L'AUBE DE L'AMOUR
C'était bien la Ténu» des premiers vers de Lucrke; a voir sa danse libre et sans ceinture, on n'eùl guère songé à appliquer à cette muse, ou plutôt & cette Ménade entraînante, le vers d'Horace:
JuaetaqtM Kymphls gratto daeantss.
Eh bien donc... avouons-le de bonne grâce, oui, Adriana... mais plutôt demandons à notre lectrice ce que la femme qui ta aimer éprouve déjà; et que son souvenir supplée à ce que nous voudrions dire I
L'amour, suivant nous, est pour le cœur ce que le soleil est pour la nature. L'amour et le soleil ont leur aube : l'indifférence, c'est la nuit du cœur.
Il est dans la marche du temps une heure indécise, où les épaisses ombres qu'on prétend être l'état normal du ciel se teignent à l'Orient de vagues reflets, si pâles encore, qu'on ne sait, comme Roméo devant quitter Juliette, comme Léandre aux bras de la tendre Héro, si c'est un météore qui passe, ou bien les lueurs avant-courrières du jour.
De même il est dans la vie du cœur un moment où la longue paix de ses années premières est troublée par une vague inquiétude qu'on ne saurait définir...
Là toute la nuit n'est plus ombre;
Là tout le cœur n'est plus silence...
Des projections lumineuses teignent l'ombre de la première;
Un nom vibre et retentit dans les échos du second...
Peu à peu l'aurore se développe et ses teintes charmante s'enflamment, en chassant devant elles la nuit, qui sembl résister... mais en vain !
De même l'aube amoureuse qui se lève sur le cœur e chasse le repos...
Et grandissant toujours, la lumière envahit le ciel, m< l'azur où régnait l'ombre, comme pour préparer un chamj digne de sa course, à l'astre qui va surgir.
Ainsi Tâme s'inonde d'une sensibilité inconnue; des harpe longtemps muettes y frémissent... On voit déjà sur le moud se dérouler de splendides perspectives naguère cachées ;
De même le cœur entrevoit mille délices qu'il n'avait poin soupçonnés...
D'un côté le soleil se lève ;
De l'autre enfin apparaît l'amour!
Adriana en était donc alors à l'aube de cette délicieuse transformation de son être. Inquiète et charmée à la fois, elle interrogeait son cœur. Repoussé des tendresses maternelles, inactif jusque-là, ce cœur avait amassé des forces 'ardentes qui n'attendaient que l'élu pour l'en envelopper...
Le marquis avait donc deviné juste ! A l'égoïsme patricien de sa mère, la jeune fille s'était promis d'opposer l'inflexibilité de son parti pris. L'altière comtesse avait inoculé à sa fille une fermeté qui, dans cette circonstance, devait lutter contre la sienne propre. Après une enfance écoulée sans caresses maternelles, au sein d'une famille uniquement occupée de celui qui devait transmettre à l'avenir l'orgueil du nom, après une adolescence et une première jeunesse sans joie, sans sollicitude, et abreuvée de larmes secrètes, Adriana, lorsqu'elle fut en âge de comprendre la raison de cet abandon injuste, jura d'obtenir un jour du sort un dédommagement à toutes les souffrances et les dédains dont on avait meurtri son jeune cœur. Cédant aux élans de cette nature ardente qui couvait
mystérieusement dans son sein, elle s'était dit : Celui que j'aimerai me vengera de ceux qui ne m'ont point aimée !
Fermement décidée à choisir elle-même son bonheur, elle put désormais souffrir sans se plaindre. Comme autrefois Hélène méditant son voyage avec le royal berger de l'Ida, elle a?ait conçu une charmante odyssée d'amour avec le bien* aimé de son cœur, sans égard pour les combinaisons ambitieuses de sa mère. Celle qui avait laissé son enfance sans caresses et sans sourires, ne disposerait point de son avenir de femme, au profit des spéculations de son orgueil. Ni exhortations, ni prières, ni larmes même, ne devaient ébranler la résolution de cette fille résolue. Si l'époux que des calculs aristocratiques désignaient lui plaisait, par hasard, tant mieux pour sa mère! Mais si son amour choisissait en dehors de ces calculs, Adriana avait irrévocablement arrêté d'opposer son égolsme de cœur à l'égoïsme du patriciat. Cela juré, elle attendait!
