LE DERNIER MOROSINI
A Venisp , lc> fanérailles Pt les tombeaux des morts luttaient de faste, comme les fêtes et les palais des vivants.
Peu de jours après la dernière entrevue de notre héros avec le marquis daimateja grande cloche du campanile de Saint- Marc, celle qui ne sonnait, sous la république, que pour le couronnement des doges ou au jour de leur mort, fut mise en branle et porta jusque dans les quartiers les plus éloignés de la ville, et même dans les lies voisines, l’annonce qu'une grande cérémonie allait avoir b'eu. C’clait, en effet, la date fixée pour les funérailles du dernier des Morosini. Du palais Bastigiia, où il avait, pendant les préparatifs de sa translation, reposé dans une chapelle ardente, le corps devait passer par la basilique Saint-Marc pour la messe mortuaire présidée par le cardinal, et de là aller s’enfouir dans le caveau de son illustre ancêtre, sous le parvis de l’église San-Stefano.
C’était assurément là pour Venise une cérémonie grande et touchante; beaucoup de curieux de la terre ferme, de Padoue, de Vicence, de Trévise et d’une foule d’autres petits pays, étaient venus pour y assister. Depuis la mort de l’amiral comte Villaret-Joyeuse, qui commandait à Venise, pour la France, en 1812; depuis celle du général autrichien Cbaste- 1er, qui fut inhumé à San-Giovanni e Paolo, nulles funérailles plus imposantes ne s’étaient offertes, et cette fois il s’agissait d’un fils de Venise, du dernier rejeton d’un nom rayonnant de la plus éclatante splendeur historique, lequel
emportait sous la pierre de son tombeau tout l’espoir ruiné de sa race. S’il n’avait encore pu rien être par lui-même, le jeune comle offrait ce prestige qui provoque le respect autour des descendants des dynasties. Â la fois héritier paternel et maternel des Morosini, ‘ce sang doublement illustre coulait dans ses veines, et il avait poi té (jans son sein la plus rare et la plus complète des légitimités. Parmi les plus anciens noms de patriciat, le sien était des plus beaux, et son front, qui portait une double couronne comtale, semblait ombragé du reOet des algues marines et des lauriers cueillis par la gloire, sur les bords du Péloponèse, en l’honneur de son aïeul, amiral < et doge aux plus beaux temps de la république l'-.-
Si l’on considère ensuite ce que la position particulière de la famille du mort inspirait de curiosité, outre l’intérêt, à propos de cette cérémonie, on comprendra que dès le lever du jour toute la ville fut en agitation. On connaissait l’immense orgueil aristocratique de la comtesse mère, et l’on savait par avance que rien ne serait épargné pour donner à cette cérémonie toute la pompe et l’éclat qui devaient en faire comme la dernière page historique écrite au livre d’or de la famille.
Dès le matin, le peuple avait commencé à envahir la place Saint-Marc, la piazzetta, les quartiers environnants, et une foule de gondoles flânaient déjà sur le canal et aux abords de la rive des Esclavons. L’immense cloche sonnait toujours son glas intermittent et funèbre. Vers neuf heures, toutes les fenêtres, tous les balcons, toutes les terrasses et jusqu’aux toits des palais qui bordent le grand canal depuis la demeure mortuaire jusqu’à la piazzetta, étaient garnis de monde : la plupart des dames patriciennes amies de la famille des Morosini , s’étaient mises en grand deuil.
11 faisait un temps poétiquement approprié à la circonstance : le ciel glauque, cuivré, gris; l’air frigide, plein de frissons... il régnait une petite brise de sud-ouest qui déployait suffisam-
ment, sans cependant qu'elles perdissent la langueur runcbrc de leurs mornes plis, les trois lourdes bannières aux armes des Morosini, que la comtesse avait obtenu l’autorisation de faire hisser sur les (rois püi de la place Saint-Marc, à ces mômes gaules au sommet desquelles le vent des fêtes républicaines déployait autrefois la soie brillante des étendards de Chypre, de Candie et de Morée.
