‹ Le poignard de cristalChapitre 22 sur 26 · RUE V1VIENNE, 2 BIS · texte numérisé non relu

RUE V1VIENNE, 2 BIS

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— Assez, Caroline, voici la nuit; vous n'y voyez plus : remettons à demain nos réflexions sur cette lecture qui a paru si vivement vous toucher. Essuyez vos yeux, mon enfant, et ne rougissez pas d'une sensibilité bien naturelle à dix-huit ans. Ce livre me plaît ; sans me flatter d'en sentir comme vous tout le charme, je reconnais qu'il est écrit avec une rare simplicité. Les personnages y portent l'empreinte de ce roi qui l'imposait à tout ce qui rapprochait. Majestueuse et réservée, la passion s'y exprime en termes choisis. Mademoiselle de Cïermont est un beau livre ; mais ne l'oubliez plus sous cet acacia, comme hier au soir. 11 est encore taché par la rosée de la nuit dernière. Vous êtes distraite, Caroline, depuis quelque temps. Voilà des branches qu'on n'a pas émondées : elles embarrassent l'allée des tilleuls; l'allée des tilleuls manque de sable, le bassin d'eau, l'eau n'a plus de poisson. Mais vous ne m'écoutez pas : — ce livre vous a tout émue; nous le relirons encore une fois cette année, Caroline.

— Je vous remercie, monsieur, de votre bienveillance. Je suis heureuse plus que je ne saurais dire de ce que vous partagiez quelquefois mes goûts ; mais je n'ai pu retenir mes larmes en songeant que Ja catastrophe de ce livre a eu lieu à quelque distance de nous. Hier encore nous avons foulé l'allée où monsieur de Melun fut mutilé par un cerf. Nous apercevons les restes de ce château que Louis XIV honora de sa présence une fois dans sa vie; et si la révolution, comme vous me l'avez appris, n'en avait abattu les hauteurs, le soleil éclairerait à celte

heure les croisées de l'appartement où mademoiselle de Clermont fut forcée de figurer, la mort sur le visage, au quadrille du roi, tandis que son mari expirait dans d'horribles douleurs. Quelle grande époque, n'est-ce pas, monsieur? Que de monuments n'a-t-elle pas laissés?

— La vertu et la liberté, mon enfant, en fondent seules de durables sur la terre. Voyez deux exemples qui se touchent : les Condés ont bâti un. palais digne d'abriter des rois, et un hôpital bien modeste où sont reçus les sexagénaires du canton. Les révolutions et la mort ont détruit le palais et ses maîtres : l'hôpital est encore debout; écoutez : sa cloche sonne la prière du soir. # , •

Caroline se tut : elle craignait d'avoir blessé les susceptibilités peu aristocratiques du vieillard.

Quittant le banc d'osier sur lequel elle était assise auprès de M. Clavier, elle se leva pour passer dans la serre. M. Clavier, rêveurun instant, puis cherchant tout à coup où sa jeune amie , pouvait être,, l'y suivit à pas lents.

Caroline donna un dernier coup d'œil aux camélias, et s'assura par le thermomètre que la chaleur intérieure de la serre s'élevait à quinze degrés ; elle arrosa ensuite quelques amaryllis trop chauffées [par le tan. M. Clavier ne tarda pas à lui faire remarquer le danger de rester plus longtemps exposée à la vapeur chaude et chargée de l'atmosphère; elle s'était plusieurs fois trouvée indisposée au milieu de la concentration de ces odeurs émanées d'arbustes vivaces de la Chine et du Japon, volatilisées par une température artificielle et la lente réverbération des rayons solaires.

Il est vrai que cette serre était à peu près la seule distraction de Caroline, et l'occupation favorite de M. Clavier, qui y consacrait les soins ingénieux d'un amateur passionné des belles plantes. Elle prenait une partie de la façade de la maison, et elle se prolongeait ensuite le long du mur latéral de clôture , opposant sa cloison de verre taillée à carreaux au souffle inégal de l'air. Des brassées de plantes grimpantes couraient à l'extérieur le long de ses carreaux, comme pour regarder leurs sœurs plus favorisées à travers l'obstacle transparent qui les séparait. Lorsqu'une journée sereine luisait, mille insectes ailés s'abattaient en bourdonnant autour du pavillon végétal, vaste cloche sous laquelle les quatre parties du monde étaient représentées par des enlacements, des jets, des grappes, des couleurs, des par-

fums. Mais son plus bel ornement était celle qui, chaque matin et chaque nuit, visitait cette famille étrangère, ranimant par un peu d'eau la vie des unes, et dorant par un rayon de chaleur le calice des autres, L'Eve de ce paradis diaphane était Caroline de Meilhan.

Caroline et M. Clavier sortirent de la serre, M. Clavier s'empara de l'arrosoir, redressa de -se» doigts tremblants, sur son passage, les tiges des plantes abattues sous la rosée; et, par une allée bien sablée du jardin, il se rendit au 'corps de logis, appuyé sur Caroline, qu'il regardait de temps en temps avec des yeux pleins de sollicitude.

En ce moment, Chantilly, sa vaste pelouse, sa ceinture de chênes et de tilleuls, sa ligne de maisons blanches rangées Tune à côté de l'autre comme pour laisser passer avec respect le grand prince qui a planté ces tilleuls, ces chênes, et bâti ces maisons blanches; la forêt, le bourg, le château, tout était coupé par deux zones, Tune de lumière, l'autre d'obscurité. Le bois de Sylvie, et le château que ce bois couronne, étaient dans Tonpbre. Quelle magnificence qu'un coucher de soleil en face d'un château, et d'un château assez antique et assez moderne à la fois pour Caire dire à l'observateur sans poésie : Que c'est riche! et au voyageur respectueux envers les choses passées : Que c'est beau!

Derrière le glacis tendre et violet produit par la dégradation des tons lumineux, les parterres du château se montraient avec la même netteté de dessin que le Nôtre dut obtenir en les traçant sur le vélin avec la règle d'ivoire et l'encre de Chine. Le pastel de Watteau n'aurait pas disposé avec plus de coquetterie ces vases de marbre-Médicis, frappés, en guise d'anse, de têtes de béliers en plomb, ces petites statues allégoriques, ces bouquets de dahlias des parterres. Les parterres de Chantilly sont célèbres jusqu'en Angleterre, d'où l'on vient pour les admirer. Au loin, à droite et à gauche de ces parterres, resplendissent mollement aux yeux des plaines de gazon qui, d'ondulation en ondulation, vont se confondre et couler avec des pièces d'eau, où voguent à l'abandon des cygnes, des feuilles tombées et des batelets dorés, escadre montée jadis par des dames de la cour.

Ces eaux paresseuses ici, bruyantes là-bas ; ces parterres, ces plaines, ces gazons, ces fleurs vives, ces choses coloriées comme un livre d'enfant, et ees bois sombres à la cime desquels crient les milans; ce château qui a treize tours féodales décapitées, et

dont les tronçons étreignent un logement de bourgeois qui a douze croisées, un balcon tremblant, des rideaux orange, des fenêtres vitrées ; ces écuries où.des empereurs ont soupe, et qui seraient une des sept merveilles si elles avaient été bâties à Athènes au lieu de s'élever en Picardie; et ces pavillons chinois en briques rouges, ces chapelles gothiques en carton-pierre, ces laiteries en vertugadin, empruntées aux décors des opéras de Marmontel et de Grétry, ces statues mythologiques qui ressemblent à la Dubarry et à la Duthé, qui ont du fard; ces carpes centenaires qui sautent de temps en temps hors des lacs, et ces petits oiseaux auxquels elles font peur; cette grande forêt émondée comme un seul arbre, et ces roches venues de Fontainebleau par Paris à dos de mulets; ces cours d'honneur où becquètent aujourd'hui des poules ; ces grandes, ces petites, ces majestueuses, ces ridicules choses, n'indiquent-elles pas qu'il y eut successivement un grand Condé qui s'est promené dans ce château avec Pascal, Bossuet, Molière, Fénelon, Luxembourg, Lesage; un autre Condé qui tint table ouverte pour Voltaire, Marmontel, la Pompadour; un autre Condé qui s'absenta vingt ans de son palais, et enfin un dernier Condé, simple bourgeois, grand amateur de la chasse et des vaudevilles de M. Scribe ?

Le soleil avait disparu.

À l'horizon, le clocher de Senlis se montrait dans la brume.

M. Clavier et Caroline rentrèrent dans le salon de plainpied, dont ils prenaient ordinairement possession Tété, et qu'ils abandonnaient l'hiver à cause de la fraîcheur des murs.

Le couvert était mis.

Caroline vérifia si rien ne manquait au service, alla faire un tour à la cuisine, et, quand sa revue de bonne ménagère fut faite, elle interrompit le vieillard dans la lecture de son Parfait Jardinier, pour l'engager à dîner. M. Clavier poussa son fauteuil vers la table : Caroline ne prit place qu'après une invitation.

— Je vous recommande bien, mon enfant, lui dit M. Clavier, quand vous irez à minuit allumer le poêle de la serre, de refermer soigneusement les portes du cabinet de communication, ce que vous avez négligé de faire l'autre jour; aussi, les deux températures s'étant confondues, les plantes du Japon ont eu les feuilles roussies par l'élévation inaccoutumée de l'atmosphère, et celles du Cap-Vert ont souffert du froid. A propos, vous ne m'avez point remercié, oublieuse, du tapis bien doux, bien

épais, que j'ai étendu dans la galerie vitrée, de la dernière marche de notre escalier à la porte des serres.

Caroline prit la main de M. Clavier et lui sourit.

— Je dois vous gronder encore de l'inconcevable lenteur que vous mettez à chauffer les poêles.. Hier vous êtes descendue à minuit — oh ^ je vous ai bien entendue, — et vous n'êtes plus remontée qu'à deux heures. Vous aimez beaucoup à lire dans la serre, la nuit, je le sais, Caroline; mais, prenez-y garde, les fleurs et nous ne pouvons guère vivre ensemble : notre haleine les flétrit ; leur parfum nous asphyxie : il faut que nous les tuions ou qu'elles nous tuent.

D'après ces quelques paroles, bonnes sans doute, mais tempérées par beaucoup de réserve, il eût été difficile de dire le rang que Caroline occupait dans la maison. Elle ne se livrait point à de grossiers travaux domestiques; ses mains blanches le disaient assez : pourtant Caroline était habituellement éveillée, comme la bonne, à cinq heures l'été, à six heures l'hiver. On voit même qu'elle se levait à minuit pour renouveler la chaleur artificielle des serres : charge délicate, du reste, et qu'on ne doit pas confier à l'insouciance des domestiques, sous peine, le matin, en allant visiter ses bâches, de trouver ses palmiers et ses ananas rôtis. Caroline repassait en partie son linge, et taillait elle-même ses robes. Auprès de M. Clavier elle accom-? plissait d'autres devoirs que l'usage lui avait rendus indifférents, mais qui eussent effrayé par leurs détails minutieux un moins bon caractère que le sien. Cette soumission que l'on conçoit très-bien chez le domestique qu'on paye ou dans l'enfant qui vous aime, étonnait chez Caroline, qui n'était ni la domestique ni l'enfant de M. Clavier.

