SANS TITRE
Ah! lumière de net yeux, disait Goudooli, si jamais a loisir je puis a»pirtr deux boisers sur ton sein, je les ménagerai tant et si biep qu'ils doreront des heures !
Le lendemain, le surlendemain, et pendant toute une semaine, Adriana et Otbert se rencontrèrent chaque soir sur quelque point des lagunes ou des canaux, et passèrent une heure de douce et intime causerie. Nul incident ne Tint troubler ces rencontres, si ce n'est un soir, où dans les parages de nie des Arméniens, une gondole fermée passa près d'eux, ainsi que cela était arrivé à leur première rencontre. Mais sans doute l'espion ouïe jaloux, que protégeait le mystérieux felze, ne soupçonnant guère quel était le gondolier flâneur qu'il voyait causant avec le vieux Timoteo, ne trouva rien d'équivoque dans ces excursions auxquelles tout l'entourage d'Adriana était depuis longtemps habitué... On ne le revit plus. Otbert ne négligea point pour cela ses précautions habituelles, et sitôt qu'il voyait s'approcher une gondole, il entreprenait avec son digne maître de rame quelque discussion spéciale, qu'on ne faisait pas toujours finir aussitôt qu'on aurait voulu lorsque le danger était passé.
Ce fut durant ces causeries charmantes qu* Adriana et Otbert purent se révéler complètement l'un à l'autre. Dans le silence poétique de ces belles soirées printanières, leur âme, comme dilatée, laissa échapper tous ses secrets : chagrins, souvenirs, déceptions, rêveries, espérances! Otbert raconta comment sa
16 L" POIGNARD DE GRIaTAL
mère avait en quelque façon infiltré sa propre vie dans son sein, puisqu'elle élait morte en lui donnant le jour. Il raconta à la jeune fille son enfance auprès du bon Tûbingen, sa jeunesse à Francfort, ses études, ses vers dans le Kundschafter, avec leur dédicace et leur invocation à l'être chimérique qui lecevait toutes les aspirations de sa muse. Puis ce fut la mort du bon docteur, les infamies dont ses derniers moments avaient été entourés, et aussi l'histoire de la pauvre cataleptique. A ce propos, Otbert avoua tout ce qui lui était arrivé, tant il voyait qu'Adriana mettait de plaisir, d'émotion même à l'entendre. Il raconta l'étrange travail de ses idées, le trouble qui s'y manifesta, et enfin les efforts heureux du flegmatique Bruschall, pour le ravir à une folie imminente, et déjà presque caractérisée. Puis survinrent d'autres récils, que la belle jeune fille interrompit souvent, avec cette grâce espiègle qui, dans ce caractère ferme et décidé, formait parfois d'irrésistibles contrastes. Qu'eût pu dire Otbert, sur l'impression profonde que fit sur lui la scène du Stelvio, que la jeune fille n'eût depuis longtemps deviné? Ce furent entre eux des combats charmants, où souvent le sous-entendu avait plus de valeur, plus de force que n'en eût eu l'expression propre, ou bien des silences d'émotions achevant avec la plus suprême éloquence la phrase suspendue...
A son tour, Adriana avait dit à Otbert tous les chagrins de son enfance de patricienne. Sans se plaindre de sa mère, elle se montra victime des préjugés de race, qui reportaient sur la tête de son frère toutes les espérances et toute la sollicitude.
Elle en arriva ensuite à peindre ce qu'elle avait éprouve d'humiliation à se savoir proposée de famille en famille, comme une esclave géorgienne dans un bazar, et refusée par tous les patriciens, en raison de la dot obligatoire et singulière qui formait clause au contrat. Elle eut même un soir quelques accès d'indignation, qui révélèrent tout ce qu'elle pensait de
l'homme placé près d'elle comme un pis aller, dans colle grande affaire d'orgueil ; Otbert en arriva ainsi à se faire jour dans les malheurs de cette existence incomprise. 11 pénétra dans toutes ces luttes d'amour-propre, dans ces calculs d'orgueil, qui, ayant pour enjeu une des plus belles et des plus séduisantes créatures qui fussent, la condamnaient impitoyablement à la destinée la plus étrange. 11 comprit, non pas seulement du cœur, mais bien avec sa raison, comment depuis son enfance, sacrifiée à ces idées et à ces préjugés, et à la Teille de s'y voir vouée pour le reste de sa vie, Adriana en fut arrivée, non-seulement à la rébellion, mais même à maudire parfois ce rang, cette illustration originelle qui tendaient à l'empêcher d'obtenir en ce monde la part du bonheur intime dont elle était si digne, et de laquelle son organisation impressionnable et passionnée lui faisait un irrésistible besoin...
Un soir, en se séparant, il fut décidé que le lendemain on irait au Lido voir lever la lune. C'était la première fois, depuis leurs entrevues nocturnes, qu'Adriana devait quitter la gondole où elle restait toujours assisse, tandis qu'Olbert, se laissant dériver dans la sienne, avec la descente ou le retour de la marée, se tenait bord à bord, dans ces douces et dangereuses causeries, au sein des poétiques juits vénitiennes.
