LE MARQUIS DURAZZO
Fourbe et traître comme ce roi d'Ulslcr qui assassina les trois fils d'Uroa, dans l'histoire d'Irlande.
Nous entrerons dans le détail de quelques faits qui expliqueront au lecteur les motifs et la portée de certains petits incidents du passé, en même temps qu'ils éclaireront l'avenir de notre récit, au moment où les divers personnages qui le composent vont se trouver activement aux prises.
Le jour où Otbert déclara au vieux Bruschall qu'il était formellement décidé à effectuer le voyage de Venise, celui-ci, qui, comme tous les amis sérieux, pensait bien plus au bonheur à venir de son protégé qu'à ses jouissances présentes, crut, dans ce but, devoir écrire au marquis Durazzo la lettre suivante :
« Monsieur le marquis,
» L'honorable souvenir que vous avez bien voulu conserver de moi, et dont j'ai eu plusieurs preuves depuis l'époque où
nous nous sommes quittés à voire rentrée en Italie, me donne la confiance de vous adresser celte lettre, dans des circonstances dont, sans autre préambule, je vous offre l'explication.
» Un respectable ami, en mourant, m'a conûé le soin de veiller sur son fils adoptif, un jeune homme de vingt-cinq ans. Doué d'une imagination ardente, d'un vif besoin d'émotions, et fait en tout pour ressentir ardemment l'amour et le faire éprouver, il se trouve momentanément dans une crise qui m'inspire les plus vives inquiétudes pour son bonheur, sa tranquillité, son avenir. Voici l'histoire en deux mots. Il y a peu de temps, revenant ensemble d'une excursion alpestre, il nous arriva une de ces aventures romanesques que les dangers de route dans ces montagnes représentent trop souvent. Chevaux déviés du chemin, voilure prête à rouier dans l'abîme, dévouement de mon jeune ami, une belle jeune fille qui s'évanouit presque dans ses bras... vous voyez de quoi il s'agit! Otbert a, je crois, gardé dans son cœur le. trait lancé par deux beaux yeux vénitiens, et malgré toutes mes exhortations, il part. C'est, je l'ai appris, une fille de très-haute faille; lui n'est qu'un honnête et enthousiaste jeune homme, un poète ; sa folie est sans avenir possible. Puisque je n'ai pu l'empêcher de se rendre sur le lieu du péril, je dois au moins tenter de diminuer là-bas pour lui toute chance fatale. A cet effet, je vous le confie. Il vous porte; une lettre de recommandation officielle, et ignore celle-ci. J'ose compter sur vous, monsieur le marquis, pour faire, dans cette périlleuse circonstance, ce que la prudence et aussi l'intérêt que provoque ce bon jeune homme chez ceux qui l'apprécient, vous inspireront. On pourrait, je crois, éviter qu'il rencontrât cette sirène adriatique, gagner du temps, lasser son attente... et une tonne lettre de moi ferait le reste. Aurais-je trop compté sur b continuation de votre bienveillance pour votre ancien pro-
fesseur, monsieur le marquis, en réclamant de vous ce service? J'ose espérer le contraire, et je me dis, etc. »
Or, persévérons dans nos explications , en indiquant le motif du voyage, à Vienne, de la comtesse Bastiglia, lequel voyage, non moins que la lettre de Bruschall, devra jeter le jour nécessaire sur la position du marquis dalmate entre notre héros et la famille patricienne, en même temps que donner Tinter* prétation de son caractère par des faits, ce qui contribue à Faction d'un récit, tandis que des explications psychologiques le retardent.
Après la mort de son fils unique, du dernier des Morosini, et lorsqu'elle eut vu s'évanouir tout espoir de fécondité dans son second mariage, la fière patricienne conçut un autre rêve, c'était d'essayer de rétahlir sa race par un de ces subterfuges héraldiques dont le souvenir s'efface à la troisième ou à la quatrième génération, et qui, conséquemment, reconstituent une maison sans solution de continuité apparente. Plus d'un précédent, dans les cours du Nord, s'offre pour démontrer qu'il n'est pas impossible d'annuler les conséquences détournées de la loi salique, si Ton peut rappeler le principe de cette loi dans la transmission des titres par les femmes. L'Allemagne, cette nation si profondément féodale, présente dans quelques cas l'investiture du titre inné, à l'individualité féminine : des jeunes personnes, des femmes célibataires y sont comtesses, baronnes de leur chef; leur couronne nobiliaire est à elles, comme leurs cheveux, et n'est point un don, comme l'anneau nuptial, une valeur de reflet protégée par les lois. Épouses, elles peuvent donner un nom, au lieu de le recevoir. Un prince Eickevald qui gouverna une des provinces illyriennes, au quinzième siècle, était né ainsi d'une mère non mariée, princesse de son chef, et qui, l'ayant reconnu, légitimé comme eût pu le faire un prince, lui donna un titre et un rang incontestés.