L'immense fortune des Bastiglia-Morosini avait permis d'étaler le plus grand luxe mortuaire dans cette cérémonie, où Ogurait pour la dernière fois le plus glorieux de ces dvux noms. Soit vanité de patricienne opulente, soit douleur de mère qui cherche les plus éclatantes manifestations, la comtesse n’avait rien épargné. Ainsi, son palais avait la façade entièrement voilée par un prodigieux suaire de drap noir constellé de larmes d'argent, et offrant au centre d’immenses armoiries; ce suaire tombait du toit jusque dans l’eau du canal. La porte seule par laquelle devait sortir le corps avait été ménagée, et les fleurs, les arbustes qui en ornaient d’ordinaire le perron de marbre, avaient été remplacés par une quantité innombrable de cierges, dont la cire parfumée brûlait avec une sorte d’éclat que protégeait l’état sombre de l’atmosphère. Trois autres palais ou maisons, appartenant à la famille, et qui se trouvaient sur la ligne que devait suivre le cortège, avaient également été comme enveloppés d’immenses tentures de serge noire unie, aux armes seules des Morosini, hautes comme un étage et brodées en blanc au milieu. Nul doute que si la comtesse eût pu jeter un crêpe sur le ciel et teindre en noir les eaux des lagunes, elle l’eût fait !
Otbert, que cette grave et curieuse cérémonie intéressait à plus d’un titre, et qui, de son ajipartement à l’hôtel, pouvait voir défiler le cortège, se promit d’aller ensuite sur la place Saint-Marc pour essayer de pénétrer jusque dans la basilique. 11 voulait nécessairement tout voir.
Du petit canalcUo qui se prolongeait sur la droite du palais Bastiglia, sortirent peu à peu tous les préparatifs du convoi. Dans le parcours du canal, le corps ne devait être accompagné que d’une partie du cérémonial : au débarquement à la piazzetta seulement, le cortège se complétait.
Et d’abord, comme signal de la sortie du corps de la demeure mortuaire, toutes les cloches de Saint-Mai'c et celles de San-Stefano remplirent l’air de leurs volées retentissantes. En ce moment, la comtesse, en grand deuil patricien, c’està-dire en velours et en hermine, les cheveux tombant sur les épaules, et traînant derrière elle le long développement de sa robe, descendait l’escalier drapé de son palais, soutenue par deux de scs femmes, vêtues comme les pleureuses des funérailles antiques. La mère du dernier Morosini s'avança lentement jusqu’au seuil pour en voir sortir le cercueil de son fils unique, sur lequel elle fit l’ablution lustrale... puis elle rentra, et le cortège commença à s’avancer vere l’embouchure du canal, entre les deux lignes de palais, regorgeant de spectateurs qui avaient envahi jusqti’aux toits.
D’abord on vit paraître une immense bissone, bateau d’apparat des vieilles cérémonies vénitiennes, laquelle était toute tendue de noir, et portait trois cents pauvres, la tête nue recouverte d’un crêpe, et appuyés sur d’immenses pains, comme des écuyers sur leurs écus. Le bruit courait dans la foule que chacun d’eux avait reçu un louis d’or.
Une seconde barque, aussi tendue de noir, mais plus petite que la première, suivait, contenant cent gondoliers de la faction dite des Castellani, qu’avait protégée le défunt, et tous choisis parmi les plus renommés dans un métier qu’on pourrait presque appeler un art. Il y avait là dix prix de rcgata, c’est-à-dire des hommes plus fiers d’avoir obtenu la bourse verte ou le petit porc qu’un usage traditionnel délivre au vainqueur de ces joutes, que ne le fut Jason lorsqu’il rapporta à
Médde la toison d'or, cette splendide dépouille *du bélier Phryxus. Tous les Castellani, vêtus d’une façon uniforme, portaient un crêpe sur leur bonnet rouge traditionnel, et s'appuyaient sur l'éperon de fer poli détaché delà proue de leurs gondoles. On disait que chacun d’eux avait reçu deux louis d’or.
En troisième lien s’avançait un front de six gondoles du service ordinaire de la famille , chacune desquelles était recouverte en grand d’un drap noir. Deux gondoliers en grand deuil, tête nue, et manœuvrant une rame noire, montaient chaque barque, au sillage lent et solennel.
Puis arrivait une immense bissone, toujours amplement drapée de noir, et au milieu de laquelle se dressait le catafalque. Autour de l’échafaudage mortuaire se tenaient une vingtaine de vieillards chauves ou en cheveux blancs, et tous dans les attitudes les plus expressives que le statuaire donne à la douleur, c’est-à-dire agenouillés, penchés, prosternés sur les degrés de velours qui servaient de base au catafalque. Ces vingt vieillards offraient le résultat des recherches minutieuses qu’on avait faites, soit dans Venise, soit dans les îles des lagunes, soit même sur le littoral, pour réunir les derniers gondoliers de la république, et ce qui restait des rameurs du dernier Bucentaure... Chacun de ces respectables contemiwrains du quatoraième siècle de la république de Venise avait, dit-on, reçu cinq louis d’or.
