‹ Le poignard dans le dos; notes sur l'affaire MalvyChapitre 7 sur 55 · I. Le ]6 octobre 191 7. Voir plus haut pp. 82 et · texte numérisé non relu

I. Le ]6 octobre 191 7. Voir plus haut pp. 82 et

gB LE POIGNARD DANS LE DOS.

Dans les circonstances exceptionnelles, qui peut-être n'ont pas de précédents dans notre histoire, il a agi avec un égal souci de la vérité et des intérêts essentiels de la nation. Il n'a rien à ajouter. »

Et, pour répondre au reproche qui lui était fait d'avoir, par ce communiqué, pris partie r^ans une instruction en cours, le président du Conseil déclarait quelques instants après qu'il avait reçu M. Léon Daudet dans son cabinet, qu'il lui avait fait observer que, lorsqu'on avait à formuler des accusations que l'on croyait fondées, on devait recourir aux voies ordinaires de la justice, et que M. Léon Daudet, avec une grande véhémence, avait affirmé sa conviction de tout ce qu'il avait écrit dans sa lettre. M. Painlevc concluait aitisi : (( C'est parce que ces questions ont été abordées par M Daudet en dehors des affaires en cours, que j'ai pu faire connaître dans le communiqué de ce matin l'opinion du gouvernement tout entier. »

Il résulte de ces déclarations que le gouvernement avait certainement l'intention, par son communiqué, de clore le débat relatif à M. Malvy, mais comme le président du Conseil ne pouvait ignorer qu'une déclaration du gouvernement n'était, en pareille matière, qu'une opinion favorable à la personnalité en cause, mais nullement une décision de justice s'imposant à tous, et que lui-même avait déclaré en fin de débat que la justice suivrait son cours, et qu'en pleine indépendance elle saurait accomplir son œuvre de lumière et frapper ceux qui auraient trahi leur devoir envers la Patrie, le renvoi de l'interpellation à la suite de l'ordre du jour voté par la Chambre laissait en l'état l'accusation formellement maintenue par M. Léon Daudet et la dénégation énergiquement opposée par M. Malvy.

Aussi M. Malvy estima qu'il ne pouvait s'en tenir là, et il chercha des juges.

Lehautmagistratn'ajoutepasquelerecoursaujury, ^ par le moyen de la Cour d'assises, était le procédé

le plus simple et qui s'imposait à Malvy, au double titre do ministre diffamé dans l'exercice de ses fonctions et de « démocrate )> convaincu. Mais il n'est rien de tel qu'un u démocrate )), surtout convaincu, pour se méfier de la juridiction populaire ; et Malvy s'imaginait, bien à tort, que la camaraderie politique et le souvenir de son beau-père, feu le sénateur de Verninhac, inclineraient le Sénat à l'absoudre.

Il pensa pouvoir les trouver dans la Cour de justice prévue par l'article 12 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1870, ainsi conçu : « Les ministres peuvent être mis en accusation par la Chambre des députés pour crimes commis dans l'exercice de leurs fonctions. En ce cas ils sont jugés par le Sénat. » Et il déposa lui-même une proposition de résolution demandant la nomination d'une commission de trente-trois membres chargée d'examiner s'il y avait lieu de mettre en accusation pour crimes commis dans l'exercice de ses fonctions un ancien ministre de l'Intérieur. Cette résolution fut adoptée par la Chambre, et une commission de trente-trois membres fut chargée d'apporter ses conclusions.

Il y a lieu de noter qu'à ce moment la Chambre des députés se trouvait uniquement en présence du texte de la loi constitutionnelle et qu'aucune loi d'application n'avait fixé les règles à .suivre pour la mise en accusation d'un ministre par la Chambre des députés.

La loi du 10 avril 1889 organisait en effet exclusivement la procédure à suivre devant le Sénat pour le cas spécial d'attentat commis contre la sûreté de l'État.

11 eût, sans doute, été normal de procéder au fond, dans l'espèce soumise à la Chambre, de régler la procédure et de fixer par une loi d'abord les conditions dans lesquelles la Chambre constituée accusatrice devait

poiGN VHP n» s< '

établir son accusation, et en second lieu les conditions dans lesquelles la Cour de justice devait fonctionner pour ce cas spécial ; mais le temps pressait, la Chambre paraissait désireuse d'avoir une solution rapide, et ia commission jugea préférable de proposer à la Chambre d'établir elle-même en fait sa procédure dans resp(\':e.

Ce système présentait certainement beaucoup d'inconvénients pour le cas où il eût été décidé de faire une instruction criminelle avant de saisir le Sénat.

La commission décida alors de s'en tenir sans aucune vérification aux accusations formulées contre M. Malvy et à ses dénégations et proposa à la Chambre de les transmettre telles quelles au Sénat en lui laissant le soin de les contrôler.

La Chambre adopta les conclusions de sa commission et, par une résolution votée à la séance du 28 novembre 1917, elle releva contre M. Malvy, ministre de l'Intérieur, en visant les seuls documents ci-dessus résumés, et sous la réserve des protestations de l'inculpé, prévention :

i*^ D'avoir, de 1914 à 19 17, sur le territoire de la République et dans l'exercice de ses fonctions de ministre de l'Intérieur, renseigné l'ennemi sur tous nos projets militaires ou diplomatiques, et spécialement sur le projet d'attaque du Chemin des Dames ;

2^ D'avoir, dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, et dans l'exercice de ses fonctions de ministre de l'Intérieur, favorisé l'ennemi en provoquant ou excitant les mutineries militaires.