11 résultait, pour elle, de cette nuance qui n'était pas l'autorité, qui n'était pas la servitude, une position singulière dont les voisins — et à Chantilly on a pour voisins tQUt le monde — n'avaient jamais deviné le sens en pénétrant curieusement dans l'intérieur de M. Clavier. L'inégalité d'âge entre lui et sa jeune protégée faisait taire la calomnie, mais elle ne suffisait pas pour retenir l'indiscrétion. Les rares amis que M. Clavier recevait dans l'intimité, son notaire, son médecin, quelques agriculteurs, avaient difficilement l'occasion de parler à Caroline, qui descendait peu lorsque des étrangers étaient au salon ; mais ceux-ci, pour ne l'avoir aperçue que quelquefois à la dérobée, n'en avaient pas moins été frappés de sa modestie et de sa grâce.

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Elle e«t été, du rt8te> fort etnbatrassée au milieu d'une société nombreuse : un respect Continuel pour l'homme qui n'osait adoucir, par des caresses de père, la vénération qu'il Inspirait, ni déshonorer la main où s'appuyait sa caducité en la remplissant d'or, avait imprimé à la jeune fille une défiance particulière. Caroline eût répondu avec dignité à qui se serait oublié en lui parlant comme à une servante; et pourtant elle n'aurait su répondre à la déférence qui l'eût traitée en maîtresse de maison. Sa condition douteuse était devenue pour elle une seconde pudeur. Caroline eût rougi de tout le monde.

— Pensez-vous, lui demanda M. Clavier, que M. Maurice soit actuellement à Chantilly?

— Je crois, monsieur, qu'il doit s'y trouver. Avant-hier soir encore, il se promenait sur la pelouse avec M. Reynier, son beau-frère.

— Ses affaires l'appellent si souvent à Paris depuis quelques mois, qu'on craint toujours de faire une course inutile en allant chez lui. Bientôt il faudra prêcher la résidence aux notaires comme autrefois aux évoques de cour. Cependant je lui ferai une visite demain.

— 11 me semble, reprit Caroline, vous avoir entendu dire que M. Maurice s'occupait beaucoup de politique; ne serait-ce pas là le motif qui le force à s'absenter plus fréquemment?

— Vous dites juste : Maurice est dévoué aux idées nouvelles. Je suis témoin du sacrifice qu'il leur fait de sa fortune, de son temps et de ses plaisirs ; c'est louable à son âge. 11 a mille belles qualités, ceUe surtout que j'ai quelque intérêt à lui reconnaître, de m'écouter sans impatience et sans prévention contre ma vieillesse, dans les longues promenades où il me prête l'appui de son bras* lorsque vous me privez du vôtre, étourdie, pour cueillir des campanules dfcns les buissons. Oui, Maurice est né pour réchauffer les tièdes, et le monde en est empoisonné. Ce jeune homme a du patriotisme pour tout le canton. Je ne parle pas de sa réputation de notaire : il la mérite; c'esf tout dire. Dans un bourg comme le nôtre, un notaire est le conseiller, l'ami des habitants : c'est ce qu'il est.

— Vous avez toujours pensé cela de lui, monsieur, il serait flatté d'entendre son éloge se confirmer si souvent dans cette maison.

— Je crois donc avec vous, Caroline, que ses affaires ne doivent paB souffrir de ses voyages réitérés à Paria. Il a une

femme que j'estime, quoique fière, qui prend chaudement ses intérêts. Peut-être n'a-t-elle pas la circonspection de son mari. On parle trop dans ses salons, j'ai trouvé. Mon opinion ne serait-elle pas au fond dictée par la misanthropie de mon âge si peu indulgent, et le résultat de nos habitudes solitaires, à nous, mon enfant, qui causons peu? On nous appelle les sauvages dans le pays, et vous verrez que nous serons obligés de clouer des planches derrière la grille du jardin. Tandis que vous lisiez ce soir, les habitants nous épiaient du dehors comme des phénomènes effrayants ou curieux.

On sonna à lar porte du jardin.

Caroline, toute rayonnante et tout empressée, courut ouvrir. Pendant ce temps, M. Clavier éclaircit ses lunettes et fit apporter de la lumière : son journal arrivait. En province, on ne se trompe pas plus sur le coup de sonnette du facteur que sur celui de l'ami de la maison.

— Passons les réflexions, dit M. Clavier en ouvrant le journal, ce sont toujours les mêmes; on les réimprime chaque six mois. Que se passe-t-il en Vendée?

Tandis que M. Clavier lit avec attention, sans perdre une syllabe, la correspondance de l'Ouest, Caroline enlève sans bruit les fourchettes et les verres, et glisse doucement sur sa base, auprès de l'étui à lunettes, la demi-tasse de café qu'accompagne le flacon d'eau-de-vie. Au bout de quelques minutes, elle tousse légèrement pour rompre l'attention du vieillard, qui, habitué à cet appel, relève sa tête blanche et sourit : Prenez-te donc, tandis qu'il est chaud, semble dire Caroline.

Elle déplie ensuite son ouvrage de broderie, et la veillée commence pour elle et pour son vieil ami.

Au-dessus de cette tête blanche immobile et de cette tète blonde, rapprochées par le travail et la méditation, plane un profond silence qui n'est interrompu que par les oscillations de la pendule.

Chantilly est plongé dans le même repos»

11 y a six ans, lorsque la forêt n'avait pas encore été dépouillée de sa population de cerfs et de sangliers, on était parfois surpris au milieu de la veillée par le cri d'une biche appelant ses faons. Mais depuis, la forêt est morte comme le château. Les cerfs et l'aristocratie s'en sont allés, comme autrefois la féodalité et les faucons ; les nobles chasseurs ont suivi les nobles oiseaux.

Caroline n'offre aux lueurs de la lampe qui l'isole dans un

centre de lumière, ou milieu de l'obscurité du salon, que son profil fuyant, et que l'indication gracieuse de sa bouche, sur laquelle elle appuie dans ses poses méditatives les ciseaux d'acier dont elle se sert pour découper sa broderie.

— Misérables! s'écrie tout à coup le vieillard en frappant du poing sur la table, en froissant le journal : ces misérables Vendéens, ces fous qui ne valent pas le plomb qui les tue, ont encore égorgé ces jours derniers vingt soldats français logés dans un village. Ce sont bien là les dignes fils de ces fanatiques que nous avons hachés autrefois. Ils ont donc bien du sang à perdre, les royalistes de tous les temps? Eh bien! qu'on le verse, et finissons-en.

M. Clavier ne s'était pas aperçu que ses paroles avaient produit une sensation foudroyante sur Caroline; sa tête et son ouvrage étaient tombés sur la table; des sanglots frôlaient sourdement entre ses doigts et la nappe.

— Caroline ! Caroline ! pardon, mais je ne vous savais pas là. Ces maudits journaux! voilà à quoi ils sont bons. Tenez que je n'aie rien dit : ce que j'ai dit est si vieux! c'est de l'histoire : — Triete histoire! murmura M. Clavier, en hochant sa tête blanche.

Et comme cela avait toujours lieu après les tempêtes où sa colère politique éclatait, il ramena tendrement Caroline vers lui, l'appuya sur son épaule, et, après avoir séparé ses beaux cheveux sur son front avec des doigts maigres et tremblants, il y déposa un long baiser.

— Que ce soit la dernière fois, dit-il, étouffe par ses sanglots, que nous nous serons entretenus de pareils souvenirs. Le passé est à Dieu, qu'il en soit le juge, mon enfant!

Cette scène, qui n'était pas la première de ce genre, se renouvelait de loin en loin , comme une espèce d'expiation dans la maison de M. Clavier. Elle avait profondément altéré le calme dont jouissaient quelques heures auparavant la jeune fille et le vieillard. Un nuage sanglant avait passé sûr un lac tranquille; mais il n'avait fait que passer.

M. Clavier se retira à pas lents dans son appartement, lais- j sant Caroline abîmée dans la rêverie ; rêverie douce où la haine n'avait aucune place. C'est le privilège des grandes douleurs d'être suivies d'une lopgue volupté de l'âme.

En s'assoupissant, le vieillard se répéta encore tout bas : « Ne

pas oublier d'aller demain chez M. Maurice, mon notaire. Ce qui vient de se passer m'avertit qu'il est temps. »

Caroline, dès que M. Clavier fut parti/tira de la poche de son tablier une lettre que le facteur lui avait remise avec le journal, et la lut jusqu'à minuit : cette lettre ne contenait pourtant que dix lignes.

M. Clavier avait peut-être raison : il était temps.

Heureuse la vie de province! Qui ne s'est dit cela, du fond d'une diligence, en traversant, emporté par quatre roues, quelques-unes de nos jolies petites villes de France, et en voyant passer, comme le paradis passe devant les yeux des damnés, ces maisons basses et tranquilles, et qui "ont un reflet de la mansuétude de ceux qui les habitent? L'âme des propriétaires n'est pas moins nette que les trois marches de leur escalier extérieur; elle n'est pas plus resplendissante que le marteau de cuivre des portes; elle est aussi blanche que les rideaux qui étalent la pureté de leurs plis à travers les carreaux. A travers ces carreaux, admirez la table mise; ne craignez pas de dérober un détail à* voire curiosité : le coin du tableau qui vous a échappé, vous le retrouverez plus loin; la table est mise partout; abattez les cloisons avec votre imagination, et la ville vous offrira une seule table de trois mille couverts; car il est midi, et l'on dîne dans toute la ville.

Chantilly, malgré son voisinage de Paris,— il n'en est qu'à dix lieues, — ressemble déjà beaucoup à la province : la ville, — le titre est peut-être ambitieux, mais on exagère toujours le mérite de ce qu'on aime, — la ville ne se compose que d'une seule rue qui ferait honneur à une capitale; mais les maisons de cette unique rue, hautes et fières d'un côté, descendent à l'humble niveau d'un pavillon du côté qui regarde la pelouse. Ce contraste trahit l'origine moitié féodale, moitié libre, de Chantilly. Un des Condés, dans un jour de largesse, au retour de la chasse, distribua, par concessions égales, des morceaux de terrain à chaque pauvre habitant, tous alors serfs, domestiques, piqueurs ou gardes-chasses du prince; mais il leur fut défendu, en bâtissant sur ces terrains, de s'allonger, sous peine d'empiéter sur le domaine du voisin, ni de s'élargir sans mordre sur la pelouse.