La comtesse Bastiglia voulait essayer de faire créer tin PrI'
Tilége de cette sorte en faveur de sa fille, née d'un père et d'une mère Morosini.
Depuis deux ans environ, la vieille patricienne caressait cet espoir. Déjà elle avait envoyé le comte à Vienne, pour juger des chances que trouverait la réalisation de ce projet, qui pouvait faire jaillir une branche florissante du tronc renversé de son arbre généalogique. Mais le comte, revenu seulement avec de vagues promesses, n'avait évidemment point été homme à résoudre les diverses objections soulevées. La démarche personnelle coûtait à cette fille des dogaresses; mais convaincue qu'elle seule était... l'homme, allions-nous dire 1 à enlever les lettres d'entérinement, elle s'était enfin décidée à entreprendre le voyage de cour. Un orgueil avait terrassé l'autre. La vénitienne rancuneuse avait cédé à la Morosini stas postérité mâle!
La chose n'avait pas précisément été tenue secrète dans Venise. Les propagateurs du projet furent quelques chefs de famille auxquels il avait bien fallu s'en ouvrir, avant que de commencer les démarches auprès de l'empereur. Là vieille comtesse avait dû songer à s'assurer d'un époux qui consentit à se laisser ainsi, contre tout orgueil patricien et presque contre toute dignité d'homme, absorber par sa femme, qui -voulût bien prendre son nom et son titre au lieu de lui donner les siens. La comtesse désirait, dans cette délicate situation, agir comme le fait la famille qui a un fils d'un beau nom à marier, et qui cherche parmi ses pairs, — l'ordonnance impériale devant donner à la jeune comtesse l'équivalent de cette position supérieure. Donc c'était parmi les illustrations du patriciat, parmi les seuls écussons couronnés du bonnet ducal, que la comtesse avait d'abord tenté de trouver celui qui, dans la littéralité complète du mot et de Yimage, devait s'appeler le mari de la comtesse Morosini. Mais ayant frappé aux portes surmontées des plus belles armes j
l'active mère échoua dans toutes ses propositions. Ni les Contarini qui ont eu huit doges, ni les Dandolo qui en ont eu quatre, ni les Michieli qui en ont eu trois, ni les Tiepolo qui en ont eu deux, ni bien d'autres familles enfin, appartenant à celte antique classification qu'on appelle électorale, ne voulurent consentir à voir un de leurs fils abdiquer son nom en faveur d'un autre, ne l'emportant en gloire que sur quelques familles qui ne l'avouaient guère, et en ancienneté sur aucun. En effet, la comtesse, qui pesait tout, avait d'abord porté ses prétentions parmi ce petit nombre de familles qui passent pour remonter aux douze tribuns qui élurent le premier doge de la république, en Tan 697 de l'ère chrétienne... c'est-à-dire 733 ans avant la date de la monarchie française ! Ou voit qu'en fait de prétentions aristocratiques, la comtesse soutenait son caractère. Si elle avait cru à la validité des affirmations de certaines maisons, qui no tendaient à rien moins qu'à lier l'histoire de leurs maisons avec celle de l'ancienne Rome, fondée il y a 2592 ans, c'est-à-dire onze siècles et demi avant que sortissent des eaux Venise et sa noblesse, sans nul doute, elle eût commencé par s'adresser à celles-là. Mais débuter ainsi, c'eût été tacitement reconnaître que ces familles l'emportaient en antiquité sur la sienne, qui, de même que celles déjà nommées, était de l'an 697, et de plus, comptait quatre doges et une dogaresse couronnée en 1595 comme épouse de Marino Grimani. Faute donc de pouvoir se décider à reconnaître ces origines presque fabuleuses des Jusliniani qui prétendaient descendre de Justinien, des Querini qui parlaient de Galba et enfin d,es Cornaro, qui voulaient fixer aux Cornéliens la date de leur race, la comtesse Bastiglia, ayant confondu ces familles parmi celles déjà nommées, c'est-à-dire d'une antiquité égale à celle des Morosini, s'était rabattue, dans son insuccès, sur une seconde classe nobiliaire, qui ne datait que des tribuns Padouans, sans avoir pris part à leur