Et, vu les articles 77 à 81 du Code pénal, ordonna la mise en accusation de M. Malvy, ancien ministre de l'Intérieur, et le renvoya devant le Sénat pour y être jugé.

Cette résolution saisissait légalement le Sénat et le constituait juge des accusations formulées par la Chambre, même sans instruction ni information, sauf an Sénat à en apprécier la valeur dans sa décision au foiid. La loi constitutionnelle n'exige en efPet qu'une mise en accusation sans imposer à la CUanibre l'obligation d'apporter des justifications à cette accusation.

En l'absence de toute loi fixant la procédure à suivre daiis cette matière, et icn iois ordinaires li'otant applicables en ce cas que s'il en a été ainsi ordonné, la Chambre a pu suivre la procédure qu'il lui a paru convenable d'adopter. L'accusation est donc recevable.

Mais le Sonat ainsi saisi ne pouvait utilement statuer en l'état, sans C[ue sa procédure ait été réglée, et la communication oClicielle au Sénat de la résolution de la Chambre fut suspendue jusqu'à ce c^ue la lacune ait été comblée.

Elle le fut par la loi du 5 janvier içjiS, qui a laissé encore de côté la procédure à suivre pour ia mise en accusation et réglé uniquement celle relative aux débats et au jugement devant le Sénat constitué en Cour de justice.

Cette constitution a eu lieu sans débat contentieux, et, conformément à l'article premier de la loi, la Cour d:- justice a transmis à voire procureur général le dossier de l'accusation.

Ici le procureur général discute longuement sur la compétence, en faveur de laquelle il se prononce, puis conclut ainsi :

De ces observations, il résulte que la Cour de justice est corapétemment saisie.

Mais il résulte aussi de l'exposé de l'affaire en son état actuel que l'accusation, d'ailleurs précise et formelle, n'est pas judiciairement établie, et que la Chambre des députés vous l'a transmise en la forme sans vouloir engager sa responsabilité au fond par une instruction préalable.

Dans ces conditions, devez-vous dès à présent la considérer comme sans fondement, et l'écarter par un arrêt de non-culpabilité? Nous ne le pensons pas.

Il y a donc nécessité de procéder à un supplément 'ini'oi uialion.

En conséquence,

Vu la résolution du 28 novembre 19 17, ordonnant la mise en accusation de M. Malny, ancien ministre de tintérieur, pour faits qualifiés crimes par les articles 77 à 81 du Code pénal, et commis dans l exercice de ses fonctions, et transmise par la Chambre des députés au Sénat, constitué en Cour de justice, ainsi que les documents visés par cette résolution;

Vu r article U de la loi du 5 janvier 19 18,

Nous requérons :

Quil plaise à la Cour de justice.

Ordonner quil sera procédé sur les faits ci-dessus viséa à un supplément d'information par la commission établie par r article 7 de la loi du 10 avril 1889 et constituée en commission d'information;

Nous requérons^ en outre, qu'il plaise à la Cour de justice nous donner acte du dépôt, à son greffe, du dossier de la procédure et des présentes réquisitions.

Faif au parquet de la Cour de justice, le 28 janvier 19 18.

Le Procureur général,

D. Mérillon.

La Commission d'instruction près la Haute-Cour était ainsi composée : Président : M. Ernest Monis. Rapporteur : M. Eugène Pérès. Membres : MM. Alexandre Bérard, Théodore Girard, de Las Cases, Antony Ratier, Savary, Vallé, Vidal de Saint Urbain. Je fus convoqué devant ces messieurs dans le courant de février, au moment même où les Boches commençaient à se livrer, au-dessus de Paris, à des raids imposants de gothas. Je note le fait, parce que j'avais toujours pensé — sans prétendre aucunement au rôle de sorcier — que les instructions et les débats de cette affaire concorderaient avec une période critique de la guerre. Je suis même assez étonné

DEVANT LA COMMISSION D INSTRUCTION. lOl

qu'aucune torpille, aucune bombe ne soient tombées sur le palais du Luxembourg au cours du drame, ainsi que, dans les tragédies antiques et shakespeariennes, se combine la furie des éléments extérieurs avec la tempête des éléments moraux.

Ce Palais du Sénat, dans lequel je n'avais pénétré auparavant que de façon intermittente et incomplète, est une merveille. La grande galerie donnant sur la cour, les salons d'audiences, la bibliothèque, avec leurs plafoijds caissonnés, leurs peintures, leurs bustes, leurs confortables fauteuils, composent une atmosphère somptueuse et courtoise d'autrefois, inclinent l'âme à l'indulgence et à la sérénité. Au lieu, que le Palais Bourbon, où se tiennent les séances de la Chambre des députés, avec sa disposition anguleuse et étriquée, ses couloirs mesquins et cirés, sa bruyante salle des Pas-Perdus, semble propice aux querelles, aux gifles, aux malentendus et à la haine. Les endroits historiques, les aîtres où se sont passés des événerwents, ont une physionomie, comme les personnes. Habitant la Touraine en été depuis vingt ans, je n'aime ni l'humide château de Chenonceaux, ni celui si sec de Langeais, qui sont des gîtes d'ennui riche et de maussaderie dorée, j'éprouve une terreur sacrée en visitant le tragique château de Blois, où il y a du sang sur tous les meubles, et je suis persuadé que le château de Loches, avec ses dispositifs de guet et ses oubliettes, a inspiré en partie la sage et tortueuse politique du roi Louis XL II y a des logis modernes, d'un blanc cru, qui prédisposent à la dispute de famille. Certains manoirs, tristes et écartés, semblent disposés pour l'inceste ou un vice absorbant et secret... Bref, au Sénat, je me régalai de la succession de pièces

