‹ Le poignard dans le dos; notes sur l'affaire MalvyChapitre 21 sur 55 · L AFFAIRE GASTON ROUTIER · texte numérisé non relu

L AFFAIRE GASTON ROUTIER

Je voudrais en commençant vous dire quelques mots d'une affaire que je considère comme fort importante et qui s'appelle l'affaire Routier.

Gaston Routier, qui fut journaliste français, qui eut une certaine situation et qui fit plusieurs séjours en Allemagne, a été acheté, au commencement de la guerre, par la police allemande. Il s'est mis au service de la nation ennemie. Tandis que Guilbeaux, dont je vous montrais hier les affinités avec le ministère de l'Intérieur et M. Malvy, opérait son travail de trahison en Suisse, Gaston Routier opérait le sien en Espagne.

En Espagne, il s'aboucha avec Max Nordaii. .Gaston Roulier paraît avoir accompli, pendant les premiers jours de la guerre, une besogne assez modeste et assez cachée; mais avec le temps il s'enhardit et s'entendit avec le gouvernement allemand dans des conditions que je ne peux exposer ici mais que j'indiquerai à MM. les Sénateurs juges en quelques minutes au cours du huis clos que je demanderai, si vous voulez bien me l'accorder à la fin de ma déposition.

Gaston Routier s'entendit avec l'ambassadeur d'Allemagne à Madrid, le prince de Ratibor, pour publier un journal allemand de langue française, comparable à la Gazette des Ardennes et au Bonnet Rouge de M. Malvy et qui se serait appelé le Journal de la Paix. Des discussions eurent lieu entre le gouvernement allemand et Routier sur la somme à verser à celui-ci. Routier demandait six mille francs par mois pour ses frais de publication du journal. Le prince de Ratibor consulta le gouvernement de Berlin, lequel déclara que l'on donnerait les six mille francs par mois si Routier pouvait faire entrer le journal en France. A quoi Rautier répondit qu'il avait des amis dans le gouvernement français et qu'il pouvait s'engager à faire pénétrer son journal en France. Néanmoins, le gouvernement aile-

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mand, méfiant, ne lui accorda que trois mille francs. Mais sur ces entrefaites, la colonie française de Madrid, qui connaissait Gaston Routier, publia dans le journal El Libéral, à la date du i"' avril, une protestation, signée de tous ses membres, dans laquelle elle disait en propres termes que Gaston Routier s'entendait avec le gouvernement allemand.

Veuillez bien, Messieurs, retenir cette date du I"" avril...

Un sénateur. — De quelle année?

M. Léon Daudet. — Le i"' avril 191 7. C'est le gros moment de l'assaut donné par l'argent allemand et par les agents de l'Allemagne en France au moral de la Nation et de l'iVrméc.

Il n'est pas possible qu'à ce moment-là les services du ministère de l'Intérieur, aient ignoré la protestation publiée dans le grand journal de Madrid par les membres de la Colonie française et dénonçant Gaston Routier comme un agent allemand. D'ailleurs, le 6 avril, je commençais dans V Action Française la même campagne contre Gaston Routier et je publiais un certain nombre d'articles en indiquant les raisons pour lesquelles on était certain que Routier s'entendait avec, le gouvernement allemand. La censure ne m'aurait pas permis de publier les documents sur lesquels ma certitude était basée mais néanmoins j'affirmai cette entente et je publiai la protestation des Français établis à Madrid,

Les services de l'Intérieur, c'est-à-dire M. Malvy, ne firent absolument rien contre Gaston Routier. On le laissa continuer pendant les mois d'avril, rnai et juin son travail meurtrier en Espagne, de la même façon qu'on laissait contiauer et que l'on favorisait le travail de Guilbeaux en Suisse.

Ce n'est que le 29 juin, alors que j'étais allé trouver M. Maginot, ministre des Colonies, que j'avais eu avec lui une conversation au cours de laquelle je lui avais signalé quelques-uns des méfaits de son collègue

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M. Malvy, ce n'est qu'à ce moment-là, c'est-à-dire trois mois après, alors que le travail de Routier était fait, que les mutineries militaires avaient eu lieu, ce n'est, (.iis-je, que trois mois après, au dire même de M. Boiiju, contrôleur général au ministère de l'Intérieur, qu'une mesure fut prise contre Gaston Routier. Ceci se passait, je le répète, à la date du 29 juin.

De ce que je vais dire maintenant, je n'ai pas la preuve absolue, c'est-à-dire la preuve écrite, mais le fait m'a été certifié par de nombreux correspondants.