Les modernes systèmes égalitaires n'auraient pas mieux imaginé pour tracer un terme à l'ambition de la propriété. Aussi en estil résulté que les pauvres et les riches de Chantilly sont toujours restés à la même distance les uns des autres. A la même distance, disons-nous, et non à la même hauteur; car, ne pouvant s'agrandir, les propriétés de Chantilly se sont élevées à raison de l'accroissement des fortunés. Quelques-unes ont cinq étages; beaucoup sont déjà au niveau du château. Ces bergers, ces gardes-chasses du prince sont devenus de riches industriels, et la considération dont ils jouissent se mesure à la hauteur des pignons. Dieu veuille qu'ils n'aient jamais des descendants des Coudés pour valets de ferme I

Dans cette rue de GhanUUy, vers le milieu, si vous avises une maison dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une cour pavée où un cabriolet dételé repose sur ses brancards* au delà de laquelle le Parisien, avide de campagne, admire un paysage encadré dans les montants de la porte ; si, par cette porte, d'où s'échappe, l'été, un parfum de chèvrefeuille et de troène, vous voyes passer à peu près toutes les personnes qui pénètrent dans la rue pour d'autres motifs que celui de se rendre chef elles, et d'ailleurs, si tous n'êtes pas distrait au point de ne pas remarquer les deux ecussons dorés qui s'élèvent sur leurs branches de fer aux ailes de l'entrée, vous reconnaître» la maison de M. Maurice> notaire.

Sa hauteur, trois étages $ jalousies vertes, cour sur la rue, > jardin sur la pelouse. Par une division bien entendue de logement, les appartements affectés aux affaires, à la partie sérieuse de l'existence, prennent jour du côté de la rue, et les pièces consacrées au repos domestique s'ouvrent en face de la forêt On passe ainsi, sans quitter l'étage, du mouvement du bourg à la solitude de la campagne. Au printemps, la position est délicieuse : percée d'outre en outre par le soleil qui entre d'une part, et par l'air du bois, tiède et résineux, qui pénètre de l'autre, cette rangée de maisons, vue à la distance du bois, est d'un pittoresque efîtet. Lorsque les grilles vertes des jardins avancés tremblent dans la raréfaction de l'air comme des arbres dans l'eau, Chantilly semble une vaste serre chaude dépendante du château. A cette illusion de perspective se joint, pour la rendre plus complète aux yeux, le jeu de la lumière sur les vitres; son reflet au fond des glaces des appartements. Ce verre., • ces barreaux, ces transparences* cet air, ce Jour, fascinent la

vue, qui Dd peut renoncer à voir une serre chaude dans ce mirage.

L'étude de Maurice est au plain-pied, au lieu d'être à l'entresol, auprès de «on cabinet, disposition locale peu commode pour la consultation des affaires, mais exigée par Léonide, la femme de Maurice, qui n'aurait jamais souffert que les paysans rayassent de leurs souliers ferrés les carreaux de la salle à manger. Et il faut la traverser pour se rendre dans le cabinet de Maurice. Cette fausse répartition d'appartements oblige celui-ci à se déplacer de l'étude au cabinet toutes les fois qu'un conseil nécessite un entretien particulier. 11 est vrai qu'au moyen de cette division, on obtient le silence des clercs, relégués aussi dans les salles basses, à la portée des clients. Cette république plumitive ne franchit jamais les dix marches qui la séparent du patron, excepté pourtant -le premier de Tan; le reste de l'année, le maître-clerc seul a le droit de surprendre Maurice à toute heure.

Neuf heures, l'étude, s'emplit d'hommes et de femmes de la campagne. Fermiers, bûcherons, carriers, vignerons, bergers, meuniers, charretiers, maçons, cordiers, charrons, tous en blouse, les guêtres de cuir bouclées jusqu'au genou, sont assis . en zigzag, de manière à confondre dans la ligne perpendiculaire du dos la ligne tangente au talon. Ils se briseraient le cou, au cas de quelque glissade, si leur bâton, planté en échalas, cessait de s'appuyer à terre et dans la fossette de leurs mentons. C'est dans cette attitude, commune à tous ceux qui se sont emparés les premiers du banc de chêne qui règne le long des murs, que l'arrivée de Maurice est impatiemment attendue. Les jours de marché attirent une plus grande affluence au notariat. On profite du déplacement pour arranger les affaires. L'occasion est belle pour venir et s'en aller ensemble. Les affaires des gens de la campagne sont simples : une procuration à faire rédiger, un bail de fermé à renouveler, un dépôt à constituer °u à reprendre, selon que là récolte a permis dé respecter les épargnes ou a forcé d'y toucher. De là des visages rayonnants, d'autres soucieux; beaucoup trahissent leurs bénéfices sur lés foins de l'année par une transpiration métalliojue : le mouvement qu'ils font pour soulager leur gousset les désigne à îa jalousie : parmi les/emmes, malheur, dans l'opimion, à celles qui laissent déborder un angle de papier sous le pi i de leur mourir ! conjecture fâcheuse ; on retire l'argent i placé. Ce ne sont

que des conjectures, il est vrai, mais ne suffisent-elles pas pour faire présumer des fortunes qui s'en vont? A tel signe on prévoit que tel champ sera bientôt vendu si Ton veut ensemencer l'autre; et ces provisions, rarement en défout, sont la mesure de l'accueil qu'on ménage à chacun. Il y a autant de mensonges personnifiés pour le moins dans cette assemblée grossière que dans les salons, où les moralistes prétendent exclusivement les y trouver. Ces corps frustes, ces âmes calleuses sont aussi bien partagés que les gens de la ville en cupidité, astuce et fourberie. Au lieu d'être planté dans un beau vase de marbre, l'arbre du bien eV du mal est là planté dans la boue. Il y a longtemps' que les Tityre et les Lindor ont été emportés par les torrents de lait qui couraient dans les plaines. L'âge d'or a été fondu à la Monnaie.

Les femmes abondent dans l'étude; on Ta dit, c'est jour de marché. Assises sur leurs paniers, elles récapitulent en gros sous le produit de la vente des carottes et des choux dont elles répandent le parfum végétal autour d'elles. L'étude est devenue une succursale de la halle; elle s'encombre de clients qui, tous, avant de s'enchaîner par les formes solennelles du contrat, sont bien aises de répéter une dernière fois la comédie de générosité dont ils ont, en chemin, étudié les rôles. A les en croire, n'estce pas par pure amitié que celui-ci vend, que celui-ci achète ? . n'est-ce pas à la seule fin de gratifier le notaire, le timbre et l'enregistrement qu'ils traitent et contractent? voyez. De plus hypocrites encore jurent leurs grands dieux qu'ils ont la plus intime confiance entre eux, mais qu'on est mortel dans ce monde et qu'on a des enfants. Un reçu ne.nuit jamais : un bout de traité ne déshonore personne. Voilà pourquoi on aperçoit partout, dans l'étude, deux mains droites qui s'ouvrent pour dissimuler deux autres poignets serrés comme un étau.

Les protestations de désintéressement allaient leur train, en attendant Maurice dont il était parfois difficile d'admettre l'opportunité au milieu de tant d'honnêtes gens, lorsqu'un homme, qui ouvrait et fermait de temps à autre un livre de prières, d'où pendaient des nœuds et des rubans fanés, se leva et vint se placer entre deux villageois qui exposaient, avec la bonne foi précitée, les conditions de leur marché à conclure.

— Ah çà ! mes amis, permettez-moi deux mots.

— Quatre, monsieur le curé.

— Toi, Valentin, tu vends ta récolte prochaine; toi, Gaspard, tu la lui achètes.

— Tout juste, monsieur le curé; vous savez ça de la tête à la queue, comme dit l'autre.

— Il est venu à mes oreilles, là, dans mon coin, où je vous ai entendus, sans chercher à vous écouter, que le prix de la récolte était cinq cents francs ; les frais de vente à la charge à tous deux. Vous arrivez l'un et l'autre d'Écouen, n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur le curé, et prêts à y retourner, affaire faite.

— Bien ! calculons : le voyage d'Écouen et retour, le déjeuner à Cham plâtreux, l'air y est bon, le vin meilleur; — la journée à Chantilly, — journée de travail perdue pour tous deux : — c'est douze francs au moins : dix francs de contrat au notaire ; — vingt-deux : à déduire de cinq cents francs, valeur de la récolte vendue, reste à quatre cent soixante-dix-huit; sur laquelle différence de vingt-deux francs, tu perds, toi, onze francs ; toi, onze francs. Voulez-vous suivre mon conseil, mes amis? Valentin, mets ta main dans celle de Gaspard, — marché conclu : — toi, Gaspard, offre à Valentin une place sur l'âne que tu as acheté ce matin à Gouvieux, et partez tous deux pour Écouen : rebuvez un coup à Champlàtreux. Bon voyage! C'est vingt-deux francs que je vous remets dans la poche : est-ce dit ?

— Monsieur le curé, nous sommes tous mortels.

— Sans doute, Valentin, mais vous êtes de braves gens, deux . amis ; à quoi bon ce papier? lrez-vous jamais, l'un ou l'autre, réclamer autre chose que l'argent ou la récolte, marché conclu sur l'honneur ?

— Non, mais on peut passer d'un moment à l'autre : les enfants sont là.

— Mais, Gaspard, vos enfants ont connaissance du marché; tout Écouen aussi. Croyez-moi, soyez confiants, on le sera après vous.

— Pas possible, monsieur le curé, nous sommes sujets à , mourir.

Le curé se retira en soupirant et reprit sa place et sa lecture dans le coin du mur.

Tous les clients se levèrent.

Maurice entrait. Des pressions de mains l'étoufferent, le vent des chapeaux, agités par de violents saluts, faillit le renverser.

Maurice avait adopté la méthode ministérielle de recevoir debout, d'entamer la discussion à la cheminée pour la finir à. la

porte, dont il avait soin de toucher le bouton quand il jugeait être assez éclairé sur la question.

H se serrait en outre de la formule interrogative, par une précaution indispensable envers des gens toujours disposés à faire la généalogie de leurs affaires.

— Vous, monsieur Grandmenil?

— J'apporte, monsieur Maurice, dix mille francs pour les placer sur première hypothèque.

— Paseezà la caisse j verses ; j'ai votre affaire. Toi, Robinson ?

— Moi, monsieur Maurice , je voudrais devenir acquéreur d'un des lots de la propriété de la Garenne, entre Morfontaine etSaint-Leu»

— De quel lot?

— Du parc, monsieur Maurice»

— La mise à prix est de quarante-cinq mille francs, mon garçon.

