AUDIENCE PUBLIQUE
— Présent !
Le lieutenant Bruyant était précisément le fier soldat, délégué par le Grand Quartier Général, qui avait assisté à la confection méthodique des mutineries militaires dans la caverne de Malvv-Leymaric et qualifié la politique de ces messieurs, de « politique d'intelligence avec l'ennemi ». C'est un homme jeune, au visage énergique et fin, qui, daus le civil, s'occupait de finances et possédait bien, par conséquent, les manœuvres souterraines des Allemands. Je ne le connais pas, il ne me connaît pas, mais nos pensées se sont rencontrées, ainsi que nos observations, lui du dedans, moi du dehors.
Un autre jeune officier était venu du front à l'appel, la tête bandée à cause d'une récente blessure. Il avait reçu, des mains des commis de Sébastian Faure, des brochures antimilitaristes et il comptait en témoigner. Mais rappelé à son régiment par la grande contre-otTensive de Foch (18 juillet) il fut blesse à nouveau grièvement et le lieutenant D'Héricourt ne put donc rendre à la patrie le service d'arrière qu'il projetait. Ainsi voisinaient dans le grand salon, décoré de claires peintures représentant le jardin du Luxembourg, les camarades de Malvy, les amis de la France, et aussi ceux qui avaient mis en pratique le proverbe
Amiens Malvy, sed magis arnica veritas.
Parmi eux, ce grand et bon diable de Maginot, engagé volontaire bien que député, blessé au feu, plein de patriotisme et de bravoure et qui n'avait pas hésité à me convoquer, afin d'avoir l'explication de l'Inexplicable. Je lui ai valu de l'embêtement. Je lui en fais ici toutes mes excuses. Mais c'était
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pour le bien de la France, et l'héroïque Meusien qu'il est ne peut m'en vouloir.
L'appel terminé, le papa Sénac nous fit savoir que nous ne serions pas convoqués avant trois jours vraisemblablement- — même les premiers témoins — vu la lecture du rapport, du réquisitoire et l'interrogatoire de l'accusé, mais que nous devions demeurer à la disposition de la Haute-Cour. En fait, je ne commençai ma déposition que le vendredi 19 juillet à quatre heures de l'après-midi et je la terminai le lendemain samedi 20 à midi. Je demeurai ainsi au Palais du Sénat, en permanence, le mercredi matin, le mercredi soir, le jeudi matin, le jeudi soir et le vendredi matin de neuf heures à midi et de une heure à six heures. Témoin' n° 1, ainsi que je l'ai déjà dit, j'avais comme compagnon d'infortune Paul- Prudent Painlevé, témoin n° 2, et les divers fonctionnaires du ministère de l'Intérieur, MM. Moreau, Perrette, Dumas, Séjournant notamment, qui devaient déposer après Painlevé.
Représentez-vous deux vastes salons communiquants, aux parquets cirés et luisants, donnant, l'un sur le jardin de Luxembourg — d'où ne montait aucun cri d'enfant, à cause du canon boche à très longue portée — l'autre sur la bibliothèque. Dans l'antichambre, trois gardes de Paris ayant fait la guerre et décorés, deux ou trois huissiers du Sénat. Faisant la navette entre la salle des séances de la Haute-Cour et notre cage dorée, un très aimable huissier-audiencier en robe.
M. Auguste Moreau — qui fit en somme pincer Duval et déclencha ainsi, en se cachant de Malvy, toute l'affaire du Bonnet Rouge — demeurait philosophiquement assis sur un canapé. Il a une physionomie
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line, résolue et intelligente. C'est le type du fonctionnaire qui prend sa fonction au sérieux. Comme il entendait mal, ses collègues venaient, à tour de rôle, lai parler très fort à l'oreille : « Ça ne va pas vite... Nous en avons bien pour deux jours... », etc. Il souriait et lisait un journal, allait regarder à la fenêtre, revenait s'asseoir. Cependant mon vieux Painlevé et moi arpentions en sens contraire, de façon à ne pas nous entre-choquer, les deux salons permis à notre attente déambulatoire. Partis chacun d'un point opposé, nous nous rencontrions forcément une fois dans chaque trajet d'aller, une fois dans chaque trajet de retour. Induit au calcul par son aspect et son émanation mathématiques, je songeais que nous devions ainsi, à raison de deux rencontres par cinq minutes, soit de vingt-quatre rencontres par heure, soit de cent quatre-vingt-douze par jour (huit heures en moyenne) nous frôler, de corps et de visage, cinq cent soixante-seize fois en trois jours. Dans la réalité, ce chilîre ne fut pas atteint, parce que je m'assis et que Painlevé s'assit deux heures environ chaque journée, ce qui donne lieu à une soustraction ou défalcation de rencontres importante, que je vous laisse le soin de calculer.
