‹ Le poignard de cristalChapitre 11 sur 26 · OMBRE ET SOLEIL · texte numérisé non relu

OMBRE ET SOLEIL

Dans toute crise d'amour, dans tout grand chagrin, la moindre résolution prise donne du calme.

Otbert quitta son albergo pour prendre un petit appartement qui se trouvait vacant dans unpalazzino situé presque en face de la demeure d'Adriana. Le soir de son installation sur le grand canal, il chercha un autre gondolier, le discret Timoteo étant rentré au service de la casa Bastiglia. La jeune comtesse le nommait son rameur particulier, en remplacement du précédent, qui s'était enivré de vin de Chypre un soir que sa maîtresse était en visite au palais Vendramini, et qui avait égaré la gondole à travers une foule de canaux intérieurs.

Le dimanche suivant (c'était, croyons-nous, le surlendemain du bal), Otbert se présenta au palais Bastiglia; mais il lui fut répondu qu'on ne recevait point. Étonné de cet incident, le jeune homme interrogea Timoteo, qu'il trouva au péristyle,

en se rembarquant, et il apprit que le comte emmenait sa belle-fille à Trévise, pour passer quelques jours dans leurs terres. En effet, le lendemain matin, il vit arriver la gondole, et peu après le vieux comte et la jeune fille s'embarquèrent avec leurs gens. Le soir du bal, il n'était nullement question > de cette villégiature, et la cbose se décidant depuis, Otbert se flattait qu'Adriana aurait trouvé quelque moyen de le faire prévenir, en lui expliquant les incidents survenus. Elle partit pourtant sans qu'il apprît rien d'elle, et à peine si, en passant, un regard s'élança furtivement vers ses fenêtres. Otbert n'y comprenait rien. 11 passa une journée d'un véritable martyr. Ce fut comme une épreuve pour lui faire apprécier jusqu'à quel point il aimait déjà cette femme. Il ne cessa de tout le jour de contempler le balcon du salon, où tous deux ils avaient passé cette heure délicieuse et rapide qui amena tout sou bonheur du bal. Une femme de chambre qui, vers le soir, apparut un instant parmi les feuilles des arbustes, le fit tressaillir. La nuit venue, il erra sur la lagune, et se fit montrer le point du continent où était Trévise. A minuit seulement, il rentra et se remit à sa fenêtre, regardant le ciel tout constellé d'étoiles, cherchant celles qu' Adriana avait regardées avec lui, le soir où il avait voulu y épeler son nom. Ensuite, de même qu'on épanche goutte à goutte d'un flacon d'or quelque parfum précieux, il évoqua un à un de son cœur tous les mots obligeants, familiers, tendres même, croyons-nous, que la jeune fille lui avait dits ou murmurés, durant ce bal enivrant. 11 chercha à peser, à analyser ces mots pour s'assurer s'il ne s'en était pas exagéré la valeur, la portée; s'il n'en avait pas aveuglément forcé l'interprétation au gré de ses désirs. Alors la lettre de Bruschall lui revint en mémoire, et il voulut la revoir. Il la tenait depuis assez longtemps déployée, sans pouvoir trouver le courage nécessaire pour la relire, dans le combat que se livraient ses idées,

lorsqu'on frappa vigoureusement à la porte d'eau du palazzino,

— Padron mio! cria une voix bien connue qui s'élevait du canal, sous la fenêtre restée ouverte, Padrone, son quà!

— C'est toi, Timoteo?... dit Otbert en s'élançant à la fe-< nêtre.

— Per ubbidirla! j'apporte quelque chose pour votre seigneurie... et j'espère qu'elle me fera donner un bon verre de vin I

Un moment après, Otbert tenait entre ses mains un petit pli qu'il n'eût pas échangé contre un brevet de demi-dieu!

— Va-t'en dormir, Timoteo!... demain tu viendras... Va-t'en ! va-t'en !

— Ah! signor mio! fit le bonhomme, j'ai ramé depuis Mestre sans m'arrêter! La signora contessina m'avait dit... mais je ne dois pas parler. ..

— Tu me diras cela demain... oui, demain... mais, pour Dieu, va-t'en ! . .. j'ai besoin d'être seul.

— Per ubbidirla! je vais au palais d'abord me refaire un peu à l'office, et puis ensuite...

Et comme le vieux bavard n'en finissait pas assez vite au gré de son ancien maître, celui-ci le prit par les épaules et le poussa assez rudement hors de la chambre. Après quoi, il se jeta dans un fauteuil, portant ses deux mains sur sa poitrine, qui semblait devoir s'ouvrir aux battements précipités de son cœur.

—Elle m'écrit ! , . . c'est d'elle ! . . . s'écria-t-il enfin, après s'être un peu remis de l'extrême agitation qu'avait jetée dans tout son être l'arrivée inattendue du messager nocturne.

Et il prit la petite lettre, qu'il palpa en tremblant comme s'il eût craint que ce ne fût une chose chimérique, un fantôme de lettre prêt à disparaître, à s'anéantir enfin au premier examen sérieux... C'était pourtant le pli le plus gracieux qui pût venir, à minuit, trouver un beau jeune homme

amoureux... et désespéré, ce qui va presque toujours ensemble. Otbert n'osait ouvrir... ses doigts, comme s'ils eussent été doués en ce moment du sens le plus subtil que le toucher puisse acquérir, se jouaient presque voluptueusement sur la surface satinée de cette feuille pliée par la belle jeune fille. Les yeux demi-clos, Otbert croyait presser la main qui avait tracé les lignes encore inconnues, et défendues par le petit cachet de cire bleue portant une devise en caractères orientaux. En ce moment une bouffée de parfum lui monta au visage... c'était le parfum préféré de la jeune comtesse... un mélange de sandal et de myrrhe qui allait aux idées... Otbert se crut encore au bal, tenant sa belle valseuse par la main, et la respirant à plein cœur...

Pourtant, les bougies s'étaient trouvées éteintes par une brise entrée du dehors. L'amoureux, rappelé à lui-même, se dressa comme en sursaut du fauteuil où il était tombé.

— Était-ce un rêve?... s'écria-t-il, ah! pourquoi le réveil alors?...

Mais aux vagues clartés du ciel qui pénétraient dans sa chambre, il distingua la lettre blanchâtre glissée sur le parquet...

— Non! non! ce n'est point un rêve!... Elle m'a écrit... cette lettre vient d'elle... d'Adriana... C'est donc vrai, mon tonheur?