— J'en déposerai chez vous quatre-vingt mille, et vous poussera pour moi. Je pars pour l'Auvergne. — Si vous manquiez de fonds, écrives à ma femme.

— Bien, Robinson* Bt vous père Renard?

— Nous nous faisons vieux» monsieur Maurice.

— Je comprends : vous voudries la rente viagère. Qu'abandonneriez-vous> père Renard ?

. — Dame! mes trois maisons de Pont-Saint-Maxence, ma petite carrière de Gouvieux, et mes deux moulins de Quoy.

— Bt vous demanderiez?

— Six mille livres de revenus, ma vie durant.

— Ce n'est pas impossible, père Renard; votre âge ?

— Soixante-deux ans : du reste, je vous apporte mon extrait de naissance et mat titres de propriété.

*— Revenez dans la quinzaine, père Renard, entendea-vous ? j'aurai à vous parler.

— Moi, monsieur Maurice...

— Ah ! bonjour, Pierrefonds; les loups ne font pas H&augé, mon vacher}? Qu'est-ce qui me vaut ta visite?

— Ma foi, vous feriez bien de me le dire, monsieur Maurice; en route, et comme je venais, chassant devant moi mon âne, sauf votre respect, j'ai ramassé une baguette de obêne» — on a mal à voir cantate le vent les abat, — à cette occasion je me suis propesé de vous demander si démon héritage, qui est de cent trenU- trois mille francs, comme vowaavez» je fewus mieux i

DB CHANTILLY. Il

d'acheter la pièce de bois dtt vieux Guillaume, en plein rapport depuis deux ans, tout chêne de haute futaie : pas un pouce de jour; ou bien — voilà que j'ai vu sauter trois carpes; dieu de dieul quelles carpes! — ou bien les étangs de Burigny; sauf votre respect, c'est assez l'avis de ma femme. Ce diable d'âne* comme je vous disais, s'est mis à manger de la luzerne, —c'est un bon commerce, monsieur Maurice! si j'en achetais quelque cent arpens, que j'ai pensé ? il faut bien que je place cet argent quelque part. — Bonjour, monsieur Smith! que j'ai dit à M. Smith, qui m'a répondu sur ces entrefaites : Bonjour, Pierrefonds. M* Smith est ce brave homme qui a empesté le pays de fumée, le mécanicien qui construit des chaudières où il cuit du fer, J'avais pas plutôt marché quatre pas que j'ai dit: Conclu! Touche là, Pierrefonds, j'aurai une usine. Je mets mon argent|là» Pensons plus à rien. Ah ! oui; il y avait un séchoir de laine à traverser* et, sauf votre respect, je n'ai jamais vu de plus belle laine, et alors, tout naturellement, j'ai pensé que je ne saurais mieux placer mon argent que dans le plâtre; ou bien»,. Ma foi, votre serviteur, prenez-moi cet argent, et dispose*«en comme vous l'entendre*, monsieur Maurice : dans dix ans je vous en demanderai compte» S'il a poussé* tant mieux! noue récolterons; s'il est mort en terre, eh bien ! il n'y aura pas eu de votre faute ni de la mienne, la graine était mauvaise.

-«-Nous tâcherons d'être prudent, Pierrefonds; puisque la fortune est venue, elle restera. Nous allons d'abord nous occuper d'un solide placement. Plus tard, je t'écrirai pour te marquer l'emploi le plus avantageux que j'aurai trouvé à ton argent. En attendant, je vais te délivrer un reçu de tout, mon ami.

— Pas de ça! monsieur Maurice, p^s de ça ; c'est de la dé» fiance. Tous les reçus du monde ne valent pas votre probité, sauf votre respect. Adieu, monsieur Maurice; je suis un peu pressé, je pars.' J'ai encore deux sacs d'avoine à acheter au mar~ ché. Portez-vous bien. A propos, j'oubliais de vous remettre l'argent. Voilà trente nulle francs en or, cinquante mille en papier t demain, le valet de ferme, en venant chercher votre fu* mier, apportera le reste* Salut, monsieur Maurice.

Pierrefonds sort.

Il revient aussitôt sur ses pas.

— Gardea-vous bien, au moins, monsieur Maurice, cria-t-U en passant sa tête entre les deux battants de la porte, de donner le pourboire au valet ; ceci me regarde*

lft LE NOTAIRE

— Mille pardons, monsieur, dit Maurice en allant vers le prêtre, qui, à plusieurs reprises, s'était levé pour lui parler, mais qui, toujours devancé par de plus pressés, s'était rassis, avait recommencé sa lecture, attendant son tour avec résignation, mille pardons de ne vous avoir pas plus tôt donné audience : que puis-je pour vous?

Maurice avait attiré le prêtre dans un coin.

Celui-ci répondit en rougissant, à voix basse, et un peu humilié de sa condescendance envers un homme de la terre :

— Ma paroisse est pauvre, monsieur. Mes aumônes étant trop faibles pour suffire au soulagement des nécessiteux dont je suis le père, j'ai été forcé de recourir à la générosité des riches habitants. J'ai été bien inspiré. De leurs deniers, j'ai fondé une caisse de secours qu'ils alimentent, et dont ils ont bien voulu me confier remploi. La charge est sainte; mais elle n'est pas sans danger. Depuis quelques jours, des malveillants, qui s'exagèrent sans doute la valeur du dépôt dont j'ai la garde, rôdent autour du presbytère avec des intentions suspectes. Seul, sans défense, isolé, jugez de mes craintes. Un coup de main non-seulement me ravirait le trésor de mes pauvres , mais il ne me laisserait pas même, auprès de certains esprits prévenus contre la pureté de notre ministère, la ressource de mon innocence. On m'accuserait d'une complicité odieuse.

— Y aurait-il, monsieur, interrompit Maurice, des hommes : assez pervers pour avoir cette pensée?

— Dans un pays où l'on essaye de voler les pauvres, est-il impossible que les innocents soient calomniés? Du reste, ma prudence n'est une. offense pour personne; elle est une garantie j pour les autres, autant que pour moi-même.Je viens donc vous prier, vous, monsieur, assez heureux pour exercer un ministère inaccessible au soupçon, et que je crois à la hauteur de cette confiance du siècle, — ici le curé éprouva une vive souffrance morale à s'exprimer, à conclure; il sentait son abaissement, et sa voix ne le subissait qu'avec peine. Lui, prêtre, il implorait une puissance, il lui avouait qu'il était au-dessous i d'elle dans le crédit du monde : roi détrôné, il se mettait sous | la protection d'un usurpateur. Une seconde fois, il reprit : Je viens donc vous prier, monsieur, à l'insu de tous, de me décharger de cette solidarité dont on me croit si peu digne.

Demain, à la nuit tombante, je vous apporterai la caisse de secours des pauvres de ma paroisse: on ne cessera de m'en

croire le gardien, tandis que vous en serez le dépositaire. Par là, les âmes pieuses à qui la sainteté de mon caractère est un motif pour verser leur charité dans mes mains continueront à me la prodiguer ; et désormais ceux qui chercheront à m'en ravir le fruit ne réussiront plus qu'à me tuer; s'ils me tuent, vous paraîtrez avec cette clef devant les méchants: ils resteront interdits. Les pauvres n'auront rien perdu; il n'y aura qu'un prêtre de moins.

Cette confidence, qui avait l'humilité d'une confession, avait altéré celui qui la faisait à Maurice. Le prêtre avait rougi, 'pâli, tremblé en un instant. Sa honte était consommée; il avait déchiré sa robe et courbé la tête. Si l'on remarque que la domination comme la vie ne respire jamais si bruyamment que lorsqu'elle s'en va, à quoi faut-il donc comparer son agonie quand elle s'affiche ainsi?

Le prêtre se tut; ses paupières étaient abaissées sur son regard.

Avec beaucoup de modestie, Maurice protesta qu'il était malheureux de sa réputation de probité en pareille circonstance, et qu'il n'en avait jamais si péniblemement été fier : que, du resté, sans croire à ce mépris du siècle pour le prêtre , il consentait à sauver un ministre vénérable de doutes injurieux qu'il ne partageait pas. Bref, il accepta la responsabilité de la caisse de secours des pauvres. Ensuite le prêtre le salua, prit son bâton dans un coin et sortit.

Après avoir distribué encore à la volée quelques conseils, après avoir été forcé d'écouter les plus misérables détails d'intérêt cent fois sus et commentés, Maurice, accompagné des interpellations de ses clients, passa de l'élude à l'étage supérieur, etil entra dans la salle à manger, où il était attendu.

Maurice respirait à l'aise depuis qu'il n'entendait plus bourdonner à ses oreilles la criaillerie de ses clients, non que les devoirs de sa professions lui fussent antipathiques ; mais, homme de repos parce qu'il était homme d'activité, il goûtait mieux les douceurs du paradis domestique après être sorti du chaos des affaires. Dans ce paradis, il y avait aussi une femme qu'il aimait avec toute la fraîcheur des premiers jours du mariage.

16 hh iïOXàIRE

Léonide et son mari sont «score amante: te preuve peutêtre, c'est que depuis une grande demi-Heure que le déjeuner est commencé, ils ne se parlent pas, ils se boudent.

— Ce que tous demandez est impossible, ma chère Léonide. — Qui prétend le contraire, monsieur? mon indifférence vous

prouve assez l'importance que j'attachais à cette question : si vous m'en parlez davantage, vous m'obligerez à croire que vous y tenez plus que moi. 11 y aurait prodigalité de ma part à épuiser, sur un. sujet si mince, les licences que la communauté du mariage autorise. Je suppose de meilleures occasions d'importuner votre réserve.

Ironie ou allusion lointaine, Maurice répondit* Léonide avec beaucoup de douceur ;

— Je tiens à vous voir toujours bonne, et c'est moi que j'accuse lorsque votre charmant naturel disparaît, comme dans ce moment-ci. Exigez de moi toute autre chose, mettez à l'épreuve ma générosité, mon dévouement à vos plus légers caprices, mon obéissance à vos ordres les plus difficiles, et je vous promets, si vous n'êtes pas satisfaite sur-le-champ, de m'accabler de cette moue tout a votre aise.

— Très-biçn, monsieur; vous mettez à ma disposition ce que je ne souhaite pas, pour vous dispenser de m'accorder ce que je désire» ce que je désirais tout à l'heure: entendonsnous. On ne saurait être plus magnifique à bon marché. « Ne regarde pas tant cette étoile, car il n'est pas en mon pouvoir de te la donner. » Le mari qui usa de cette fade courtoisie, prévoyait que sa femme allait lui demander une voiture : il changea la question.

— En vQudriez-vous une?

— Qu'ai-je dit ? vous m'offrez une voiture parce que je vous ai demandé le motif qui a amené une jeune paysanne dans votre cabinet. Beau secret, pour s'en tourmenter, ma foi !

