L.V DISSOCIATION INTERIEURE
plovcs par M* de Monzie, mais voici le sens de sa plaidoirie. Il dit aux juges de la 5^ Chambre : a Comprenez bien, Messieurs, qu'un homme comme Almereyda, qui a dans la direction de son journal des hommes politiques importants (nous sommes en avril et mai 191 7), dont plusieurs ministres, vous pensez bien qu'un homme tel cju'Almereyda ne se rend pas tout bonnement en Suisse, pas plus que Duval ou Mnrion ne le font eux-mêmes, parce que telle est leur fantaisie. Non, Messieurs, quand l'honorable M. Almere^da, l'honorable M. Marion, et l'honorable M. Duval veulent se rendre en Suisse ou en Espagne, savez-vous ce qu'ils fontP Ils vont au ministère et ils disent au ministre : (( Nous allons accomplir une mission importante, nous allons nous renseigner sur les agissements des Allemands, nous vous apporterons des documents très intéressants. Donnez-nous l'autorisation d'allrr en Suisse. Et, ajoutait M^ de Monzie, ce n'était pas la peine que ces messieurs de l Action Française se mettent la cervelle h l'envers pour rechercher des numéros de passeports délivrés à ces messieurs. Tout le monde au Ministère savait bien que ces passeports avaient été donnés à ces messieurs, parce que l'on considérait Almereyda, Duval et Marion comme de très bons serviteurs de la France et comme faisant pour notre pays une propagande dans le genre de M*"' Baudrillart. 0 (Rires.)
Voilà, Messieurs, quels ont été à "peu près les termes de la plaidoirie de M^ de Monzie. Vous pourrez d'ailleurs vous en assurer, car j'en ai la sténographie absolument exacte.
Vous trouverez, Messieurs, extraordinaire qu'un an et demi après, comme le prétend M. Malvy, la subvention ait été cessée au Bonnet Rouge et qu'Ai mereyda ait été menacé d'arrestation, alors qu'à la date que j'ai indiquée, M" de Monzie, ami intime de M. Malvy, qu'il défendait en août devant le Conseil général du Lot, vint dire devant la justice : « Pa^: du tout, c'est avec la pleine volonté et l'autorisation du ministère que
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M. Almereyda et ses amis, Marion et Duval, sont allés en Suisse et en Espagne. Ils étaient revêtus de toutes les estampilles officielles. »
M® de Monzie ajoutait, je m'en souviens : u C'est ainsi qu'ils ont clé recommandés à ^M. Armez, notre agent consulaire à Saint-Sébastien, qui s'est mis à leur disposition, et à M. Juge, agent de la propagande française en Espagne. C'est grâce à ces hauts appuis qu'Almereyda ainsi que Duval et Marion, ont pu accomplir leurs missions en Suisse et en Espagne. »
A distance, tout ceci est comique, mais quand on pense à ce que ces messieurs, ainsi subventionnés par le ministre de l'Intérieur, ont coûté à la France, on trouve que c'est un peu moins drôle! Le procès eut lieu. Nous fûmes condamnés pour diffamation envers Almereyda. En effet, nous nous étions trompés sur un point : ce n'était pas à Carthagène qu'était allé Almereyda avec l'autorisation de son ami Malvy, c'était plus exactement à Bilbao, où, dans les conditions qui ont été racontées se trouvant un bateau allemand qui se mettait en communication avec le rivage et qui faisait parvenir aux agents allemands des instructions et des subsides.
Je vous parlais tout à l'heure de Jacques Landau. Ce personnage avait une bonne amie qui s'appelait M"' X. Elle aussi faisait partie de la bande apostillée et recommandée par le ministre de l'Intérieur. D'ailleurs tous les gens apostilles et recommandés par le ministre de l'Intérieur étaient en général des escarpes et ils avaient tous des ■ missions de confiance. Dans ce cas présent, c'est M"^ X. qui reçoit une mission de confiance en Espagne. Cette denii-njondaine, qui n'avait pas de vues^ spéciales sur la littérature française, va faire de la propagande française en Espagne où naturellement elle va s'aboucher avec Gaston Routier et les milieux germanophiles et elle rapporta ses documents dans la valise diplomatique qu'on lui avait confiée.
Voilà, Messieurs, ce qui se passait pendant la première année de guerre.
RABBAT ET ZUCCO. IQO
RABBAT ET ZUCCO
On VOUS a aussi raconté l'histoire de Rabbat. Rahbat st un personnage très singulier et très savoureux, si 'S faits ne se passaient pas dans des circonstances aussi raves. Rabbat était un Syrien, marguillicr de l'égiise aint-Julien-le-Pauvre. Celte église de Saint-Julien-ie- 'auvre a à sa tête un archimandrite des plus dislinués. Tous les ans, cet archimandrite, qui ne se douait pas de ce qui se passait, priait le prince abbé ^iax e Saxe de vouloir bien venir iàire des conférences our une solennité religieuse. Le prince Max de Saxe, ien entendu, était un agent allemand, et en sa quaté d'agent allemand, il avait en secret sous ses ordres Labbat, marguillicr de Saint-Julien-ie-Pauvre.