Et il la ramassa palpitant, doutant presque encore. . . . comme

Barnley, cette nuit où Marie Stuart laissa glisser dans l'ombre

son premier billet...

| Otbert ralluma les bougies, et plein d'espoir et de crainte à

I la fois, il déchira le vélin autour du mystérieux cachet, et

*oici ce qu'il lut :

Deux lignes à la hâte pour qu'elles partent ce soir même :

h vous renvoie Timoteo... — Faites-vous vite enseigner à

Hmer... — J* pense à tous.,. — Au revoir.., car je le veux.

Il y avait littéralement deux lignes. Mais chacune d'elles était une énigme, et tout amoureux qu'il fût, Otbert n'était pas Œdipe. 11 resta à la fois charmé de tout ce que sous-entendait ce billet, et désolé, et peut-être même un peu humilié de ne rien comprendre à ce qui y était dit... — Que j'apprenne à ramer ! se répéta-t-il. Puis, lorsqu'il fut las de retourner en tous sens ce peu de mots, sans en pouvoir découvrir Ja pensée, il passa à l'expression dernière du laconique billet, et ici son cœur fut plus heureux que là son intelligence. Il rêva longtemps tout éveillé sur ce que promettait d'inespéré, bien que d'incompris, cette démarche de la belle jeune fille, et il s'écria avec une sorte d'enthousiasme qui n'eût pas laissé que d'avoir son côté comique, par l'expression vulgaire qui découlait de tous ces hauts et poétiques sentiments :

— ■ Eh bien, j'apprendrai à ramer ; je me ferai Castellano... Nicolotto, si elle le dit, et sans demander pourquoi I... Je crois même que je me ferai triton pour obéir à cette sirène !

En poursuivant dans l'ordre d'enchaînement les images qui découlaient de son zèle obéissant et de son amour, Otbert eût pu ajouter aussi qu'il se fût volontiers fait fleuve pour mêler ses eaux à celles de cette rivière, car il était prêt à tout. Ne vous semble-t-il pas le voir taillé dans la pierre, et couché sur le flanc, le coude appuyé sur une urne, représentant le Pô ou le Tessin, en face de la belle patricienne épanchant une eau de marbre sous l'allégorique figure de la Brenta, la rivière vénète ! Le lendemain de grand matin, notre héros envoya chercher le discret Timoteo.

— Ah! padron mio! s'écria le digne Castellano, cette nuit vous me chassiez, mais il paraît que le soleil vous rend moins farouche... son quà per ubbidirlai

— Que t'a dit la contessina en te remettant ce billet, vieux congre?

— Ce qu'elle m'a dit?... Ah ! il faut être discret, quand on a lo bonheur de servir une bonne maîtresse! une Morosini ! de ces fameux Morosini qui...

— Laisse là ses ancêtres, et parle-moi d'elle! interrompit OLbert; que fa-t-elle dit?

— Ma... benedetto da Dio e dalla Madonna santissimat dois-je ainsi révéler ce que me confie ma maîtresse? reprit le bonhomme d'un ton presque attendri; elle m'a dit de vous apporter ce papier... voilà ce qu'elle m'a dit...

— La belle chose que tu m'apprends là, vieux sournois... lacontessina m'écrit que tu me diras le reste...

— Dit-elle cela?... Mais d'ailleurs je vous ai tout raconté hier au soir, cette nuit.. . je ne sais plus quand ! . . . C'est vous, padron mio, qui ne voulez rien entendre... Ma commission est faite... tous avez la lettre... il faut être discret!

— Mais encore une fois, puisque ta maîtresse m'écrit que tu dois tout m'apprendre !

— Moi, je ne sais qu'une chose, reprit le bonhomme d'un air obstiné et malin, c'est que l'on ne doit rien répéter de ce que disent les maîtres.

Otbert pensa que le prudent gondolier, enchanté d'être rentré au palais, tiendrait désormais à la lettre ses protestations de discrétion si équivoques du temps de son dépit, et que poussant la prudence jusqu'à la bêtise, il ne desserrerait plus les dents, même sur des banalités.

—Je suis d'avis avec toi qu'il est mal de répéter ce que disent lesbonsmaîtres... reprit Otbert; mais répéter, entends-tu bien?

— Per ubbidirlal... j'entends bien, il ne faut pas répéter...

— D'accord ! mais dire ce n'est pas répéter... or, la contessina m'écrit que tu me diras... tu comprends la différence : si tu mêle disais une seconde fois, ce serait répéter... alors, ce serait en effet très-mal !

Timoteo réfléchit profondément, pour saisir ces distinctions

un peu subtiles. Au fait! pensa-t-il, ma maîtresse s'est expliquée ainsi : Tu diras à M. Otbert ceci et cela... or, il me semble que ce n'est pas manquer à la discrétion ni à mes devoirs que de... Je ne répéterai rien, voilà toutt La place est bonne : le vin vicentin à discrétion à l'ofûce; attention, vieux Timoteo ! ne va pas te compromettre !... Hum 1 c'est rude le traguet l'hiver l le goudron pour la gondole enlève tout le profit ! marmotta-t-il.

— Il paraît décidément que tu ne veux pas obéir à ta maîtresse ? reprit Otbert, impatienté de l'hésitation du circonspect Castellano. En ce cas, je vais te donner sur-le-champ ma réponse, dans laquelle je la prierai de te renvoyer immédiatement de -son service. .. tu seras libre ensuite de faire le discret tout à ton aise, et même de ne pas te répéter à toi-même que tu n'es plus au service du palais Bastiglia... Allons! je vais faire ma lettre... apprête-toi à partir 1

— Per il sacro divino bambino ! mon bon maître, n'allez pas faire une chose comme cela! s'écria Timoteo tout alarme, et croisant les mains en s'agenouillant presque. Puisque vous me dites que je dois tout vous raconter, je suis bien sûr qu'un galantvomo corne toi siete n'ira pas me trahir!

— Trêve de nouvelles phrases... ou j'écris! reprit Otbert, qui s'était approché de sa table aux papiers.

