LE CAS DE CHANRON
J'arrive, Messieurs, aprùs avoir franchi un certain nombre de faits particuliers, à une histoire qui prend son intérêt dans les révélatio,ns actuelles, mais dont je ne me porte pas garant. Je l'apporte devant vous pour que vous vouliez bien l'examiner, parce que vous allez voir qu'elle est suggestive.
Elle est très curieuse par les coïncidences dans lesquelles elle s'est préientée.
Il s'agit d'un homme dont j'ai parlé à la Commission d'instruction, un blessé de guerre, réformé n" i, qui s'appelle Chanron. Cet homme était à Bruxelles au moment de l'arrivée des Allemands. Il a entendu bien des choses et il a réussi à échapper aux Allemands en se cachant sous un faux nom pendant quelque temps. 11 est ensuite allé à Rotterdam et il a raconté à notre Consul à Rotterdam, M. Planon, ce qu'il avait entendu dire. M. Planon, notre Consul, lui dit : « Ce que vous me racontez est très intéressant, écrivez donc à M. Malvy. » Et au mois d'août 1915, M. Chanron, dont on a dit que c'était un homme exalté et qui est peut-être un homme mécontent, et, après ce que vous saurez, cela se comprend très bien quand je vous dirai ce qui lui est arrivé, M. Chanron donc
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écrit en août iQiS une lettre à M. Malvy clans laquelle il lui dit qu'il apprit à Bruxelles qu'un des agents de l'espionnage allemand en France est un homme assez influent, lié avec un certain nombre de personnes, qui répond au nom de Bolo et qui se fait appeler Bolo Pacha . A cette lettre était jointe une note également adressée à M, Malvy personnellement, dans laquelle il était dit qu'un certain Lipschcr se vantait d'avoir déposé au procès Caillaux moyennant une somme de 5o ooo francs et d'être l'homme de Caillaux dans ses tractations avecl' Allemagne.
\oilà ce queM. Chanron racontait par l'intermédiaire de M. Planon, notre Consul à Rotterdam, dont la déclaration par conséquent ne peut pas être suspecte.
M. Chanron revient en France, et à son arrivée, il est appréhendé, il est fourré en prison d'abord à Dieppe, puis à Rouen où il reste quelque temps; on le fait sortir de prison et il arrive à Paris. On le mafide à la Préfecture de Police (toujours d'après ses dires, mais il m'a montré des pièces à l'appui de ses déclarations) pour savoir ce qu'il a à déclarer. M. Chanron se rend à la Préfecture de Police et là M. Hudelo lui dit : « C'est bien simple, si vous continuez à insister sur ce que vous avez écrit à M. Malvy, ou nous vous fourrons en prison ou nous vous faisons expulser de nouveau. Tenez- vous tranquille. »
Voilà ce que m"a raconté M. Chanron, Je vous répète ses déclarations. Je n'ai pas pu par moi-même aller au fond de cette histoire, mais il serait facile de savoir ce qu'en pense notre Consul de Rotterdam et cjuels sont les termes de la lettre que M. Chanron a écrite à ce moment-là au ministre de l'Intérieur. Il m'a montré cette lettre.
Il y a aussi un autre témoignage que vous entendrez, c'est celui du préfet de la Haute- Vienne, M. Trac, qui apprit par ses services particuliers que des Allemands, au moment de la déclaration de guerre, voulaient regagner l'Allemagne, mandés par leur Gouvernement, car vous savez qu'au moment de la déclaration de guerre, l'Allemagne a procédé de deux façons. Elle a demandé à un cerlain nombre de ses agents de rentrer, elle a donné
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cet ordre aux agents les plus compromis, à ceux dont la présence n'était plus acceptable en France, et elle a laissé les autres chez nous, ceux qui se faisaient passer pour de très bons Français et qui naturcUen^ent ont continué à fournir des i enseignements à leur pays.