Tout le jour qui précéda cette soirée désirée, Otbert, l'enthousiaste Otbert, fut, comme on le pense bien, en proie à de dévorantes impatiences. 11 consulta cent fois le ciel, pour voir si le temps, si beau depuis de longues journées, n'allait pas conspirer ce soir-là contre son bonheur. Chaque nuage lui semblait une menace d'orage, chaque souffle de la brise un avant-coureur de bourrasque et d'ouragan. Dans d'autres moments, il s'imagina qu'il allait arriver quelque événement imprévu, qui empêcherait Adriana de sortir. Il aurait voulu savoir si eue n'était pas malade : il s'en fut plusieurs fois sur
la rive, regarder le Lido, comme s'il eût craint qu'à son retrait, la mer ne l'eût emporté. On ne saurait dire cent autres enfantillages auxquels ses désirs, ses impressions, ses appréhensions, toutes les agitations de son cœur enfin, le firent s'abandonner. Le campanile de Saint-Marc semblait mettre un terme démesuré entre chaque coup de marteau qui marquait les heures conquises sur le néant... jpour Otbert enfin, le temps ne battait que d'une aile !
S'il avait eu faim, il eût immanquablement dîné une heure {dus tôt, croyant gagner cette heure. Il erra par la ville, demandant à chaque distraction de lui dévorer quelques instants. Inflexible dans sa marche, qu'on nomme lenteur quand on espère, qu'on appelle rapidité quand on jouit, le temps épuisa ses heures comme la veille, comme le lendemain, comme toujours. Notre héros entra dans le jardin Napoléonien placé là, au sein de Venise, comme un bouquet à la ceinture d'une statue de marbre. 11 s'appuya sur une des rampes que baigne la mer, et contempla la majestueuse lenteur du soleil descendant peu à peu vers les monts Vicentins, ceux-là même où la fable a placé la chute de Phaéton de présomptueuse mémoire. Dans cette saison, le soleil, en Italie, fait comme ce qu'a dit Byron de la gloire de Venise : il se couche en plein jour...
Mais il semble que ce soit à regret que la lumière abandonne ces poétiques contrées, où les chaînes alpestres et apennines lui offrent de si belles luttes d'ombre, de si magnifiques accidents de réfraction. Peu à peu cependant, cette poudre d'or que les rayons solaires répandaient dans l'air, se noya dans l'asur plus sombre de l'atmosphère. Toute ombre devint plus vigoureuse. Cette fois le jour promettait une belle soirée et une splendide nuit. Les nuages dont le cortège multiforme avait entouré la disparition de l'astre derrière les montagnes, étaient encore doublés de la pourpre de ses reflets.
Ils resplendissaient comme des courtisans auxquels leur magnifique souverain jette pour adieux, en les quittant, de l'or et des pierreries éblouissantes!
Otbert rentra chez. lui prendre son déguisement de Castelkno, puis il monta en gondole, et se faufilant par un petit canal, il gagna la Giudecca, puis se dirigea vers San-Servolo, où était le point du rendez-vous. Il faisait presque nuit. On entendait les dernières rumeurs s'éteindre par la ville; l'Anjjtlus tintait faiblement aux petites cloches des campaniles, et quelques gondoliers, contents de leur pêche, venaient du large, en chantant des fragments, chaque jour de plus en plus oubliés, du Tasse et de rArioste. Des oiseaux étourdis, égarés loin des arbres du continent, voletaient inquiets, cherchant on asile pour la nuit. Otbert se laissait emporter par la marée descendante. Huit heures sonnaient à peine à San-Giorgio- Maggiore, lorsqu'il reconnut le profil du vieux Timoteo, qui, planté sur l'arrière de sa gondole, se découpait en noir sur le fond encore lumineux du ciel, vers le couchant. Un moment il pensa que peut-être on venait lui apprendre que celle qu'il attendait n'avait pu venir... et frappé de cette crainte, Otbert crut longtemps que la barque éJait vide. Mais une gamme, un trait de chant merveilleusement lancé dans ce calme de la lagune, dissipa toutes les alarmes de son cœur, et le fit battre sous des émotions nouvelles. La bien-aimée était là... étendue sur les noirs coussins de la gondole, tout émue, toute subjuguée elle-même par les irritantes séductions de cette splendide soirée italienne. Lorsque leurs barques se touchèrent, la voûte céleste était revêtue des dégradations de teintes les plus charmantes. Le couchant, encore baigné des reflets rouges et ocreux que laisse le soleil, comme souvenirs de son passage, variait splendidement les nuances du ciel, lilas au zénith et d'un azur sombre au levant, comme pour donner plus d'éclat au doux astre qui allait surgir. Il y avait dans l'air de
vagues parfums de roses et de chèvrefeuilles, ravis par les folles brises au jardin des Pères arméniens; nul bruit n'arrivait plus delà ville...
D'abord ils se parlèrent peu. Leurs sensations étaient trop profondes pour se traduire en mots. Les deux gondoles s'en allaient côte à côte, bras dessus bras dessous, pourrait-on presque dire, vers le Lido, qui se découpait en noir dans la partie la plus sombre de la nuit.
Arrivés au premier mur d'enceinte du fort Saint-Andréa, ils laissèrent les deux gondoles sous la garde de Timoteo. Pour la première fois depuis la nuit du bal, leurs mains se touchèrent, en franchissant le plat-bord des barques et les degrés de l'escalier de bois qui forme le débarcadère du lieu.