vastes, cependant intimes, et de tapis amortisseurs qui conduisaient, en longeant la salle des séances, à la chambre de la Commission d'instruction de la Haute-Cour. J'arrivai ainsi à un corridor parqueté, au bout duquel il y avait une fenêtre donnant sur le jardin et le bassin, et devant la fenêtre, un huissier assis. Cet homme affable me dit : « Attende/ là... Ils ne sont pas encore réunis. » Puis il reprit la lecture du Petit Parisien.

Je m'assis. J'avais apporté ma grosse serviette, bourrée de documents et de notes, que j'avais déjà transportée, comme un enfant bien nourri, chez le capitaine Bouchardon. Je la posai près de moi. Peu à peu, arrivèrent, en devisant, les membres de la commission, que je saluais à mesure, comme le candidat salue ses futurs examinateurs, et qui ny-: rendaient ma politesse. Je ne connaissais de A^ue que le président Mon-is, qui a une physionomie forl intelligente, mais habile et réservée. Je lisais dans son regard, comme dans ceux de ses collègues, une certaine méfiance. On leur avait assuré que j'étais un éner^Himène, un chouan forcené, dénué de tout esprit critique, et que je n'avais absolument rien dans mon sac, que des ragots de concierge. Quand ils furent entrés, ils délibérèrent et un bonquart d'heure se passa. Enfin une sonnerie retentit et l'huissier reçut l'ordre de m'introduire.

Les sénateurs étaient assis en demi-cercle, autour d'une table recouverte d'un tapis vert. Un fauteuil m'était réservé. A mes côtés se tenaient le greffier en chef, M. Bonet Maury, au visage fermé comme par une persienne, en qui je crus reconnaître un huguenot du genre feutré, un autre greffier, plusieurs sténographes. On allait inaugurer le procédé

DEVANT LA COMMIS S ION d'iNSTRU CT ) O N . lo3

moderne de la sténo-dactylographie, qui permet de recueillir et de photographier à mesure la déposition da témoin. Je prêtai le serment selon la formule d'usage et M. Monis m'avertit que je devais dire tout ce que je savais et qu'une enquête approfondie serait menée sur tous les points que j'indiquerais, de même que seraient recueillis tous les témoignages nécessaires. Le souci d'équilé de tous ces messieurs était très visible et je tiens à leur rendre cet hommage que, pas une minute, ils ne songèrent à interrompre ni à faire dévier l'exposé que je leur fis de la gestion criminelle du ministre Malvy.

J'ai une grande habitude de la parole en public, qui tient aux très nombreuses conférences que j'ai faites un peu partout, depuis la fondation de l'Action Française. Ce qui fait que, tout en exposan! mon affaire, je puis observer et même analyser les physionomies de ceux qui m'écoutent. Les neuf commissaires suivaient attentivement mon récit, auquel je tenais à donner le plus grand caractère de précision possible, sans remarques à côté, ni digressions inutiles. Il était évident que j'avais devantmoides juristes consommés, en même temps que des hommes d'expérience, et auxquels on ne raconte pas d'histoires. M. Alexandre Bérard, qui avait collaboré occasionnellement au Bonnet Bouge, et que j'avais attrapé naguère à cette occasion, me faisait l'effet d'un brave homme, mal renseigné sur les dessous de la presse défaitiste. M. Pérès, bien qu'impassible et impénétrable, demandait de temps à autre une précision, qui me prouvait ses scrupules de rapporteur. M. de Las Cases faisait de même, avec cette exquise urbanij.é qui est sa marque.

lo4 LE POIGNARD DANS LE DOS.

M. Vallé m'observait attentivement. Je remarquai le regard pénétrant de M. Antony Ratier, ancien garde des Sceaux, et la justesse de ses remarques. Bref, pour ne parler que de moi — car on ne sait jamais si ces choses-là sont réciproques — je me sentais, après une demi-heure de contact, plein de sympathie pour ces hommes politiques, dont nie séparaient en général toutes mes convictions. La raison de cette sympathie tenait, je crois, au lien du patriotisme^ chaud et visible en la circonstance. J'aurais certes bien préféré n'avoir jamais à accuser un ministre français du crime dont j'accusais Malvy et j'espère que mon absence totale de parti pris est apparue à ces sénateurs, Français avant tout. Sinon, c'est que j'ai été bien maladroit, ou bien mai servi par mes iuoyens.

Cette première déposition dura de deux heures de l'après-midi à six heures, avec une pause d'une vingtaine de minutes vers les quatre heures. L'un des commissaires me demanda paternellement si je voulais boire quelque chose. Sur ma réponse affirmative, on me conduisit à la buvette, où je pris avec plaisir un verre de vin, comme un déménageur altéré. Je me rendais compte que le développement de mes dossiers allait demander trois jours au moins et je cherchais comment soutenir jusqu'au bout l'attention de mon auditoire. Car il m'est pénible, détestant les raseurs comme je les déteste, de raser à mon tour mes contemporains avec des affaires de trahison ou d'espionnage. Je songeais : « Je ne voudrais tout de même pas leur faire l'effet d'un d'Avenel ni d'un du Bled. . . », ces deux aspirants perpétuels à l'Académie étant ce que j'ai connu de plus redoutable en ce genre.