Le cercueil était recouvert d’un immense suaire de velours noir, qui se déployait Jusqu’au bas des degrés d’exhaussement. 11 était tout parsemé de larmes d’argent et bordé d’attributs mortuaires que terminant une frange démesurée. Au-dessus du cercueil on voyait, se détachant sur des coussins de velours noir, deux couronnes dites couronnes- fermées de comtes , avec leurs pointes emperlées, de l’une desquelles sortait la corne ducale, pour la branche des Morosini. Ce corno avait été fabriqué et brodé sur le modèle conservé par la tradition
de la coifTure de même forme qu’une abbesse du couvent de San-Zaccaria, laquelle était une Morosini, offrit en hommage au doge Pierre Gradenigo, au neuvième siècle, hommage qui, suivant les auteurs, fut l’origine de l’adoption de la coiffure phrygienne comme couronne des doges.
Gomme le défunt était de Malte, les insignes de l’ordre, flgurant son grade de chevalier honoraire ou de grâce, reposaient sur un riche coussin de velours rouge, brodé aux armes du grand maître.
Sur les quatre faces du catafalque, resplendissaient, brodées en ronde-bosse, les doubles écussons des deux branches Morosini, dont le comte Alvise était la fleur sitôt fauchée. Ces armoiries détachaient l’éclat de leurs champs de gueules et de cynople et leurs brillants lambrequins d’or sur le noir suaire de velours qui recouvrait le cercueil.
L’immense draperie qui enveloppait la bissone traînait amplement dans l’eau de toutes parts, et servait à dérober aux regards les rameurs qui faisaient lentement avancer le bateau mortuaire. A la poupe se tenait le valet de chambre du comte, vêtu en pleureur, un voile sur la tête, et immobile comme la douleur sur un tombeau.
Immédiatement après, seul et sans moyen apparent, s’avançait le gondolino du défunt, sorte de gondole d’une forme excessivement svelte et élancée et d'une légèreté extrême, que le comte Alvise aimait à manœuvrer dans les eaux du canal, suivant la mode adoptée par les jeunes nobles vénitiens. Ce gondolino était vide, aussi tendu d’un long suaire flottant, comme le cheval du bataille qui suit le cercueil dans les funérailles militaires. La barque avançait sans remorque ' visible, à l’aide de coi'dagcs sous-raarins. La rame, veuve du bras, reposait isolée sur le milieu du drap funèbre.
EnQn, le cortège se terminait par deux nouvelles bissones chargées comme celles qui précédaient, l’une de cent Castel-
lani, l’autre de trois cents pauvres, avec leur pain et leur louis d’or. Puis venait la foule dos gondoles du peuple et des curieux refoulés en tous sens par le déploiement du cortège, qui gagnait lentement la piazzetta.
Ayant vu de sa fenêtre défiler ce riche convoi, Otbert parvint à gagner la rive où allait avoir lieu le dét)arquement du cercueil. Le temps avait conservé sa morne et sombre physionomie; on entendait au loin la mer, poussée sur les grèves du Lido, faire comme une basse de funèbre harmonie aux chants des prêtres, qui recevaient le corps sur les degrés où monta le vainqueur des Turcs en Morée, un siècle et demi auparavant, cet aïeul du jeune défunt, dont la salle du scrutin au palais ducal voisin offre l’arc de triomphe commémoratif, ce Francesco Morosini auquel le sénat vola un buste de son vivant pour en orner le lieu de ses séances...
Une forte escouade de gens de l’Arsenal avaient clé revêtus de l’ancien costume des ArsenaloUi, ces gardiens des doges, et faisait la haie depuis le point de débarquement jusqu’à la porte de la basilique. Plusieurs d’entre eux effectuèrent la translation du cercueil de la bissone au quai. Là, les vingt vieillards, les derniers contemporains de la république, se chargèrent du corps à l’aide d’une machine. Tout le reste du convoi aquatique resta dans les barques. Le cortège de terre, amassé sur la piazzetta, sous les yeux d’une multitude immense qui recouvrait jusqu’aux coniiches des édifices, se mit en marche dans l’ordre suivant, dès que la bissone fut prête à débarquer le cercueil :
Une musique de cuivre formée de certains inslmmenls d’harmonie qui ne donnent que les tierces ou les accords parfaits. Cette musique était la chose la plus triste, la plus lugubre, la plus déchirante qu’on pût entendre. Privée de mélodie, jetant tour à tour ses notes ou saccadées comme des sanglots, ou traînantes comme des soupirs, on eût dit que
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LE POIGNARD PE CRISTAL le crêpe de deuil qui pendait de chaque instrument en tamisât les sons éplorés...