Lorsque vint la guerre, Rabbat était associé avec un atre bandit qui s'appelait Zucco. Vous avez tous vu c^' om dans des annonces mirifiques qui s'étalaient avant 1 guerre à la quatrième page des journaux, et suivant 3Squelles on pouvait avec 5 francs gagner quelque hose comme 5oo millions. Ce qui est ceitain, c'esl [u'avec les 5 francs versés par le public, Zucco vl labbat, sans rien débourser, pouvaient gagner uu ertain nombre de centaines de mille Francs.
Ce même Zucco, au commencement de la guerre, eçut une mission pour aller en Italie. Pendant que )uval recevait une mission en Suisse et la maîtresse de .andau une mission en Espagne, Zucco recevait une lission en Italie. Quant à Rabbat, il obtenait tous les asseports qu'il voulait pour se rendre en Suisse. Quand I ne demandait pas ces passeports lui-même, parce que 'était trop voyant, c'était une femme de son entourage [ui obtenait du ministère de l'intérieur tous les passelorts nécessaires. En Suisse, Rabbat se livrait au traie des titres volés dans les pays occupés.
A un moment donné, ce trafic fut dévoilé, V Action française parla, elle raconta les accointances de Zucco
Iy6 LE POIGNARD DANS LE DOS.
et de Rabbat avec Almereyda, ainsi que les subventions accordées au Bonnet Ronge.
Le même chaulTeur K lisser a raconté qu'un jour Almereyda avait besoin d'argent. Il était en auiomobile avec Rabbat. Il fit arrêter la voiture et dit à Rabbat : u Écoute, mon petit Rabbat, tu vas monter cbez toi ot me rapporter 20000 francs. Si tu ne me les rapportes pas, ce soir, je te ferai colFrer par Malvy. » D'après la déposition de Klisser, Rabbat alla chez lui et revint avec la somme qu'il remit à Almereyda.
Ce qui est ceitain, c'est que les faits concernant Rabbat comme ceux concernant Zucco et le D'' Lombard ainsi que Garfiuikel se retrouvent tout au long dans le rapport dont je vous parlais et qui est au dossier d' Almereyda.
l'affaire guilbeaux
J'arrive à Henri Guilbeaux. Dfins ces mêmes dossiers Almereyda, du ministère de l'Intérieur et de la Préfecture de police, tout un chapitre est consacré à Henri Guilbeaux, et ses menées. On y indique clairement, bien qu'en termes voilés, que Guilbeaux est d'accord avec M. Malvy.
Ici, se pose un problème fort curieux. Je me suis demandé si les dossiers qui concernaient le Bonnet Rouge, qui avaient été communiqués d'une part au capitaine Bouchardon, et, beaucoup plus tard, M. Malvy n'étant plus au pouvoir, à la Commission d'instruction, avaient été remis au complet. Je ne le crois pas. Je pense même à l'heure actuelle que beaucoup de dossiers et beaucoup de pièces qui concernent le Bonnet Rouge, qui ont été remis à la Commission d'instruction, sont encore incomplets. Je n'ai pas le sentiment que l'on ait tout communiqué. J'ai eu le double de ces dossiers entre les mains. Dans ce double, il est nettement sous-entendu que le ministère de l'Intérieur a aidé de diverses façons ces gens-là.
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C'est ainsi qu'il y a un dossier Duval qui m'a été remis à la fin de 19 16. Dans ce dossier, il est question de permis qui ont été obtenus par Duval pour se rendre eu Suisse. Il y est question notamment d'un permis no 8469 qui lui a été octroyé le 11 mai 1916. Celui qui a rédigé la note, et qui est un policier des services de M. Malvy, ajoute : « Ce permis lui a été prorogé jusqu'au 22 juin 19 16, jour où se terminaient les séances du comité secret de la Chambre. » Le rédacteur de cette note indique ainsi que le permis de Duval a été proroge pour permettre à celui-ci de porter en Suisse le compte rendu de la séance complète de la Chambre.
Je ne sais pas si le dossier dont j'ai communiqué partie au capitaine Bouchardon au moment de l'affaire Duval a été communiqué au complet à la Commission d'Instruction; je n'en ai pas le souvenir.