DEVAiNT LA COMMISSION d'iNSTRUC TION. lo5

Celui qui parle s'imagiue rarement qu'il fatigue celui à qui il parle. C'est ainsi qu'Emile Ollivier, sortant d'une audience d'une heure avec le grand Pie X, disait à un révérend et illustre Père de mes amis : a Je l'ai prodigieusement inléressé. » Mais voici que le Père, pénétrant à son tour auprès du Souverain Pontife, voit celui-ci qui secoue à pleines mains sa robe blanche, puis lève les bras au ciel, en soupirant : a Terrihilel » Un soir Alphonse Daudet, sortant d'une maison en compagnie d'un fâcheux qui déclarait : (( J'ai pris rarement autant de plaisir à une réunion », lui répliqua avec douceur : « C'est que vous avez parlé tout le temps. x>

De quoi fut-il question, au cours de celte première séanceP De la conduite de Malvy à Bordeaux, de sa maîtresse Nelly Béryl, sur le com|ite de laquelle j'avais une notice très documentée, due à un de nos bons confrères, de son existence crapuleuse de joueur et de noceur et de l'influence extraordinaire d'Almereyda à la Préfecture de Police, pendant les trois premières années de la guerre. Comme les commissaires étaient censés connaître nia première déposition devant le capitaine Bouchardon, je passai rapidement sur les points que j'avais développés, en cette circonstance, trois mois auparavant. Le procès du Bonnet Rouge n'avait pas encore eu lieu et les sénateurs, membres de la commission, me parurent n'avoir qu'une notion très approximative de la bande iuouie de cambrioleurs, de souteneurs, d'indicateurs de police, de marchands de cocaïne, d'avorteuses et d'espions que représentaient ces amis de iMalvy et défenseurs de Caillaux. Làdessus j'étais sur le velours, je connaissais mon sujet à fond, j'avais sous les yeux les dossiers

io6 LE POIGNARD DANS LE DOS.

mêmes constitués à la Préfecture de Police et à la Sûreté générale par des policiers patriotes, qu'il s'agissait pour moi de ne pas découvrir. Je craignais, je l'avoue, une insistance de la part des juges, au sujet de ceux qui m'avaient ainsi documenté; insistance qui m'eût mis dans la nécessité d'une réponse catégorique, comme cela se produisit en séance publique. Elle n'eut pas lieu. J'ai dit que j'avais afl'aire à des juristes. Ils savaient bien que ma conduite était sans reproches, puisque je n'avais reçu ces pièces probantes, d'une indiscutable authenticité, que pour les leur communiquer ainsi qu'au troisième conseil de guerre. Ils n'insistèrent pas et je leur en sus gré.

Une seule fois, quand je m'appuyai sur le rapport du général Nivelle en date du 28 février 191 7 et sur celui du général Pétain, du 29 mai de la même année, le président Monis me demanda avec une certaine vivacité : « Gomment ces documents sontils venus en votre possession, monsieur Daudet? » Je répondis : u Par l'entremise d'un député. » Il murmura : u Je m'en doutais », ce qui fit sourire les personnes |>rcsentes. Ces rapports étaient d'ailleurs, depuis longtemps, le secret de Polichinelle et on en commentait les principaux paragraphes dans les salles de rédaction. Henry Bérenger y avait fait allusion dans plusieurs articles de sa remarquable série de Paris-Midi. Je note ici, entre parenthèses, que Bérenger est un des très rares hommes politiques qui aient compris l'importance et la nécessité de la guerre totale. C'est ce qui explique évidemment les injures fort honorables dont l'a couvert la presse défaitiste.

L'histoire du cambriolage chez Malvy, en dé-

DEVANT LA COMMISSION D IN S TRU C T ION. lO

cembre 1914» du dossier dit « des roses d'Agadir » et. de la mission, confiée par Malvy à Almereyda, de recouvrer ce dossier à tout prix, me parut intéresser la commission. J'ignorais cette manip:ance au moment de ma déposition devant le capitaine rapporteur. Elle m'avait été signalée depuis par le brillant avocat républicain Georges Desbons, qui avait en sa possession le bordereau même des pièces à récupérer, dicté à Almereyda par Malvy.

Tout de suite après, je traçai le tableau de cette opération, tragique quant aux intérêts de la Défense Nationale pendant la guerre, qui pourrait s'appeler l'offensive de Malvy contre le deuxième bureau des renseignements à la Place de Paris, contre le commandant Baudier, le colonel Bourdcau et surtout le général Clcrgerie, coupables d'avoir arrêté maints espions et espiofiues et d'avoir bien mérité de la patrie. L'attention des sénateurs redoubla. Le bruit de ces affreuses manoeuvres était peut être déjà parvenu à leurs oreilles, mais ils en ignoraient le détail, et les précisions que je leur fournis étaient réellement impressionnantes. Si blasé que je fusse sur cette partie de la biographie mal vyste, ma voix trem blait d'une indignation contenue en la racontant. Peut-OQ rien imaginer de plus révoltant et de plus pathétique? D'un côté, des soldats admirables, — le général Clergerie est un de ceux auxquels nous devons la victoire de l'Ourcq, qui déclencha la première victoire de la Marne, — acharnés à leur indispensable besogne, qui est de réprimer l'espionnage ennemi. De l'autre une tourbe de chenapans, de coupeurs de bourses, d'agents allcuiands, de maîtres chanteurs, commandés par Gaillaux, Malvy et LeYinarie.

lo8 LE POIGNARD DANS LE DOS.