— Non, non ! n'écrivez pas, padron mio, je raconte tout !... Alors donc, la signora me dit : Mon brave Timoteo! tu vas me prouver que tu m'es reconnaissant de t'avoir fait rentrer au palais, et tu vas t'en retourner à Venise... — Pour vous prouver ça, signora contessina, lui dis-je, je m'en irais a Candie, où vos aïeux sont devenus si fameux ! Ça flatta la padronina, et elle me sourit à me faire tomber à genoux comme devant la Madonna ! —C'est bien ! dit-elle alors ; va-t'en à Venise porter cette lettre à H. Otbert, et tu resteras à ses ordres.*, il aura besoin de toi... Tu manies toujours bien la

rame, n'est-ce pas ? me dit-elle. — Comme vous la parole, padronina! — • Cest bien I reprit-elle ; tu diras en outre à ton ancien maître que je n'ai su qu'au moment même notre départ pour Trévise, et que je n'ai pas cru prudent de m'y opposer,.. Après ça, elle m'a fait donner une bouteille de vin pour ma route, et je suis parti !... Voilà tout, padron mio I maper la santissima Fergine... ne me trahissez pas! Je connais mes devoirs. .. je sais toute la discrétion qu'on doit à ses maîtres... Faites comme si je ne vous avais rien dit... Notez bien que je n'ai pas répété.

— Tu peux rester tranquille... Mais, à présent, que sais-tu de ce brusque voyage? Combien durera-t-il ?

— Oh ! pour cela, je peux librement dire tout ce que je sais; car, comme ce n'est plus la padronina qui me l'a dit... je n'ai plus peur d'être indiscret... Ce sont des choses qu'on racontait à l'office, pour lors je peux parler !

— Eh bien ! que disait-on ?

— On disait que le lendemain du bal chez cette comtesse russe, le marquis Durazzo était venu au palais, et qu'il était resté deux bonnes heures avec le comte, et Giovanni, qui se trouvait à épousseter les meubles dans une des salles, a entendu le vieux, quand il reconduisait l'autre, lui dire : « Je Tons approuve, mon cher marquis... partez! partez ce soir même pour tout apprendre à la comtesse... mais sans trop accuser ma belle-fille cependant! Dites bien à la comtesse que je n'ai aucun crédit sur l'esprit de sa fille; seulement, je suis très-décidé, quoi qu'elle dise, à l'emmener à la campagne... Je vous promets, mon cher marquis, que demain nous ne coucherons pas à Venise... Allons, adieu! adieu! Ramenez vite la comtesse, nous avons besoin d'elle ici ! » Vous comprenez, padron mio, que tout cela je puis le dire et le répéter même tant que je veux, car ce n'est point ma maîtresse qui me Ta confié... donc...

— J'apprécie ta délicatesse, Timoteo ! Tu es un serviteur sûr et fidèle... Continue sans remords, mon ami !

— Alors, il paraît que jusqu'au lendemain le vieux fourbe! de comte n'a rien dit. Mais pourtant on faisait des préparatifs;! la contessina, qui avait l'air très-préoccupé, très-distrait, à ce que disait sa femme de chambre, ne voyait rien. Hier seulement, de bon matin, le comte fit prier sa belle-fille de se tenir prête à l'accompagner pour une excursion à Camporeale. La femme de chambre nous a rapporté qu'elle se mit dans une colère épouvantable, en disant que, sa mère absente, personne n'avait de droit sur elle pour la faire partir. Mais le comte vint lui assurer que c'était pour deux jours, alors elle n'a plus rien dit : nous sommes partis. Ce n'a été qu'en arrivant à Trévise que la contessina a su que l'intention de son beau-père était de rester hors de Venise jusqu'au retour de la comtesse... Aussitôt elle m'a fait appeler, m'a dit ce que je vous ai rapporté... Vous ne me trahirez pas, padron mio, et voilà toute l'histoire.

Ce récit suffît pour éclairer notre héros sur la vraie situation des choses. Il était évident que le bal avait causé tous ces incidents. Le monde avait parlé, amplifié, exagéré comme de raison, et le marquis Durazzo, en particulier, s'était vu vivement compromis, soit dans son amour-propre, soit dans l'objet mal défini encore de ses prétentions ou de ses espérances. Connaissant le peu de crédit du comte Bastiglia sur l'esprit et sur la résolution de sa belle-fille, le Dalmate avait sur-le-champ jugé qu'il n'y avait que la prompte présence de la comtesse qui pût avoir une influence efficace sur la marche alarmante des choses, et au lieu de s'en rapporter à la lettre, d'un effet incertain, qu'aurait écrite le comte, il était parti lui-même, afin de mieux influencer la vieille patricienne dans le sens nécessaire pour que son retour fût le signal de quelque mesure éclatante et décisive.

Tout cela compris, Otbert n'eût pas manqué de se laisser aller à de grandes et douloureuses inquiétudes sur l'avenir de son amour, si le laconique billet d'Adriana n'avait confirmé en son cœur les espérances récemment conçues. — Je pense à vous. — Au revoir, car je le veux ! écrivait-elle. Ce qu'Otbert avait déjà pu juger du càractère.d^ la jeune patricienne, ce qu'avait dit le comte à Durazzo en l'approuvant dans son départ, tout contribuait à persuader le jeune homme que ce je le veux avait une force sufûsante pour lutter contre tout obstacle de son entourage. L'imagination ardente d'Otbert ne put que contribuer à augmenter sa confiance dans un avenir amoureux, contre lequel se dressaient déjà pourtant tous les obstacles que peut rassembler le monde. Mais il n'avait pas assez vécu au sein de la société, de ses préjugés, des fausses convenances et des règles mondaines, pour pouvoir apprécier vers quel étrange abîme il s'avançait, et pour lui tout se résumait en celle dont il faisait le texte charmant de ses espérances et de ses désirs. Aimé d'Adriana, il ne songeait guère à toutes ces entraves qui sont comme les broussailles qui entourent la fleur, et il lui semblait que l'amour échangé avec cette femme les emportait tous deux si haut dans une vie à part et sublime, que nul souffle empesté de la terre ne pourrait arriver jusqu'à eux! Le soir il appela Timoteo.

— Tu vas m'apprendre à conduire une gondole, mon brave, lui dit-il.

— C'est donc ce que la padronina voulait dire ? répondit le digne Castellano. Hum ! signor mio... ce n'est pas si facile,.. Le 61s de Gianjacopo, mon camarade au traguet de la Piazzetta, est devenu, à ce qu'on dit, un bon avocat... et pourtant jamais il n'avait pu se tenir en équilibre derrière son felze... et il a été obligé de choisir un autre état !

— Nous essayerons toujours, honnête fils des lagunes...