élection. Déjà la comtesse croyait daigner, bien que ce fût là une antiquité raisonnable : une douzaine de siècles et plus. Mais, ni les Bembo, ni les Sagredo, ni les Dolfino, ni bien d'autres encore, ne voulurent, par une acceptation, avouer que le nom de Morosini valût mieux que le leur. C'est qu'en effet, au point de vue rigoureux de la noblesse, le temps écoulé depuis que se transmet un nom, fait plus pour son illustration, que la gloire personnelle de quelques hommes qui l'ont porté. Déboutée dans la plus vieille aristocratie, la comtesse infatigable essaya de nouvelles négociations auprès de ces familles que l'histoire classe au second rang, comme ne remontant que juste à la fondation du patriciat, ou à l'établissement du grand conseil. Il s'agissait encore de plus de mille ans, c'était raisonnable. Mais il suffisait qu'on sût l'échec de la comtesse dans ses premières tentatives, pour que le même accueil lui fût réservé dans ces rangs nouveaux. Quant à l'autre classe de noblesse, qui dut son agrégation au patriciat pour services rendus à l'État pendant les guerres de Chioggia, bien que plusieurs de ses membres eussent eu leur doge, la comtesse ne songea point à s'adresser à cette catégorie.
Elle était désespérée au double point de vue du résultat manqué et de son échec personnel, comme Morosini, lorsqu'un vieil ami de la maison lui parla d'un faux-fuyant qui concilierait à la fois l'arrivée au but cherché, et la petite Tengeance à tirer de plus d'une famille vénitienne, qui, tout en se refusant d'échanger son nom contre celui de la jeune comtesse, ne désirait pas moins très-vivement son alliance, dans les termes ordinaires. Les Bastiglia avaient plus de cinquante mille écus de rente en propriétés connues dans la Marche Trévisane, et des capitaux immenses placés dans l'État ci dans les banques. La beauté d'Adriana n'ajoutait pas peu à l'ambition dont elle était le texte aux yeux de la jeunesse
vénitienne, et sans les grands parents, intraitables en pareill affaire, plus d'un beau jeune homme, s'il n'eût consulté qu son cœur, — sans parler de sa pauvreté, — eût peut-êtn consenti à devenir le mari de la comtesse.
Cet état de choses, que la comtesse Bastiglia connaissait 01 devinait, lui fit, par dépit, prêter l'oreille aux insinuations di son vieil ami. Il s'agissait d'un candidat qui, pour être pri hors Venise, n'en portait pas moins un nom connu dans l'his toire vénitienne. Les ancêtres de celui-ci avaient rendu di grands services à la république au quinzième siècle, particui lièrement lors des guerres contre la Hongrie pour l'occupatioi de Scutari et d'autres places importantes des rives adria tiques. Des généraux de son nom s'étaient battus à la têti des armées vénitiennes dans les luttes contre Louis XII et 1< pape Jules II, et la plupart de ses aïeux avaient gouverné poui Venise en Dalmatie et en Grèce. Il avait un beau nom, celui d'une ville de la côte d'Albanie, qu'un des premiers de sa rad avait sauvée d'un siège terrible entrepris par un prince de là maison d'Anjou. Il s'agissait, en un mot, du marquis Durazzo, que le lecteur a entrevu déjà dans deux ou trois circonstances.
L'idée plut à la comtesse. Elle pensa qu'il serait d'un grand effet de donner ce nom de ville à engloutir au lion d'or qui brochait sur le champ du cynople de l'écu de Morosini, et que l'aristocratie vénitienne en serait dépitée. A peine s'informat-elle des qualités du prétendant, ainsi que de sa fortune. S'il était pauvre comme tous les Dalmates, à de rares exceptions près, on le prenait au palais Bastiglia sans être obligé de lui fournir un grand état de maison, et on réservait tout pour le premier-né de la comtesse , pour le premier fruit de cette greffe : c'était la pensée de la vieille patricienne.