— Allons du côté de la mer, dit Otbert en offrant son bras à Adriana, car la lune n'attendra pas que les spectateurs soient en place pour faire son entrée sur la scène du monde, et nous manquerions de l'applaudir!
— Je veux aussi entendre comment ma marraine prononce mon nom!... répondit la jeune fille en se laissant conduire.
Ils traversèrent ainsi le Lido, si étroit dans cette partie, et de la rive qui regarde la lagune et Venise, ils parvinrent à celle qui plane sur l'Adriatique, vers l'orient.
Arrivés là, ils cherchèrent un bloc de pierre. Otbert, qui portait le burnous d' Adriana, lui en fit un coussin. Ils s'assirent les yeux à l'horizon, attendant, pour ainsi dire, le lever du rideau. •
11 régnaittin calme immense. Le ciel, à l'occident duquel avaient disparu les dernières teintes solaires, était alors, dans toute sa plénitude, d'un azur assez foncé, se constellant peu à peu de vives ou de pâles étoiles. H se dégageait de la mer une odeur de goémon, saline et acre, qui, nouvelle pour les deux amants, portait à leur cerveau une certaine excitation imprévue. Ils écoutaient le bruit de cette mer se brisant sur
le sable, et ils cherchaient peut-être le sens de ces trois lames plus fortes que les autres qui reviennent toujours ensemble à intervalles égaux, comme un rhylhme régulier dans l'harmonie éternelle...
— Quelle heure délicieuse ! s'écria Otbert, n'oublierait-on pas qu'elle se passe sur la terre?
Adriana s'était tue depuis un moment déjà. Il semblait que les étranges et poétiques influences de cette belle nuit, ce spectacle inconnu et celte situation toute nouvelle pour elle, l'impressionnassent vivement.
— Marchons... marchons encore! dit-elle en se levant brusquement et saisissant le bras d'Otbert.
Ils cheminèrent sur le sable où expiraient les petites lames du flux adriatique. Deux ou trois fois le jeune homme voulut parler, mais Morosine lui imposa silence.
— Taisez-vous... taisez-vous! dit-elle; toute parole en ce moment semble une fausse note jetée dans la plus merveilleuse symphonie... tout ce que vous pourriez dire sur ce spectacle sublime, je le sens... je comprends tout!
Alors, on commençait à voir blanchir à l'horizon de vagues lueurs avant-courrières de l'astre nocturne, et l'air, longtemps endormi, tressaillit enfin, mêlant aux senteurs marines le parfum pénétrant des serpolets, des mousses humides et des fumeterres aux fleurs rouges et noires. Et, blanchissant toujours, l'horizon étendait sur la mer ses réverbérations lactées toutes semées d'étoiles, de même qu'on jette des tapis et des fleurs sur le chemin dune reine qui s'avance. Puis enfin l'on vit poindre le sommet de l'astre, qui, s'élançant peu à peu des ondes teintes de ses reflets, se montra tout entier, doux et charmant dans sa nuance rosée comme celle d'une opale. Alors, les étoiles pétillèrent comme des diamants dans le lapis du ciel...
La mer reçut sur sa surface onduleuse un long sillon pail
leté, qui se déroula de l'horizon jusqu'aux pieds des deux admirateurs de ce spectacle, comme un chemin offert pour aller à des régions mystérieuses et inconnues...
— Allons ! dit Adriana en montrant la voie lumineuse.
— Quel monde inconnu peut valoir celui que vous me faites aimer? répondit Otbert, qui savait bien que l'Adriatique n'est point comme ce lac Tybériade que Jésus traversa.
La brise s'était levée avec la lune. Le flux envahissait la plage sablonneuse.
— D'où vient que j'essaye souvent, sans y réussir, de donner une forme, ilne expression à mes pensées? dit Adriana, sur laquelle ce spectacle, ces senteurs, cet air marin, toute cette belle nuit enfin, agissaient activement. Pourquoi ne puis-je résumer tout ce que j'éprouve, désire, souffre et espère... toute la vie de mon cœur et de mon esprit enfin, dans un mot unique, un cri, un chant, qu'une seule oreille devrait recueillir!...
— Mais un tel mot serait la foudre! dit Otbert.
— Eh bien... n'importe I je le dirais, dussé-je en mourir! s'écria la jeune exaltée.
— Chère, chère Adriana ! murmura pour la première fois Otbert, qui respirait voluptueusement chaque parole de son amante, comme des fleurs enivrantes.
— Êtes-vous donc heureux? reprit-elle.
— C'est une heure du ciel sur la terre! répondit-il.
Ils marchaient toujours, mais lentement, s'arrêtant pour un mot, se regardant, cherchant le reflet de leur âme dans leurs yeux, comme Calpurnius, dans son églogue, nous peint Lycidas et Phyllis, errants au bord de la mer Egée...
— Partons! s'écria la jeune fille comme au brusque sortir d'un dangereux rêve, Otbert... emmenez-moi! je sens mon front brûler... Partons, partons !
La brise augmentait; Otbert essaya de la retenir encore.