N'es-tu pas un des plus redoutables adversaires des Nlcololti? N'as-tu pas deux fois, dans ta jeunesse, gagné à la regata la bannière jaune et le petit porc en bas âge?

— Per ubbidirla! mon père était un Bucmtaurien / reprit Timoteo avec un certain air d'orgueil, j'ai de la race 1

— Alors tu m'inoculeras ton art... et je tâcherai de te faire honneur !

— Je ferai aussi de mon mieux, padron mio... mais est-ce parmi les Nicolotti ou les Gaslellani que vous porterez la rame ? J'ose espérer que le béret rouge seul vous flatte, et que saint Nicolo s'arrangera comme il pourra en cas que je réussisse à faire un bon élève?... Avec quatre ou cinq ans de patience, je puis croire...

— Je te promets de ne pas aller grossir de mon talent les rangs ennemis, ou rivaux plutôt, dois-je dire; et pour reconnaître l'état de mes dispositions, nous commencerons ce soir sur le canal de la Giudecca...

— Per ubbidirla! je vais préparer les deux gondoles... L'eau est encore un peu fraîche pour les plongeons... mais monsieur pensera à mademoiselle, et ça le séchera... car je savais bien, moi, pourquoi je venais ici!... Mais je ne devrais rien dire, carie gondolier vénitien est le tombeau des secrets !

Otbert passa huit jours absolument livré à son apprentissage nautique. 11 maintint beaucoup mieux son équilibre sur le banc élevé de la fragile embarcation, que ne l'avait prédit ou cru son important professeur. Le vieux Timoteo ne laissait pas que d'être secrètement un peu contrarié de voir un profane s'initier si facilement aux mystères de son art. Pour le consoler, Otbert lui confia qu'il avait souvent fait le batelier sur un lac imaginaire qu'il plaça porte à porte de sa maison natale. Aussi le gondolier émérite, à chaque beau coup d'aviron de son élève, s'écriait-il pour se consoler :

— On voit bien, padron mio, que vous avez longtemps ma*

nié la rame I Croyez bien que sans cela il vous eût fallu des années avant que d'en arriver à faire ainsi tourner la pelle dans l'entaille du minot, afin que le vent n'y ait pas de prise... Néanmoins, c'est toujours très-extraordinaire! Vous devriez tomber à l'eau au moins toutes les deux minutes, et il a fallu que vous fussiez né avec de fameuses dispositions... Le fils de mon camarade du traghetto de la Piazzetta, Gianjacopo, qui, à présent fait l'avocat, a vainement voulu, etc.

Au bout de quinze jours, l'élève ramait pendant près d'un quart d'heure sans désemparer, et ne tombait pas du tout. Timoteo, toujours choqué dans son amour-propre de métier, ressassait toujours ses phrases : « On voit bien que sur ce lac, etc.; » et aussi : « Le fils de Gianjacopo, etc. » Bientôt noire héros fut de force, lorsque te temps était calme, à aller jusqu'au Lido, ramant côte à côte avec son professeur, sans trop de désavantage.

Les choses en étaient à ce point, et, on le pense bien, Otbert Délaissait pas foire moins de chemin à son imagination qu'à sa gondole, lorsqu'un soir, en rentrant d'une excursion à Murano, excursion pendant le retour de laquelle il avait gagné de trois longueurs de barque Timoteo furieux, Otbert, en passant devant le palais Bastiglia, vit tout le premier étage éclairé.

Eu entrant chez lui, il trouva deux lettres.

LA COMTESSE BASTIGLIA.

L'orgueil de caste prend souvent rang parmi les passions les plus effrénées ; il en a tout l'aveuglement, la dureté et l'égoïsme.

P. L. Courier.

L'une des deux lettres était de Bruschall. Otbert la posa respectueusement, sans l'ouvrir, dans un tiroir, et ferma le tiroir.

— A quoi bon? se dit-il, je sais ce qu'il me dit... Il a raison, moi j'ai tort, et pourtant je suis bien décidé à ce que, pour le moment, nous restions chacun dans notre rôle.

Étrange rapprochement! la seconde lettre était d'Adriana!

Il existe, au dire des naturalistes, certains aloès qui, longtemps comprimés et étiolés, conquièrent, à un instant donné, à un moment venu, tout l'arriéré de leur puissance végétative ; en un jour ils croissent de plusieurs pieds, et des fleurs éclatent où la veille on n'apercevait que des corymbes. La fille des Morosini était comme cet aloès. Longtemps refoulées en elle, sa volonté et sa résolution éclataient enfin au premier jour de soleil qije l'amour avait fait lever sur sa vie.

En effet, le moment était venu où Adriana allait prouver qu'elle aussi, malgré le calme, apparent de sa nature, était une Morosini, une Vénitienne de race. Avant donc de livrer au lecteur la lettre qu'Otbert trouva chez lui en même temps que celle du digne Bruschall, racontons ce qui s'était passe la veille à la villa voisine de Trévise, où le comte Basliglia avait emmené sa belle-fille.

La comtesse était arrivée de Vienne. Là, elle avait vu plusieurs fois les ministres et obtenu mie audience de l'empereur. Celui-ci s'était montré fort gracieux pour la noble Vénitienne, et lui avait formellement promis de faire entériner les lettres patentes qui feraient sa fille comtesse de son (hef, à la condition seulement que le choix de l'époux qui serait appelé à prendre de la jeune patricienne le nom illustre des Morosini serait soumis à son approbation... Sa Majesté daignant signer au contrat de mariage. Il est probable] que, par cette légère condition, l'empereur se réservait de faire entrer dans quelque famille autrichienne le nom fameux tombé en quenouille...

La comtesse se croyait donc maîtresse de la victoire, car l'homme dont elle comptait présenter le nom à la sanction impériale, était le marquis Durazzo. La noble dame en était là de sa négociation lorsque le Dalmate tomba inopinément un matin à son hôtel, arrivant expressément pour lui raconter les plus étranges histoires...

