CHAPITRE VI
DEVANT LA COMMISSION D ' INSTRUG TIOl
(Suite)
« Henri Guilbeaax, Gaston Routier sont les deux (( traîtres de plume de la guerre. L'un et l'autre, « réfugiés le premier en Suisse, le second eu « Espagne — où ils accomplissent une besogne (( allemande — sont actuellement inculpés d'intelli- « gences avec l'ennemi. Je crois être pour quelque (( chose dans ce résultat, mais il y a un sénateur, (( votre collègue, qui a bien démasqué aussi ces « deux gredins. C'est Henry Bérenger. »
Tels sont à peu près les termes dans lesquels je commençai ma troisième déposition devant la commission d'instruction. Mes auditeurs étaient habitués maintenant à moi, comme j'étais habitué à eux. Ils m'attendaient aux tournants principaux, certes, mais sans la moindre malveillance. Comme, à un moment donné, je signalais les remarquables articles de Louis Dumur sur Guilbeaux, le président Monis expliqua que Louis Dumur était un esprit des plus sérieux et qui méritait créance. Une autre fois, à propos de M. Truc, préfet de la Haute-Vienne, dont je citais le nom, il dit encore : a C'est un de nos meilleurs préfets, » Je cite ces traits pour montrer
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que l'atmosphère était réellement une atmosphère de justice et je m'arrangeais, de mon côté, pour enlever toute apparence de polémique à mes constatations ou à mes déductions.
Guilbeaux est un Judas plus intéressant que Routier, lequel se contente d'empocher ses trente deniers et n'apporte à sa trahison aucun complément philosophique. Car il y a des types à distinguer, dans le crime contre la Patrie, comme dans tous les autres crimes.
Le plus banal, le plus bas dans l'échelle scélérate, c'est le type Routier ou le type Landau. La galette, la galette et encore la galette ! Avec cette différence que Routier est un homme de chez nous, et d'une certaine culture, tandis que Landau, né à Odessa, est un juif russe naturalisé et illettré. Routier est entré en relations avec les Allemands à l'occasion d'un livre consacré par lui à la fameuse visite à Paris de la mère de Guillaume II, visite sifflée — à cause d'une promenade inconvenante à Saint-Cloud; la Rochesse manque de tact comme le Roche — et qui faillit déchaîner la guerre. Il est vraificmblable que la police berlinoise l'embaucha à ce moment-là. Il faisait partie de la Société des gens de lettres. Il a un petit bagage littéraire. Ses connaissances ont épaté le prince Ratibor, ambassadeur du kaiser à Madrid, et qui joue volontiers les Machiavel avec une pointe de gâtisme comuiençaut. Dénoncé comme agent de l'Allemagne, dès le début de 191 7, par El Libéral et l'Action Française, Gaston Routier ne sévit interdire que le29Juini9i7 le terri toire national. L'influence boche, par Mal vy, voulait lui laisser le temps de « travailler ». Néanmoins il ne put publier ce Journal de la Paix, pour lequel il rece-
vait trois mille pesetas par mois du gouvernement allemand. Le Bonnet rouge, bien entendu, prit sa défense avec frénésie.
J'ai peint Landau dans la Guerre totale. 11 avait la trahison, en même temps que le chantage, dans le sang. Quand le capitaine Bouchardon m'interrogea sur la psychologie des gens du Bonnet Ronge, — ce grand juge commençait alors l'étude du nid de vipères — je l'assurai que Landau était sans doute le pire de la bande. îl m'objecta l'énigmatiqueDuval, ce « monsieur Badin » bon époux et bon père, et qui semble avoir trahi par dilettantisme, laissant aux autres les gains fabuleux qu'il rapportait de ses u missions » suisses.
Le second degré, c'est le type Almereyda : le forban anarchiste, ou indicateur de police au choix, prêt à tout et qui entre dans le crime par la porte du luxe, des femmes et du jeu... mais sans lâcheté, et presque en cynique. Malvy a raconté qu'à la suite d'un voyage suspect en Espagne, il lui avait lavé la tête. Or, c'est, tout au contraire, d'après ce que je sais, Almereyda qui le tenait. Comment, par quel fait précis, par quelle fibre secrète, par quel cadavre en commun? Ça se saura plus lard, à la résurrection d'Almereyda, son lacet sanglant autour du col. Notre cher et vaillant ami Lucien Lacour m'a raconté qu'en 191 1. compagnon d'Almereyda à la Santé, — c'était le temps des bagarres entre révolutionnaires et royalistes — il avait entendu le bandit déclarer : (' Yoilà Malvy sous-secrétaire d'Etat, nous allons passer au régime politique. C'est un copain. Il ne pourra rien me refuser. » Ce qui arriva en effet.