Je suis plus corpulent que Painlevé, néanmoins plus agile que lui. Il petonnait, les mains derrière le dos, le nez au sol, assez embarrassé de son personnage et songeant à tout ça : à la scie de cette affaire Malvy, à la corvée imposée, au salon Greffulhe — où on le donne, aujourd'hui, parait-il, à tous les diables cornus et biscornus — à l'interruption de l'offensive d'avril 1 9 1 7 , à la disgrâce du général Nivelle, à la disgrâce du général Mangin, à L'incarcération de l'ami Caillaux,à la condamnation
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de Leymarie, que sais-je encore?... Je me disais, de mon côté, qu'avec un écart de vingt centimètres, de sa part ou de la mienne, nous nous serions trouvés nez à nez, genoux contre genoux, exactement interfères, pareils à deux locomotives qui se heurtent sur le même rail. Cet accident ne se produisit pas.
Le jeudi après-midi, Painlevé, qui avait pris, je dois le dire, son mal et mon contact en patience avec beaucoup d'abnégation, commença à donner des signes d'inquiétude. Il y avait eu le matin, dans l'Humanité, un article de Renaudel ou d'un sous- Renaudel — bien qu'il soit difficile d'être au-dessous de Renaudel — me traitant une fois de plus de <( dément furieux » et de misérable capable de tout. Est-ce cet article, est-ce l'énervement du pied de grue, toujours est-il que Painlevé réclama l'huissier audiencier et expliqua à cet excellent homme qu'il en avait par-dessus la tête de faire ainsi le poireau ambulant sur un parquet de cinquante mètres. L'huissier-audiencier agita ses manches flottantes, expliqua qu'il allait s'informer, revint en souriant avec une réponse négative : défense de s'absenter avant l'audition. Paul-Prudent, navré, reprit sa promenade un instant interrompue, mais je remarquai, lors de mon passage à sa périhélie, qu'il ronchonnait sourdement.
Nous n'avions que fort peu de distractions ; du mercredi au vendredi, il ne passa guère par nos salons d'attente que deux sénateurs pressés, qui serrèrent vivement la dextre tendue de Painlevé — comme on donne deux sous à un pauvre — et trois ou quatre officiers en tenue, égarés, venus pour l'audience publique, stupéfaits de trouver là leur ancien ministre de la Guerre, transformé en contrôleur mobile des lames du parquet.
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— Bonjour, monsieur le président. (Car on est président du conseil, comme on est prêtre, m aster num. Ce titre n'est jamais périmé. Gaillaux prétendait exiger du capitaine Bouchardon que celui-ci l'appelât « monsieur le Président » à chaque phrase de l'interrogatoire.)
— Bonjour, capitaine, ou commandant, ou mon cher ami, répondait Painlevé, d'un air puni. Mais il indiquait, par sa mine sombre et son silence, qu'il ne désirait pas continuer la conversation, qu'il en avait gro3 sur le cœur. Ses interlocuteurs n'insistaient pas.
Or voilà que le vendredi après-midi — il faisait ce jour-là un temps superbe — une rumeur court soudain parmi les gardes de Paris et les huissiers. Je perçois ceci : « Mangin... vingt mille prisonniers... cent canons... En route vers Soissons... Quel bonheur ! » C'était la victoire, la grande victoire libératrice, la seconde Marne qui commençait! Entendant ces mots magiques el n'en croyant pas nos oreilles, nous nous rapprochons, Painlevé et moi, de M. Moreau et de ses collègues, dont l'un court aussitôt aux: nouvelles. Pas d'erreur. C'est officiel, Foch a ordonné la contre-offensive et Mangin a culbuté l'ennemi sur le flanc droit. Paris est sauvé pour la deuxième fois. C'est un immense succès, chargé d'espérances et qui va, dit-on, être poursuivi, exploite à fond par le généralissime des armées allié*
Je regardai Paul-Prudent, qui me regarda. Il lut dans mon œil : « Eh bien, c'est Mangin. Mangin que vous avez brimé, disgracié, à qui vous avez retiré son commandement, avec défense de séjourner à Paris et aux environs, Mangin l'Enfonceur qui,
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une fois de plus, nous donne la victoire. » Il vit cela certainement, car il rougit. Je fus sur le point de m'avancer et de lui dire : « Vous avez été bien dégoûtant, bien crétin, bien complice de Caillaux, Maivy et de la bande, mais votre vergogne présente me plaît et je vous enverrai du pinard, quand vous serez à la Santé. » Puis je réfléchis qu'il ne comprendrait pas, qu'il croirait à quelque faiblesse de ma part, et je m'abstins.