— Permettez, Léonide, mais ce mot est ma justification prononcée par votre bouche. Ma fortune est à vous; mais le secret des "autres, non, puisqu'il n'est pas à moi.

— C'est donc un secret? repartit Léonide avec un étonnement presque sincère.

— Ou plutôt une confidence, Léonide; c'est peu grave , mais cela doit être tenu caché.

— Vous voilà donc le confesseur des jeunes fermières du pays? Vous ne laisserez bientôt rien à faire à monsieur le curé, Les

femmes mariées appartiennent-elles également à votre circonscription morale? Et quand vous rencontres les maris, vos paroles sont-elles verrouillées avec eux comme aveu moi?

Ces derniers mots ne permirent plus à Maurice de douter que sa femme était au courant d'une visite qu'il avait reçue quelques jours auparavant, et que, pour tout au monde, il eût voulu tenir cachée. Il affecta cependant de suivre le fil du propos.

— Votre raillerie est presque une vérité, Léonide. Ha condition, trop peu comprise par vous jusqu'à présent, est toute de discrétion. Je ne suis pas coupable du tort qu'on fait au confessionnal en déposant dans mon cabinet les actes de la conscience; mais je dois, digne ou non des attributs de ma charge, la remplir avec rigueur.

— Quel air sévère vous prenez, monsieur! bientôt ce sera à mon tour de vous dire s Quittez cette moue dont vous m'accablez,— car vous m'accablez I — Croyez-le, je respecte fort les privilèges de votre charge, mais je suis bien peu rassurée par vous sur les graves exigences qu'elle impose. Vous riiez fort, ce me semble, lorsque, au sortir de votre conversation privée avec la jeune fermière, vous vous êtes mis hier à table?

— C'est que le conseil qu'elle est venue chercher avait apparemment son côté plaisant.

— Ah! vous donnez aussi des conseils. Je le présumais fort, sans en avoir la certitude. Je crois même qu'on vient d'assez loin en solliciter chez vous. Après les confesseurs, allez-vous ruiner les avocats? Je ne pensais pas qu'un notaire...

— Fut à la fois un avocat et un confesseur, n'est-ce pas, Léonide? cela est ainsi pourtant : c'est à notre défaut que les avocats vivent. Quand l'accord est impossible chez le notaire, l'office de l'avocat commence : nous sommes les bons génies des affaires; eux "en sont les mauvais.

— N'y a-t-il pas encore de saints parmi les notaires?

— Non, Léonide, car je n'en connais pas qui résistassent à la séduction de deux beaux yeux.

Maurice baisa la main de Léonide.

—Songiez- vous à nous, ma bonne amie, il n'y a qu'un instant, lorsque vous me demandiez les secrets de mon cabinet? Vous êtes-vous figuré, non, cela n'est pas possible, l'affreuse position dans laquelle nous placerait celui qui, familier à notre intérieur, divulguerait ce qu'il couvre de son ombre et de ton

silence? L'immoralité que vous exécreriez alors chez un autre, la professerons-nous à notre avantage, sans trembler devant des représailles? Vous êtes- vous représenté une délation?

— Assez, Maurice... ce serait être trop cruellement puni. Parlez bas : vous faites penser à des choses qui révoltent. J'ai peine à croire que tous les malheurs causés- à vos affaires par une imprudence de mes paroles égalassent jamais la douleur où une délation nous plongerait.

— Une délation !

Léonide se troubla et pâlit.

Quoique fâché d'avoir causé une douleur à sa femme, Maurice, d'un autre côté, imagina avec joie qu'il avait éloigné de l'entretien l'accident étranger qu'elle avait appelé du dehors.

— Craignez tout, Léonide; mais changeons de propos. Nos domestiques écoutent; Reynier, votre frère, entre à chaque instant, et il est impossible d'avoir rien de caché pour lui. Je propose la paix : conciliateur né des autres, que je le sois chez moi, s'il vous plaît. A la fin, vous avez souri. Non, vous n'avez pas eu la faiblesse d'imaginer, Léonide, que je tramais quelque intrigue ave cette fermière en sabots et en bonnet.

— Sous ce bonnet, Maurice, et dans ces sabots, j'ai aperçu une jolie figure, un charmant petit pied.

— C'est possible, Léonide.

— Vous l'avez donc remarqué?

— Où serait le mal?

— Je ne dis pas. Mais j'admire la rare prérogative de votre profession*. Elle vous assimile à un ministre. Vous êtes les ministres de la police générale de la société. N'avez- vous pas un pied sur chaque seuil de maison? une oreille contre chaque mur? un œil dans chaque appartement? Ce que les autres ignorent, vous le soupçonnez; ce qu'ils soupçonnent, vous le savez, et ce qu'ils savent, vous, de par le droit d'être mieux informés, vous pouvez hautement le nier. •

A l'accent décidé de sa femme, et surtout à la tournure infatigable qu'elle imprimait au dialogue, brusquement transporté dé nouveau du terrain étroit d'un petit fait sur le champ perfide des allusions, Maurice vit qu'il n'éviterait pas les questions qui allaient lui être adressées. Cette opiniâtreté l'affligea. A son tour, il força la conversation à rentrer dans la ligne d'où il avait tenté de l'écarter, dût-il, pour obtenir ce résultat, avouer nettement à Léonide la frivole déposition de la fermière.

— Si vous saviez, Léonide, dans quel but cette enfant m'a ;onsulté, tous chasseriez de votre esprit toute prévention.

— Me croyez- vous donc bien curieuse de m'assurer qu'il y a le l'amour là-dessous ?

— De l'amour! Léonide?

— Sans doute ; la petite fermière est jeune, elle est fort bien, die est triste : donc elle aime... Mais passons.

— Oui, j'en conviens, elle aime un braire garçon qui épousera. N

— A la Saint-Jean ou à Pâques ; que m'importe, mon ami? Il devenait de plus en plus évident pour Maurice que sa

femme tenait à percer un mystère autrement intéressant pour elle que celui dont il s'efforçait maintenant de la préoccuper, et sur lequel il ne demandait pas mieux que de satisfaire sa curiosité. Mais le sacrifice n'en était plus un; on exigeait davantage. Par une concession promptement consentie, il espéra cependant «détourner le coup dont il avait déjà éprouvé la menace. 11 revint avec une condescendance malheureuse sur un sujet épuisé.

— Tenez, je n'ai pu m'empêcher de rire malgré moi de l'excès de prudence de ces deux amants. Le jeune homme, depuis quatre ans, apporte fidèlement à l'étude, et à tfnsu de sa fiancée, six francs d'économie chaque dimanche, afin de réunir quinze cents francs pour acheter un remplaçant à l'époque où il sera appelé au service. C'est une surprise qu'il ménage à celle qui sera sa femme, et dont il ne lui fera paît qu'au jour de la cérémonie nuptiale. ,

— Mais c'est très-louable, mon ami. Est-ce cela qui vous faisait rire?

— Sans doute; car, de son côté, Ja jeune fermière, ne supposant pas à son fiancé les moyens de se racheter du service militaire, amasse, à force de sacrifices et de privations, une somme égale qu'elle dépose aussi chez moi, chaque dimanche : sa joie est d'offrir un remplaçant pour bouquet de noces à son mari. Je me réjouis d'avance de leur étonnement lorsqu'ils se gratifieront l'un l'autre du même cadeau. Maintenant, vous comprenez, Léonide, qu'en révélant leur double confession, je romprais le charme qui fie par la générosité ces deux amants, et j'empêcherais peut-être un bon mariage et une belle action.

— Je comprends, en effet, que vous soyez discret, répliqua malignement Léonide, quiremportr *^ut «m la dédaignant,

2t LE NOTAIRE

uns première victoire sur l'impénétrabilité de Maurice, — je ne vous blâme plus de Totre silence.

La petite guerre finit là. Léonide eut encore plus de finesse que son mari n'avait de peur. Elle ne poussa pas plus loin le succès, de crainte, en triomphant davantage, de paraître conquérir ce qu'elle tenait à mériter. La portée de son caractère, à défaut d'une longue expérience, lui avait appris que le droit conjugal, pour être maintenu, doit passer en habitude et n'être jamais une faveur ou une victoire.

Cette scène entre Maurice et Léonide, et provoquée par celle-ci, n'avait été qu'un long prétexte de sa part pour obtenir une explication sur la visite dont Maurice lui avait fait un mystère.

Mais si Léonide avait montré de la curiosité plus qu'elle n'en avait envie sur un incident bien léger, Maurice, de son côté, avait défendu son silence avec une raideur de principes un peu exagérée pour la circonstance. C'est qu'en réalité, ils étaient entraînés par des motifs plus graves, celui-ci à se taire, cellelà à interroger. Une comédie s'était jouée derrière le rideau. Ils s'étaient attaqués avec le trouble de la mêlée, de peur de s'avouer, en précisant leur rôle dans le combat, la cause qui les mettait en présence. 11 est temps enfin de le dire : leur ménage avait sa plaie secrète comme presque tous les ménages : la leur veut un instant de commentaires.

Par suite d'arrangements de famille, Léonide avait été élevée* à Beauvais chez une de ses tantes. La fille unique de cette tante, à peu près de l'âge de Léonide, partageait avec elle les caresse> les plus tendres et les avantages d'une bonne éducation. Excellente femme, la mère d'Hortense se fût reproché comme une injustice la moindre faveur accordée à l'une dont l'autre n^eût pas joui. Pour elle, Hortense et Léonide étaient ses deux enfants. Dans le monde, elles s'appelaient cousines $ mais, dans l'intimité, se dédommageant de ce titre qu'elles trouvaient trop réservé, elles échangeaient le doux nom de sœur. À l'âge où le* âmes encore sans sexe sont sans rivalité, il était naturel que 1< > deux cousines s'accordassent parfaitement dans leurs goûfc. Jusqu'au terme de cet âge, rien de ce qui composait le bonheur de l'une n'avait été interdit à l'autre; bonheur il est vrai, don: il était facile 'de faire deux parts : celui de porter des robes de la même étoffe, et d'où résultait celui plus vif encore d'êù prises l'une pour l'autre, à cause de la ressemblance.