Car j'ai fait immédiatement justice d'une légende, qui a osé une timide réapparition aux audiences publiques de la Haute-Cour, d'après laquelle Almereyda et ses amis, qui huaient l'armée française et acclamaient l'Allemagne sur les boulevards au 3i juillet 1914? auraient été des patriotes fervents, du 2 aoiit 1914 au printemps de 191 6. Malvy a soutenu et fait soutenir cette thèse grotesquo, favorable à sa détectable cause, ainsi qu'il est facile de le comprendre, et qu'ont acceptée, les yeux fermés Viviani, Ribot et Briand. La vérité est qu'Almereyda et Landau, dès 191 2, étaient des agents au service de l'Allemagne, connus comme tels des services de la préfecture de police — où ces dossiers ont été" depuis scandaleusement expurgés. Dans l'été de I9i3, Almereyda, sous un nom d'emprunt, se rencontre à la frontière espagnole, à l'ermitage du Coral, près Prats de Mollo, avec des agents boches; et la trace de son passage est inscrite sur le registre de l'hôtellerie. Il suffit de feuilleter la collection du Courrier Européen pour 191 4» où Almereyda tenait l'emploi de secrétaire de rédaction, pour y découvrir des influences caillautistes, et donc pro boches, notamment une attaque en règle contre l'Etat-Major français et le général de Castelnau. Il y a là mieux qu'une coïncidence. Les prospectus du premier Bonnet Rouge — alors bi-hebdomadaire — en date des mois d'avril et de mai 191 4, préconisent nettement le (( rapprochement franco-allemand », lisez, l'asservissement de la France à l'Allemagne. La bande à Gaillaux — devenue la bande à Malvy — était ainsi, à la veille des hostilités, nettement allemande, comme était d^'administration allemande le caillautiste Gil Blas, subventionné par les banquiers franco-

berlinois connus sous le nom de « gebrûder Merzbach ».

Je résumai la situation, pour les commissaires, à peu près dans les termes que voici : u En somme, quand l'Allemagne a imposé la guerre à la France, une partie du personnel politique était, sous la tutelle de M. Caillaux, inféodée aux intérêts allemands ; et Malvy, au ministère de l'Intérieur, négocia, à mon avis du moins, ce qui, chez Caillaux, était plutôt un penchant doctrinaire et une visée ambitieuse. » Plus tard, quand sa femme, sans doute à son instigation, eut assassiné Gaston Calmette, Caillaux aiguisa cette tendance germanophile par un ressentiment à la Coriolan qui borde, d'un liséré de trahison, une flaque sanglante. Les hommes sont complexes et la pensée criminelle prend parfois ses racines dans des sentiments, à l'origine normaux, que les circonstances ont rendus anormaux. J'ai dit que plusieurs commissaires, dont le président Monis, étaient des hommes d'une intelligence très vive et déliée et je regrettai de n'avoir pas le temps de développer devant eux ce point psychologique et la différence qu'il y a entre un Caillaux, d'une part, un Malvy, un Leymarie, un Almereyda, de l'autre.

De même, je ne pus que résumer brièvement la question, cependant intéressante, du chantage exercé, pendant la guerre, par le gouvernement allemand, sur des hommes en place, considérés par lui, en France et en Russie, comme ses créatures. Il y a, de ce chantage, des preuves indubitables, par lesquelles s'éclaire tout rm pan des affaires de trahison en cours. Il est bien certain que l'Allemagne avait fait le nécessaire pour obtenir, en pleine paix, les mines du Cotentin et le port de Diélette par exemî3le.^

T T o LE POIGNARD DANS LE DOS.

La guerre déclarée, elle pressa ensuite sur ses intermé diaires, pour obtenir d'eux le maintien des avantage;antérieurs, ou de nouveaux avantages. Elle chercha à convertir en traîtres et en espions ses intermédiaires imprudents. Certains récalcitrèrent. D'autres faiblirent et glissèrent aiusi dans la voie des concessions coupables. C'est ce que j'appellerai le glissement de la pente aidé.

J'ai su, depuis, que les dépositions du générai Clergerie et du commandant Baudier devant la commission avaient produit une impression profonde. Je n'en suis nullement surpris. Je n'ai lait qu'entrevoir ce chef" magnifique, à peine touché physiquement par les fatigues d'un labeur excessif et les angoisses, héroïquement surmontées, du mois d'août igi^- Sa haute stature, son regard, sa voix respirenî la vive intelligence, la loyauté patriotique, l'absolue franchise. Lui et son fidèle second, le commandant Baudier, que rien n'ébranle ni ne détourne du devoir, avaient subodoré rapidement le réseau de louches intrigues et de complicités par faiblesse, qui commençait à Desclaux et à Garfunkel pour fmir à Gaillaux et à Malvy. Responsables de l'ordre, en l'absence de toute Sûreté générale, responsables du salut public, ils avaient pris implacablement les mesures que commandait la situation. Ils n'avaient tenu aucun compte des menaces de la maffia du Bonne/: Rouge. Aussi quelle rage au clan des bandits I « Nous aurons la peau de Clergerie... Il nous faut la peau de Baudier... Il faut venger Lombard et Garfunkel... Nous vengerons Desclaux I » Tels étaient les propos couramment échangés dans la caverne du ili de la rue Drouot, — où fleurissait aussi l'Agence Bépuhlicaine du nommé Doiié, — dans