C'est parce que pareille détermination avait été de bonne heure arrêtée dans cette charmante tête, rendue précoce par h souffrance et le travail d'idées de l'isolement, qu' Adriana put offrir au monde cet impassible visage que Durazzo, dans les alarmes et les inquiétudes de sa passion, avait deviné n'être qu'un masque.
Si, pour compléter ce petit examen d'ensemble, nous passons de l'état moral à l'état physique de la contessina Adriana, nous croirons avoir offert au lecteur les explications suffisantes pour lui faire mieux apprécier la conduite de celle que nous pouvons presque appeler notre héroïne, qualification à laquelle ses droits vont augmenter de page en page.
Notre héroïne donc (les Italiens ont en place de ce mot classique et usé celui de protagoniste,» c'est-à-dire personnage principal), notre prolagonista, dirons-nous, en parlant d'une Italienne» avait alors vingt ans. Elle était dans tout
l'harmonieux développement de sa riche nature et de sabeauli La vie bouillonnait en elle comme dans une nouvelle Èi| comme la sève printanièredansle sein du bouton, qu'un nbi veau jour de soleil suffira pour rendre fleur... car l'irapn dente mère ignorait le secret de nuits passées sur un balcoi pour fuir la dévorante solitude de sa couche. L'innocenl d'Adriana n'était pas l'innocence de la Marguerite de Goethe, son imagination et sa forte nature ne lui avaient guère que celle des nymphes de l'églogue latine, avant leur en dans les bois virgiliens. Ce qu'elle n'avait pu apprendre, l'avait deviné ; ce qu'elle n'avait point éprouvé, elle l'avi compris. C'était l'Italienne de race, comme au temps passion^ des Catarina Cornaro et des Bianca Capello, et non la Vénî tienne actuelle du beau monde, que rien ne distingue dani son type des femmes du Nord que l'Angleterre, la France^ la Pologne et la Russie envoient par delà les monts. Adriana, vraie fille de l'Adriatique, portait dans ses veines l'inoculation des ardeurs solaires de sa patrie, comme la créole, cette voluptueuse image de la précocité physique.
Ceux des lecteurs qui tiennent formellement à savoir de quelle nuance les gens dont on les entretient ont les yeux el les cheveux, ne dédaignent ordinairement pas non plus d'apprendre la couleur favorite des vêtements portés par la femme à laquelle on tente de les intéresser. Or donc, pour en finir avec ces renseignements, plus ou moins importants dans l'espèce, nous dirons aussi comment Adriana s'habillait.
Chose singulière, et qui n'est pas sans exemple parmi quelques esprits de femmes à part, la jeune patricienne, depuis l'âge où elle avait pu elle-même disposer du choix d( ses toilettes, s'était formellement vouée au noir, comme règu générale, et au blanc pour les exceptions, c'est-à-dire les balsj les réceptions, les circonstances d'étiquettes enfin. L'hiver, du velours; l'été, des soieries, tout cela du plus noir : c'était
un parti pris, si rigoureusement suivi , que les Vénitiens Taraient surnommée la Dame noire... Qui sait! peut-être un peu aussi par allusion au ton brun doré des épaules sur lesquelles tombaient de si beaux cheveux non moins noirs que les vêtements 1
Notre brune Morosine avait horreur des bijoux, ne tolérait guère les dentelles, et ne connaissant pas de fleur noire, souffrait à peine quelques bouts de rubans dans sa toilette. Hors son linge et sa robe de velours ou de soie, suivant la saison, elle ne portait donc jamais rien de ces atours dont raffolent les femmes et dont se dépitent les maris aux jours d'échéance. <Uii3 chose qu'il nous faut dire, bien qu'elle entre dans des détails très -intimes et qu'on pourra se demander comment uons le savons, c'est que... (plus d'une lectrice en séchera de dépit, excepté vous, madame...) c'est, disons-nous, que la belle Adriana ne portait point de corset : une agrafe à la robe et tout était à sa place, fièrement, inflexiblement; et les grâces de sa taille n'y gagnaient pas peu en souplesse^ en lascive morbidezza, comme on dit dans sa langue qu'ici l'on ne saurait traduire. Donc, c'est entendu, chaque fois qu'elle est nommée , qui Ut désormais , voit la jeune patricienne chaussée d'un bas de soie noire et d'un petit soulier dont nous ne chercherons pas à préciser l'étoffe, vêtue de son ample robe., toujours noire, dont le velours durant l'hiver monte jusqu'au cou et descend jusqu'aux poignets, tandis que l'étoffe, plus légère dès que vient la belle maison , remonte aussi haut que possible au-dessus du coude, et descend si bas, au corsage, qu'en nous abstenant de dire précisément jusqu'où, nous l'avons déterminé. Pourtant, empressons- nous d'ajouter que rarement, dans ce dernier cas, elle se trouvait hors de sa chambre sans aucune espèce de petit brouillard de point de Malincs, noir nécessairement, et qui, étendu, replié, roulé, suivant l'occurrence, flottait toujours sur son cou, ondulait
d'une épaule à l'autre, sans cesse tracassé, tiraillé, tourmenté par des mains soigneuses à remédier aux indiscrétions de la robe.