Le troisième degré, c'est le type Guilbeaux- Lénine, l'anarchiste intellectuel, germanisé dans les
moelles, et qui se croit appelé à réformer la société, avec l'aide et sur le modèle du militarisme allemand. L'enquête de la Haute-Cour ne paraît pas avoir démêlé le lien certain: qui rattachait Guilbeaiix à Malvy. Car les faveurs inouïes dont a été comblé Guilbeaux, depuis le début de la guerre, ne peuvent s'expliquer que par la haute et continuelle protection du ministre de l'Intérieur. Réformé à Saint-Brie«c, en 1916, il obtient un premier passeport pour la Suisse. Il s'y installe, il y fonde, avec des capitaux du doktor Hartmann, et d'autres misérables de la catégorie d'Hartmann, la revue allemande de langue française Demain. U devient l'inséparable de Lénine et de tons les espions à la solde de l'Allemagne, qui foisonnent à Zurich, à Genève, à Berne, à Baie, notamment du banquier Rosenberg, qui devait prendre en 191 4 la suite des Merzbach dans la commandite du Gil Blas. Guilbeaux est actif comme un vibrion. Cependant qu'il collabore avec Lénine à l'échafaudage du plan des soviets, il se tient en relations avec de ténébreux collaborateurs français et russes, à l'arrière et dans la zone des armées. Il procure de l'argent à Sébastien Faure et à d'autres pour la diffusion des tracts défaitistes. Il fait la navette entre Genève et Paris, tantôt sous son nom, tantôt sous les noms empruntés d'André le Faivre et de James Burkley. Le ministère de l'Intérieur non seulement ferme les yeux, mais encore lui procure de faux états civils à ces deux noms. Quand je révélai la chose, en termes voilés, dans l Action Française, il fut surpris de peur panique et inséra, dans Demain, une note où il mettait en garde des co-mplices invisibles contre les périls de ma documentation trop précise. Entre temps, sa femme, née
Henriette Gobrat, faisait les navettes à sa place. J'ai déclaré publiquement au procureur général Mérillon, comme je l'ai déclaré devant la Commission d'Instruction, que le dossier du Bonnet Bouge avait été tripatouillé et expurgé à la Préfecture de Police, ainsi qu'au ministère de l'Intérieur. Notamment en ce qui concerne Guilbeaux. D'autres témoins ont corroboré mes dires. Ce n'est pas un des côtés les moins curieux du procès de Malvy. Certaines pièces du dossier complet du Bonnet Bouge accusaient implicitement le ministre sans le nommer, mais en le désignant clairement, de complicité morale avec Guilbeaux. J'ai eu la copie de ces pièces et de leur encadrement entre les mains, et il ne peut y avoir aucun doute sur leur authenticité, corroborée d'ailleurs dans tous ses points. Or, ni le capitaine Bouchardon, ni la commission de la Haute-Cour n'ont eu communication desdites pièces incriminant Guilbeaux et son intimité avec Lénine, déjà signalé — en mai 191 7 — comme un briseur de l'alliance russe. Une main inconnue a barboté ces documents probants, trop probants. Il faut la chercher, cette main, au bout du bras d'un des policiers qui circonvenaient le débile Laurent et avaient partie liée avec Gaillaux, Malvy, Almereyda, Duval et Leymarie. J'ai précisé mes soupçons là-dessus ultérieurement dans une note verbale au greffier en chef M. Bonet Maury, qui l'a sans doute communiquée à la commission.
En somme, il y avait à Genève un bureau Lénine- Guilbeaux, en relations avec le Bonnet Bouge, Ce gu il faut dire (de Sébastien Faure), la Tranchée Bépublicaine de Goldschild, l'Agence Bépuhlicaine de Dolié, l'Agence Primo de Jacques Landau, et où
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l'on préparait à la fois le chambardement de l'alliance russe et la a fraternisation » sur le front oriental et les mutineries sur le front occidental. L'Allemagne payait largement les frais de cette propagande bi-frontale, dont elle devait tirer bon parti.