J'arrive donc à un personnage qui n'est plus mystérieux mais qui l'a été pendant longtemps et qui a été dans les bonnes grâces du ministre de l'Intérieur comme Almereyda lui-même. Ce personnage, on ne l'a connu ici que grâce à un certain nombre d'articles dont j'ai écrit quelques-uns et dont d'autres ont été écrits par Henry Bérenger, d'autres aussi par Louis Dumur dans le Mercure de France. Ce personnage a été un des vibrions les plus actifs de la défection russe et desr mutineries militaires en France. C'est Henri Guilbeaux. Il vient d'être arrêté en Suisse dans des conditions sur lesquelles je reviendrai, car elles sont assez significatives.
Henri Guilbeaux était un ami de la bande du Bonnet Rouge. Il n'est pas douteux, en suivant la trame des faits, qu'il a bénéficié des faveurs spéciales du ministère de l'Intérieur.
Henri Guilbeaux est un sujet français. Au commencement de la guerre, il a été réformé et envoyé à Saint-Brieuc. Là, il a obtenu un passeport le 2 juin 191 5 pour passer en Suisse. Or, depuis longtemps, les services de la police signalaient, dans Henri Guilbeaux, un personnage suspect pour la bonne raison
qu'il avait été le correspondant d'un journal allemand bien connu, le Berliner Tageblait. lïenri Gailbeaux et sa femme, née Henriette Cobrat, passent donc en Suisse. Là, avec l'argent d'un agent allemand nommé Hartmann, dont il a été aussi beaucoup question pendant ces derniers temps et qui est inculpé lui-même d'intelligences avec l'ennemi, mais c'est un sujet alsaçoamericain qui ne sera certainement pas extradé, il fonde une revue intitulée Depiain dans laquelle il défend avec ardeur et iiabileté les intérêts alleraands, déprécie l'alliance franco-anglaise, puis, haussant le ton, en arrive fatalement à entamer une campagne abominable qui s'est poursuivie pendant deux ans et demi.
îl m'est apparu que Guilbeaux s'était tenu en relations constantes avec les gens du Bonnet Rouge. Mais, voici, Messieurs, qui est bien singulier.
A un moment donné, il a bien fallu, sur l'insistance des personnages renseignés, interdire l'entrée en Franco de Demain^ la revue de Guilbeaux. A partir de ce moment-là, Guilbeaux s'est senti menacé et il n'est plus venu en France sous son vrai nom mais on prenant le nom une fois de Jacques Burkley et plusieurs fois de André Lefaivre. Je connais (es faits par le dossier en question provenant du ministère de l'Intérieur.
Je me demande dans ces conditions comment il est possible que M. Malvy ait pu ignorer ces faits, d'une part, et d'autre part, ^eoinment Guilbeaux a pu avoir en sa possession de faux papiers pour pénétrer en France, à l'aide, on peut lo ulre, de la coanivonce an ministre de l'Intérieur.
La besogne à laquelle s'est livré chez nous Henri Guilbeaux n est pas douteuse. Il y a à ce propos un fait topique que Ion rencontre dans un numéro de sa revue du commencement de mai 19 17.
C'est que Guilbeaux annonce, dans des termes exprès, les faits des mutineries militaires qui n'éclateront que trois semaines plus tard. Je ne reproduirai pas les termes de cet article devant vous, d'abord parce que
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je ne m'en rappelle que la teneur générale, et il'< sont tellement abominaliles que la censuie, encoie aujourd'hui, n'en permettrait pas la publication.
Vous voyez, Messieurs, où je veux en venir. Voilà un homme, agent allemand reconnu. A un moment donné, on demande à M. Hudelo, directeur de la Sûreté, ce qu'il faut penser de Guilbeaux. Nous sommes alors en 191 7. ;tl. Iludelo, à la demande de Longuet, donne à Guilbeaux une attestation, évidemment d'ordre du ministère, déclarant qu'il n'a rien à repjocher à Guilbeaux au point de vue des sentiments nationaux.
Il est tout à fait fantastique qu'alors que la revue Demain parait depuis deux ans, que dans chaque numéro la France est insultée, qu'alors qu'on y annonce les mutinerries militaires avant que celles-ci n'éclatent, le chef de la Sûreté générale donne un pareil satisfecit à un homme qui se promène en France librement avec de faux papiers, sous un faux nom et qui par ailleurs a été envoyé en Suisse avec un passeport dûment légalisé pour y faire le travail que l'on sait et y préparer, en même temps que les mutineries militaires fr.ançaiseâ, la Révolution russe, car Guilbeaux était l'ami le plus intime de Lénine. Lorsque Lénine et ses amis sont partis en train blindé, à travers l'Empire d'Allemagne pour rejoindre là Russie, Guilbeaux était sur le quai de la gare pour adresser ses adieux émus à Lénine.
D. — Avc'z-vous terminé ce que vous avez à dire en ce qui concerne Guilbeaux P
R. — Oui.
M. le Président. — Nous sommes obligés d'entrer en Chambre du Conseil. Nous continuerons l'audition des témoins à la prochaine séance.