Un des amis et des compagnons de jeu et de débauclic de Malvy... (Quelques sénateurs protestent.)

Je vous demande pardon, mais je liens à tout vous exposer. . . (Parlez ! parlez !)

Un des amis et compagnons de jeu et de débauche de Malvy m'avait été indiqué comme passant souvent toute la nuit jusqu'à l'aube avec Malvy, Leymarieet des agents du service de la Sûreté générale du Ministère de l'intcrieur, pour jouer aux cartes, faire ces fameuses parties de poker et d'autres exercices variés. Je n'ai pas eu le moyen de faire une enquête personnelle sur ce point. J'ai dit à la Commission d'Instruction ce que je pensais là-dessus.

11 reste à M. Malvy à expliquer comment, connaissant dès le ï "' avril et même antérieurement à cette date, par les services spéciaux de certains ministères que je ne veux pas désigner que Gaston Routier était surveillé, le ministre de l'Intérieur soit resté pendant trois mois en le laissant poursuivre sa besogne d'espionnage, sachant ce que l'on disait de lui en France, sans faire interdire à cet individu l'entrée du territoire français.

Le cas de Gaston Routier est aussi significatif et aussi important pour l'Espagne que celui de Marion, Duval et Guilbeaux pour la Suisse.

Je ne peux pas énumérer ici, Messieurs, car je fatiguerais votre attention, tous les faits et gcsles d'agents ennemis qui ont été soutenus, défendus et munis de pièces favorables par le ministère de l'Intérieur, soitdirectement par M. Malvy, soit par un de ses agents qui était M. Ley-

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marie, actueilemenl condamné à deux ans de prison pour complicité d'intelligences avec l'ennemi, et M. Marnoury qui depuis vingt-quatre heures vient d'être inculpé de complicité de commerce avec l'ennemi, en attendant qu'il soit, comme je l'espère bien, inculpé d'intelligences avec l'ennemi. Il Caut vous dire, en effet, que le ministère de l'Intérieur et ia Pxéfecture de police étaient aux mains de M. Malvy et de ses subordonnés Leymarie et Maunoury. Leymarie et Maunoury sont frappés et M. Malvy est, à l'heure actuelle, inculpé devant vous.

A oilà à peu près comment les choses se sont passées en ce qui touche Gaston Routier.

Au débat de la guerre, voici ce qui se passait à la place de Paris, alors que le gouvernement français était à Bordeaux, où, entre parenthèses nous estimons, nous, Action Française, qu'il avait parfaitement bien fait d'aller, car il était absolument inutile que le gouvernement et les deux Parlements restassent ici pour servir d'appât aux Allemands. Je vous dis ceci pour que vous sachiez que dans notre journal nous ne faisons un grief à personne de ce point de vue et que nous avons toujours soutenu qu'il fallait débarrasser la Ville de Paris de tout ce qui pouvait constituer un appât pour les Allemands.

Le gouvernement était donc parti pour Bordeaux. Il avait emmené avec lui Malvy, lequel avait emporté avec lui ses bagages importants, qui lui étaient précieux. C'était donc sur les épaulet: du Bureau militaire, du Deuxième bureau de lia Place de Paris, c'est-à-dire sur le général Galiiéni, le général Maunoury, le général Clergerie, le colonel Bourdeau et le commandant Baudier. que reposait toute la charge de poursuivre et de traquer tous les espions qui donnaient l'assautau moral français, dans le même temps où les armées allemandes donnaient

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l'assaut à la capitale dont elles s'étaient rapprochées dans les conditions que vous savez. M. Malvy s'était trompé en pensant que ces hommes continueraient les mêmes errements. Le général Ctergerie, le commandani Baudier et le colonel Bourdeau étaient des patriotes passionnés, éclairés, qui prirent l'affaire au sérieux, qui entendaient faire leur devoir et qui l'ont fait dans des conditions telles qu'ils ont collaboré grandement à la victoire de la Marne, car c'est par l'activité de notre service de renseignements militaires que l'on a appris ce que voulait faire von Klûck et qu'alors il fut possible de repousser l'armée allemande dans les conditions que tout le monde connaît.

Les hommes dont je parle, le général Clergerie, le colonel Bourdeau et le commandant Baudier, se sont préoccupés immédiatement de la question des frontières. Cette question était capitale. C'est, je vous l'ai dit, par la Suisse et l'Espagne que nous pouvons avoir des renseignements de contre- espionnage les plus importants et j'ajouterai les plus immédiats sur les projets et intentions de l'ennemi.