Au-dessus du type Guilbeaux, il y a le type Caillaux, le doctrinaire financier et politique du rapprochement franco-allemand, qui, malgré la guerre, ne veut pas s'en dédire et poursuit, au milieu de la saignée innombrable, de la douleur, de la dévastation, des incendies, une chimère devenue criminelle, dont la réalisation serait la ruine totale de son pays. C'est la forme la plus relevée de la trahison, la trahison Gigogne, sous laquelle s'abritent toutes les autres et qui explique que, pendant trois ans, la France ait fait la guerre à l'Allemagne avec un casque à pointe entre les jambes, entravant tous ses mouvements. Que Ton en soit sorti tout de même, voilà ce qui est proprement miraculeux.
Mais dans quelle catégorie faire entrer un Turmel, ou un Guillaume Desouches, le premier, sorte de poivrot ambulant qui fait passer au prince de Bulow sa carte (en 1910) avec son titre de député français, si bien que le diplomate boche, croyant avoir affaire à un simulateur ou à un fou, refuse de le recevoir. Le second, candidat républicain socialiste aux élections de 191 4, bien que basochien de longue date, ayant une jolie petite amie en commun avec Guillaume 11 et le vieil espion Hohenlohe- Oehringen, et répandu dans la meilleure société. La pourriture allemande, les cellules dorées du cancer allemand avaient pénétré divers milieux français, à divers étages, depuis la crapule du boulevard
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extérieur (genre Almereyda) et le maître chanteur de café borgne (genre Landau) jusqu'au fringant avoué Guillaume Desouches, jusqu^au sémillant ministre Gaillaux. Telle est la triste vérité. Les affaires allemandes passaient pour de bonnes affaires, la tentation était trop forte : côté des cupides. L^empire allemand semblait solide et expansif: côté des ambitieux.
Il y aurait, encore aujourd'hui, des inconvénients à publier les détails circonstanciés que je fournis à la Commission de la Haute-Cour sur les mutineries militaires de mai et de juin 1917. Il est impossible de toucher ce sujet dramatique, sans être étreint par l'émotion la plus amère ; celle qui naît du spec* tacle d'un châtiment implacable et nécessaire, subi par d'autres que les vrais coupables. Dès le 28 février 1917, la plus haute autorité militaire, celle du général commandant en chef, signalait au ministre de la Guerre, lequel était alors le général Lyautey, avec un luxe de précisions et de prévisions remarquable, le sourd travail de dissociation intérieure accompli, dans la zone des armées, par les agents de l'Allemagne. Quelques-uns de cesagents, notamment Sébastien Faure, protégé de Malvy, sont nommés en toutes lettres. Mais le haut commandement, occupé ailleurs, et mal renseigné par la police civile — et pour cause — ignorait le mécanisme profond des machinations dirigées par le Bonnet Rouge contre le moral des soldats.
J'exposai de mon mieux ce mécanisme aux sénateurs. Il me parut que ma démonstration les avait frappés et presque convaincus. Elle est d'ailleurs corroborée par les deux dépositions du lieutenant Bruyant, du grand quartier général, dans le procès du Bonnet Rouge et atvant la Haute-Cour.