— Non! restons au moins jusqu'à ce que cette barque dont la voile blanche resplendit là-bas soit arrivée sous cette vive étoile, dit-il en montrant la mer et le ciel.
Mais la voile était un oiseau, qui passa sur l'étoile, et se perdit dans les airs! Adriana s'enfuit vers la rive qui regarde Venise; lorsque Otbert l'y rejoignit, ils cherchèrent Timoteo et ne le trouvèrent point, Les gondoles mêmes avaient disparu... Morosine se montra assez inquiète; les amants s'étaient oubliés longtemps au bord de la mer: on allait s'alarmer au palais...
Le jeune homme chercha le long de la rive; il trouva un gondolier assis derrière le cimetière des Juifs.
— N'as-tu pas vu ici un vieux serviteur qui gardait deux gondoles? demanda-t-il.
— Si fait! dit le marin, mais la brise et le flux en ont em» porté une, et votre barcarolo s'en est allé dans la seconde, pour rattraper la première.,.
— Y a-t-il longtemps?
— Un quart d'heure à peine... mais ce gondolier est vieux, je doute qu'il gagne aisément le Lido, ayant à remorquer deux barques contre vent et marée..,
— Que faire? s'écria Otbert.
La contessina se montra désolée de ce contre-temps, qui pouvait avoir au palais de fâcheuses conséquences, Otbert retourna vers le marin.
— Que fais-tu ici? demanda-t-il.
— J'ai amené un officier au fort Saint-Andréa, répondit-il, à onze heures je dois le reporter à Venise.
— Et. quelle heure est-il à présent?
— Dix heures sonnent à Saint-Marc...
— Vingt francs pour toi si tu nous conduis au grand canal...
— Vingt francs! j'ai une heure devant moi... embarquez, fltastrissimosiguore!
— Il faut prendre un parti, dit Otbert en revenant vers Morosine. Le. vieux Timoteo peut mettre longtemps encore avant que de regagner l'île... qui sait même s'il réussira à remonter contre la brise qui augmente, et la marée qui grandit! Cet homme va nous prendre... dans une demi-heune vous serez au palais Bastiglia...
Adriana, debout sur une petite éminence, où elle était montée pour essayer d'apercevoir Timoteo, se trouvait alors éclairée en plein par l'astre nocturne, drapée dans son burnous et dans l'attitude vivante de l'inquiétude. Cette expression ajoutait une suprême beauté aux belles ligues de son visage, baigné d'une blancheur de lune, comme dit Chateaubriand, en parlant de la Diane de Rubens. Otbert la contempla comme un poète et un amant peuvent contempler une réalité qui tient de l'idéal. Les immenses cheveux noirs de la jeune patricienue, dans lesquels jouait la brise, semblaient supporter, au milieu d'uue couronne d'algues adriatiques, le bonnet phrygien des dogaresses... * — C'est prêt, notre maître, cria le barcarolo, qui avait mis en ordre ses coussins, ses stores, et tout l'attirail du felze de sa gondole.
— Que faire? se répétait Adriana, répondant sans doute à quelque hésitation, à quelque combat intérieur.
Mais Otbert l'entraîna dans la gondole, dont le dôme sombre les protégea bientôt contre la brise, qui, fraîchissant toujours, emporta la barque à travers la lagune qui sépare le Lido de Venise
Quelques jours après, il y avait une fête au palais Mocenigo. La contessina, qui, on le sait, ne se montrait jamais dans le monde que vêtue avec une simplicité originale et toute à elle, parut cette nuit-là toute ruisselante de diamants. La comtesse Bastiglia avait désiré que la jeune protégée de
l'empereur, la •future dame de la Croix étoilée, se montrât une fois avec l'écrin de famille. Toutes les femmes la trouvèrent d'une désespérante beauté. Il est vrai que cette nuit-là, la jeune patricienne portait sur soji visage le reflet d'un bonheur secret, que plus d'un observateur trompé crut devoir attribuer à Forgueil de la haute position que lui avait préparée sa mère. La comtesse elle-même s'y trompa...
A la fin du bal, Adriana se trouva auprès d'Otbert dans la confusion de l'embarquement en gondole. Elle se pencha vers lui, et dit, en faisant allusion à quelques plaisanteries que celui-ci lui avait parfois faites, sur le danger de ses retours solitaires au palais, dans ce pays des Uscoques :
— Si tu veux m'enlever ce soir, Otbert, je te préviens que je vaux cinquante mille ducats!
Ces mots traduisaient quatre sortes de pensées...
l'heure bleue.
• • . • Io mi son un che quando amore spira, noto, e, a quel modo che detta denlro, vo' significando.
Dante, Purgatorio, canto xxiv.