MM. Moreau, Perrette, Séjournant, illuminés par la bonne nouvelle, riaient et se félicitaient comme des enfants, ainsi que les gardes et les huissiers. La victoire illumine tout, réconcilie les adversaires, rapproche les patriotes, efface les querelles, jette sur les hontes et les tares son manteau d'or semé de flammes rouges. Ah mon Dieu, que nous étions contents ! J'avais personnellement envie de cbanter et de danser. Cinq minutes plus tard, le bruit courut que la Haute-Cour avait levé la séance, en signe d'allégresse nationale. Le fait est qu'il y eut suspension et que des sénateurs parurent, bourdonnant, radieux, bras dessus, bras dessous. J'entendis le président Monis qui donnait des chiffres à un collègue, en ajoutant avec enivrement : « Et l'on ne sait pas tout 1 Ce n'est qu'un début. »
Chacun saisissait le symbolique rapprochement de la justice enserrant Malvy et de la France refoulant l'ennemi. Les noms de Clemenceau, de Foch, de Mangin étaient sur toutes les lèvres. Songez donc ! Nous sortions du cauchemar sombre, qui pesait sur nous depuis le 21 mars 19 18 et plus loin, depuis avril, mai et juin 191 7, ce qu'on pourrait appeler le trimestre Caillaux-Malvy, le trimestre de trahison. Le cercle de fer allemand, concentrique au cercle de
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défaitisme et de honte, qui se resserrait depuis tant de mois, était enfin brisé. La patrie respirait librement, Fbch avait réalisé le prodige de passer, en deux jours, de la défensive contre l'attaque boche — qui devait être la suprême attaque avant Paris — à la contre-offensive victorieuse. La situation était retournée d'un seul coup.
— Monsieur Daudet, c'est maintenant votre tour.
Cet avertissement me réveilla du coup. Je tirai le rideau sur la nouvelle heureuse et ne voulus plus avoir présent à l'esprit que le crime et les criminels, causes, pour la France, de tant de maux. Quelques secondes après, je pénétrai dans la salle des séances. garnie jusqu'au faîte de physionomies curieuses, congestionnées pour la plupart à cause de la chaleur. Imaginez un fourmillement d'œufs rouges, quelques uns pileux, les masculins, d'autres plus petits < -i d'un plus gracieux contour, les féminins. Le premier que je reconnus fut Lintilhac, avec lequel j'ai pris des bocks autrefois, au bar du Journal, en compagnie de Mendès, qui lui reconnaissait, quand il était ivre, des dons mystérieux de prescience et de divination littéraires. Le second fut Gouyba. mon vieux « Gouyba passez à la porte » du cours d'histoire naturelle de l'autre Mangin, le botaniste. Tout en commençant ma déposition, que vous allez lire aux pages suivantes, je me remémorais la cour de Louis-le-Grand et les distributions- de prix dans le grand amphithéâtre, bondé, comme celui-ci.
Puis mon regard tomba sur Malvy. que je voyais, pour la première l'ois, en chair et en os. Les cheveux rejetés en arrière, tels qu'après un sebain poing soigné, les lèvres gonflées, l'œil brillant, le ministre d'Almercyda était noir, vous m'entendez,
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d'un noir animal, comme si on lui eût injecté de l'encre par les carotides. Je sentais que la fureur l'animait à mon aspect. Il songeait ! « Ah! si je te tenais dans un coin! » Mais c'était moi qui le tenais. Mon ancien condisciple Guillain était assis derrière lui, comme le soigneur dans les combats de boxe. A ses côtés, maître Bourdillon, un aimable grandpère, dodu et chenu, qui semblait ennuyé de la corvée, comme s'il avait été désigné d'office. A peine avais-je recommencé à parler d'Almereyda, que Malvy, n'en pouvant plus, s'esbignait pendant quelques minutes, le temps de digérer sa haine, puis re\enait s'asseoir, dégingandé. A un autre moment, comme j'évoquais la mort du bandit, étranglé dans la prison de Fresnes, le visage de l'accusé se contracta dans un rictus d'hyène en chaleur. La vraie nature, ardente et sombre, sournoise et sauvage, de l'amant de Nelly Béryl m'était apparue en un éclair. Vivrais-je cent ans que je n'oublierai pas ce retroussis de la moustache drue vers le nez, le blanc des incisives sous le bourrelet labial. Je songeais : u Quel bizarre système vaso-moteur et comme il eût intéressé Yulpian et Gharcot! » Car Malvy peut devenir aussi blanc comme un drap, quand il sent venir l'attaque directe.