Lorsque la guerre, au mois de janvier 191 5, fut définitivement stabilisée sur les lignes de l'Aisne, il fallut prévoir une longue durée de séjour dans les tranchées et pourvoir aux nombreux besoins des troupes. Ce fut l'origine des mercantis. L'autorité militaire demanda au ministère de l'Intérieur, et notamment à la direction de la Sûreté générale, de lui dresser des listes de tenanciers, susceptibles d'approvisionner les troupes en vin, suppléments divers de nourriture et petits objets de toute sorte. Ce fuient naturellement Marion, secrétaire du Syndicat des bistrots, Almereyda, en relations avec tous les fournisseurs louches de la guerre, notamment avec un certain Francfort, et Gahen dit « de Gaïffa )), l'homme aux poussettes et colporteurs innombrables, qui furent chargés, par leurs amis de l'Intérieur, de dresser ces listes. Ils les composèrent de tous les copains antimilitaristes et antipatriotes de leur connaissance, tous propagateurs du Bonnet Rouge, de la Tranchée Républicaine, de Ce qu'il faut dire, et des milliers de tracts défaitistes, qui foisonnaient dans les imprimeries clandestines de Paris. Marion, condamné pour escroquerie et désertion, en relations avec toute la racaille des lupanars et des bastringues des VHP, IX'' et XYP arrondissements de Paris — ce qu'il appelait « mes quartiers chics » — s'associa, pour cette besogne, Duval, puis Goldschild dit Goldsky, chargé de conférences en faveur de l'alcool. C'est ce qui explique que les mutineries éclatèrent simultanément, dans la nuit du 22 au 23 mai 19 17 dans des points de la zone des armées fort éloignés les uns des autres, mais où des affiliés de la bande à Almereyda et à Marion — et protégés eux-mêmes de la police malvyste — avaient
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soiilé gratuitement les soldats. Les « marionnettes )) — comme on disait — leur versaient l'alcool par rasades. Le fait a été relevé dans plus de vingt rapports.
Il y avait d'ailleurs des semaines et des semaines que les excitations se multipliaient. Un colonel de spahis, M. du J..., président de Conseil de guerre au moment de la répression, m'a conté ceci : un des pauvres diables contre lesquels il fallut bien sévir, décoré de la croix de guerre, et regrettant son incartade, l'expliqua ainsi : « On nous distribuait des numéros du Bonnet Rouge au nom du ministère de rintérieur. Nous lisions dedans des articles où on déclarait que le moment était venu de faire la révolution. Nous savions qu'il y avait une censure. Puisqu'elle laissait passer ces articles, c'est donc que le gouvernement était de l'avis des journalistes. Alors nous avons marché. » Cette réponse éclaire d'un jour cru la ruse effroyable d'Almereyda et de ses complices. Ils tablaient à la fois sur la complicité de Malvy — laissant parvenir au front les numéros non échoppés du Bonnet Rouge et de ses similaires — et sur la naïveté des soldats. Je me demande même, à certains indices, si ce truc d'assassin ne leur avait pas été soufflé par Guilbeaux et la police allemande. Car on sait aujourd'hui que les campagnes du Bonnet Rouge (directeur Almereyda) suivaient et reproduisaient exactement celles de la Gazette des Ardennes de Charleville (directeur, le renégat Prévost) ; ce qui indique qu'un même canevas passe-partout était imposé, par la kommandantur boche, à tous ses organes allemands de langue française. Le lieutenant interprète Marchand a fait, de son côté, un relevé fort exact et
lumineux, de ces thèmes de trahison, qui poursuivent l'effondrement du moral, à l'avant comme à l'arrière, la dissociation de la Russie et la rupture de l'alliance anglaise. « M. Badin » recevait en Suisse, à chaque voyage, des instructions précises avec de l'argent.
On comprend ainsi pourquoi Malvy et Leymarie avaient, par des circulaires appropriées — 19 juin et 5 juillet 19 17 — rompu toutes communications entre les commissaires de police civils ou spéciaux et la police militaire, et, suivant le mot de Clemenceau, mis le quartier général « au pain sec ». Il s'agissait de laisser la trahison opérer librement. C'était là, selon le mot terrible da lieutenant Bruyant, une politique «. d'intelligences avec l'ennemi 0. Je n'ai pas eu entre les mains, je ne pouvais pas apporter à la Haute-Cour un papier, signé Malvy, livrant à l'Allemagne le plan de l'attaque du 16 avril 191 7 du Chemin des Dames, et enjoignant aux soldats de se mutiner dans la nuit du 22 au 2 3 mai de la même année. Mais le soin persistant et méthodique avec lequel furent abattus, devant les gens du Bonnet Rouge, tous les obstacles susceptibles d'arrêter leur propagande criminelle, ce souci antinational, cette vigilance en faveur des coquins, ne justifient que trop l'inculpation de complicité de trahison, portée par le procureur général Mérillon. Le ministre est averti à deux reprises par les plus hautes autorités militaires. Son chef de cabinet est averti à dix reprises par le délégué du Grand Quartier Général. Cela, dès le mois de février 191 7. Leurs archives du ministère de l'Intérieur et de la Préfecture de Police débordent de renseignements sur les agissements criminels