Il s'écoula pour Otbert et Adriana quelques semaines d'un inénarrable bonheur. Différents d'organisation, puisant dans des ordres divers leurs sensations les plus profondes, ils s'étaient pourtant rencontrés et s'entendaient dans leur but, comme autrefois le poète d'Amalfi avec cette belle Castillane nommée Irène et surnommée Sirène. Otbert, rêveur et sensible, impressionnable et enthousiaste, avait dans le cœur et dans l'esprit l'ardeur qu' Adriana sentait ruisseler dans ses
veines, avec ses vingt ans et ses longues aspirations réfrénées. L'imagination et, il faut le dire aussi, l'amour-propre de notre héros, deux excitants auxquels manquait le correctif de l'expérience, faisaient éclater en lui un vif enthousiasme dans toutes les situations qui offraient pour premier et irrésistible attrait l'incompris et le merveilleux. De même qu'il se fût volontiers Jeté tête baissée dans les profondeurs du Vorarlberg, pour en surprendre les épouvantables mystères, le jour où Bruschall et le guide le retinrent si à propos, de même il s'était témérairement aventuré par delà les Alpes pour poursuivre l'improbable et imposant amour d'une illustre patricienne, et, nouvel Astolfe, il avait réussi. Otbert goûtait donc ce bonheur inespéré à sa manièpe, comme son amante à la sienne. Pour lui, c'était un de ces rêves extravagants du sommeil qu'un réveil eût réalisé. Poëte enthousiaste, il jouissait avec son imagination, en même temps qu'avec son cœur, de cet amour pour ainsi dire encadré dans le prestige le plus séduisant et le plus poétique. Ardemment épris de la belle et irritante jeune fille, qu'un étrange concours de circonstances lui avait permis d'approcher et de conquérir, il sentait son bonheur s'augmenter des conditions matérielles au sein desquelles il lui était donné d'en jouir. Nuits bleues, calme lagune, molle clarté des astres, mystérieuses gondoles, prestige délicieux, enfin, répandu sur la nature vénitienne, tout contribuait à décupler pour lui l'ineffable volupté qu'il y a à presser une main chérie et à entendre une voix qu'on idolâtre prononcer des mots d'amour. Les mêmes causes, tout en pro- , duisant chez ces deux êtres des résultats différents, se rdsu* maient cependant en une même ivresse; seulement, chacun la goûtait comme son organisation le voulait : Adriana, cette Vénitienne du moyen âge, dans d'effervescentes ardeurs; Otbert, ce Germain de nos jours, dans des langueurs énervantes, où son âme de poëte déployait ses ailes!
Peut-êlre réussira-k-on mieux à faire comprendre à certains esprits la différence qui pouvait exister dan» les deux manières de sentir et de s'aimer de nos amante, en disant qu'Otbert eût volontiers consenti à expirer ivre d'amour dans les bras de son amante, tandis que celle-ci n'eût pu confesser ses plus secrets désirs sans recourir au merum rus dont a parlé Scaliger... c'est-à-dire qu'elle ne quittait Otbert qu'en aspirant à de nouvelles rencontres; tandis que celui-ci, au contraire, trouvait une sorte de douceur à se séparer d'Adriana pour aller penser à elle !
11 y avait une phase du temps qu'Otbert avait appelée Y heure bleue. C'était cette transition assez longue, dans la nature italienne, où le soir touche à la nuit, au milieu des crépuscules qui se succèdent. L'air déjà teint par les ombres nées du creux des vallons conserve pourtant fort tard une raréfaction qu'il doit aux dernières splendeurs du soleil disparu. A Venise, cette ville née des eaux, on croirait que tout ce Weu du soir monte de l'Adriatique condensée en vapeurs transparentes. Il semble ainsi que, durant la nuit, ce soit la mer qui rende au ciel, en teintes plus sombres, tout l'azur qu'elle en reçoit avec éclat durant le jour. A cette heure chérie des deux amants (c'est celle où ils se retrouvaient chaque soir), tout dans la nature vénitienne était donc revêtu de ces charmantes teintes bleuâtres : ciel, terre et eau. Le ciel et la lagune échangeaient ces teintes, et tous les monuments de la ville s'en enveloppaient, comme les montagnes alpestres du continent en étaient estompées au loin. On eût dit que toute chose n'apparaissait à l'œil qu'à travers un verre bleu. 11 n'y avait rien dans cette nature particulière, quelle que fût la vivacité de son coloris propre, qui ne se revêtît, à cette heure charmante, de cette gaze azurée dont de rouges lumières apparaissant çà et là, soit à une fenêtre, soit au fanal d'une gondole, ou sur le mur coloré des réverbérations du foyer, ne
faisaient que mieux ressortir les pénombres douces au regard. . Les entrevues, les promenades poétiques des deux amants duraient tout le temps que cette heure bleue régnait sur cette nature originale, dont la contemplation était si délicieuse pour le rêveur Otbert. Mais dès que l'heure bleue des transitions crépusculaires touchait aux heures noires de la nuit, ils se séparaient, comme Roméo et Juliette aux premières lueurs du jour, et Adriana répétait à son amant les paroles que la jeune fille de Vérone disait au sien : Je serai à toi, ou à la tombe.