DEVANT LA COMMISSION D IN S T R U G TION . Ill

!e bureau de LeVmarie et dans le cabinet de Malvy. L'inculpation de Desclaux, qui volait des jambons et des gigots à l'Intendance militaire pour en régaler inadame BécholT David, couturière place Vendôme, faisait l'effet d'un sacrilège. Ce Desclaux avait été au cabinet de Caillaux et, comme tel, se croyait tout permis. Quant au docteur Lombard, cotlaborateur du Bonnet Rouge, organisateur d'une fête en l'honneur de Rouget de Lisle (pauvre Rouget de Lislel), il trafiquait des réformes frauduleuses et aussi des avortements, en compagnie d'une noinmée Laure Muselli, également affiliée à la bande Almeroyda, condamnée depuis. Tout ce joli monde faisait la popote et n'admettait pas qu'on mit le nez dans ses casseroles.

Mais la grande fureur de Malvy vint surtout de ce que le général Glergerie voulait faire envoyer dans un camp de concentration la jolie Hongroise Kovacs, espionne avérée, gouvernante chez des amis du ministre de l'Intérieur, 60, avenue du Bois-de- Bouiogne, et dont la présence causait du scandale. Alalvy, très attaché aux protecteurs de ladite Kovacs et vraisemblablement à la Rovacs elle-même, avait exigé pour elle du préfet de police Laurent un permis de séjour définitif. J'ai tracé, dans la Guerre Totale, le portrait de cet étonnant Laurent, humble serviteur de son non moins étonnant ministre, qui aurait fait un parfait domestique dans une place où monsieur fait des frasques, et qui n'aurait jamais rien dit à madame, de peur de la chagriner. Laurent, le bon, l'honnête Laurent, vivait au milieu d'escarpes, qui le dominaient et le tenaillaient. Il obéissait à son chef de cabinet Maunoury, à « monsieur Maunoury » comme il disait, à Leymarie, à Malvy, à

lia LE POIGNARD DANS LE DOS.

Âlmereyda, convaincu que tous ces lascars étaient de braves types, calomnies par l'Action Française, et qui voulaient le bien de la France. J'ai rarement vu un fonctionnaire plus stupide. Malvy savait certes ce qu'il faisait en le choisissant pour succéder à Hennioii, sur le compte duquel il y aurait beaucoup à dire. Mais il est mort à temps. Paix à ses cendres I

A Laurent succéda Hudelo, autre créature de Malvy, ancien directeur de la Sujeté générale sous Malvy, et qui ne commença à lâcher Malvy que lorsqu'il s'aperçut que le torchon brûlait décidément à la boîte de la rue des Saussaies et de la place Beauvau. Les sénateurs-juges ont pu voir Hudelo sur le vif à la Haute-Cour, empêtré dans ses dénégations, quand le procureur Mérillon avec sa clairvoyante psychologie, le priait de ne pas jouer un rôle double et de ne pas tenir, devant le public, un langage différent de celui qu'il avait tenu devant la Commission d'instruction. C'est Hudelo, alors préfet du Gard, qui confiait à Georges Desbons, alors sous-préfet, lequel me l'a répété : u Quand vous recevez un réactionnaire, dites comme lui, faites-lui des courbettes, puis, dès qu'il aura le dos tourné, fichez-lui un coup de poignard entre les épaules. » Programme que Desbons vit appliquer ensuite, par le délicieux Hudelo, à beaucoup de non-réactionnaires. Cette façon de faire son chemin peut conduire à des fondrières, et Hudelo s'en est aperçu.

Lors de cette première audience devant les com • missaires, il fut aussi beaucoup question du Syrien Rabbat, ami d 'Almereyda, protégé de Malvy, un des premiers bailleurs de fonds du Bonnet Rouge et de son ancien associé Zucco, chargé de mission en Italie. Quelles que soient l'habileté et la conscience

DEVANT LA COMMISSION d'iNSTRUCT ION. Ii3

de M. le juge Morand, ohargé par la Haute-Cour de l'instruction de l'affaire Malvy, je doute qu'il ait pu tirer au clair le curricukun vitœ de ces deux individus, dont l'un, Rabbat, remettait en circulation, à Paris et à Genève, les titres volés par les Allemands en territoire occupé, dont l'autre rédigeait des rapports officiels sur la participation italienne à la guerre. Rabbat était marguillier, ou quelque chose d'approchant, dans une pittoresque petite église parisienne du rite grec, où un prince abbé allemand prêchait le carême. Il était au mieux avec la tourbe policière qui gravitait autour de Caillaux, de Malvy et de Leymarie. Une ancienne dactylo de chez Zucco faisait ses commissions en pays neutre, quand il les jugeait particulièrement délicates. C'était une fripouille dans le genre de Garfunkel, dont l'existence n'était qu'une trame de compromissions et d'escroqueries. Il avait ainsi sa place toute marquée parmi les créatures du ministère de l'Intérieur du temps de guerre !