Parfois, sous mon fouet, il se tournait, dans une al iitude parlementaire, vers le président Dubost, tendait les bras, semblait dire : « Je vous en prie, faites taire cet éuergumèue! » Il oubliait qu'il était devant la Justice et se croyait parmi ses camarades de la Chambre, au cours d'une interpellation. Mais le président Dubost ne semblait pas d'humeur à obéir aux injonctions de l'ancien ministre. Pas une fois il ne m'interrompit. Le banc des témoins étai
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dispose de telle sorte que je lui tournais le dos, ainsi qu'aux magistrats, ce qui fit que, vers le milieu de ma déposition, je me libérai de cette bande de velours rouge et de ce petit escabeau, pour reprendre la liberté de mes mouvements. Je parlais haut, de façon a être entendu de tous les points de cette salle dont l'acoustique semble assez mauvaise, mais sans aucun effet oratoire, ni estrambord, qui eût semblé déplacé. Painlevé est le seul à ignorer qu'un témoin ne peut lire aucune pièce à la barre. Il me fallait citer, de mémoire, des noms et des dates, enchaîner les faits correctement. J'essayai de m'en tirer de mon mieux.
Je suis sensible aux atmosphères. Quand je commençai, la moitié environ des sénateurs-juges m'était hostile, s'attendait à écouter un cagot royaliste et fanatique, un avale-tout-cru, un chouan effervescent. La seconde moitié était indifférente, mais me guettait aux bons endroits. J'avais, à ma droite, une sympathie chaude dans la personne du cher Dominique Delahaye, frère de Jules Delahaye, aussi bon, vaillant et perspicace que lui. Dans la première travée de fauteuils se tenaient assis les membres de la commission d'instruction, MM. Mollis, Pérès, Ratier, de Las Cases, etc. Ils m'étaient chers comme des souvenirs déjà reculés. C'est un peu bête de s'attacher si vite à des personnes qui n'ont en somme qu'un rôle passager dans votre existence. C'est l'histoire des émotions en commun.
Malvy, quand on allègue contre lui un fait précis, a un système bien simple, classique chez les criminels, mais qui prend toujours : la dénégation. Il se dresse alors, comme un serpent brun, et siffle : « Je le nie formellement,... ou absolument,... ou
complètement, monsieur le président. » Puis il se rassied et renverse en arrière son torse long et maigre, en croisant les bras. Un peu plus, il aurait nié avoir connu Almerevda. Sa mimique d'ailleurs m'importait peu et ne me gênait nullement. J'étais résolu à parler avec une entière et tranquille liberté. Je m'attendais, vu les passions politiques déchaînées, à des interruptions de sénateurs amis de Malvy, qui ne se produisirent pas. Cette première séance dura jusqu'à six heures et demie du soir environ. Elle continua le lendemain à neuf heures. J'avais déjà pris mes habitudes, je savais que je pouvais compter sur le verre d'eau, que me tendait obligeamment un aimable huissier. Certaines ondes de sympathie commençaient à me venir des sénateurs, convaincus enfin que je n'avais fait que remplir mon devoir de Français, en dénonçant le ministre félon du Bonnet Rouge, son maître Caillaux, et leur invraisemblable séquelle d'espions, de maîtres chanteurs, de souteneurs, d'exhibitionnistes et d'assassins.
Aux questions précises du procureur Mérillon, je répondis avec précision. J'avais demandé le huis clos, afin d'apporter à la Haute-Cour certains renseignements techniques auxquels je ne pourrai faire aucune allusion avant la fin des hostilités. Ce premier huis clos me fut accordé. Il se passa bien. Quelques jours après, ma déposition étant achevée, deuxième huis clos, nécessité celui-là" par une confrontation avec le colonel Goubet et Painlevé. Celleci ne tourna pas à ma confusion, comme l'espéraient déjà quelques adversaires trop pressés, notamment Marcel Sembat, que je ne savais pas si fanatique. Mais je n'en voudrai jamais à Sembat. Il a trop