Trois de ces agents ont été signalés par le préfet de la Haute- Vienne, qui avait eu vent de leurs agissements lors de la mobilisation. Ils ont été signalés au ministère de l'Intérieur qui a répondu qu'il fallait les relùchf r et les laisser partir en Allemagne. M. Truc, préfet de la Haute-Vienne, exigea un ordre écrit et M. Malvy, paroiîil, le lui aurait donné.
Voilà comment les agents de l'étranger, notoirement connus comme espions, signalés comme tels par les services mêmes de M, Malvy, jouissent des faveurs du ministère de l'Intérieur, alors qu'ils se livrent chez nous à la triste besogne que tout le monde sait,
J'arrive à l'affaire des mutineries militaires. Ici, je serai sobre et discret pour deux raisons que vous comprendrez tout de suite et sur lesquelles je n'insisterai pas.
La première est une raison nationale et ensuite c'est parce que vous entendrez des témoins beaucoup mieux qualifiés que moi et qui vous narreront des choses qui vous feront frémir. C'est une raison pour moi pour traiter aussi brièvement que possible cette question des mutineries militaires.
Lorsque M. Malvy, au cours de son interrogatoire, est venu soutenir que les mutineries militaires étaient le fait de la longueur de la guerre, des fatigues excessives, du manque de permissions et autres balivernes du même ordre, je peux lui répondre que c'est parfaitement le contraire de la vérité.
Nous sommes à un point de la guerre beaucoup plus avancé qu'au moment des mutineries militaires. Nos armées, sous l'habile direction de leurs chefs, les généraux
Foch et Pétain, ne nous donnent pas précisément l'impression d'être déprimées et fatiguées par le manque de permissions et les derniers communiqués font bonne justice de cette allégation.
Je soutiens au contraire que ces mutineries militaires ont été montées comme une machine réglée et bien réglée, ici, à Paris,' au ministère de Tîntérieur, par la coopération des gens du Bonnet Rouge, de la Tranchée Républicaine, de M. Malvy, de M. Levmarie et accessoirement de M, Maunoury.
Ces mutineries ont eu uiie grande extension. Je ne vous indiquerai pas les numéros des régiments, vous les connaissez déjà par le rapport de M. Pérès. Elles ont été inquiétantes, mais par grand bonheur, et c'est là un des bienfaits de la censure, elles n'ont pas été connues du public. De telle sorte que les dommages causés d'une façon transitoire à l'armée française ont été réparés et que la blessure s'est cicatrisée spontanément, malgré le ministère de l'Intérieur, chose énorme, par le courage, la lucidité d'esprit et le bon sens naturel de nos soldats et de leurs chefs.
J'ai étudié de près le mécanisme de ces mutineries militaires qui vinrent après l'échec de l'offensive allemande et qui s'échelonnent de la nuit du 33 au sS mai 1917, jusqu'aux environs du 31 juin suivant."
Vous savez, on l'a déclaré devant vous, qu'à ce moment-là, la situation intérieure du pays était très mauvaise. Il y avait non seulement le Bonnet Rouge, mais encore des tracts, nombreux, perfides et assassins qui étaient répandus jusque dans la zone des armées. Je me rappelle que les directeurs des journaux de Paris ont été convoqués au ministère des AtTaires étrangères devant M. Ribot et M. Painlevé, que je voyais pour la première fois, pour nous demander ce qu'il y avait à faire. Ces messieurs avaient l'air très inquiet et très ennuyé. Ils nous disaient : « Le moral du pays qui, jusqu'ici a été bon, tend à devenir mauvais. Messieurs, vous qui êtes en contact avec l'opinion publique (ce qui est un peu une
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illusion parce que les journaux sont plutôt des remparts de papier où l'on peut trouver l'opinion des journalistes), dites-nous ce que vous en pensez. » Chacun a donné son avis. Mon opinion était qu'il ne fallait pas du tout parler des grèves dans les journaux.