La comtesse Bastiglia, on Ta déjà fait connaître, ne s'était jamais montrée pour sa fille ni une Niobé, ni une Antigone, ni une Cornélia. Pourtant son orgueil de mère et de Moro- *im était si grand, que tout en ayant déshérité celle-ci de toute tendresse, et presque de tous soins d'enfance, elle comptait alors aussi fermement sur son obéissance que sur celle d'un esclave dont la chair eût été sa propriété. A grand'peine eût-elle supposé que sa fille ne l'aimait pas à la folie, et à coup sûr comptait-elle sur son très-profond respect et sa soumission aveugle. Autrefois, placée entre son fils et cette ûlle dédaignée, comme la fable nous représente Jupiter entre Hercule et Hélène, la vieille comtesse, de même que ce père olympien qui reporta toute sa tendresse sur le fils d'Alcmène, eût volontiers privé l'Hélène vénitienne de son avenir de déesse pour mieux assurer l'immortalité de son fils. Mais les

Morosioi n'étaient immortels que de nom, et le comte Alvis mort, la vieille comtesse Faustina dut bien, dans son orguei toujours vivant, chercher à utiliser le mieux possible la fill qui seule lui restait. On connaît le projet hardi qu'elle con çut dans ce but, et nous venons de dire quel accueil la cou; de Vienne, qui peut-être avait ses motifs pour cela, avait fai à ce projet. La mère d'Adriana revenait donc à Venise, ave< le dessein de hâter le plus possible la conclusion de cette grave affaire, ne prêtant pas aux alarmes du Dalmate une attention aussi grande que peut-être le méritait la chose. Cette femme pouvait-elle admettre que sa tille, l'esclave de ses volontés, une Morosini, d'ailleurs, pût s'intéresser à un jeune aventurier bon à renvoyer avec quelques sacs d'écus en plus que ce qui lui avait été donné d'abord? Elle dit au marquis qu'il était fou de s'effrayer de pareille chose, et ne voulut prendre nul souci de ce qui s'était passé au bal.

— Ce jeune homme est Allemand, je crois, et il valse bien, sans doute, dit-elle; ma fille aime la valse, et elle se sera servie de cet étranger comme d'une machine à valser, et rien autre i Vous n'avez pas le sens commun, marquis, de vous alarmer de pareilles vétilles... Une Morosini ! y pensez-vous? Et d'ailleurs, n'est-ce pas ma fille ?

Le Durazzo n'en persistait pas moins à voir les choses bien plus sérieusement.

— En supposant que l'Allemand ne fût qu'une machine à valser au bal, se dit-il, n'était-ce aussi qu'une machine à conversation dans dix autres circonstances, et surtout le soir de la scène du balcon, alors que je les surveillais avec ma lorgnette, de dedans ma gondole?

Le marquis avait grandement raison de s'épouvanter, hi qui, depuis longtemps, devinait que cette apparence de calme et de résignation n'était chez la jeune patricienne qu'un inquiétant sommeil de son ardente nature. Mais la comtesse,

Faîtière fille des princes de Venise, qui n'avait même jamais songé que sa fille pût prétendre à concevoir l'ombre d'une volonté, pouvait-elle accepter ainsi les alarmes de son protégé, elle dont l'orgueil et, la présomption eussent fourni des aiguments à Tertullien lui-môme ?

Le soir de son arrivée à la villa Camporeale, la comtesse fit appeler sa fille dans son appartement. Voici en résumé ce qui fut dit entre ces deux femmes, qui, de leur vie, n'avaient eu conversation ni si longue ni si sérieuse.

— Ma fille, vous avez vingt ans. Excepté, bien entendu, une de vos aïeules, la sainte abbesse de Santo-Ziccaria, Agostina Morosini, qui fut l'amie du pape Benoit III, au neuvième siècle, toutes les filles de votre nom étaient mariées à votre âge. Celle que la république daigna accorder en mariage à un roi de Hongrie, fut fiancée à douze ans. Une Constance Morosini portait à quatorze la couronne de Servie ; moi, j'en avais quinze à peine lorsque j'épousai votre père... il est donc temps, puisque vous avez vingt ans passés, que je ttnge à vous établir.

Pendant que sa mère, assise dans un large fauteuil, lui exposait cette préface d'un thème dont le dénoûment était prévu, Adriana se tenait debout, le dos appuyé contre un balcon ouvert sur le jardin; elle jouait avec une fleur que tantôt elle respirait, tantôt elle effeuillait, tout cela de l'air le plus paisible et le plus résigné du monde.

La comtesse ne voyait dans tout ceci que la fille jdebout devant la mère assise ; elle continua :

— L'immense malheur qui a frappé notre maison, en lui enlevant son chef futur, semblait condamner à s'éteindre le Mm à jamais illustre des Morosini; vous seule restiez, ma Aie... et Dieu n'avait pas permis que je pusse vous donner à un des nôtres, comme on le fit pour moi, à la plus grande gloire de la pureté du sang dogal qui coule dans vos veines»

Pourtant notre nom, ce nom que répètent encore les échc de la Morée, et qui est écrit en lettres d'or sur un arc d triomphe au palais ducal, ne devait pas s'éteindre ainsi daij les funérailles de votre malheureux frère... Nos ancêtres or nommé les premiers consuls de Rialte en l'an 400 de Ter chrétienne... il ne faut jamais l'oublier ! Domenico Morosin le premier doge de notre famille, date de 1148... Depuis nous eûmes Marino en 1249, Michel en 1382, et enfin rira mortel Francesco, surnommé le Péloponésiaque, en 1688.. Vous savez tout cela comme moi, ma fille ; vous savez aus* que si nos aïeux ont porté le corno des princes de Venise nos aïeules aussi ont eu leur part dans les suprêmes hon neurs. En outre de l'amie du pape Benoit III, laquelle brodi de ses saintes mains cette coiffure enrichie de pierreries qu devait bientôt servir de couronne aux descendants de sa noM race , trois des nôtres ont porté des diadèmes étrangers, e| deux ont eu leur corno de dogaresse et leur Bucentaure..i Nos tableaux de famille vous ont appris tout cela, et vou^ savez aussi que notre écusson a brillé au front de plus d4 vingt palais à Venise !

La comtesse Faustina fut obligée de s'arrêter un moment Son émotion dé patricienne était si grande à évoquer tous ces magnifiques souvenirs d'orgueil, que, de même qu'en circon^ stance à peu près pareille^ s'évanouit la landgrave du drame de Schiller, Adriana crut- que sa mère allait étouffer, passait à tout moment la main sur son front, comme poi en soulever le poids écrasant de toutes ces couronnes et tous ces bonnets ducaux. On fût venu en ce moment lui annoncer un descendant authentique de l'empereur Césai Auguste, ou, mieux encore, de quelque archonte de la pr*" mière olympiade grecque , qu'elle eût fait faire antichambre!