Durazzo avait fort à se plaindre de ces pointes de fichu, si impitoyablement ramenées en croix, dès qu'on l'annonçait de l'antichambre, et ne laissant à son imagination dépitée que la ressource de juger des idéalités du ciel à travers les gazes nuageuses. Finissons cet inventaire en rappelant que de corset, il n'y avait pas l'ombre, que ni mains, ni poignets, ni oreilles, ni cou ne connaissaient les bagues, les anneaux, les bracelets, ni les colliers, ces charmants gri-gri des Hottentotes et des petites-maîtresses de la Gafrerie, et que sa coiffure n'était jamais que tresses, bandeaux ou enroulements, soit comme la reine Berthe, selon Mœris, soit enfin comme les statues du Bas-Empire. Les ondulations naturelles de la chevelure d'Adriana suffisaient pour donner toute la grâce imaginable à ces sévères dispositions, desquelles eût raffolé Van- Dyck, et tortillaient dans sa nuque mille petits cheveux indisciplinés, dont les derniers, si fins et si clair-semés qu'ils fussent, descendaient peut-être un peu bas, entre les régions où les ailes croissent aux anges, pour conserver leur nom... Aussi bien la lèvre supérieure d'Adriana , interrogée à cet égard, n'eût-elle pas été de son côté sans avoir quelque petite chose à répondre... mais si peu que c'était charmant!... Finissons-en, et pour dernier trait, disons que jamais le fer de Meflini, le coiffeur vénitien à la mode, n'avait, de son étreinte chaleureuse, pressé boucle de la jeune fille, bien différente en cela de quelques beautés qui passent la moitié de leur vie à s'ingénier dans leur tête pour se parer de ce qu'elles ont dessus, et qui, si elles le pouvaient, mettraient volontiers leurs cils en papillotes !
Tout cela dit, maintenant aux faits.
Otbert s'était décidé à attendre une seconde visite au
palais Bastiglia, avant que de... partir? dira-t-on... nonl... devons-nous avouer : avant «pie de répondre au digne Bruschall, qui, connaissant l'amour, pour en avoir entendu parier et avoir lu Théocrite et Ovide, n'était pas sans inquiétudes sur les conséquences du fatal passage des monts. Bruschall savait toutes les folies, les extravagances et les hardiesses auxquelles se laissent emporter les amoureux; non pas, nous le répétons, que le digne bureaucrate eût jamais été en butte à des élans pareils, mais bien parce que son expérience s'était formée à voir tout ce qui fut entrepris et accompli par trois ou quatre lnspruckois, l'un après l'autre démesurément épris de sa femme, trente ans auparavant, et qui avaient plus d'une fois escaladé son balcon durant des nuits sans lune.
Qu'eût-il donc pensé, craint et redouté, le prudent Germain, si le jour où, d'après son calcul, il devait voir arriver Otbert à Inspruck, il eût pu, muni pour un moment du miraculeux anneau de Gygès, se trouver transporté à Venise, et reconnaître son protégé, appuyé sur le balcon de marbre du palais Bastiglia, au milieu des douces pénombres d'une soirée italienne, au sein d'une atmosphère chargée d'enivrantes émanations floréales, causant avec une belle jeune fille, qu'à son profil dj camée antique découpé en noir sur le cadre éclairé de la fenêtre, il n'eût pas manqué de reconnaître sur-le-champ pour la demoiselle aux syncopes du Stelvio?...
