‹ Le poignard dans le dos; notes sur l'affaire MalvyChapitre 27 sur 55 · LE DOCUMENT HENRY BERENGER · texte numérisé non relu

LE DOCUMENT HENRY BERENGER

Vous savez que les gens du Bonnet Rouge répandaient dans la zone des armées le bruit qu'à Paris les Annamites, les Algériens, les Kabyles tiraient sur les femmes des mobilisés. Cela se disait partout. Le i4 juin dans l'après-midi, boulevard de la Villette, M. Malvy étant alors ministre de l'Intérieur, il y eut une discussion entre quelques Kabyles et la population. Les soldats qui passent s'en mêlent et l'afl'aire s'aggrave. D'autres soldats arrivent et prêtent main-forte aux agents. On apprend qu'il y a, au i5o du boulevard de la Villette, un cabaret lenu par un nommé Missoun, chez lequel des Kabyles se rendent en grand nombre. Missoun s'avance sur le pas de sa porte pour haranguer la foule et éviter qu'il y ait des histoires. A ce moment, une dizaine d'agents en bourgeois font irruption dans le cabaret. Les Kabyles sont enchantés, croyant que les agents en bourgeois viennent leur prêter main-forte, mais pas du tout : ces agents en bourgeois prennent les Algériens qui sont à l'intérieur, ils les sortent violemment et les passent à la foule qui les assomme. Ces faits se répandirent dans le public et pendant tout le reste de la journée, ce quartier de la Villette fut non pas à feu et à sang, mais très agité, et l'on vit le moment où le sang allait couler.

Missoun, le cabaretier, a été poursuivi, M^ Georges Desbons était son avocat. Ce Missoun, à la suite de ces faits, ayant soutenu mordicus que c'étaient bien des agents en civil qui étaient entrés chez lui, ainsi que la preuve en a été faite dans l'enquête, fut frappé d'un arrêté d'expulsion par Malvy.

Vous verrez par les dépositions qui seront faites ^devant vous que, dans tous les ordres donnés aussi bien au moment de la grève de la couture que dans d'autres circonstances, le ministre de l'Intérieur fut nettement favorable à la propagation des tract'^^.

Quant à moi, j'ai été personnellement témoin d'un fait significatif. Je débarquais à la gare d'Orléans dans le courant du mois de juillet, un peu après la cessation des mutineries militaires. Dans cette gare d'Austerlitz, se

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trouvait un énorme train garé sur une des voies. Sur chacun des wagons, il y avait des écriteaux portant : (( Finissons la guerre! Mort aux officiers! » etc. a Soulevons-nous! En voilà assez! Vive la Révolution sociale! » J'allai trouver le sous-cheCde gare, et comme des flots de permissionnaires arrivaient à la gare d'Austerlitz, je dis à ce fonctionnaire : a Monsieur le chef de gare, il est incompréhensible que vous laissiez dans la gare un train portant de pareilles inscriptions. » Ce souschef de gare me dit : « Que voulez-vous, nous laissons ce train là parce que l'on ne nous a pas donné d'ordre pour l'enlever. » Lorsque j'arrivai au journal, je demandai la communication atec lecabinet de M. le Préfet de Police. Là on me dit : (( Nous n'y pouvons rien. Ce que vous me dites est très intéressant, mais s'agissant de la surveillance des gares, il faut vous adresser à la Sûreté. » Je répondis en propres termes : « Je ne m'adresserai pas à la Sûreté parce qu'elle est composée d'une bande d'agents allemands. » Là-dessus, la communication fut interrompue. (Sourires.)

Ainsi, depui'S une dizaine de jours, un train très important, allecté aux permissionnaires, était garé sur le quai de la gare, portant les inscriptions que je vieu de vous dire et que déchiffraient les soldats en passant, ïl en était ainsi partout.

J'avais des renseignements émanant de hauts fonctionnaires de la police qui pourront déposer devant vous et vous apprendront qu'à ce moment-là, il y avait dans Paris une bande de dix mille escarpes. Mais une fois qu'on les avait arrêtés, ordre était donné de les relâcher.

On dira qu'il y avait là, de la part de Malvy, soit un relàc^iement général, soit un sentiment de crainte. Je vous' dis, moi, que tous les faits que j'ai rapportés montrent qu'il y avait chez lui la volonté bien nette d'amener des troubles ou de laisser se perpétrer ceux que son journal le Bonnet Bouge avait déchaînés.

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