Une députation des écoles de rUniversitc de Padoue, dont le défunt avait été élève...
Tous les chevaliers et commandeui s de Malte qui se trouvaient à Venise, en tenue de l’Ordre (tenue du dehors), habit écarlate, revers blancs pour les chevaliers de justice, revers noirs pour les autres, épaulettes de colonel à franges d’or, le crêpe au bras et à l’épée.
Un groupe nombreux de personnages de marque, d’autorités en h8d)it de ville, d’anciens amis et camarades d'enfance du défunt.
Puis le cercueil, enveloppé de son suaire armorié, décoré de ses couronnes et insignes, porté par les vieux gondoliers et les anciens rameurs du Bucentaure, et entouré de prêtres.
Des quatre coins du suaire formant poêle, pendaient de grosses torsades à glands d’argent, tenues par les quatre héritiers des familles patriciennes qui avaient fourni le plus de doges à la république, c'est-à-dire un Contarini, un Mocenigo, un Dandolo et un Corner ou Cornaro.
Des prêtres et des escouades d'Arsciialotti terminaient le cortège, qui fit son entrée dans la basilique Saint-Marc sans que le prélat vint recevoir le corps, démonstration de suprême étiquette qui ne revient qu'aux princes du sang royal.
La foule avait remarqué que parmi les personnes de tout rang qui entouraient le corps, il ne se trouvait nul individu portant le nom de Morosini, bien que ce nom appartînt indirectement à plus d’une famille, soit de Venise, soit des villes du Lombardo-Véniticn. La vieille comtesse, en écartant ses homonymes de la liste des invitations, avait tenu à bien établir et constater aux yeux du pays, dms ces solennelles funérailles, qu’il n’y avait, ou qu’elle ne reconnaissait nul rameau légitime au tronc brisé de sa famille.
Otbert avait remarqué, parnii les chevaliei*s de Malte le plus en évidence, le marquis Durazzo, que beaucoup de gens autour de lui désignaient du doigt avec une curiosité dont il ne devinait pas la cause.
Lorsque le cercueil eut été déposé dans le milieu du transsept de la basilique, où l’attendait un catafalque entouré d’une quantité prodigieuse de cierges, commença une messe en musique, composée expressément pour la circonstance par un vieux mailre véuilien, qui avait su y fondre habilement plusieurs motifs populaires ou guerriers de la république, les plus appropriés à la circonstance. Comme on l'a dit, ce fut le patriarche de Venise qui ofûcia par-devant une foule immense qui encombrait le temple, comme aux jours du couronnement des doges, avant la cérémonie de l’escalier des géants. Le Dies irœ, entonné par cent voix d’hommes et de femmes, soutenues des austères arpèges de l’orgue et de la sombre harmonie des instruments de cuivre, fut d’un effet grandiose et saisissant, augmenté encore par l’absence presque complète du jour naturel, sous ces voûtes ordinairement obscures, et encore assombries ce jour-là par l’état du ciel. Le catafalque seul rayonnait de ses mille cierges, au milieu du temple, dont les voûtes, chargées de mosaïques à fond d’or, rendaient seules quelques éclairs aux projections vacillantes des torches funéraires.
L’office terminé, le convoi se remit en marche pour la piazzetta, où de nouvelles barques attendaient, afin de recevoir le complément du cortège, qui devait accompagner le corps jusqu’à sa dernière demeure. Augmenté des membres de l’ordre de Malte, de la députation de Padoue et des patriciens amis de la famille, il reprit la route déjà parcourue, et aux sons de la musique de cuivre dans le mode expliqué. Les cloches de Saint-Marc s'étaient tues... c’étaient désormais celles de SantoStefano qui annonçaient l’approche de l’hôte
nouveau de leurs caveaux. Partout la même foule, dans les gondoles et sur les balcons des palais, assista au défilé du somptueux convoi. 11 fut dit dans cette foute que sûrement la vieille comtesse, protégée par quelque interstice de l'immense suaire qui recouvrait la façade de son palais, assistait incognito, sous ce domino de deuil, au passage de ces funérailles, que son orgueil de patricienne, plus probablement que sa tendresse de mère, avait ambitieusement conçues et si fastueusement exécutées...