La vieille comtesse se remit pourtant; elle but, comme une

simple mortelle, une eau de limon glacée, que lui apporta un valet, et reprit :

— Dieu, en m'inspirant, n'a pas voulu qu'un aussi beau nom pérît. Il m'a éclairée, il m'a démontré ce qui me restait à faire pour relever notre écu, qui semblait réduit à ne plus figurer que sur des tombeaux.. J'ai été trouver l'empereur... En voyant une Morosini l'implorer, il a été plein de bonté, et m'a beaucoup promis. C'est donc désormais sur vous, ma fille, que vont reposer les destinées de notre nom... Vous allez être comtesse Morosini, non pas simplement comme l'entendent l'usage et la galanterie italienne, qui accordent aux jeunes personnes qui ne sont rien le titre de la famille... mais bien formellement et authentiquement. Vous allez être comtesse de votre chef, c'est-à-dire qu'en ce moment les gens de loi s'occupent déjà de dresser l'acte relatif à notre grande terre de Camporeale, laquelle, érigée en comté, vous sera donnée en dot avec investiture personnelle du fief, ainsi ^ue le nom maternel transmissible par vous, avec vos armes et vos honneurs. L'empereur signera au contrat, Sa Majesté devant approuver le choix de celui que j'ai choisi pour entrer dans notre famille et pour porter notre nom... J'ai, en outre, tout lieu d'espérer que notre gracieux souverain vous fera, comme je le suis moi-même, dame de la Croix étoilée.

La comtesse en ce moment regarda sa fllle, pensant que l'énumération de tout ce bonheur aristocratique allait la faire . tomber à ses genoux pour les embrasser avec respect et reconnaissance; mais elle vit avec étonnement Morosine qui respirait tranquillement sa fleur... comme si on ne lui eût parlé que d'un accroc de dentelle! Cette fleur, dans sa couleur de pourpre sombre (nuance de l'obstination, suivant le langage symbolique des fleurs), semblait le parti pris, la résolution ainsi matérialisée de la jeune fille, qu'elle respirait à pleines narines pour s'en enivrer et s'affermir

dans l'orage qu'elle prévoyait devoir éclater bientôt...

— Eh hien ! Adriana...*n'êtes-vous pas flattée du rôle que vous êtes appelée à jouer dans le monde? dit la comtesse, qui commençait à s'étonner de cette flegmatique attitude.

— J'attends qu'il vous plaise de «conclure, ma mère... répondit la jeune fille sans lever les yeux.

— Ma fille est une niaise, *pensa la comtesse aveuglée. Elle reprit :

— La conclusion est celle-ci, mademoiselle... Nous ayons... ou plutôt j'ai fait un choix pour vous. Celui que je tous destine est jeune et beau... c'est assez pour qu'il vous plaise : à mes yeux, il a les autres titres nécessaires à l'honneur qui l'attend. Il va sur-le-champ s'occuper de ses papiers de famille, et nous les enverrons à la sanction impériale ; vous avez deviné sûrement quel est l'homme...

— Si votre choix est fait, ma mère... le mien l'est aussi l interrompit la jeune fille, qui voulait éviter de s'entendre nommer Durazzo. Depuis, longtemps déjà j'avais pénétré vos intentions, et de mon côté j'avais en secret conçu mes plans de bonheur. J'aime, et...

— C'est bien, ma fille, ma très-chère fille, exclama la vieille patricienne, qui se méprenait sur le sens des paroles de la contessina, et qui trouvait tout naturel que le beau marquis, le seul homme qui fût assidu au palais Bastiglia,

. eût plu à une jeune fille chez laquelle rien n'avait pu faire supposer que résidassent ni caractère, ni supériorité d'esprit.

— • Mais, ma mère... reprit Adriana, qui vit l'erreur dans laquelle tombait la comtesse, je ne puis croire que celui que j'aime...

— Il sera votre époux ! interrompit, en se levant du fauteuil où elle avait trôné, la fière descendante des doges et des dogaresses; je vais de ce pas même tout activer pour la pro-

chaine solution de cette grave et heureuse affaire...— Qu on aille prévenir le marquis Durazzo que j'ai à lui parler ! ajoutât-elle en s'adressant à un valet qu'elle avait sonné en se le- YanL— Je suis contente de vous, Adriana!... Vous serez, comme moi, dame de la Croix étoilée... Cette brillante décoration fait bien dans une toilette de bal sur une jeune poitrine... Allons, je vous laisse à vos émotions... Demain nous recauserons... Vous voyez quq j'ai tout fait pour votre bonheur I

Et ce disant, la comtesse sortit du salon sans qu'Adriana eût le courage- d'essayer encore de la retenir...

Il faut bien le dire, la pauvre fille avait reculé ici devant la foudre qu'un mot qu'elle avait presque résolu de prononcer devait faire crouler sur sa tête. Elle avait essayé de se faire comprendre, et la comtesse, dans son aveuglement de mère, dans sa présomption de patricienne, n'avait pas voulu entendre. Bien décidée à n'être ni fausse ni pusillanime dans cette crise, elle avait vu sa préméditation échouer dans une équivoque. Pourtant, avec ce qu'on sait ou ce qu'on apprend d'elle, Adriana n'aurait pas hésité à prononcer le mot qui annulait toute possibilité d'erreur, si la nature n'eût un moment parlé dans son sein de fille. Cette femme, qui ne peut nous paraître, à nous, qu'exagérée et presque ridicule, après tout, c'était sa mère ! Sans doute Adriana ne professait pas tm amour immense pour celle qui avait privé son enfance de caresses, et de bienveillance sa première jeunesse; mais pourtant elle la respectait et l'honorait. La vieille patricienne avait mis tant d'enthousiasme et de bonne foi dans toute la première partie de son discours à sa fille, que celle-ci avait senti que des convictions pareilles, un si grand orgueil du nom, n'avaient pu se développer que par le concours des plus nobles instincts, qui, absorbant momentanément tous les autres sentiments, finiraient par rendre le cœur de la mère

à la patricienne, le jour où ses inquiétudes de postérité cesseraient et que la dernière Morosini serait mère à son tour. Adriana crut donc que le sort conspirait contre son aveu, et elle avait laissé sortir sa mère avec son erreur. Pourtant cette journée-là avança plus les affaires d'Otbert que ne l'eussent fait trois mois d'amour contemplatif. Le péril de la situation sembla diminuer tout remords dans cette âme exaltée, et la conséquence de cette crise fut de décider Adriana à écrire à Otbert le billet suivant, c'est-à-dire celui qu'il trouva chez lui en même temps que la lettre non ouverte de Bruschall, le soir où notre rameur, revenant de Murano* vit au palais Bastiglia des lumières qui lui révélèrent le retour de ses maîtres.