Tout ce bonheur dura environ un mois, pendant lequel l'enthousiaste jeune homme fut heureux comme le héros d'un rêve magique. Il se voyait si ardemment aimé, qu'il croyait à la durée de son bonheur, comme les hyperboréens de la fable croyaient à leur printemps éternel. Chassant avec soin tout remords, toute inquiétude du passé, comme toute fâcheuse préoccupation d'avenir, il n'avait de présent que les moments écoulés près d' Adriana; le reste était voué à l'espérance et au souvenir de tout ce qui se rattachait à elle. Son âme, comme cet arbuste surprenant de l'Inde, l'odorant volkamélia, était toujours en fleurs. Chaque corolle épanouie et encore pleine de parfum, c'était le souvenir de la veille ; chaque bouton, qui en promettait de plus enivrants encore, c'était l'espérance, que le soir ferait éclore sous le souffle de l'amour I
Un jour, Timoteo, qui avait fini par comprendre pourquoi Otbert s'était fait gondolier, prévint Morosine que le marquis Durazzo lui avait fait des offres brillantes pour entrer à son service, ce que le digne gondolier avait nécessairement refusé, sa jeune maltresse ayant pris les meilleurs moyens qui fussent pour s'assurer à jamais sa discrétion et sa fidélité.
Comme l'incorruptible Castellano avait majestueusement refusé les offres du tentateur Dalmate (de même sans doute qu'autrefois le pilote athénien dédaigna les présents de Cyc-
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nus, cet amant repoussé par Hélène), le marquis, en se récriant sur ce désintéressement imprévu, avait ajouté d'un air que Timoteo dépeignit comme fatal et mystérieux :
— Dans trois mois, je te chasserai du palais, corne un cane... et cette fois tu pourras être bien sûr que tu n'y rentreras plus!
De plus, le marquis avait appelé le digne barcarolo Teo, prétendant qu'il était un vieil asthmatique qui, à chaque coup d'aviron, rendait l'âme!
Le bonhomme était furieux!
Adriana comprit bien à quoi Durazzo avait prétendu faire allusion dans ses menaces. Elle consola le vieux Triton, et lui rappela qu'il était question pour lui d'une pension de cent ducats, si elle continuait à être satisfaite de son zèle et de sa discrétion. Timoteo, de son côté, rappela à sa maîtresse que le gondolier vénitien était le tombeau des secrets (on se souvient que c'était le mot du bonhomme), et Y heure bleue étant venue, la jeune fille s'en fut vers Murano, où pour ce soir-là avait lieu sa rencontre avec le •bien-aimé. Mais elle trouva Otbert si heureux, si confiant, si enthousiaste, si transfiguré enfin, qu'elle ne voulut pas jeter cette ombre dans tout le soleil qui embrasait son âme enivrée.
— Pourquoi l'alarmer? se dit-elle, ne suis-je pas décidée à lutter contre tous et contre tout?
Mais le lendemain, Otbert, comme presque toutes les natures impressionnables, subit la réaction ou le contre-coup de son exaltation de la veille. Venise, par un caprice atmosphérique hors de saison, se montra sous un jour sombre et triste... il ventait, et il semblait qu'il dût pleuvoir. Otbert fut assailli d'un de ces malaises particuliers aux gens nerveux. 11 vit chacun de ses rêves perdre sa belle couleur rose de la veille et des jours précédents. On eût dit que les nuages de l'atmosphère infiltraient leurs brumes dans son cerveau.
Otbert, qui subissait parfois ces crises sans nom, sans lieu précis de douleur, avait trouvé pour les préciser ce mot singulier : avoir mal aux idées. C'est qu'en effet il souffrait partout et nulle part, comme dit l'auteur à!Ip$iboë, et il lui eût été aussi difficile d'indiquer le point d'une douleur physique, que de préciser quelle pensée alarmait le plus particulièrement son cœur ou inquiétait son esprit. Le poète subissait là un des phénomènes de cette organisation de semitive qu'il avait reçue de sa mère. L'avenir lui envoyait un de ses pressentiments...
11 essaya de lutter contre ces influences fatales. Il se mit au balcon et voulut admirer tout ce que, du point qu'il habitait, Venise offrait de splendides perspectives. Mais Venise lui sembla triste et désolée comme cette cité qu'Éménide entrevit de son lit de fer. Les vignes, d'ordinaire si riantes, du traguet voisin lui parurent funèbres comme des cyprès. L'air était plein de frissons; Je soleil ne laissait arriver à travers les nuages que de mornes rayons sur l'eau grise du canal. C'était un mélancolique jour d'automne au milieu du printemps, une fleur flétrie dans un bosquet.
— Que va-t-il arriver à Adriana? se demanda-t-il avec terreur.
Le soir venu, à l'heure bleue, mais d'un bleu plus sombre que de coutume, il prit sa gondole et se rendit dans les parages de San Servolo, où le rendez-vous, dont la destination était prudemment changée chaque jour, avait été fixé la veille. La mer, le ciel, tout, ce soir-là, offrait aux yeux d'Otbert un aspect étrange. L'eau rousse avait des teintes sanglantes; le ciel était glauque et cuivré. Il ne put détacher ses yeux d'un nuage qui semblait avoir recueilli les derniers et rares rayons du soleil disparu, et dont la masse disgracieuse surplombait le palais Bastiglia, comme cette nuée couleur de sang qui enveloppe la retraite du roi Conor, dans le rêve
d'Ossian. Les voix des gondoliers! les bruits expirants de la ville, avaient à son oreille quelque chose de lugubre, comme le murmure du vent parmi les tombes.
Otbert, bien qu'il eût manœuvré son aviron avec une ardeur presque désespérée, se sentit froid.. •
— Que se paste-t-il donc? mon Dieu! se diUil, les yeux ardemment fixés sur la partie de la lagune par laquelle devait venir Morosine.