Les choses en étaient pourtant à ce point f Notre héros n'ayant pu résister au désir de donner suite à l'avis qui lui avait été communiqué de la part d'Adriana, au sujet des réceptions du palais, s'y était rendu le jeudi suivant; Il y avait au salon quelques hommes, et Otbert avait été présenté comme un docteur allemand. A vrai dire, celui-ci crut remarquer un peu de gêne dans les manières du comte, qui ne l'appela plus son cher, et qui, revenant au contraire à son
ancienne tactique, se confondit en politesses fort cérémonieuses, lui parlant de l'honneur qu'Otbert lui faisait en lui rendant visite de nouveau. Otbert prit de ces façons ce qu'il en devait prendre, et songea pour la première fois que cet homme si honoré ne lui avait ni apporté ni même envoyé sa carte, après leur première entrevue. Cette pensée répandait un peu de gêne dans l'attitude du jeune homme, car dans le monde il est tacitement convenu que celui qui, présenté ou recommandé, fait une première visite, ne peut rigoureusement se considérer comme autorisé à en faire de nouvelles, qu'autant que la première lui aura été rendue, c'est-à-dire que la personne visitée tient compte de la recommandation, fait cas de la présentation et est disposée à donner suite à Tune ou à l'autre. Or, le comte Bastiglia n'ayant pas fait de démarche en ce sens auprès d'Otbert, durant les trois jours qui s'étaient écoulés depuis la première entrevue, celui-ci, s'il eût été plus formaliste que désireux de revoir Adriana, ne se fût pas ainsi présenté de nouveau. Ces choses auxquelles notre héros n'avait point pensé jusque-là, faute d'une pratique suffisante du grand monde, lui apparurent clairement dès qu'il vit l'attitude compassée du vieux patricien. Otbert auquel celui-ci était venu offrir une place dans un vrisht qui se formait, l'entendit dire à la jeune comtesse, un moment après :
— Est-ce qu'il part bientôt, monsieur... comment donc?... monsieur Erichsen ?
— Je suppose bien que si vous me faites cette question , c'est par crainte, et non par désir... répondit froidement Adriana, qui avait l'habitude d'user de son franc parler avec son beau-père.
—Oh ! sans doute! sans doute !... ût le comte en rompant là.
La jeune fille vint sur-le-champ droit à leur hôte, dont
l'avaient tenue écartée jusque-là ses petits devoirs de maîtresse
de salon par intérim. Le wisht se trouvait formé entre le comte et trois autres amateurs vénètes. Un groupe rassemblé sur un divan était en pleine discussion sur les mérites d'une chanteuse de la Fenice. Otbert, un peu par contenance, sans doute, feuilletait un album, lorsque Adriana lui dit :
•—Venez voir, monsieur Erichsen, les reflets delà lune sur les coupoles de l'église de la Salulel
Otbert suivit la jeune ûlle sur le balcon du salon. Nous croyons qu'il n'y avait pas de lune... Mais c'était une de ces nuits printanières qu'on pourrait appeler un clair d'étoiles. En effet, l'air offrait une transparence presque égale à celle que donne la lune, moins les rayons. Cette belle nuit bleue avait un mystère qui faisait rêver. De moment en moment, on voyait glisser sur le canal une sombre gondole avec son" petit fanal où scintillait une lumière rouge. Tout était calme, profondeur, silence; dans la sonorité de cette ville de marbre, où tout monument est un nid d'échos, on eût entendu de bien loin le bruit d'un baiser!
En arrivant sur le balcon, Otbert et Adriana ressentirent, presque instantanément dans leur âme, les influences de cette belle nuit, comme leur corps eu reçut l'ombre. Ils restèrent d'abord longtemps sans parler. Ce fut une volupté douce, une rêverie pleine de charmes, qui noyait leur cœur et confondait leur pensée. C'était bien là ce dolce sentire du poète d'Arqua, situation si délicieuse qu'on tremble qu'un mot ne vienne tout gâter, comme le fait la pierre qui tombe sur la surface du lac calme, miroir du ciel. Leur âme aussi reflétait le ciel, et pas un nuage alors ne se mêlait à l'azur de leurs sensations. C'était la première fois que la jeune fille se sentait sous la puissance d'une aussi douce rêverie, et Otbert n'avait jamais subi de si enivrante extase, si ce n'est dans quelques rares contemplations de poète inspiré. Ils ne se regardaient pas, mais ils se savaient là, et c'était assez... Pourtant la jeune
fille s'arracha la première à ce dangereux silence, plus dangereux cent fois que les discours les plus insinuants de lèvres qui retiennent le mot amour et le laissent respirer. Des sensations pareilles disent tout au cœur...