Vous savez que, par doctrine, nous ne sommes pas, à V Action Française, pour la liberté de la presse. Nous ne sommes pas non plus pour les ordonnances Polignac, mais pour une liberté tempérée. Quand j'émis cette opinion, un de ces messieurs leva les bras au ciel, et dit : « C'est impossible. Il faut réserver la question des grèves, ou en parler beaucoup. »
Il a été entendu que l'on ne donnerait sur les grèves que le strict nécessaire. Je crois qu'en effet cette attitude de la presse parisienne a été excellente pour la cessation de ces mouvements qui étaient provoqués par des agents et qui n'étaient pas du tout des mouvements spontanés, loin de là.
En ce qui touche les mouvements qui se sont produits dans l'armée, je vous indiquerai que je suis arrivé à en reconstituer le mécanisme de la façon suivante :
Au moment où la guerre s'est stabilisée sur le front el où il fallait c{ue les soldats eussent du fd, des aiguilles et mille petits autres accessoires qui leur étaient nécessaires pour la vie du front, le G. Q. G. s'est demandé comment cela pourrait leur parvenir dans la zone des armées. Il fallait bien s'adresser aux mercantis. C'est alors que l'on s'adressa aux services de l'Intérieur, c'està-dire en l'espèce aux services de M. Malvy et de M. Leymarie. Les services de l'Intérieur ont répondu immédiatement qu'ils pourraient fournir cela et, en effet, ils avaient sous la main ce qu'il leur fallait, ils avaient le Bonnei Rouge, c'est-à-dire Almereyda, Landau et à ce moment l'homme qui éta'it le directeur de ces petites poussettes que vous connaissez et qui transportent du café, c'est-à-dire cet homme qui est extrêmement suspect et que je m'étonne de ne pas avoir encore vu interroger et qui s'appelle Cahen de Caïffa.
Cahen de Caïffa, au mois de mars 191 7, c'est-à-dire deux mois avant les mutineries de Cœuvres, sur les conseils, je puis le dire, de Malvy, qui n'était pas étranger à l'opération, versait deux cent mille francs dans le Bonnet Roage. 11 versait cette somme dans le journal dans des conditions qu'il serait peut-être long d'analyser mais qvio je vais vous indiquer d'un mot, et qui sont extrêmement curieuses. Il versait ces deux cent mille francs moyennant la remit^e d'une contre-lettre, déclarant qu'il était bien entendu que. si Almereyda ne tenait pa^ son engagement, il rembourserait cette somme dans la première, la deuxième et la troisième années qui suivraient la guerre. Je vous demande un peu comment un commerçant aussi avisé que Cahen de Caiffa consent à verser deux cent raille francs à un homme tel que Miguel Almereyda, sans avoir une intention bien précise.
D'autre part, il y avait comme commanditaire du Bonnet Rouge un nommé Marion, qui était tout-puissant au Syndicat des bistros.
Vous comprenez, Messieurs, comment on a pu ainsi dresser une liste de mercar.tis, avec la collaboration de Cahen de Caïlîa et de Marion, ou plutôt du Syndicat des bistros. C'est ainsi aue l'on a envové dans la zone des armées toute la fine crapule de Paris, tous les gens qui étaient en relations immédiates avec le Bonnet Rouge, la Tranchée Républicaine et tous les lascars que vous savez. C'est ce qui vous explique que l'on a donné à boire aux soldats ainsi que cela a été constaté en bien des endroits. Ces faits ont été relatés non pas seulement dans le rapport de M. Henry Bérenger, mais encore dans le rapport Pétain, dans le rapport Nivelle et dans beaucoup d'autres rapports militaires.
On grisait systématiquement les soldats, on leur envoyait des tracts dans lesquels on les excitait à la désobéissance, de même qu'on leur envoyait des ballots du journal le Bonnet Rouge que commanditaient simultanément Cahen de Cailla, l'Allemagne et M. Malvy, ne l'oublions pas.