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d'Almereyda et de Sébastien Faure. Or, non seulement Maivy et Leymarie ne font rien, mais encore ils mettent tous les bâtons possibles dans les roues de ceux qui voudraient faire quelque chose. En même temps, à l'aide de machinations politiques ténébreuses, on se débarrasse du général Lyauley (mars 1917.)» dont la vigilance patriotique est inquiétante pour la bande, on le remplace par une larve d'assemblée, Paul-Prudent Painlevé, qui a poussé la vassalité vis-à-vis de Gaillaux jusqu'à se laisser inscrire comme collaborateur du Bonnet Rouge. La France, au moment du grand effort d'avril 19 17, a ainsi comme ministre de la Guerre un sinistre mathématicien, hurluberlu et faible, irrésolu et aveugle, dont se réclame Almereydal
M. Pérès et M. Mériilon ont déclaré successivement, le premier dans son rapport, le second dans son réquisitoire, que je n'avais pas fait la preuve que la mutinerie de Cœuvres avait été organisée au ministère de l'Intérieur. Or, dans ma lettre au président de la République, — il suffit, pour le constater, de s'y reporter \ — j'avais parlé des mutineries en général. Je n'avais pas prononcé le nom de Cœuvres. Il est bien vrai qu'il est question de Cœuvres dans le document Bérenger, mais, encore une fois, ce document ne faisait que corroborer les autres renseignements que je possédais sur ces événements si graves. Il n'a jamais été pour moi, comme l'ont dit mcnsongèrement les malvystes, une preuve décisive, une c pièce massue ». Les attendus du jugement de la Haute-Cour, accablants pour Malvy, commencent par le disculper de l'accusation d'avoir fomenté les mutineries, puis lui
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reprochent, tout aussitôt^ de leur avoir fourni le terrain et les agents favorables à leur éclosion. Cela rappelle le dialogue fameux entre l'examinateur et l'élève, que l'on cite à l'École de médecine :
L'Examinateur. — Monsieur, v^euillez me dire quelle est la maladie de ce pauvre diable.
L'Élève, après examen. — Monsieur, c'est la dothiénentérie.
L'Examinateur. — Vous vous trompez. Examinez mieux.
L'Élève, apr^5 reexamen. — Je ne vois pas autre chose.
L'Examinateur. — Eh bien, monsieur, c'est la fièvre typhoïde.
Or, il faut savoir que la dothiénentérie et la fièvre typhoïde sont une seule et même maladie.
De même, j'avais accusé Malvy de trahison. Le procureur général le lave de l'accusation de trahison, m^ais pour l'inculper tout aussitôt de complicité de trahison. Il faut avouer que la cloison qui sépare les deux crimes est plutôt mince. Tellement mince que l'article 77 du code d'instruction criminelle est évoqué dans l'un comme dans l'autre cas. Quand celui qui est inculpé de complicité de trahison se trouve avoir été, pendant trois ans de g^ierre, chargé du poste le plus délicat et le plus important de la Défense Nationale à l'Intérieur, son cas ne s'en trouve-t-il pas encore considérablement aggravé?
En mars 10 17, Malvy, enhardi par une longue impunité, entrait au comité de guerre, à la stupeur générale des patriotes, aux acclamations du Bonnet Rouge. Il n'y avait aucune raison pour qu'il en fît partie, bien que Painlevé ait prétendu naïvement
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depuis que le groupe radical-socialiste devait, de toute éternité, être représenté au sein de ce rouage essentiel des opérations militaires. C'est là une conception de politicien de chef-lieu, qui considère toute chose, et même la crise historique la plus grave de la France, comme une question électorale. En fait, les seules fréquentations de Malvy auraient dû lui interdire à jamais l'accès de ce conciliabule ultra-secret et dont les décisions disposent de centaines de milliers de vies précieuses. M. Jenouvrier, cité par notre ami de Roux dans son admirable résumé sur le Défaitisme et les Manœuvres pro-allemandes, a défmi en ces termes — dont chacun vise et touche Malvy par antiphrase — le membre idéal du comité de guerre :
Ne vivant que de la guerre, pour la guerre, ayant tesprit toujours tendu vers elle, s' interdisant tout plaisir, toute distraction de nature à éloigner son esprit de la tache formidable qu'il a acceptée, menant une vie simple, presque austère, ayant peu de relations, évitant les familiarités qui permettent les questions indiscrètes et auxquelles le silence qui les accueille ou les jeux de physionomie quelles provoquent constituent parfois une réponse dangereuse.