— Que regardez-vous donc ainsi dans le ciel? murmura Morosine, pour ne pas détruire complètement par ses premières paroles l'harmonie de leurs pensées.
— J'y lisais votre nom, mademoiselle, répondit tout simplement et tout hardiment Otbert. i
— Je croyais que c'était notre mer Adriatique qui murmurait mon nom, dit-elle; mais le lire au ciel!...
— La mer, en ce moment, vous nomme, c'est vrai! ses petites lames m'ont appris ce nom, un soir qu'au Lido je cherchais à me le créer... Mais le voici également écrit là-haut... voyez !
Et, disant cela, Otbert montrait à la jeune fille certaines combinaisons d'étoiles, à l'aide desquelles il avait en effet pu construire les premières lettres de ce nom dilaté dans son cœur.
-*• Vous le voyez ! dit-il, le voici tracé en clous d'or sur cette voûte céleste... en ce moment, non-seulement les flots de l'Adriatique murmurent votre nom à la plage, mais aussi la surface unie de l'eau le reflète... on peut donc l'y lire et l'y entendre..»
— Le ciel est comme nos vieux palimpsestes du palais ducal, dit Adriana en souriant, on y trouve tout ce qu'on veut... les étoiles se prêtent à toute fantaisie alphabétique !
Otbert pensa nécessairement qu'elle en avait deux dans les prunelles, mais ne le dit pas, de peur de paraître banal ou exagéré; il donna une autre forme à son idée et reprit :
— Si les étoiles sont les yeux par lesquels le jour regarde dans notre nuit, vos yeux sont le reflet de ces regards du ciel... (Hum ! quel style 1 pensa le rédacteur du Kundschaflcr.)
— Dites tout hardiment que j'ai deux étoiles en pb**
ifjeux! répondit Adriana en riant; alors mes paupières seront les nuages qui, de temps en temps, les voilent; quand je pleure, il pleuvra... et mon sourire sera le soleil !
— Je savais que l'esprit sacrifiait tout... répondit Otbert; mais, au moins, je croyais qu'il restait égoïste !
Il y eut un silence. Cette fois le jeune homme regardait sur l'eau. Une gondole passait sou? le balcon. Adriana cassa une branche d'un chèvrefeuille qui courait dans les colonnettes, et la jeta adroitement à la tête du gondolier :
— Chante ! lui cria-t-elle.
Le gondolier regarda en haut, vit le couple encadré dans la croisée lumineuse du salon, et, prenant bien la chose, il entonna le chant populaire si connu :
Ah J ti voglio bene ami.*.
Mais il fut brusquement interrompu par la personne qu'il portait, et bien que la gondole eût alors dépassé le palais, on sembla se raviser, la barque retourna, aborda au perron, et y déposa quelqu'un... — Un importun ! ne put s'empêcher de dire Adriana, qui songea qu'il lui faudrait aller servir le thé, faire les honneurs...
— Que de fois, reprit-elle, en voyant ces mystérieuses gondoles closes et silencieuses, glisser ainsi sur la lagune, ou disparaître dans les petits canaux, j'aurais voulu savoir qui elles contenaient!
Un jour, j'ai vu ainsi passer la vôtre, dit la jeune fille* Yavez-vous pas à votre service le vieux Timoteo?
— En effet... je passe quelquefois ici. Le vieux triton regrette le palais, et aime à le revoir...
— J'avais pensé à le faire reprendre, car maintenant ma mère a oublié sa colère contre lui... mais puisque vous l'avez.;.
— 11 n'en est pas moins à rotre disposition... dit Otbert;
j'en trouverai un autre. Il tous est fort attaché et fort recon naissant, je ne dois pas tous priver de ses services...