Cette afocfao jumelle se prolongea jusqu'à dix-sept ans, bien qu'avant même cette époque, Hortense et Léonide n'eussent déjà plus aucune trace de conformité dans le caractère. Hortense était restée une femme petite, mais gracieuse avec embonpoint; mesurée dans ses mouvements pleins de rondeur; formée pour les jeune» gens de vingt ans; charmante enfant pour ceux de trente; ni brune ni blonde, ou plutôt brune le matin, en peignoir, quand ses cheveux tombaient en masse, et blonde le soir, quand, bien nattés, bien tirés à cent épingles, ft$ s'appliquaient plus rares à ses tempes; d'humeur égale, prisant un point de broderie bien au-dessus de la lecture la plus passionnée. L'adolescence venue, Léonide osa se dire qu'elle s'ennuyait aux jouissances tranquilles d'Hortense; ensuite elle la plaignit d'être si froide, et enfin elle se débarrassa d'une confidente si complètement dépourvue d'imagination. Bientôt arriva, pour les deux cousines, le moment où les jeunes filles, fatiguées de poursuivre l'idéal à travers les livres et les rêveries, se heurtent à la réalité; heure de désenchantement qui ne manque jamais de sonner. Hortense fut aimée la première. Un jeune homme de Beauvais,' — c'était Maurice lui-même, — reçu depuis plusieurs mois dans la famille des deux cousines/et cachant, sous des dehors posés, de riches qualités d'âme, fut agréé d'abord comme ami de la maison. N'ayant pas encore arrêté ses projets d'avenir, il ne déclara pas tout de suite ses intentions à la mère d'FÏortense : il aima mieux hn en laisser pressentir le but honorable que de les lui révéler sous des restrictions sans fin. Un de ses amis seulement, — Jules Lefort, négociant en laines à Compiègne, — eut son aveu formel d'épouser Hortense dès qu'il aurait réalisé quelques héritages de famille destinés à l'achat d'une étude d'avoué. Jules Lefort l'encouragea à ce mariage, regrettant beaucoup de son côté de n'avoir pas à consulter ses lumières sur une semblable résolution. Car Jules Lefort, ainsi que Maurice, adoptait de bonne heure la marche méthodique de la vie, et se soumettait à son niveau; il croyait plus sage de l'accepter à l'âge des fortes résolutions que de la contrarier pour la reprendre plus tard avec le désavantage du regret, de la vieillesse et du dépit. Les deux amis envisageaient le but de l'existence sans Ulusion : quelques années à vivre, des enfants pour continuer leurs noms, une fortune à gagner pour la leur laisser, et puis le repos dans un bon fauteuil ou dans la tombe. Les plus ha- . biles, après s'être bien retournés, pensaient-ils, arrivent là : ils

y arriveraient sans secousse et de plein gré : n'étaient-ils pas les plus raisonnables?

Dans sa correspondance avec Jules Lefort, Maurice se plaisait à détailler minutieusement les qualités distinctes des deux cousines; et les éloges qu'il en écrivait étaient confirmés par chacune des réponses de l'ami, qui louait sur parole. 11 passa bientôt , en habitude chez les deux amis de ne plus s'entretenir que de Léonide et d'Hortense, auxquelles les lettres et les réponses étaient communiquées, Jka bout de six mois, Jules Lefortde Gompiègne était de la famille : on n'avait plus que son visage à connaître, ce qu'on ne désirait pas le moins; Léonide surtout, qui poussait le roman par lettres jusqu'à croire que Jules serait infailliblement son mari. Elle fondait cette espérance sur la chaleur qu'il mettait à parler d'elle dans sa correspondance avec Maurice. Jules, qui n'était pas romanesque, justifiait peut-être la pensée de Léonide.

Sur ces entrefaites, mourut l'oncle d'Hortense, riche corroyeur de Gompiègne, très-connu de Lefort qui n'avait jamais cessé d'être en relation d'affaires avec lui. Sa mort arrêta le vaste mouvement de sa tannerie. Cette suspension, trop prolongée, pouvait ruiner l'établissement entier ; pour prévenir un tel malheur, la sœur du défunt, la mère d'Hortense, fut obligée, sous peine de perdre un magnifique héritage, de faire choix dans sa famille d'une, personne attentive à ses intérêts et capable en même temps de continuer les affaires jusqu'à leur liquidation. Ce fut Hortense qu'elle désigna. Elle partit pour Gompiègne, chargeant Léonide, sa confidente et sa cousine, de réviser les lettres de Maurice, qui, de son côté, donna à Jules Lefort la mission délicate de lui marquer la place qu'il occuperait dans la fidélité d'Hortense mise à l'épreuve de l'éloignement.

L'épreuve fut singulière. Rapprochés pour un règlement d'intérêts communs à dresser, Jules et Hortense s'occupèrent plus d'eux-mêmes que des absents; très-positifs tous deux, ils s'estimèrent d'abord sous le rapport commercial, et ils finirent par se persuader, sans songer à mal, qu'ils feraient une excellente maison en continuant celle du défunt, ou plutôt en en fondant une nouvelle.

Jules Lefort était moins coupable qu'on ne se l'imagine en s'installant dans le cœur d'une femme dont son ami était en possession. Maurice, quelque précision qu'il eût apportée dans ses lettres à distinguer une cousine de l'autre, n'avait pu si bien

faire, que les qualités dont il s'était plu à parer Léonide répondissent exactement à sa figure et fussent justifiées de telle sorte que toute méprise fût impossible. Par l'interversion la plus bizarre et pourtant la moins surnaturelle, Jules Lefort ne sépara pas du visage d'Hortense, lorsqu'il la vit pour la première fois, les attraits qu'accordaient à Léonide les lettres de Maurice. 11 vit tout à la fois la femme aimante, comme Maurice lui avait peint Léonide, dans la femme bonne, la femme d'esprit dans la femme d'ordre, et quand Hortense essaya de le détromper, sans y tenir beaucoup, il était trop tard : Jules se contenta de son erreur.

* Je serais heureux avec elle, si tu y consens , écrivit Jules Lefort à Maurice; d'ailleurs, je crois que ton refus arriverait un peu tard. »

* Sois heureux avec elle, » répondit Maurice, qui, ayant deux ans d'attente devant lui avant d'être en mesure d'acheter une charge d'avoué, eût craint d'empêcher Hortense de contracter un mariage d'où son bonheur dépendait, et devenu, si! avait bien compris Jules Lefort, une espèce de réparation.

Celle qui fut inconsolable, ce fut Léonide : le mari que prenait Hortense était celui qu'elle perdait. Sa jalousie était d'autant plus poignante, qu'elle avait vu une passion déclarée dans l'attachement tout de raison de Jules pour elle, homme qu'en jeune fille exaltée elle aimait de tout le romanesque d'une intrigue dont le héros était inconnu. A cette douleur se joignit celle de l'amour-propre froissé. Hortense n'était pas une femme étrangère qui lui volait sans préméditation un amant, c'était sa cousine, c'était presque une sœur, c'était celle qui possédait toutes les faiblesses de son cœur pour l'homme qu'elle usurpait. Impitoyables dans leurs propos, les petites gens brodèrent sur le texte : il y eut des persiflages , des compassions railleuses. La santé de Léonide en fut affectée : Maurice eut pitié. 11 se proposa pour réparer personnellement un tort qu'en réalité n'avait pas même son ami, bien plus blâmable à la rigueur envers lui qu'envers Léonide : il fut accepté par dépit. Maurice, à qui une famille noble et riche de la Vendée avança généreusement les fonds nécessaires à l'achat d'une charge d'agent de change en souvenir d'une amitié de collège toujours chère au fils aîné de cette famille, épousa Léonide, deux mois après le mariage d'Hortense avec Jules Lefort. Mais les deux cousines étaient à jamais séparées par une haine que les deux amis tentèrent inu-

tilement d'éteindre dans des fêtes de famille. Léonide ne pardonna pas; vindicative autant qu'Hortense était oublieuse et bonne, elle altéra le bonheur domestique de celle-ci en répandant des doutes injurieux sur l'intimité où elle avait vécu avec Maurice. Après avoir plaisanté longtemps des propos que la haine de Léonide jetait entre leurs ménages, les deux amis jugèrent dans l'intérêt de leur réputation de ne plus se voir. Le silence de la calomnie ne s'obtient que par l'absence : ils se séparèrent; Jules Lefort accrut considérablement sa fortune dans le commerce des laines : Maurice acquit à Chantilly une étude de no- . taire après s'être défait de son titre d'agent de change, qu'il avait acheté au lieu d'une étude d'avoué, comme il en avait eu d'abord le projet. Victor Reynier, le frère de Léonide, avait déterminé chez Maurice ces différentes résolutions d'existence. Dès que Jules Lefort apprit l'installation de Maurice à Chantilly, il entama avec lui une correspondance ignorée des deux cousines. C'est à Maurice qu'il voulut confier les épargnes de son commerce, heureux de remettre en de si fidèles mains ce qu'il enlevait aux chances de la fortune et qu'il s'assurait dans l'avenir. Une transaction grave et du plus grand poids pour le reste de sa vie l'ayant obligé de s'aboucher avec Maurice, il s'était rendu auprès de lui à Chantilly. Les ueux amis s'étaient serré la main en pleurant. Mais, malgré leurs précautions, l'entrevue fut découverte par Léonide, et c'était pour en savoir à tout prix le motif qu'elle avait si indirectement persécuté son mari, sous le prétexte de connaître l'insignifiant entretien qu'il avait eu fe veille avec la fermière.

La paix était conclue entre les deux époux, aux dépens d'une confidence que Maurice, eût-elle été plus sérieuse, n'était pas en droit de refuser à Léonide : il n'en était pas moins récompensé par toutes les immunités de la reconnaissance. j

11 eût été bien rigoureux, après tout, de ne pas céder. En| échange de sa liberté de demoiselle, qu'elle n'avait perdue que depuis deux ans, comme une compensation à son éloignement de Paris, où Maurice l'avait conduite après l'avoir épousée, et comme adoucissement à la monotonie de leur résidence à

Chantilly, il était juste que Léonide entrât en partage de la souveraineté domestique. A la condition de vivre sur le pied d'une parfaite égalité dans le ménage, peu de femmes se plaindront des privations qu'il exige. Mais ce n'est qu'à ce prix.

Outre le sacrifice de Paris et de sa liberté, Léonide faisait encore à son mari l'abandon de son orgueil de jolie femme. Elle s'était résignée à l'admiration unique que lui vouait Maurice, se contentant d'avoir pour lui seul des yeux noirs qui étonnaient même les gens de la campagne, eux qui les ont si beaux et qui ne s'étonnent de rien; d'avoir pour lui seul une coupe de figure italienne, ovale et olive, et une de ces tailles franches qui font qu'une femme est nue malgré ses vêtements.