L'amant de Nelly Bé-ryl, fille suspecte de maisons de rendez-vous — Malvy l'avait rencontrée rue des Bons-Enfants — Valter ego de Leymarie, l'ami de Sébastien Faureet d'Ahiiereyda, n'était pas précisément pourvu des qualités ni des vertus que réclame l'honorable M. Jenouvrier. En revanche, il importait beaucoup à la bande de trahison du Bonnet Rouqe, à Guilbeaux, à Routier et à FAllemagne que l'ami Malvy assistât aux délibérations du comité
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de guerre. L'échec de l'offensive d'avril 191 7 en fournit la déiEonstration.
Retenons cette date du 29 mars où, sitôt après la démission du général Lyautey — qui entraîne la chute du cabinet Briand — le grand aveugle Ribot appelle Malvy à siéger au comité de guerre. Elle est, à tous égards, le moment le plus funeste de la longue période de stagnation — mise à part l'héroïque défensive de Verdun — qui va de l'échec de la première offensive de Champagne (septembre 191 5) à l'échec de l'offensive du 16 avril 1917. Sous les noms de Yiviani, de Briand, de Ribot et de Painlevé, c'est Caillaux qui gouverne par Malvy. Les fonctionnaires patriotes de la Préfecture de Police et de la Sûreté générale (voir les dépositions Moreau, Perrette, etc.) assistent, navrés et impuissants, à la désorganisation de tous les services susceptibles de réprimer le défaitisme et do traquer les espions allemands et neutres, qui pullulent comme jamais. Le chef du deuxième bureau des renseignements est le triste Ladoux, boursier en uniforme de capitaine, protecteur du jeune Lenoir, fils du trop célèbre Alphonse Lenoir, dit « le Lenoir à Caillaux ». Ce Ladoux joint à une imagination rocambolesque une ignorance totale de l'ennemi. Il est à plat ventre devant Malvy et Leymarie, surtout devant Caillaux, le grand patron. Le policier malvy ste Maunoury et le bègue Pascalis tripatouillent à qui mieux mieux les dossiers des suspects. Les frontières suisse et espagnole sont sans cesse parcourues par les navettes de trahison de la bande sinistre d'Almereyda. C'est surtout à Genève et à la Ghaux-de-Fonds que sont centralisés les renseignements sur tous nos projets diplomatiques et militaires, recueillis au ministère de l'Intérieur, dans
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les bureaux de Malvy et de Leymarie, dans les comités secrets de la Chambre, au sein môme du comité de guerre par les Criminels du Bonnet Rouge, de la Tranchée Républicaine, de Ce qu'il faut dire, de l'Agence Républicaine, de l'Agence Primo. Issue des milieux anarchistes russes de Paris et de certaines ambulances où sont des Russes, la propagande de défection et de trahison va empoisonner les civils, puis les militaires. Le moral fléchit à l'arrière, comme la discipline à l'avant. Les amis de Trotsky et de Lénine, les émules de Guilbeaux procèdent — dans Paris même — à l'organisation d'embryons de soviets, sans être inquiétés le moins du monde.
Une consigne sourde, mystérieuse, la consigne Caillaux, obéie dans certains salons comme dans maints ateliers, dénigre les efforts des Britanniques, déprécie nos meilleurs généraux, représentés comme des « bouchers » et des a assassins >), cherche à déconsidérer les patriotes, à terroriser les écrivains probes. Une lie de presse et de chantage fonctionne librement au grand jour, stagne dans les antichambres ministérielles, colporte des rumeurs infectes. Des équipes de prostituées, soudoyées par l'ennemi, attendent les soldats en permission aux abords des gares, s'ingénient à les faire déserter. On déserte aussi chez les marchands de vins, dans les maisons de rendez-vous, dans des agences spécialement fondées à cet effet; l'une entre autres, rue de la Tombe-Issoire, procure par ballots de faux papiers aux soldats défaillants contre une très petite somme. C'est l'immense assaut intérieur, donné au pays par une racaille que subventionne effrontément Malvy. Suivant le proverbe chinois, le poisson
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pourrit par la tête, et il faut l'aveuglement lamentable d'un Yiviani, d'un Briand. d'un Ribot, d'un Painlevé pour ne pas reconnaître la main de l'Allemagne au sommet de l'administration centrale.