On fit venir le marquis à Venise. Il se trouva être un homme d'environ trente ans, d'une beauté orientale, dont l'immobilité des traits eût dérouté Lavater lui-même. Mais ce
calme n'était que le résultat d'une impassible dissimulation, ainsi qu'on le verra plus tard. Son œil noir avait la plupart du temps une fixité qui inquiétait, comme l'immobilité du tigre. Si, dans de rares circonstances, il s'oubliait, presque aussitôt maître de lui, ou du moins des formules visibles de ses passions, le Dalmate reprenait son impassibilité apparente, et il ressemblait alors à ce Romain dont le renard dévorait le ventre sous sa tunique, sans que son visage trablt la douleur. — Trop petit pour avoir une véritable noblesse dans la tournure, le marquis était peut-être en outre un peu gros pour constituer un élégant cavalier. Faute d'un revenu suffisant ' pour figurer, il s'était mis, depuis quelques années qu'il voyageait à la recherche d'une chance d'avenir, à manger son capital.
Tel était l'homme que la comtesse Bastiglia se fit présenter par son vieil ami, et qu'elle lança elle-même dans la plus haute société vénitienne, l'ayant fait précéder de la préface indispensable pour le poser suivant le relief nécessaire aux vues qu'elle avait sur lui. L'ami de la comtesse, qui probablement connaissait son candidat, avait répondu de lui... le moment venu, il accepterait tout.
Disons pour finir que, dès qu'il la vit, Durazzo devint passionnément épris de la contessina, bien qu'alors il ne sût encore rien de précis sur la cause des bontés incessantes dont le comblait la vieille patricienne.
Il y avait un an environ que le marquis habitait Venise et w trouvait le familier privilégié du palais Bastiglia lorsqu'arriva l'incident du Stelvio. Il avait vaguement su que la comtesse avait été sauvée d'un très-grand péril par un montagnard; mais comme au fond l'égoïsme et son peu d'affection réelle pour celle qui le protégeait ne le rendaient sensible qu'à l'heureuse issue que l'accident avait eue dans son intérêt, U ft'avaifguère demandé d'explication. Depuis sa fréquentation
au palais, jamais il ne lui était arrivé de se trouver seul avi la contessina, et si celle-ci savait quelque chose des sentimen du marquis, c'est seulement qu'elle l'avait deviné. 1
Les choses étaient en cet état, lorsque le Dalmate reçut I première lettre de son ancien précepteur, l'ex-employérenti^ d'inspruck. Cette lettre le ;fit rêver. 11 lui sembla reconnaît* que les façons de la jeune fille avec lui avaient été plus réseï vées, plus contraintes encore, depuis le voyage d'Allemagne qu'auparavant. C'était elle qui avait toujours pris soin de de! tourner la conversation, lorsqu'il s'agissait de l'incident des Alpes, et lorsqu'il avait été question d'envoyer une récompense au libérateur inspruckois, elle avait fait tous ses efforts pour décider sa mère à remplacer la somme d'argent par un bijou, et la simple ligne par une lettre dont elle avait même dressé le brouillon. Ces petits détails d'intérieur avaient élé niaisement racontés au marquis par le comte, un des soirs que celui-ci ne savait que dire, ayant épuisé ses mûriers, et le Dalmate les avait reçus la veille même du jour où lui arriva la lettre de son ancien précepteur.
Durazzo savait trop bien à quoi s'en tenir sur l'impassibilité apparente des visages pour s'y fier aisément. Il savait que les surfaces calmes des lacs ont leurs cornants souterrains. La froide expression des yeux d'Adriana, dans tous ses rapports avec lui, pouvait cacher un feu intérieur; sa conduite dans l'affaire de la récompense à envoyer au prétendu montagnard, plus tard avoué un étudiant, pouvait trahir un secret. Cette beauté vénitienne, d'un type si caractérisé et si voluptueux, ne devait pas servir d'enveloppe à une langoureuse et insouciante fille du Nord; — sous cette poitrine brime ne pouvait battre une âme blonde!.,.