Léonide porte au plus haut degré le caractère de femme soumise à son organisation ardente : l'impétuosité de ses penchants étincelle dans ses yeux vifs, mais cernés, dans son teint sombre qu'éclaircit une abondante chevelure du plus beau noir, dans le jet de son cou sans inflexion. Forte et nerveuse à la fois, on sent qu'elle serait assez, complète pour écouter la volonté de toutes ses passions; qu'elle serait amante jalouse, implacable ennemie, rivale à redouter, si, en réalité, elle ne se montrait avec éclat femme soumise et attachée» Elle n'est pas coupable de l'exagération de ses instincts. Les démentis donnés à là civilisation par le naturel* qui prévaut si souvent, ne sont pas à la charge de ceux qui trompent : est-ce la faute d'une femme si, née pour vaincre un taureau à la lutte ou pour traverser un torrent à la nage, on a emprisonné ses bras dans une robe et amolli ses nerfs dans la soie? Dieu a fait la femme, et nous la dame. L'erreur perce toujours. Chacun, à des moments donnés, reprend sa place dans la création, en s'échappant aux liens de paille que nous appelons moeurs, religion, convenances.

Livrée aux opinions conjecturales, Léonide passerait pour hautaine, indomptable, méchante même, si l'on n'était forcé d'ajouter belle à chacune des suppositions morales dont elle ne serait pas irréprochable.

Au fond de ses traits se lit une tristesse pour tout ce qui l'entoure. Toujours mise avec recherche, elle semble provoquer une fortune plus digne d'elle que cette existence petite où elle a fait halte un instant.

d'est encore un contraste à remarquer, que sa virilité à côté de la mansuétude de son mari, homme de trente ans à peine, déjà chauve quoique sans décrépitude, mûr avec toute la fleur

de l'adolescence, un peu replet, lui qui était hier le plus léger aux barres dans la cour de Juilly.

Si les harmonies ne résultaient des dissemblances, on condamnerait l'union de Maurice et de Léonide; on blâmerait ce contrat obligeant à rester éternellement ensemble le calme et l'emportement, l'homme de cabinet et la femme du monde, exposés à peser l'un sur l'autre comme le plomb sur la gaze.

Au milieu de leur traité de paix, Léonide et Maurice furent surpris par la visite de M. Debray, colonel de gendarmerie en garnison à Laval. Il avait obtenu une permission du ministre pour venir inspecter, accompagné de sa femme, la coupe de quelques biens patrimoniaux entre Creil et Chantilly. C'était un voyage annuel.

— Mes bons amis, dit-il en entrant, je viens vous faire mes adieux; je pars.

— Vous plaisantez, colonel; vous êtes arrivé depuis deux mois seulement. N'étiez- vous pas ici pour le semestre?

— Sans doute, mon cher Maurice, mon projet était de rester parmi vous jusqu'au milieu de l'hiver; mais j'ai reçu hier un ordre du ministre de la guerre qui m'enjoint de me rendre surle-champ à mon régiment, que je dirigerai, sur nouveaux ordres, vers le point où Son Excellence voudra \e faire marcher.

— Oh! que j'en suis fâchée pour ma part! interrompit Léonide; moi qui comptais si bien sur vous, colonel, ce carnaval, aux bals dé Beauvais et de Senlis! Nous enlevez-vous aussi madame Debray? J'espère que Son Excellence ne l'exige pas?

— Non, madame; l'obéissance passive n'étant pas réversible sur le ménage, j'ai laissé à madame Debray le choix de m'accompagner ou d'attendre, pour venir me rejoindre, que mon régiment ait une mission plus certaine. Elle s'est arrêtée à cette dernière proposition; elle restera donc avec vous. Maurice, je vous nomme son chevalier.

— Et l'on ne fait, colonel, s'informa Maurice, aucune conjecture sur ce mouvement de troupes qui s'opère à cette heure et simultanément sur toute retendue du territoire ?

— Beaucoup. Les uns supposent que nous irons, — je ne parle que de mon régiment, — renforcer la garnison d'Oran; les autres, que nous serons envoyés aux frontières d'Espagne, en observation. Les avis ne se partagent qu'entre l'Espagne et l'Afrique, vous voyez ! 11 est bien question aussi de la Vendée, et, à ce propos, le bruit circule que des rebelles, condamnés par

le tribunal d'Angers, sont cachés aux environs de Paris, et qu'ils ont même trouvé dans notre département plus d'un refuge. La gendarmerie de l'Oise est, dit-on, 3ur pied.

— Quelle extravagance! reprit Léonide, — glissant indifféremment, mais vite, sur cette dernière nouvelle qu'apportait le colonel au sujet des condamnés contumaces, — de disposer d'un homme, de dix mille hommes, à la minute, sur un caprice de diplomate, et pour tel point de la terre qu'il plaît à un ministre Vous avez fait des préparatifs pour aller en Espagne, par exemple, vous avez étudié la langue de cette contrée, ses mœurs, compté sur tels incidents qu'elles offrent : tout à coup le télégraphe vous ordonne de vous embarquer pour Alger. Votre imagination avait rêvé les carnavals de Madrid, et vous recevez l'ordre d'aller camper sur l'Atlas, parmi les Bédouins.

— Qui a jamais prétendu, madame, que la guerre fût un voyage d'agrément? •

— Ce n'est pas moi, colonel. Et je ne parle pas de vos femmes, qui passent six mois de l'année à douter si elles sont ou si elles ne sont pas veuves.

— En pareil cas, j'avoue, madame, répliqua en riant le colonel Debray, qu'une bonne certitude conviendrait mieux ; surtout à présent que l'art de la guerre est si perfectionné, que certaines machines peuvent faire quinze cents veuves par coup. La vapeur a extrêmement simplifié l'état civil.

— Mais c'est odieux, colonel; on détruit par ce moyen une armée de cinquante mille hommes en quelques minutes, Ne serait-il pas plus raisonnable de se dire de souverain à souverain : Combien d'hommes avons-nous à faire tuer de part et d'autre? — Tant! — Tuons-les chez nous.

— La précision de votre raisonnement, madame, indique ce qui sera bientôt : on ne se battra»plus du tout. Dès qu'on saura que la bravoure personnelle n'entre pour rien, absolument pour rien, dans le résultat d'une bataille; que la victoire dépendra de quelques chaudières de plus ou de moins de vapeur; dès que la valeur figurera comme deux roues, quelques sacs de charbon et quatre balanciers, et que la gloire enfin sera représentée comme une force de trois mille chevaux, chacun restera chez soi. Ainsi l'humanité doit compter, madame, sur la paix universelle, du jour où elle aura découvert le moyen de tuer trois cent mille hommes d'un seul coup*

— C'est consolant, colonel.

— Mais, comme ce procédé n'est pas encore inventé, et que chacun de nous est susceptible de remplir de sa vie la lacune qui nous sépare de sa réalisation, j'ai résolu, mon cher Maurice, de prendre quelques petites précautions avant d'entrer en campagne.

— M'apporteriez-vous votre testament, colonel?

— Non, cela est inutile : tous mes biens vont de droit à ma femme.

— Je le sais.

— Mes bons amis, j'ai des intérêts aussi chers, plus chers que les miens, à mettre à l'abri des coups du sort ; ce sont ceux qui m'ont été conûés.

Avant de prolonger sa phrase, Debray marqua une longue pause ; son regard indécis allait de Maurice à Léonide, comme s'il eût sollicité de lui ou d'elle une diversion indispensable à l'éclaircissement de sa pensée.

— • Je sais ce qu'il espère, réfléchit Léonide tout en conservant son impassibilité; mais je. resterai.

Maurice était au moins aussi gêné dans son attitude que le eolonel Debray, qui, à trois fois, reprit et suspendit la confidence dont il avait fait l'unique motif de sa visite à Maurice.

Découragé enfin de la détermination de Léonide à ne pas s'en aller, et trop avancé pour changer de propos sans inconvenance, le colonel Debray entama son récit avec un dépit mal déguisé.

— Sous la restauration, j'étais intimement lié avec un officier des gardes~du~corps, jeune homme de famille noble, laquelle vivait en communauté de voisinage avec la mienne; il était d'un cœur élevé, d'un esprit vaste, de conduite loyale : nous avions commencé ensemble nos études militaires à Saint-Cyf , pour les achever plus tard à Saumur : c'était mon ami. La crise de 1830 vint nous diviser d'opinion, en nous apprenant que noos devions en avoir une. J'étais dans le 94* de ligne; il était dans le 1er de la garde i on nous fit marcher l'un dur l'autre dans les rues de Paris. C'était le 27 juillet. Voilà peut-être l'origine de l'obstination qu'il sait à défendre des idées pour lesquelles il. avait tiré son premier coup de fusil. Mon régiment, vous ne l'ignore* pas,fut un des premiers qui passèrent du cfôté du peuple. Le 28, nous nous trouvâmes face k face, isolés, sur la place de l'H6te$de-ViHer eu présence de son» parti armé et drt mkta, M un fusil à la main, moi une carabine à l'épaule. N&us fîmes feu Mus les deux en même temps : c'était un devoir; méèr hâ att-éetoster de

ma tête, moi à 668 pieds. Le lendemain, jour décisif; il rat blessé mortellement à la défense des Tuileries* Je ne le revis plus que deux mois après, aux environs de Rennes; devenu inutile à sa cause comme' soldat, languissant dans une de ses propriétés. Loin de l'affreuse mêlée où mon opinion avait triomphé de la sienne et non mon amitié* nous redevînmes frères. Vainement je rengageai au repos : l'homme de parti ne m'écouta pas. Il voulut encore servir sa cause de sa puissante imagination stratégique, et des immenses ressources que lui offrait l'intelligence exacte des localités de la Vendée* où couraient des bruits sourds de guerre civile. En peu de jours, au moyen d'Une correspondance active, servie à souhait par les inimitiés nées de la fermentation politique* à la faveur des appels d'insurrection que des émissaires défrayés par mon ami allèrent répandre avec de l'or dans les campagnes de l'Ouest* il devint l'âme d'une conspiration générale* Malgré là mort Suspendue sur son lit, il dressa Un travail qui* en dépit de quelques espérances exagérées, renfermait une organisation complète de résistance offensive. Dans ce travail étaient évalués les sacrifices de tout genre qu'avaient à supporter les riches propriétaires de la Vendée afin de procurer du pain et des munitions aux paysans : chaque bourg, chaque hameau, chaque feu, y était marqué avec la part qu'il lui était commandé de prendre à l'insurrection. Les balles de fusil étaient* pour ainsi dire, comptées. La part dés trahisons et des dévouements était faite ; rien d'imprévu. Sans Une disproportion de forces inimaginable* ce plan devait réussir. Cet espoir nourri de science et d'exaltation retenait seul le dernier souffle de vie de mon uni. La mort fut plus forte que la volonté t il mourut dans mes bras; et c'est à moi, malgré mon opinion si opposée à la sienne, qu'il voulut confier ce plan de conspiration, de campagne et de guerre civile, me suppliant de ne le remettre qu'à un général dont il exhala le nom en expirant.