Je crois me rappeler que c'est sur cette constatation que se termina ma première déposition devant les commissaires de la Haute-Cour. La glace était rompue. Ces messieurs avaient pu se rendre compte de l'importance de mes dossiers et de l'abondance de ma documentation. Tous avaient pris des mines absorbées, sérieuses, presque douloureuses, qui me firent bien augurer de l'impression produite. La thèse de calomniateur royaliste, poursuivant de sa haine, parce que royahste, un éminent ministre républicain, ami du peuple, s'en allait en fumée.

La deuxième audience, de même longueur que la première, fut consacrée à l'exposé camplet du rôle de Malvy dans l'affaire du chèque Du val et des évé-

POIGNARD DAÎiS LE DOfe. 8

Ii4 LE POIGNARD DANS LE DOS.

nements qui s'étendent de la saisie du chèque à la mort tragique d'Almereyda. Il n'a jamais été douteux pour moi que Malvy avait donné l'ordre à Leymarie de faire restituer le chèque allemand à l'administrateur du Bonnet Rouge. Le contrôleur Moreau, honnête homme et patriote, auquel on doit en somme la saisie du chèque, est venu dire à la Haute- Cour, en termes à peine voilés, que sa méfiance vis-à-vis de son ministre était telle qu'il mena la filature secrètement. Le procureur général Mérillon a cependant ahandonné l'accusation de complicité sur ce point, parce que la preuve juridique n'a pu être faite de la pression de Malvy sur Leymarie. Celui-ci, que liait à Malvy plus d'un ténébreux secret, s'est immolé pour son patron et a payé de deux ans de prison — châtiment fort inférieur au crime — sa discrétion, vraisemblablement obligatoire. La vérité entière ne sera connue sur ces divers points que le jour où apparaîtront les circonstances exactes de la disparition du bandit dont l'Allemagne, par Caillaux et Malvy, avait fait notre véritable préfet de police. Malvy et Leymarie avaient fait connaissance au quartier Latin, autour des tables de l'ancien café Vachette. Une même absence de scrupules, une même basse ambition avaient lié l'homme du Lot, à tête de mort chevelu, et le Gorenflot au gras et cynique sourire, que l'on voyait, même après ses inculpations, parader dans les couloirs de la Chambre, de sa Chambre, et distribuer de larges poignées de main. Tous deux se tutoyaient, tutoyaient Almereyda, et Leymarie tutoyait Maunoury, lequel lui disait en public, devant les autres fonctionnaires, pour bien marquer l'intimité : « Viens-tu boulotter, espèce de vache .►^ » Couple balzacier^, que ce Malvy, ce Leymarie, ayant

DEVANT LA COMMISSION D INSTRUGT ION. Il5

conclu ensemble un pacte du « premier arrivé poussera l'autre », qui fut en somme scrupuleusement tenu et jusqu'à la prison inclusivement.

Je ris encore en songeant à la stupeur, sensible à distance, du bon censeur qui me téléphonait au journal, au début d'octobre 1917, d'avoir à supprimer de mon article le nom de Leymarie et à qui je répliquai : « Leymarie, mais il sera incarcéré avant trois mois ! » Je ne me trompais que de quelques semaines. Le mot de Clemenceau, sur ce produit de la vacherie politicienne et de la maison de jeu, est joli : « Le Raspoutine de la maison. » Il est joli, mais flatté, car il n'y a aucune espèce de mysticisme, même désordonné, dans la caboche de Leymarie. Il n'y a que l'appétit de jouissance et la peur panique et visible dans le tremblotement des chairs, — je l'ai aperçu, livide et en gelée, dans l'antichambre du capitaine Bouchardon, — la peur qui peut mener jusqu'au crime.

C'est un film, un vrai film de cinéma, que ce drame à tiroirs et en plusieurs parties :

Par les soins du contrôleur Moreau et du capitaine Bessières, — Ladoux le boursier n'y fut absolument pour rien, — Duval, administrateur d'Almereyda, revenant d'un de ses nombreux voyages en Suisse, est arrêté, fouillé, trouvé porteur du chèque à Bellegarde le i4 mai 19 17. Le chèque est saisi, transmis au deuxième bureau qui consulte Leymarie, lequel conseille de rendre la pièce... la preuve de la trahison. A qui fera-t-on croire que Malvy n'est pas au courant de l'incident et que Leymarie ne l'a pas consulté ?

Un mois après envjron, Ribot, président du Conseil, apprend simultanément la saisie du chèque

Il6 LE POIGNARD DANS LE DOS.

et sa restitution, au cours d'une conversation avec Hudelo, préfet de police. Il prévient Painlevé, ministre de la Guerre, qui saisit Viviani, garde des Sceaux. Question : Viviani, ami de Malvy, et qui subventionnait aussi le Bonnet Rouge, comprit-il tout de suite la gravité d'une affaire dont il ne pouvait plus arrêter le cours .^^ C'est bien vraisemblable. L'instruction initiale pour commerce avec l'ennemi est ouverte le 2 juillet. Le Bonnet Rouge est suspendu. Le 22 juillet, Clemenceau prononce au Sénat son célèbre réquisitoire contre Malvy, lequel part pour Veules-les-Roses le 5 août, laissant son alter ego Leymarie, qu'il a eu soin de nommer récemment directeur de la Sûreté générale, se dépatouiller du fumier tout seul. Il est bien clair que Malvy part, parce que l'arrestation de son ami Almereyda est devenue inévitable. Il fuit les clameurs, les menaces, le chantage de son prétendu (( intermédiaire auprès de la classe ouvrière » (en compagnie de Sébastien Faure l'indicateur exhibitionniste), en réalité de son intermédiaire auprès de Gaillaux et complice en bochophilie.

