission de l'armée au Sénat, cette grande pitié qui meut, au cours des âges, les héros. Devant la stagnation de nos armées, devant les larves politiques qui osaient les entraver avec leurs chefs, devant l'action occulte de Caillaux et de son clan, il s'est pris la tête entre les mains, il a réfléchi, il a compris, et il est intervenu en conséquence. Mon avis, que j'ai exprimé trop de lois pour ne pas le répéter ici une lois de plus, mon avis très ferme est que, sans cette intervention, ncus étions irrémédiablement perdus. Trois mois de plus et les soviets fonctionnaient en France comme en Russie et ils amenaient, comme en Russie, la décomposition de l'armée et la déchéance de la nation, au milieu de quelles convulsions! L'Allemand vainqueur entrait à Paris. Caillaux prenait le pouvoir et Guillaume II cherchait à entraîner nos armées et notre flotte à l'assaut de notre alliée et loyale amie l'Angleterre. Nous revenions au

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temps des Armagnacs et des Bourguignons, déchus de notre honneur séculaire, au milieu de luttes fratricides et d'une misère sans nom.

Celui qui nous a tirés d'un pareil gouffre, quelles qu'aient pu être ses erreurs antérieures, a droit à la reconnaissance nationale.

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