Or, il a été constaté qu'à ce moment-là les services de la Préfecture de police commandés par un homme bon, honnête, mais très faible, qui était M. Laurent, ne faisaient absolument rien. Le peu qui était resté de la police de M. Malvy contrecarrait complètement tous les eiforts du général Clergerie, du colonel Bourdeau et du commandant Baudier. Notamment en ce qui touche la frontière suisse, je vous donnerai quelques chiffres que vous pourrez vérifier.

Dans l'espace de trois mois, il est venu trois; mille personnes par la frontière de Lausanne à Paris, en septembre, octobre et novembre igi/j et dans le même temps, alors que ces facilités résultaient de l'état de choses laissé par M. Malvy, à son départ pour Bordeaux, trente étrangers seulement recevaient du consulat d'Allemagne à Lausanne la permission d'aller à Berlin. Vous voyez de quelle façon différente étaient dirigées les deux polices.

En présence de cet état de choses, le colonel Bourdeau s'est ému. Il fut complètement brisé.

Puis-je parler ici de la situation de la frontière?

Dans le courant des années 1914? iQiS et 1916 et une partie de 191 7, M. Malvy étant revenu à Paris, on constatait les va-et-vient par la frontière des personnes les plus notoirement connues comme agenis de l'ennemi et désignées à M. Malvy par ses propres services comme des agents de l'ennemi, qui recevaient à trois, quatre ou cinq jours d'intervalle des permissions pour aller plusieurs fois par semaine en Suisse porter aux Allemands, soit des instructions, soit des relations des missions qu'ils avaient eues à accomplir en France.

J'ai eu entre les mains et j'ai communiqué à la Commission d'Instruction à la Haute-Cour, des bordereaux de la société des Wagons-Lits, car ces gens-là, bien entendu, ne sont pas des ouvriers ni même de petits bourgeois, ils ne voyagent qu'en wagons de luxe. Dans le courant de trois mois de l'année 1910, M. Malvy et le ministère de l'Intérieur ont, je le répète, donné des passeports à trois ou quatre jours de dislance à des personnages notoirement suspects. J'ai cité notamment les noms de Lenoir, Guillaume Desouches, Alexandre Raffalovitch, agent allemand de la Banque de Petrograd, un des auteurs de la défection de la Russie; Soutier, directeur de la Maggi-Kub, société allemande, ardemment défendue par M, Malvy et par le Président Monier aujourd'hui déchu, contre toutes les attaques et toutes les révélations. Cette affaire Maggi-Kub, que je ne veux pas vous exposer, car il me faudrait pour cela plusieurs heures et je vous fatiguerais... (Oui! oui! parlez!)

Cette affaire Maggi-Kub est une des plus saisissantes qui soient. Elle montre nettement la volonté du président Monier et des services du ministère de l'Intérieur de laisser passer en Suisse et revenir autant de fois en France qu'il l'a voulu, Soutier, directeur d'une compagnie qui se dit française et qui est tout entière constituée, sauf quelques rares exceptions, avec des capitaux

allemands et qui est i'unique fournisseur des armées allemandes en temps de guerre.

il a été recoiiuii que Soutier, qui est allé plusieurs (ois en Allemagne, est à la fois directeur de la Société ;\ Paris, de l'usine de Remptal, en Suisse, laquelle est à deux cents mètres' de la frontière, et qu'il est directeur de l'usine de Singen. Aussi n'y-t-il pas le moindre doute sur la besogne qu'il fait, et cela avec l'assentiment de Malvy, depuis le commencement de la guerre.

On pourrait citer les noms de tous les agents allemands qui sont actuellement sous les verrous, inculpés, arrêtés ou qiii le seront, et qui faisaient la navette, avec l'assentiment du minisire de l'Intérieur, c'est-n-dire avec }A. Malvy, entre la Suisse et l'Allemagne, d'une part, el, d'autre part, entre l'Allemagne et l'Espagne.

Cette situation continuant ainsi pendant quelques inois, il y eut des scandales. Le premier en date est le scandale Desclaux, sur lequel je ne m'appesantirai pas. Le bandit Desclaux a été condamné dans les conditions que vous savez, Il avait été le chef de cabiaot et l'homme de Gaillàux. C'est pour cette raison que Malvy, ami de Caillaux, prit la résolution « d'avoir la peau du généra! Clergerie et du commcindant Baudier ».