Le romanesque de la scène que Bruschall ne décrivit pas plus dans sa lettre que celles qui en avaient été actrices ne l'avaient raconté, pouvait aussi avoir produit son impression
secrète sur cette organisation évidemment ardente, dont le sommeil seul expliquait l'inaction. Le marquis le savait : la confessina était loin d'être heureuse avec sa mère. La jeune fille portait toujours l'injuste peine de n'être point un jeune homme, et elle ne devait peut-être retrouver une mère dans l'orgueilleuse patricienne, que le jour où la race des Morosini serait renouvelée par elle. Sans confiance dans sa mère, sans sympathie pour l'homme insignifiant et terne qu'un calcul malheureux lui avait donné pour beau-père, Adriana vivait en elle-même, le marquis l'avait compris. Cette vie-là n'était supportable qu'avec un secret, une espérance, un souvenir au cœur. Une aussi forte nature, un type de ce caractère n'applique pas la masse de ses facultés au seul agencement des couleurs du tapis que la main brode : l'imagination brode aussi ses projets dans la solitude, recolore les souvenirs sur le canevas secret de l'âme comprimée, jusqu'à ce qu'arrive le jour infaillible de quelque imminente explosion...
La contessina lisait beaucoup. Elle suivait avec zèle ce qu'on appelait alors la littérature des lacs : lord Byron, Scott, Goethe et leurs adeptes de l'école française. Durazzo avait souvent été désespéré de voir cette jeune fille, qu'il eût semblé plus logique de trouver folâtre, expansive, presque inconséquente même, aussi calme en apparence, aussi recueillie qu'elle l'était. C'était la morne attitude de l'esclave antique, 'lui amasse feuille à feuille le poison qui le délivrera un jour. La perspicacité inquiète et la finesse orientale du Dalmate lui révélaient que cette jeune fille se reposait dans un parti pris de patience, dans la résolution d'un caractère ferme qui attend l'heure où il pourra éclater et se révéler, avec d'autant plus de succès qu'il aura réussi à inspirer plus de confiance en sa longanimité. Or, comme le marquis n'avait pas le mot de cette belle énigme à la peau dorée, aux cheveux noirs et
aux yeux profonds, il s'en désespérait souvent, parce qu'il
comprenait qu'avec une pareille femme, la partie était d'u gain fort problématique pour lui. Durazzo ne se trompa point : fille d'une mère ardente et opiniâtre, Adriana s'éta aussi préparé des volontés qu'elle saurait produire > l'instar venu. Son profil, malgré la noble et sévère pureté de ses 1 gnes, ne laissait pas que de rappeler vaguement ce trait dii tinctif de sa race, dont le rancuneux Timoteo prétendait qu son père lui avait toujours recommandé de se défier. Chez 1 jeune comtesse pourtant, ce n'était que cette courbe judaïqu de la Rebecca, tandis que chez la vieille Vénitienne, qui n'avai jamais été jolie, cette courbe s'exagérait jusqu'à rappeler pW nettement que ne l'eût peut-être voulu la majesté patr^ cienne, les traits de ces sorcières qui, de leurs longs bra| maigres, accommodent de si étranges ragoûts dans la chau dière de Macbeth. Un poète byronien eût fait de la MorosineJ TUania, la fée charmante, et de sa mère, la vieille fée de h Wisperî
Mais Adriana nous a entraînés dans un petit sentier qui nous écarte trop du but actuel ; revenons au grand chemin de ces explications, où nous trouverons le marquis.
Le jour où il reçut la lettre de Bruschall, il s'en fut voir la comtesse, et lui annonça qu'il se trouvait par hasard informé de l'arrivée prochaine de l'homme qui l'avait assistée dans le danger, lors du passage des Alpes. Ne voulant pas, sans nécessité, produire des insinuations qui, si elles étaient un jour connues de la jeune fille, la lui aliéneraient d'une *açon inquiétante, il jugea plus prudent de ne parler que des prétentions probables de l'étranger à une plus forte récompense que celle" qu'il avait reçue, et des réclamations que sans nul doute il se disposait à faire.