La jeune patricienne s'exprimait ainsi :

« Ma mère est arrivée de Vienne avec des projets* qui me combleraient d'effroi si je n'étais depuis longtemps formellement décidée à résister à tout ce qui s'opposera à mon bonheur tel que je l'ai rêvé. 11 serait difficile, pour ne pas dire impossible même, que vous vous présentassiez au palais. U a été fait sur votre compte des histoires absurdes, qu'il faut laisser passer. Pourtant, comme je désire vous voir, le moment est venu d'utiliser le talent que vous avez dû acquérir. Trouvez-vous donc demain au commencement de la nuit, équipé en gondolier, sur le canal de la Giudecca, auprès du palais Giustiniani... En attendant, renvoyez le vieux Timoteo au palais. — A rivederci! »

— Pourquoi hésiterais-je? s'était dit Morosine, en cachetant ce billet. Est-ce que tout ce qui se passe en moi ne me dit pas que c'est lui que j'aime?... Qui s'occupera de mon bonheur, si ce n'est moi? Tout autour de moi ne conspire-t-il pas contre ce bonheur? Ceux que Dieu m'avait donnés pour m'aimer et me protéger contre les chagrins, ne voient en moi qu'un instrument d'orgueil et de vanité... D'autres me

convoitent comme on fait d'une spéculation lucrative! J'ai été offerte à prix d'argent, comme une fille idiote ou infirme, à toute la jeunesse patricienne de mon pays, et personne n'a voulu, pour l'amour de moi, se soumettre aux conditions rêvées par ma mère... Ne suis-je pas assez humiliée ainsi, malgré tout l'orgueil de ce nom que je porte ? Et que ra'im*portent à moi ce nom et ce rang, qui, après avoir répandu l'indifférence et le dédain sur mon enfance, viendraient aujourd'hui jeter le reste de ma vie aux mains d'un homme sans dignité, spéculant sur ma fortune et sur les avantages futurs de mon alliance ?...

Et Adriana s'étant fait tous les raisonnements qui découlent de cet exposé rapide, elle avait envoyé sa lettre à Otbert sans hésitation.

On juge quelle joie ce fut pour celui-ci, d'apprendre que l'arrivée de Faîtière et inflexible comtesse Bastiglia ne le priverait pas de revoir celle qu'il aimait plus qu'il ne se l'était encore avoué à lui-même. La vraie pierre de touche d'une passion, c'est l'absence et l'obstacle. Otbert ne se connaissait pas encore bien, faute d'avoir trouvé la lutte pour mesurer ses forces. Le billet de la jeune patricienne le rendit fou de joie. 11 fit mille enfantillages, sautant par sa chambre, se riant à lui-même, et parlant tout haut comme on pense tout bas. Puis, s'étant mis au balcon, il aperçut de la lumière aux fenêtres d' Adriana, et il y resta longtemps, cherchant le passage de l'ombre bien-aimée sur les rideaux. Alors l'exalté, l'enthousiaste d'un moment auparavant, tomba dans ses rêveries de poète. L'immense silence de la nuit n'était troublé que par le son creux des flaques d'eau battant les hautes murailles du canaletto voisin. Le ciel pur et bleu scintillait, se regardant dans l'onde unie du canal avec les innombrables îeui de ses étoiles. Otbert, heureux dans son cœur, et les sens séduits par toutes ces charmantes influences nocturnes,

se mit à chanter, comme si la musique, la mélodie fussent le langage naturel du bien-être, du bonheur. 11 créa des vers amoureux dont il trouva les rimes dans le ciel. Cest une chose étrange, n'est-ce pas? que ce besoin de poésie ou de musique qu'éprouve le cœur qui déborde... Comme si son bonheur ne pouvait pas s'exprimer par de simples mots! L'homme le moins cultivé môme, pourvu qu'il sente vivement, trouve alors des exclamations pleines de feu, et si peu harmonieuse que sa voix puisse être^ il est emporté à tout verser au dehors des belles choses qui se passent en lui. Les rauques accents de son organe inculte lui paraissent délicieux, tant son imagination lui crée l'idéal, et parce qu'ils lui semblent exprimer les divines musiques que l'amour heureux fait bruire dans son âme. C'est ainsi qu'en ce moment, Otberfc avait une harpe en lui et qu'il en confiait les accents passionnés au silence attentif de cette nuit magique. Un nuage flottant sur le palais Bastiglia lui offrait dans ses découpures blanchâtres le profil de sa bien-aimée, et il en avait fait le texte de son improvisation poétique et musicale...

Mais toute lumière finit par s'effacer sur la demeure patricienne... — Eile dort! s'écria le poëte, paix à la fleur qui a fermé son calice !

Le lendemain Otbcrt trouva mortellement longue la journée qui précédait le rendez-vous promis. Il ne put tenir en place: il ne respirait pas, il haletait. 11 était à la fois impatient, curieux et plein d'angoisses. Bien que flatté de toutcequ'Adriana faisait pour lui, ces précautions l'inquiétaient... Les amoureux sont tout contradiction : ils veulent et ne veulent pas, ils désirent et redoutent. Par instants, Otbert s'imaginait qu'il allait résulter des explications que lui donnerait Àdriana, que toute relation devait foi cément finir entre eux. Mais presque aussitôt, et rien qu'en fermant les yeux, ou en les arrêtant avec fixité sur un objet, il relisait ce cher billet empreint dans sa

mémoire, il se reprenait à espérer en celle qu'il aimait. Sans mesure dans ses exagérations sentimentales, il se laissait alors emporter par son imagination dans ces régions vertigineuses de l'amour, où les obstacles humains n'atteignent pas plus que les hautes montagnes des Alpes n'arrivent au ciel... Or, le ciel de la vie, c'est l'amour !