C'fîst ce qui vous explique la simultanéité de ces mou- Yenients qui, autrement, serait inexplicable. On sait que, dans un nombre déterminé de régiments, alors que huit jours auparavant toutallait bien, dans la nuit du 22 au 20 mai, se sont produits une série d'actes sur lesquels je n'insiste pas et qui ont été sur plusieurs points d'une violence extraordinaire et tout à fait désastreuse.
La racine du mal, comme l'a dit le général Pétain dans son rapport du 29 mai, était à l'intérieur. Ces événements se sont produits parce que les gens du Bonwf Rouge, de Malvy et de Gahen de Caïffa étaient dan-; ia zone des armées, en tel nombre et avaient reçu de telles instructions que les choses ne pouvaient pas se passer autrement. Les événements se sont produits sur les points qu'ils avaient visés et tels qu'ils avaient voulu qu'ils se produisissent.
La répression a été sévère, beaucoup de malheurejix qui s'étaient laissé entraîner ont été durement punis, cl il fallait qu'ils fussent punis. Ceux qui avaient la char^^e de réprimer ces mouvements et de punir l.es hommes nni été bien douloureusement émus, comme vous le pensez, d'être obligés de frapper des gens qui, pour quelques-uns, s'étaient battus bravement et héroïqueiiient, dont plusieurs avaient gagné la médaille militaire, la croix de guerre et avaient été l'objet de je ne sais combien de citations. Ils avaient cédé à des excitations monstrueuses. Bien entendu, ces excitations n'étaient pas tombées de la lune, elles provenaient des milieux que vous savez. Des ballots de numéros du Bonnet Ronge étaient colportés par les soins de qui? Par les soins du ministère de l'Intérieur. Il y avait an ministère de l'Intérieur un service, dont vous parlera M. Georges Desbons, qui à ce moment avait à sa tête Guillaume Desouches. Ce service du ministère de l'Intérieur distribuait des numéros non échoppés du Bonnet Rouge qu'Almereyda faisait prendre à l'imprimerie et porter dans la zone des armées. Cette distribu-^ tion se faisait sous l'œil bienve-illant et avec la complicité de Malvy.
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Voilà comment les excitations ont été transmises.
J'ai demandé à la Commission d'instruction d'entendre le colonel du Joncliay, du 4® spahis, qui a présidé le Conseil de Guerre à Soissons et qui, en cotte qualité, sait des histoires à faire sangloter de douleur, mais aussi de rage, c^uand on pense aux malheureux soldats français qui ont payé ces défaillances de leur vie par la faute de ce journal abominable, qui était alimenté par le chef de la police française.
Le colonel du Jonchay a entendu un homme qui lui disait, comme président du Conseil de Guerre : ^( Mais, mon colonel, nous lisions le Bonnet Rouge, nous lisions qu'il y avait la grève, qu'il allait y avoir la révolution à Paris. »
On remettait à ces malheureux soldats des numéros non échoppés an Bonnet Rouge. Vous verrez, Messieurs, en lisant ces numéros, si je mens ou si j'exagère; vous verrez toutes les ordures, toutes les abominations que Duval et les autres amis de Malvy publiaient daiis ce journal infâme.
Ce soldat disait au président du Conseil de Guerre : (( Nous savions que M. Malvy commanditait ce journal; on nous disait que c'était le journal de M. Malvy, le journal du Gouvernement. On déclarait qu'il allait y avoir la révolution à Paris; nous voulions y aider. » Cet homme a été fusillé parce que, comme beaucoup de ses camarades, il avait cru aux infamies que faisait écrire M. Malvy et que distribuaient les poussettes de Cahen de Caïffa. Lorsque l'on songe à la situation des malheureux qui ont été les victimes de ces excitations abominables, on frémit d'épouvante.
Il a été dit dans la presse, et répété dans le rapport de M. Pérès, que j'avais porté mon accusation contre MM. Malvy et Leymarie au sujet des mutineries militaires à la suite d'un document que, pour simplifier, j'appellerai le document Henry Bérenger.
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