C'est aussi parce que le commandanl Baudier avait rédigé sur l'espionnage aîlemand à Paris, et notammenh sur la Maggi-Kiib et Soulter, un certain nombre de rapports accablants qui doivent être dans les dossiers, que Fon résolut de le briser de façon à laisser toute liberté à l'espionnage allemand à Paris.

Je laisse à ces messieurs du deuxième Bureau le soin devons dire dans quelles conditions cette abominable manœuvre a été exécutée contre la Patrie et en lace de l'ennemi.

M. le général Clergerie, ie commandant Baudier et le colonel Bourdeau, ont été frappés, chassés, ainsi que le général Mauaoui'y, poup n'avoir pas subi les complaisances malsaines de Malvy, et pour avoir dévoilé les agissements de personnages notoirement connus comme

espions, comme la Kovacs de l'avenue du Bois-de- Boulogne, et Frida Lippmann.

Je renonce à exposer ici dans le détail les conditions dans lesquelles ces femmes plas que suspectes ont agi avec l'assentiment et l'aide des services du ministère do l'Intérieur alors qu'elles auraient dû être frappées par la justice militaire.

Toujours c?t-il que dans les premiers mois de ifjii) éclatent l'àtlaire Garfurikel, dans laquelle sera inculpé le policier Maunourv, et où'Malvy est engagé bien avant Maunoury, l'alTaire Desciaux, l'aflaire Lombard, l'aflaire des réformes frauduleuses, l'airaire du Bonnet Rouge, organe de Malvy, et quelques autres allaires dans les- *quelles nous trouvons toujours M. Malvy.

En vertu de l'autorité que Malvy tenait de je ne sais qui ou plutôt, je sais bien de qui, le général Clergerie. le commandant Baudier et le colonel Bourdeau furent remplacés au deuxième Bureau des Renseignements, au poste le plus délicat de la Défense nationale, par un liomme que je ne veux pas accuser, mais qui est considéré comme un homme suspect, qui porte l'uniforme de capitaine et qui s'appelle M. Ladoux.

Ladoux a été au deuxième Bureau des Renseiornements

l'agent dévoué et toujours bien disposé du ministère de l'Intérieur. Il l'a été dans d^s conditions telles que des tractations innommables se sont passées dans le bureau iiicme du », ministre de l'Intérieur, sous les ordres de M. Malvy, notamment pour la vente du Journal à l'Allemagne, d'abord par Bolo, puis Lenoir et Desouches.

Le capitaine Ladoux s'est livré à des manœuvres qui lui valent aujourd'hui d'être poursuivi devant les tribunaux en chantage et en extorsion de fonds. C'est vous dire quel est l'homme auquel, dans le moment le plus redoutable et le plus tragique, avait été confié par M. Malvy et par ses services le poste le plus dangereux pour la Défense nationale.

A partir de ce moment MM. Malvy, Leymarie et Aime-

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reyda et les autres sont associés dans la besogne que je vous ai décrite.

Almerevda vit sur un pied qui a été estimé à A5oooo francs par an. Du haut en bas du ministère do l'Intérieur c'est la sarabande des agents de trahison. On joue, toutes les nuits, au ministère de l'Intérieur. Almereyda, Landau, Goldsky y ont leurs petites et grandes entrées. Cela vous s^ra affirmé par des fonctionnaires du ministère de l'Intérieur. D'ailleurs, comment Malvy aurait-il fermé la porte du ministère à un homme qu'il subventionnait?

Malvy a déclaré qu'il avait, à un moment donné, conseillé aux parlementaires (auxquels je n'en fais aucun grief) qui s'étaient trouvés amenés à collaborer au Bonnet Rouge de se méfier d'Almereyda. Je dis que je ne leur fais, à ces parlementaires, aucun grief de ce fait de collaboration, car vous savez tous comment les choses se passent dans les journaux. On est parfois amené à écrire dans un journal, sans bien savoir ce qu'est la direction, et sans connaître au fond les dessous de la direction et de l'administration. Je connais trop la presse pour m'étonner que les parlementaires auxquels il est fait allusion aient collaboré au Bonnet Rouge. Mais je dis que M. Malvy ment lorsqu'il déclare qu'il a prévenu ces parlementaires. En effet, s'il les avait prévenus, il n'est pas douteux que ces messieurs, dont je ne tiens pas à citer les noms ici, car je ne désire ajouter aucun scandale à ceux qui existent et qui sont déjà assez grands, il n'est pas douteux, dls-je, que si M. Malvy les avait prévenus, ils n'auraient pas continué leur collaboration à un journal que le ministère de l'Intérieur leur aurait désigné comme suspect.

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