Enfin le cortège arriva au Campo-San- Vidal, petite place voisine du palais Bastiglia, et qui conduit à l’église où était attendu le corps. Là, les différents éléments de cette fêle mortuaire commencèrent à se rompre, le cercueil ne devant être accompagné que des patriciens et amis de la famille qui avaient été choisis pour ce dernier acte de la cérémonie. Tandis que les diverses bissones d’étudiants, d’arsenalotti, de pauvres, etc., se dispersaient par les différents canaux aboutissants, les valets du palais portèrent le cercueil à l'église voisine. C'était le marquis Durazzo qui, au grand étonnement de plusieurs personnes, dirigeait, avec une certaine affectation d'importance, cette nouvelle et dernière partie de la cérémonie. A Santo-Stefano, le caveau, que recouvre la grande pierre portant le nom de Francesco Morosini >, au milieu du temple, avait été ouvert, et des gens de loi attendaient pour dresser l'acte légal d’inhumation. Un prêtre s’apprêtait à bénir une dernière fois le corps.
Olbert avait voulu voir le dernier acte du drame funèbre. 11 obéissait aussi, presque à son insu, au désir de comprendre quel rôle le Dalraate Jouait dans cette cérémonie. Durazzo ordonnait et dirigeait, comme eût fait un proche parent du
< On lit sur celle pierre, qu’ornent quelques sculptures de trophées avec le bonnet ducal, l’inscription suivante : Francisi Aluuroceni Pe/ofiesiaci Yenetiarum Pmcips Osta 169*.
CO
défunt. Lorsqtie chaque assistant, a^ant jeté l’eau sainte sur le bois du cercueil, eut ainsi terminé cette longue succession de cérémonial, que ne devaient plus suivre que des détails purement matériels et particuliers, ce fut lui, le marquis, qu'on vit commander aux ouvriers, descendre même dans le caveau illustre, et désigner la place qui attendait la dépouille patricienne...
Resté presque seul dans l’église, Otbert se pencha sur le caveau ouvert, et, à la lueur des torclics que portaient les ouvriers, il put en examiner la disposition intérieure.
Le tombeau de l’astre de la famille, Francesco Morosini le Péloponésiaque, occupait le centre. Ce tombeau était de marbre blanc, orné de bas-reliefs, et surmonté d’une statue couchée, coiffée du bonnet ducal, et tenant dans ses mains jointes l’épée du général dix fois vainqueur en Orient. Cinq ou six autres tombeaux, aussi de marbre, se prolongeaient sur la droite du monument principal, et semblaient tous contenir leurs hôtes, descendants du conquérant de la Morée. L’avant-dernier recouvrait sans doute le père du comte Alvise, car ce fut dans le dernier emplacement libre, et que garnissait intérieurement un cercueil de plomb, que le marquis fit déposer le jeune mort, sur lequel les ouvriers déposèrent la pierre finale... cette dernière page du livre de sa vie, où déjà par avance était inscrit son nom.
Ce travail achevé, et il ne traina guère, car tout avait été disposé à l’avance, le Dalmale, les ouvriers et leurs torches passèrent de l’autre côté du caveau. Otbert comprit que la gauche du héros était réservée aux femmes de sa race, comme la droite l’était aux hommes. Chacune de ces tombes poilait aussi sa longue figure funèbre, couchée sur le couvercle retombé sur la mort. Mais comme les ouvriers s’étaient avancés jusqu’au fond du caveau, pour reprendre leurs outils et leurs échelles, Otbert finit par distinguer que les deux
derniers tombeaux de ce rang étaient vides, comme la veille l'était encore celui qu’occupait en ce moment le comte Alvise... Un frisson passa dans les chairs du poète : un ouvrier s'était baissé avec sa torche, Olbert put lire sur l’avant-dernier marbre une étiquette provisoire portant ce nom :
FAUSTINA MOROSIM, NATA MOROSIM.
Et enfin sur le dernier sépulcre :
ADRIANA MOitOSIM...
Le poète crut qu’il était redevenu fou ; il sentit te vertige l’éblouir... il essaya de lire encore... de s’assurer si cette inscription étrange n’était pas un jeu de son imagination délirante... Mais déjà les ouvriers avaient quitté l’angle du caveau, et le marquis touchait l’échelle pour remonter. Otbert s'éloigna, en se traînant comme un homme ivre, jusqu’à un confessionnal voisin, où il s’assit, en proie au plus effrayant désordre d’idées...
L'Adriatique avait bien inspiré le poète : la dernière des Morosini s’appelait Adriana.