— Nous en reparlerons 1... Voyons, maintenant que nou: nous connaissons, dites-moi ce qu'il vous semble de la con duite de ma mère à votre égard...
Otbert, mis à son aise, raconta tout ce qu'il put dire de ses pensées, et aussi un peu de ses sensations aux premiers jours de son arrivée à Venise. 11 put dans ses explications, souvent excitées par la contessina, laisser percer des pensées d'un ordre qu'il lui eût été difficile de produire en dehors de l'explication demandée. Cette matière fit en outre naître entre eux une foule d'incidents de conversation , qui laissèrent éclater des mots ardemment recueillis, si timidement prononcés qu'ils fussent, ou si adroitement mêlés qu'ils passassent dans le courant des explications ou des objections. Adriana en était à demander à Otbert s'il avait pensé la voir, lorsque le comte le fit prier de passer au palais pour la première fois... mais le jeune homme, qui allait tout franchement parler des soupçons que lui avaient inspirés les agitations de la portière de soie, en fut empêché par l'apparition d'un domestique dans l'embrasure de la fenêtre.
— Monsieur le comte prie mademoiselle de vouloir bien offrir le thé... dit celui-ci.
Adriana se retourna avec dépit et jeta un flamboyant regard dans le salon : .
— Ah! cette gondole! dit-elle. Puis elle rentra.
Otbert, resté seul, chercha à son tour quel était le fatal personnage qui était venu lui ravir la phase la plus significative peut-être de cette soirée inespérée : C'était le marquis Durazzo.
— Ah ! cet homme ! encore cet homme! se dit Otbert, qui, par délicatesse avait évité de parler du marquis dans les explications qu'il venait de donner à la jeune fille.
Il resta sur le balcon à essayer de récapituler tout ce qui venait d'être dit, dans cette soirée printanière. Il redemanda
à chaque brindille des chèvrefeuilles les phrases dont voulait s'assurer sa mémoire, et à chaque fleur souvent balancée jusqu'aux lèvres de la belle jeune fille, tandis qu'elle parlait, les mots les plus doux dont son cœur respirait le souvenir comme un parfum. Puis enfin, il pensa qu'il fallait partir, et s'il avait pu, transporté par des ailes d'aigle, s'envoler de ce balcon, sans franchir le salon où l'attendaient les froides formules de l'étiquette, il eût été le plus heureux des hommes... ou des oiseaux, comme on voudra dire. Mais, faute d'être ainsi transfiguré, Otbert, réduit à la misérable condition de franchir à son départ des escaliers mondains (chose bien décelante, en vérité, pour un homme qui vient d'esealader le ciel et de lire dans les étoiles !), notre héros donc se décida, comprenant qu'Adriana ne reparaîtrait plus sur le balcon, à rentrer au salon, d'où par bonheur il put s'esquiver à la française, comme on dit en Italie, c'est-à-dire sans prendre congé. Pourtant, en partant il essuya deux regards : l'un fut comme une flèche amoureuse décochée par le bel arc noir des sourcils de la jeune patricienne... l'autre, la projection sanglante d'un œil enflammé de rage, dardée sur lui par le marquis. A l'un, Otbert ouvrit son cœur ; à l'autre il opposa le bouclier de son dédain.
Quelques jours après on annonça un bal chez une grande dame russe, qui passait l'hiver à Venise. On parlait beaucoup de ce bal, qui devait être fort brillant, et pour lequel il avait été fait des invitations nombreuses. La veille, Otbert se promenant sur la Piazzetta vers le coucher du soleil, aperçut la jeune comtesse Morosini, accompagnée d'une vieille soubrette. Il brûlait du désir de l'approcher, mais n'osait. Celleci le sauva de ses hésitations par un petit signe. 11 l'accosta. Au reste, c'est une mode vénitienne; les dames sont ainsi escortées de leurs connaissances lorsqu'elles font leurs rares apparitions sur la place Saint-Marc ou sur la Riva.
— Il faut que vous veniez à ce bal demain, dit Morosine.