Almereyda est arrêté le 6 août. Il a eu soin de disposer les documents de l'armée d'Orient, à lui livrés par Paix-Séailles, en belle place avec d'autres papiers, dans son coffre-fort particulier. A son journal, rue Drouot, il a mis en évidence les lettres de Gaillaux, Il fait savoir ainsi à Malvy, Leymarie et Gaillaux qu'il accepte le combat et qu'il ne ménagera rien, ni personne. Morphinomane et sevré partiellement de sa drogue, il demande à être transféré à l'infirmerie de la prison de Fresnes. Il y meurt étranglé le i4 au matin. Tout est mis en œuvre par le médecin Hayem et le personnel de la prison pour

dissimuler cet étranglement aux médecins légistes. C'est le cas de dire que les faits parlent. Comment des subalternes auraient-ils eu l'audace d'assassiner Almereyda, personnage tout -puissant, et connu comme tel dans le monde interlope des prisons, s'ils n'y avaient été incités? Par qui? Par quelqu'un ou quelques-uns qui avaient intérêt à la disparition du bandit, malade sans doute, mais encore solide et cramponné comme un chat-tigre à l'existence. Le II août, Almereyda écrivait à son défenseur, M' Paul Morel, en lui demandant de venir conférer avec lui. Is feclt cui prodest. Le coupable, c'est le bénéficiaire. A qui, sinon à Malvy et à Ley marie, pouvait profiter la mort soudaine d' Almereyda?

Les sénateurs suivaient mon raisonnement avec attention, mais sans surprise. La plupart d'entre eux semblaient avoir déjà fait des réflexions analogues. Naturellement je n'avais aucune preuve directe de la perpétration ou de la préparation du crime par le ministre et son directeur de la Sûreté générale . Mais tout les accusait et a continué à les accuser. Espérons que nous serons fixés là-dessus avant la vallée de Josaphàt. Les morts prennent parfois la parole, longtemps après le trépas, d'une façon fort inopinée, et tout me fait espérer qu' Almereyda sera un de ces morts récalcitrants. Il a déjà valu pas mal d'embêtements à ceux qui avaient cru se servir, machiavéliquement et impunément, de lui, de son audace, de sa scélératesse. Il y a lieu d'espérer qu'il continuera.

Quand j'eus achevé d'exposer la connivence certaine des gens du Bonnet Rouge, Almereyda, Landau, Goldschild dit Goldsky, notamment, avec Malvy et Leymarie, j'arrivai au cas de Sébastien Faure, directeur d'une feuille nettement défaitiste : Ce qu'il faut

Il8 LE POIGNARD DANS LE DOS.

dire. Ce Sébastien Faure, administrateur-fondateur d'une « école d'éducation et d'instruction » pour jeunes enfants du peuple, La Ruche, n'est pas seulement un indicateur de police et un anarchiste à la manque. Il a encore des mœurs inavouables, que la police de Malvy recouvrait de son mieux, et sur lesquelles le trop bon Laurent fermait, bien entendu, les yeux. Il était censé représenter, avec Almereyda et Landau, le truchement du ministre à tête de mort auprès du prolétariat conscient et organisé. Or le peuple a au plus haut point le respect de l'enfance et l'horreur de ceux qui la corrompent et si les parents des enfants souillés par le satyre Sébastien Faure tenaient ce a démocrate convaincu », ils lui infligeraient sans aucun doute la correction sans miséricorde que méritent de telles infamies.

Le journal de Malvy lui-même, r Avenir du Gourdonnais, a raconté comment Malvy avait fait venir Sébastien Faure — convaincu par la police spéciale du Grand Quartier Général de propagande défaitiste et antipatriotique — et lui avait solennellement annoncé la destruction du dossier très complet qui eût permis d'envoyer ce misérable en conseil de guerre. Il me parut que les commissaires considéraient ce fait comme très grave en sol. En outre, plus ma déposition avançait, et plus apparaissait le ministère de Malvy comme le centre d'une véritable conjuration contre la Défense nationale. Malvy n'eût-il pas été, comme j-e le crois, l'organisateur, conscient et pervers, de cette conjuration, qu'elle se serait formée sous son aile, par simple contact et agglomérat de bandits. Tout le monde connaît l'expérience de la solution sursaturée, qui se prend en masse, dès qu'on plonge en elle un certain cristal de

même type. La France en guerre était saturée d'agents allemands, que groupèrent le nom de Gaillaux et la protection de Malvy.

Après Sébastien Faure, j'arrivai à Henri Guilbeaux, le type du chafouin intellectuel, qui a joué un rôle prépondérant dans la seconde révolution russe — cellede Lénine et de Trotsky, — et qui a tenu aussi son emploi dans la préparation des mutineries militaires de mai et de juin 191 7. Mais l'heure s'avançait et le président Monis me pria de remettre la suite de ma déposition au lendemain, qui devait être le troisième et dernier jour de cette longue audience.

Page 1