Et l'heure bleue s'envolait, et la bien-aimée n'arrivait pas!
Il attendit encore, puis reconnut enfin la silhouette du vieux Timoteo, debout sur la gondole désirée. Mais cette fois k jeune homme ne s'élança point à sa rencontre; il resta les bras croisés sur sa rame.
— . Elle n'y est pas! pensa»t-iL
Comment pouvait-il le savoir? Quelle intuition k lui avait appris? La gondole n'était-elle pas garnie de son felie mystérieux?
— La padroncina m'envoie vous dire qu'elle n'a pu cesoir quitter le palais! cria le bonhomme du plus loin qu'il lui fût
— Je le savais bien ! se dit tristement Otbert. Qu'esMl donc arrivé? demanda-t-il.
Timoteo ne savait rien. Vers le soir, la contessina l'avait fait appeler et lui avait simplement dit d'aller prévenir Otbert qu'elle ne pouvait sortir. Elle lui donnait) pour le lendemain, rendez'vous à San Michèle.
*— L'Ile du cimetière. •• quelle idée! pensa Otbert.
Le bonhomme renvoyé, l'amant déçu se mit à ramer contre le vent avec une véritable frénésie. Il lui semblait que le sirocco qui passait dans ses cheveux dût enlever de son cerveau toutes les pensées fatales. Mais le sirocco est un vent qui irrite et ne rafraîchit pas. C'est lui qui, sous le nom de simounn* transporte de brûlantes montagnes de sable d'un point à l'au-
tre du désert; c'est le favonius d'Horace et de Virgile; le même enfin qui, sous le nom de fohn, fait sur le lac de Constance de si terribles ravages. Aux rives adriatiques, il porterait au suicide, s'il laissait l'énergie physique pour répondre aux idées de langueur et de désespoir qu'il inspire...
Après un quart d'heure d'efforts insensés, Otbert, les nerfs détendus, les membres frappés de prostration, tomba accable dans sa gondole; heureusement la marée montante, contre laquelle il avait un moment lutté, le rapporta d'elle-même vers le grand canal; il put donc rentrer chez lui. Il se coucha avec la fièvre.
Durant la nuit il eut une sorte de délire. Ou il frissonnait, et s'approchait machinalement du foyer éteint, ou il brûlait, et songeait à se plonger dans le canal sur lequel planaient ses fenêtres. Il eut d'étranges préoccupations fiévreuses. Il vit Adriana malade, cataleptique, et lui demandant de la guérir, de la sauver. Il se figurait fouiller dans ses dangereux livres d'autrefois, méditant sur les manuscrits de Tûbingen, et s'appliquant à des méditations obstinées pour trouver quelque secret terrible, propre à retenir dans la vie celle qui l'implorait. Et tout cela n'était pas un rêve... Otbert était éveillé, assis devant sa table, la tête, le front appuyé sur ses mains crispées, et lisant, méditant sur les pages fantastiques du livre imaginaire, étendu sous ses yeux... puis bientôt il se levait, et marchant à grands pas dans sa chambre, il tenait de longs discours, se posant à lui-même des objections singulières aux désolantes aberrations dans la région desquelles était emporté son esprit délirant.
Le matin le trouva endormi dans un fauteuil près de la fenêtre ouverte. Lorsqu'il se réveilla, il fut tout étonné de se voir dans un autre monde et dans une autre situation que tout ce que lui avaient créé ses divagations cérébrales. On ne saurait expliquer quel retour ou quel enchaînement d'idées
le porta à réfléchir alors sur sa situation, et à lui eu montrer quelques-uns des côtés les plus équivoques. 11 se sentit comme alarmé de son bonheur, et de même que l'audacieux Titan du mont Libyen, il lui sembla que le vertige allait amener sa chute. Il se demanda si une impérieuse loi venant à lui en imposer l'irrésistible nécessité, quitter son amante lui serait possible, et à cette question de sa raison en alarmes, le cœur répondit qu'il vaudrait mieux mourir! Pourtant, le pauvre poète sentait qu'une crise menaçait son bonheur. D'où lui venait, non pas cette crainte, mais bien cette incertitude? on ne saurait le dire, il la respirait dans l'air !