Les sénateurs commissaires avaient vu de près cette période navrante. Je ne leur apprenais rien de nouveau par ma déposition, qui reproduisait d'ailleurs, quant au point spécial de l'affaire du Chemin des Dames, celle que j'avais faite devant le capitaine Bouchardon. On en trouvera la reproduction fidèlement résumée plus loin, d'après la sténographie de l'audience publique de la Haute-Cour.
Je terminai en répé-tant, une fois de plus, que }e n'avais été guidé, dans mon accusation, que par la volonté d'épargner à la France ensanglantée, une multitude de morts par surcroît, et de rendre possible la victoire militaire. Il est bien certain, en effet, que l'influence occulte de Gaillaux, l'action officielle de Malvy et les manœuvres de la tourbe à leurs ordres ne laissaient aucune espérance de battre et de chasser définitivement l'ennemi. Le Boche Schiller a dit : « Pour que la cloche paraisse à la lumière, il faut que le moule s'en aille en morceaux. » Je dis, moi : « Pour que la victoire paraisse à la lumière, il faut que la trahison s'en aille en morceaux. »
Le président Monis me dit, de son ton appuyé, en me regardant bien en face : « Nous vous donnons acte de votre déclaration. » Puis -je saluai les commissaires, rangeai mes papiers et me retirai. Le lendemain et les jours suivants, j'allai corriger et signer les feuilles sténo-dactylographiées de ma longue déposition. Elles formaient un volume de
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535 pages grand format et le résumé que je viens d'en esquisser et celui que je fis plus tard en audience publique n'en donnent qu'un faible aperçu .
Toutes les personnes que je rencontrais et à qui je parlais favorablement des juges de la commission sénatoriale me disaient, en haussant les épaules : (( Quelle poire vous faites! C'est une comédie réglée d'avance. Aucune enquête ne sera menée jusqu'au bout et Malvy sera acquitté triomphalement par les camarades. » Car il y a en France un préjugé très fort contre la juridiction politique et il faut avouer que les condamnations de Lur-Saluces, d'André Buffet, de Paul Déroulède et de Marcel Habert créaient un assez fâcheux précédent. Mais nous n'étions pas en guerre à ce moment-là. Beaucoup de sénateurs ont perdu des leurs sur les champs de bataille. La parole ardente de Clemenceau, le 2 2 juillet 191 7, les avait éclairés sur des abîmes qu'ils ne pressentaient pas. Enfin, le contact, la présence réelle, comme disait mon père, sont deux grandes choses. Ils avaient pu constater, de visu, mon absence complète de parti pris, d'emballement, mon vif désir de ne jamais forcer la note. C'est ainsi que, abordant le chapitre moralité, je leur avais apporté des témoignages des débordements de Malvy, que M. Pérès écarte dans son rapport, sauf en ce qui concerne des habitudes indéniables de jeu, tout en retenant le scandale de la fille Béryl. Je leur répétais : « Telle personne m'a certifié cela, renseignez-vous, enquêtez. Il y a, sur tel point, des affirmations concordantes de tel et tel. Vérifiez. » Le sentiment qui m'animait, au cours de ces intéressantes audiences sénatoriales, était celui qu'a
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magistralement exprimé M. le procureur Mérillon quand il a dit, dans son réquisitoire :
Est-il possible, en temps de guerre, quand la patrie est en danger, quand le peuple souffre et quand le sang coule à flots, de tolérer, sans qu'il soit puni, qu'un homme placé au premier rang des défenseurs du pays oublie son devoir, néglige ses Jonctions, encourage et assiste les criminels qui font le jeu de l'ennemi et trahisse ainsi les intérêts mêmes dont il a la charge ?
Oui, cela est-il possible?
La Haute-Cour, tout en n'osant aller jusqu'au bout de ses attendus formidables, dans l'application de la peine, a estimé que non, que cela n'était pas possible.