— Je le consignerai à ma porte! dit la comtesse. Il a reçu mille florins pour son coup de pistolet, la chasse a été bonne!... Je n'aime pas qu'on me taxe, et dans ce cas c'est
en Appeler de ce que j'ai fait... ce qui impliquerait que j'ai mal Dût. Si l'idée m'en était venue, j'aurais envoyé dix mille francs à ce jeune homme... J'ai dit trois, je ne sais pourquoi; mais c'est fait, et bien fait... S'il se présente, je donnerai des ordres...
DorazEo fut rassuré. Le surlendemain, Otbert Tint ches loi. On sait avec quelle perfidie il l'accueillit, et lui conseilla nne démarche dont le mauvais effet sur l'esprit de la comtesse prévenue devait surtout s'augmenter de son inopportunité, c'est-à-dire le moment des funérailles du comte Alvise. Le marquis s'était fait le raisonnement suivant : — Ce jeune homme est fier, sa démarche le prouve, et ce bon homme dlospruckme le dit. Deux ou trois tentatives infructueuses an palais Bastiglia le blesseront, il en reviendra à mon intermédiaire qu'il a d'abord refusé. Alors je lui offrirai de faire pour lui la restitution, et j'aviserai de donner aux yeux de la comtesse à cette démarche significative l'interprétation du dépit d'un exigeant ou d'un ambitieux déçu. Le mieux serait de faire garder la somme à ce blondin... j'essayerai,* enfin je verrai à la lui faire donner aux pauvres, en promettant de le dire à la comtesse, ce dont je n'accomplirai que ce qu'il faudra. Puis d'ailleurs elle part pour Vienne sous peu de jours, je renvoie l'étudiant à son protecteur, et notre belle sournoise, guérie des aventuriers, cherche un autre idéal dans Bûrger ou dansUhland, en attendant que l'inflexible volonté de sa mère lui apprenne ce qui est décidé d'elle. Si je deviens jamais comte Morosini... je saurai quoi faire des poètes et des lunatiques qui viendront soupirer trop près de la comtesse !
Ces charmantes dispositions avortèrent, comme on sait, par Hùte de la détermination un moment énergique que voulut prendre Otbert, au reçu de la lettre de Bruschall, détermination qui, on l'a dit, consistait à renoncer d'user de l'offre que lui avait faite le marquis, de l'introduire au palais après
les fêtes, c'est-à-dire lorsque celui-ci savait que la comtes* quittait Venise. Cette crise de courage eut pour résultat ! lettre de renvoi direct de la somme, lettre à laquelle, dai ses préoccupations domestiques, la comtesse ne prit pas gardi ou qu'elle ne vit pas, et qui, tombée dans les mains d'Adriam qui la prévoyait sans doute, amena de la part du comte Vit vilation évidemment dictée à cet homme sans volonté pa celle qui, ne comprenant rien aux préventions de sa mère avait eu à cœur de les réparer, ayant entre les mains 1 preuve éclatante de leur injustice. Elle ne laissa pas soi beau-père tranquille qu'il n'eût fait appeler l'étranger, e bien que le comte n'éprouvât point un très-grand dan à s'a venturer dans une démarche qui était en opposition formel!* avec ce qu'avait fait la comtesse, la lettre d'Otbert, lettre qu le montrait noble et désintéressé, fut l'arme à f aide de lai quelle la jeune fille triompha des pusillanimités du vieillard On sait le reste, et Ton apprécie à présent, dans toute sot étendue, le dépit que dut éprouver le marquis Durazzo, lorsi qu'il trouva Otbert et Adriana en présence, dans le cabinet du comte. Sa rage secrète fut d'autant plus grande, que l'étonnément manifesté par la jeune fille, en voyant qu'Olbertet le marquis se connaissaient, faisait craindre qu'elle ne se fît jour désormais dans le mystère des mauvais vouloirs que la vieillecomtesse avait montrés à l'égard de celui qui les méritait si peu. Ces diverses explications présentent, ou sous un nouveau jour, ou sous une lumière plus précise, nos divers personnages. Nous serons désormais plus à l'aise pour les faire agir, chacune de leurs actions étant plus facile à interpréter dans son but ou dans ses conséquences, et la phase où nous en sommes du récit étant plus nettement établie, puisqu'elle présente notre héroïne dans l'exacte position de cette jeune fille poursuivie par les deux bergers Idas et Arcon, dans l'églogue de Calpur* nius imitant Théocrite !