n voulut juger jusqu'à quel point il serait fort pour résister au coup qui pouvait le frapper. De même que le guerrier décidé à vaincre ou à mourir visite une dernière fois ses armes, de même Otbert essaya de constater le degré de force de sa raison. 11 se souvint de la lettre de Bruschall, que dans la confiante ivresse de son bonheur il avait refusé d'ouvrir, et songea à l'affronter. Pourtant il voulait et ne voulait pas, il avait peur des vérités qu'il pouvait y lire. Mais au milieu des influences diverses dont sa volonté subissait le choc, une pensée vint faire pencher la balance du côté de la raison, cette rivale presque éternelle et souvent vaincue du cœur. Cette pensée, ce fut tout ce que méritait d'égards et de respect l'excellent homme qui avait tracé les lignes dont il avait dédaigné la lecture. Il sembla tout à coup au jeune homme que, par cette conduite, il avait insulté son pieux ami, et que se refuser de lire ce qui avait été écrit dans le but loyal et sincère de lui être bon et utile, c'était presque comme si, Bruschall se présentant chez lui, Otbert lui eût dédaigneusement fermé sa porte. Ce beau mouvement le fît se précipiter vers le tiroir ou, dans un jour d'ivresse, il avait enfoui la lettre, et l'ayant prise et courageusement ouverte, il y lut ce qui suit : « Je vous attends chaque jour, à chaque heure, mon cher
Otbert, et ne p%\s comprendre comment vous mettez à de pareilles épreuves d'inquiétudes et de transes mon intérêt, mon amitié pour vous. Je ne suis ni fataliste ni impressionnable, ni enclin à rien de tous ces sentiments de découverte nouvelle, qui font qu'on se gratifie de ces jolis mots que vous connaissez mieux que moi, mon jeune ami, et pourtant ce voyage m'avait, vous le savez, contrarié et déplu. Si je croyais aux augures plus qu'à Yesprit des nerfs, je vous dirais que j'avais vu de noirs corbeaux voler sur votre tête, quand vous me quittâtes pour franchir les Alpes, et que, sans pour cela tremper dans la seconde vue ni dans les incantations, j'en avais rêvé. Je vous rapporte cette affaire de corbeaux, parce que je sais que vous vous y connaissez mieux que moi, et qu'avec l'aide d'un petit retour (pas trop long, prenez garde !) vers les zones mystiques et Jacob Bœbm, vous verrez ce que cela veut dire* J'ajouterai maintenant que si je fus mécontent de vous voir partir, je n'ai pas eu lieu de me remettre en belle humeur depuis votre départ, car vous êtes d'un silence si voisin du mutisme complet, que si je me souviens bien de ma rhétorique, c'est à Harpocrate (ne pas confondre avec Hippocratel) que j'ai toute raison de vous comparer. Excepté ce billet dans lequel, décidé déjà sans doute à ne pas venir, vous m'annonciez que vous alliez arriver, je n'ai plus entendu parler de vous. Tenez, Otbert ! ne plaisantons pas ; j'aimerais cent fois mieux que vous me disiez franchement : Toute morale et toute raison sont inutiles... je reste et veux rester; jour par jour vous saurez ce que j'espère ou obtiens, ce que je redoute ou souffre ; bien et mal, heur et malheur, vous connaîtrez tout... La question ainsi posée, je vous considérerais sous ce nouveau point de vue d'un naufragé, d'un condamné, d'un homme en péril pour lequel la moindre épave, le moindre sursis, sont des chances inespérées dont il faut remercier Dieul
LE POIGNARD DE CRISTAL f M»
» Enfin, comme, après tout, et que cela tous plaise ou non, j'ai des devoirs à remplir devant ma conscience, et que je me trouve engagé devant la mémoire de mon pauvre ami Tûbingen, je vais compter les jours nécessaires pour recevoir votre réponse à cette lettre. Le temps expiré, si vous persiste* à né me rien apprendre, si je ne vous vois point reparaître plus tôt, car c'est là ce que j'exige de vous, il me restera à prendre un parti contre lequel je sais bien que réclameront mes rhu* matismes... mais vous l'aurez voulu, et les corbeaux auront eu raison. — A revoir !
» Bruschall. »
Otbert fut plus touché de la forme indulgente et amicale de cette bonne lettre du vieil employé, qu'il ne l'eût été des reproches les plus fondés. Il regarda sur-le-champ la date, et calcula que si Bruschall mettait à exécution le projet que sa dernière phrase laissait deviner, comme nulle réponse n'avait été faite à cet appel, le digne Inspruckois pouvait arriver à chaque moment. Cette découverte l'attrista. Il se vit soudain entraîné hors de Venise, et il comprit par im brusque retour vers les choseâ de sa passion, combien fuir Àdrianalui serait non-seulement moralement, mais aussi même matériellement impossible, pourrait-on dire. Puis, un moment après il sentit comme un petit choc électrique frémir en lui.*»
— Adriana! s'écria-t*il.
La porte s'ouvrit) on lui remit un billet. — C'était d'elle!
«..>.. Ne souffre pas trop, aie confiance en moi, car je t'aime! lui disait la jeune patricienne. Je vais avoir tous ces jours-ci bien des ennuis; mais notre amour me soutient. Ne sois pas inquiet, je t'aime, je te le dis encore, non pour te l'apprendre, mais pour avoir le plaisir de te le répéter. Ce soir encore je ne pourrai sortir, ni demain peut-être; mais je passerai une heure bleue sur mon balcon à te regarder, à tâe
montrer à toi, et à te crier dans mon âme que je t'aime, et pour toujours ! Je ne rêve et sens que cela. A tout ce qu'on me dit, une voix répond en moi : « J'aime Otbert !» Je ne sais pas comment cette voix n'arrive pas au dehors, et pourquoi ils ne l'entendent pas I
» Je t'apprendrai ce qu'il faudra faire. Ne bouge pas et espère. Aime-moi pour que je sois forte, car tu es le dieu sur lequel dardent mes regards, au milieu du martyre que je suT bis. Adieu, adieu ! je goûte sur mes lèvres la saveur de ton dernier baiser 1 »