Enfin, le soir venu, Otbert vêtu en gondolier, et ramant comme un Castellano de naissance, se trouva sur le canal, où la gondole, conduite par le vieux Timoteo, ne tarda pas à arriver aussi, portant Adriana enveloppée dans un ample burnous brun. En apercevant Otbert, la contessina s'exclama comme surprise.— Feignons une rencontre fortuite, ditla jeune fille en s'exprimant en français, langue que le vieux gondolier ne connaissait pas. — Ma mère, tout le monde au palais est habitué à me voir ainsi jouir des belles soirées de printemps sur les lagunes ou sur le grand canal... Les leçons que vous avez prises de ce bonhomme justifieront à ses yeux vos propres promenades, et nos rencontres n'auront rien de fort extraordinaire pour lui. Quant aux espionnages, votre costume et votre occupation les rendront sans conséquences. Maintenant que vous m'avez entendue, causons un peu de façon à être compris de mon gondolier, et • de temps en temps repassant au français je trouverai moyen de vous dire ce que je désire que vous sachiez seul...

Et revenant à ce doux parler vénitien qui, semblable au langage créole, résonne comme une musique enfantine à l'oreille charmée, Adriana se mit à entamer mille discours, passant légèrement d'un sujet à un autre, comme la Camille de Virgile effleurant de son vol les épis et les fleurs...

— Es-tu content de ton élève, vieux Timotco ? dit-elle, interpellant le bonhomme, afin de lui faire prendre en goût ces excursions du soir.

— Per ubbidirlaîlQ signorc ne va pas mal, padroncina

miaî En quelques années il pourrait sûrement réussir à devenir bon gondolier !

— Quelques années, dit-tu?... mais vois donc! reprit Morosine, en examinant complaisamment Otbert, il me semble que tu es en arrière ! Et les yeux de la jeune fille restèrent attachés sur le nouveau barcarolo, que plus d'un vrai gondolier, en passant, regardait avec surprise.

C'est qu'il faut le dire, avec ce costume et dans cet exercice gracieux, Otbert était charmant. Nous croyons qu'à le voir ainsi, mainte Vénitienne eût volontiers joué au rendezvous avec lui, comme les Florentines de Boccace avec l'étudiant, pour savoir laquelle serait Liris...

Soit que sa gondole vide fût plus légère, soit enfin qu'il eût déjà acquis une suffisante supériorité dans le maniement de la rame, toujours est-il que notre héros donnait, comme on dit, du fil à retordre au digne Timoteo. Comme Otbert cherchait à maintenir la poupe de sa gondole voisine des coussins sur lesquels Adriana était assise, il lui fallait conserver sur son rival l'avance d'une demi-longueur de gondole, ce qui déplaisait extrêmement au bonhomme, lequel ne devinait rien, s'exténuait pour faire disparaître cet avantage humiliant pour son amour-propre. Or, comme Otbert tenait de son côté à le maintenir, il résulta de ces deux intentions contraires, que les gondoles vivement poussées firent un rapide sillage.

— Faisons-nous donc une regata? finit par demander la jeune comtesse ; il me semble eu tout cas, pauvre vieux podagre, que ton élève ne te cède rien.

— Ah padroncina^mia ! s'écria le bonhomme tout essoufflé, n'allez pas croire qu'on devienne rameur consommé en si peu de temps! Le signore a longtemps étudié sur les lacs de son pays, et avant d'arriver à Venise, c'était déjà un fameux marinier... sans cela, il ne se tiendrait pas, comme vous le voyez là ! Le fils de Gianjacopo, qui aujourd'hui fait l'avocat...

— Est-ce vrai, interrompit Adriana, que vous avez fait un apprentissage sur vos lacs?

— Les lacs de Seefeld! exclama Otbert; c'est comme si je disais que j'ai appris à chasser sur les montagnes du Lido !

— Laissez-le croire à vos lacs fantastiques, reprit en français la jeune fille ; il ne faut jamais humilier un gondolier vénitien sur son métier, qu'il croit le premier du inonde... Mais autre chose, maintenant que votre joute semble calmée : ma mère est donc arrivée comme je vous l'ai appris ; elle a presque touché à la réalisation des rêves que son amour de notre nom lui a fait concevoir, et...

— Ohé ! l'ami sans fanal ! faut-il te faire sentir de quel bois est ma rame, pour Rapprendre à garder tes distances? interrompit brusquement Timoteo, en s'adressant à une gondole qui s'approchait en ce moment si près de lui, que son aviron se trouva engagé sous la carène inconnue.

Adriana se retourna, presque effrayée, du côté opposé à celui où se trouvait Otbert, et elle vit une gondole montée de deux rameurs, et garnie de son felze exactement clos, qui essayait de passer le plus près possible des deux barques flâneuses.

— Silence ! murmura la jeune fille, en faisant à Otbert un signe qu'il recueillit... La gondole suspecte fut bientôt par le travers de celle que montait la jeune fille. Alors on entendit grincer dans ses ramures la petite jalousie noire du felze... ce fut tout...! Continuant à gagner, la gondole dépassa, dévia peu à peu de la ligne droite qui conduisait vers Fusine, et, obliquant bientôt davantage, elle ne tarda pas à s'effacer dans la partie de la lagune qui mène à l'extrémité du grand canaL

— On se croirait vraiment en plein régime des Dix et des inquisiteurs ! dit Adriana avec une sorte d'émotion. H n'y a que Venise qui autorise de semblables hardiesses !

— Soupçonnez-vous quelqu'un ? demanda Otbert, qui sentait dans son sein bouillonner la colère.

— Vous saurez tout... répondit la jeune fille, mais en prolongeant encore cette promenade, je pourrais compromettre celles que j'espère encore... je veux donc, par égoïsme même, être prudente aujourd'hui, et rentrer... Mais demain... demain, à la même heure, trouvez-vous où je vous ai rencontré ce soir...

— Qu'avcz-vous donc? demanda Otbert inquiet en entendant l'organe altéré de la jeune fille; ne puis-je rien faire? que se passe-t-il donc?Disposez de moi, ordonnez... ma vie même...

— Plaignez-moi, Olbert, mais ne m'interrogez pas encore.,, interrompit la belle jeune fille. Il y eut un moment de silence. Otbert cherchait dans l'ombre la gondole mystérieuse dont le passage avait interrompu les confidences de sa bien-aiméc.

— Mon Dieu! que puis-je faire pour vous? s'écria-t-il avec transport.

— Rien... rien encore... attendons.,, à demain! ajouta la jeune patricienne, en faisant de la main un signe familier et charmant.

Puis elle ordonna à son gondolier de la reporter au palais.

Le poignard de cristal iss

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