— Gela pourra pourtant souffrir quelque difficulté, répond en riant le jeune homme, car je ne suis pas invité, et je 1 connais même ni la comtesse Antolka ni personne qui Fag proche, I
— Vous vous trompez... je dirai au comte Bastiglia qa vous désirez voir une réunion de la société vénitienne, et i vous fera envoyer une invitation... d'ailleurs, il faut bien qu vous y veniez, puisque vous m'invitez pour deux valses...
— Et aussi pour le cotillon? ajouta plaisamment Otbert.
— C'est vrai... pour le cotillon aussi ! reprit en souriant 11 belle fille des doges.
Le lendemain, Otbert reçut pour le bal une invitation à laquelle était jointe la carte de visite du vieux comte. Tout était donc au mieux à ses yeux! Mais le jeune homme ignorait qu* cette invitation et l'envoi de cette carte avaient été la caud d'un débat assez soutenu entre la contessina et son beaupère. 11 y avait là dedans du Durazzo, lequel, le lendemain da la scène du balcon, avait passé une grande heure tête à tête avec le comte dans son cabinet. Le vieux patricien objectait à sa belle-fille la crainte de déplaire à la comtesse sa femme absente, en faisant ces prévenances et cet accueil à un étranger sans nom, et qu'on ne pouvait aussi légèrement, en échange du prix qu'il avait refusé pour le service rendu, admettre ainsi dans l'intérieur de la famille. Il était évident que ces exagérations étaient venues au vieux comte par les soins du marquis, armé des terreurs que la comtesse inspirait à son insignifiant époux. Quoi qu'il* en fût, celui-ci demanda l'invitation de bal, et envoya sa carte. C'était le titre nécessaire à Otbert pour se représenter aux réceptions suivantes du palais; il fut heureux de voir ainsi toute chose régularisée. Le soir, il se rendit au bal.
Suivant son habitude, la comtesse Adriana y parut entière-
ment Têtue de blanc* Elle portait sur du moiré une robe de point d'Angleterre d'un prix fou : une simple épingle de verroterie de Murano ressortait dans ses tresses noires, qui, soyeuses et pesantes, s'enroulaient autour de sa tète comme celle de cette vierge un peu mondaine qu'on voit dans l'Annonciation de Paul Yéronèse, au musée vénitien. Cette parure, à la simplicité de laquelle suppléait l'éclatante beauté de la jeune patricienne, était complétée par un bouquet venu de Florence. C'était pour Venise, la ville sans fleurs, un luxe égal à celui des diamants et des perles dont étaient parées bien des épaules maigres.
Otbert eut ses deux valses. Beaucoup de personnes se demandèrent quel était ce beau jeune homme qui valsait si bien. Chacun inventa sa réponse. La grande dame qui donnait le bal répondit aux questions qu'on lui fit, que le comte Bastiglia le lui avait présenté.
Dans le monde, Adriana remplaçait le petit brouillard de tulle noir qui, au palais, manœuvrait d'habitude si coquettement sur ses épaules, par une écharpe qu'elle laissa glisser sur le siège où Otbert vint chercher sa danseuse, pour s'élancer avec elle dans le tourbillon qu'entraînaient les plus éleo Irisantes valses de Strauss le Viennois. Comment notre amoureux ne devint-il pas fou? On ne sait l L'esprit des nerfs le soutint sans doute, et l'empêcha, ivre qu'il était, à tenir dans ses bras une pareille femme, de tomber avec elle et de l'entraîner dans les abîmes fantastiques où s'était engouffrée sa raison. De loin en loin, le marquis Durazzo lui apparaissait comme une ombre, comme un génie fatal traversant son ivresse, comme un corbeau sinistre, ou un nuage mal fait souillant son ciel. Vint l'heure du cotillon, ce dernier soupir des bals. Valsant, dansant, causant, se reposant côte à côte, usant enfin de tous les privilèges de ce genre de plaisir, dans ses figures capricieuses et variées, les deux partenaires se li-
vrèrent si naturellement au bonheur de la fête, que l'attention se concentra plus d'une fois sur eux.
Le lendemain, tout Venise parlait d'un étranger qui avait dansé quatre fois, d'autres dirent six, d'autres dix... avec la jeune comtesse Morosini, et auquel on supposait qu'elle avait donné son bouquet en montant dans sa gondole...
Dans la nuit même, le marquis Durazzo partait pour Vienne, après avoir passé deux heures en conférence dans le cabinet du comte Bastiglia.