Ce général* mieux avisé depuis* moins dévoué en tout temps peut-être que ne lé supposait mon ami, a* par sa conduite, rendu impossible «cette restitution. Il a engagé son épée au service de l'État. Resté seul possesseur de de plan, tant mie led révoltés n'ont détruit que nos récoltes* n'ont incendié que nos granges, je l'ai respecté : en faisant sauter ce cachet, je pouvais sauver de la ruine mes propriétés et celles de ma mère : il n'y avait pas là agsês d motif» pour violer un dépôt, le laissai brûler. Aujourd'hu fue les rebelles, suivant par induction le plan de

mon ami, ont une année, des chefs, presque un gouvernement ma conscience hésite à celer ces papiers plus longtemps. Puisque le secret de la rébellion organisée s'y trouve, celui de sa destruction y est nécessairement enfermé aussi. Il y va donc di repos du pays. Le gouvernement me sait l'héritier de ce plar par suite de l'indiscrétion du général à qui il était primitivemen destiné par mon ami. Le ministre de la guerre en connaît l'importance ; il le réclamera, je m'y attends. J'éprbUve, mon ami, quelque répugnance à le lui remettre, et je manque de couragt pour le lui refuser. Tremblant devant ma conscience, tremblanl devant mon pays, quelle que soit ma décision, j'ai peur du remords. Agissez à ma place. Vous avez plus de lumières, autanl de patriotisme que moi. Votre erreur ne sera qu'une erreur : la mienne serait un crime. Que deviendraient ces notes si importantes si je venais à mourir pendant la campagne d'Afrique, où je puis être appelé? Les emporteravec moi, ne serait-ce pas les exposer aux vicissitudes de la guerre? En les laissant dans ma famille, qui m'assure que ma femme', très-insoucieuse de ces papiers sans valeur apparente, en acquitterait la restitution en temps opportun? Votre patriotisme m'est connu, Maurice, c'es< à vous que je les livre. J'écrirai demain au ministre que ce funeste plan est entre vos mains; il s'adressera à vous lorsqu'il en aura besoin. Le voici. Un simple reçu de vous, Maurice, et ma conscience sera tranquille. A l'heure de nouvelles nécessités, -h et cette heure paraît proche, de porter la guerre en Vendée, — ce plan de campagne serait bien autrement précieux , mon ami, qu'un testament ou un dépôt d'argent; il renferme l'extinction radicale de la guerre civile, le sort d'une province, la traiH quillité de la France. Je n'ose vous remercier, Maurice, de ta responsabilité que vous acceptez, que mon amitié vous impose. Vous vous chargez d'une tâche honorable et qui ne serait pas sans danger, si le parti contre lequel ce travail peut être tourne vous en soupçonnait le dépositaire. En Vendée, l'incendie (* l'assassinat, je ne vous le cache point, sauraient vous faire livra ce plan d'extermination ; mais ici, loin du théâtre où il aura al terrible ufilité, vous n'avez qu'à vous armer, pour sa garde, é cette fidélité qui n'est pas seulement un attribut de vos fonctions, mais que chacun se plaît à reconnaître en vous comme la marque constante de votre probité d'homme.

Debray remit le plan de campagne entre les mains de Mao* rice.

— Colonel, il sera fait comme vous l'exigez. Partez, l'esprit tranquille, pour votre garnison. Je m'efforcerai de justifier l'amitié que vous me témoignez en vous abandonnant à ma prudence. J'agirai avec la circonspection qu'exige un dépôt aussi sacré. 11 ne sortira de chez moi, si la nécessité des temps veut qu'il en sorte, qu'après que j'aurai concilié mes devoirs de citoyen avec le respect dû à la volonté dernière de yptre ami.

Le colonel Debray pressa Maurice contre son cœur. Jamais la figure de Léonide n'avait été plus pensive.

— Maintenant, voulez-vous, colonel, que nous passions dans mon cabinet? dit Maurice, en qui tous les sentiments élevés avaient été remués par la preuve d'estime que lui donnait le colonel Debray. Maurice apportait un honorable orgueil à être cru digne de sa charge, qu'il n'exerçait que depuis six mois, et au milieu des susceptibilités si peu indulgentes d'une petite ville. Avide de considération, il confirmait la vérité de cette maxime, que le cas qu'on fait des hommes est presque toujours la mesure de leur ligne future d'élévation. Si on ne les estime pas un peu sur parole, si on ne se hasarde pas à les croire ce qu'ils aspirent à être, il est peu probable que, privés de cet aiguillon, ils arriveront au point où ils seraient allés avec de tels encouragements.

Maurjice est un de ces hommes actifs auxquels notre société moderne a prêté un relief exubérant. Par la place qu'a prise la richesse sur la naissance et même sur le mérite, ces hommes nouveaux ont su, avec une naissance honorable, un mérite réel parfois et quelque fortune acquise, obtenir un grand ascendant sur nos mœurs. Maurice est bien mieux partagé que le simple propriétaire qui n'a que sa valeur unitaire; et transitoire de juré, d'électeur ou d'éligible : car il tient dans sa dépendance la fortune de Inéligible, de l'électeur, du juré, qu'il peut, par ses conseils ou son exemple, entraîner dans des pertes où se trouveront anéantis leurs titres politiques.

11 les lie indissolublement à lui par l'autorité de son expérience qu'ils préfèrent à la leur, par sa fidélité qu'ils élèvent bien au-dessus des chanceuses fidélités d'amitié et de parenté, par le titre légal qui sacre ces qualités et qui pourtant n'en constitue aucune, puisque ce titre s'achète et ne se mérite pas.

Maurice, par sa profession, est plus que tout ce qui est dé quelque valeur autour de lui. La société vit sur les intérêts : il les garantit. 11 est la loi : il est mieux que la loi; car la loi est

muette pour beaucoup : il l'explique, réciaircit, lui donne un son : il est la loi qui parle. La loi est inaccessible sur son tribunal, avec ses juges au haut-de la montagne; lui, la met à pied, l'assied sous un chêne comme le bon roi saint Louis, et au mi* lieu des moissons pour en régler le partage ; il est la loi qui marche. La loi est juste, mais sévère pour les hommes; ses yeux sont beaux, mais ils n'ont pas de larmes ; lui, il est la loi qui se penche sur le lit du vieillard, — près de l'oreiller d'Eudamidas, — comme un fils aîné qui vient, non réclamer sa part plus grande d'héritage, majs faire faire bonne justice à ses frères : il est la loi qui pleure. '

Le contrat garantit la propriété, le contrat garantit le traité I entre le domestique et le maître, entre le chef et l'ouvrier, i entre l'argent et l'industrie, entre la tête et le bras, entre la i pensée et l'exécution. Mais qui garantit le contrat? le notaire. Ainsi toutes les transactions sociales l'ont pour gardien. L'ancien blason du notariat exprimait pittoresquement ce pouvoir d'unir qu'a le notaire : c'étaient deux mains Tune dans l'autre. La mission du notaire est d'autant plus grave qu'elle est sans contrôle : le prêtre relève de. Dieu; le médecin, ce prêtre du corps, relève de la science. L'enfer nous répond des exactions de l'un ; les universités sont la caution de l'autre* Celui-ci a un serment, celui-là un diplôme, le notaire n'a qu'un recu.de son prédécesseur. La vertu fait le prêtre* la science le médecin, l'argent le notaire.

Ppussé aux limites extrêmes, l'abus que peut faire le prêtre de sa puissance, c'est de vous damner.

La plus excessive domination que le médecin soit entraîné à exercer sous votre toit, c'est de séduire votre femme ou d'épouser votre fille.

Le notaire n'arrive à son dernier développement d'action morale sur la société que par la ruine de la fortune privée.

Et qu'on juge des ravages plus grands que le notaire est en position de causer dans la société. Qu'importe que le prêtre, en colère contre le siècle, abaisse devant le front du pécheur la grille du confessionnal; qu'il lui refuse l'absolution; qu'il interdise l'eau du baptême aux enfants, le voile du mariage aux jeunes filles, et l'huile sainte aux mourants? La mairie de l'ar- 1 rondissement est là ; elle baptise, marie et enterre; qu'importe enfin que les prêtres nous chassent du temple comme des vendeurs? nous vendrons à la porte du temple.

Qu'importent aussi les séductions d'alcôve du médecin? 11 a suborné une femme, épousé par surprise une riche héritière; où est le si grand mal? autant lui qu'un autre. En sommes-nous là aujourd'hui? D'ailleurs, pourquoi n'êtes- vous pas le médecin de votre femme? La civilisation nous a appris à, nous passer d'une foule de servitudes que subissaient nos grossiers aïeux; nous sommes aussi forts en jurisprudence pour le moins que les avocats; en politique, un roi n'en sait guère plus que nous; mais nous ne savons pas seulement sonder une plaie. Avec la moitié du temps que nous perdons à apprendre à danser, nous deviendrions médecins, — souvent mauvais, sans doute; ceux qui ont des diplômes sont-ils infaillibles ?

La société moderne ne reposant que sur les intérêts et non sur la vertu, le marchand vertueux qui ri'a pas d'argent ferme boutique ; le négociant vertueux sans argent n'est pas reçu à la Bourse; le citoyen vertueux sans argent ne sera jamais député, maire ou conseiller municipal. Eh bien ! n'est-ce pas l'office du notaire de placer, de déplacer, de faire produire cet or, cet argent, ces capitaux, ce tout avec lequel on est tout ? Changez les termes ; appelez honneur, considération, vertu, la possession de ces capitaux, et le notaire sera le directeur de conscience auquel l'homme s'est livré.

Le colonel Debray s'était levé : Maurice le précéda pour lui ouvrir la porte de son cabinet, où il allait lui délivrer le reçu de ce plan de campagne dé la Vendée, qui lui était confié arec une si haute preuve d'estime.

Pendant le récit du colonel, Maurice avait à plusieurs reprises adressé des signes à Léonide pour l'engager à passer dans une autre pièce, sa présence étant une haute inconvenance. En femme fière, Léonide eut l'air de ne pas comprendre l'injonction de son mari. Elle affecta même de prêter une attention soutenue à cet entretien que le caractère de la maison lui interdisait. Debray, comme on l'a vu, avait paru d'abord embarrassé de la présence de Léonide; mais il avait fini par penser que Maurice étant au moins aussi intéressé que lui à la discrétion des affaires, il avait sans doute autorisé sa femme à en partager la connaissance avec lui. Toute faible que fût la supposition, elle lui avait suffi pour oser s'expliquer devant Léonide.

Léonide s'était levée augû, prête à suivre dans le cabinet Maurice et le colonel Debray, décidée à faire prévaloir jusqu'au bout sa volonté /le femme, surtout devant une personne dans

* l'esprit de laquelle elle eût rougi de paraître fléchir sous son mari. Heureusement pour la dignité du ménage, que, sur ces entrefaites, arriva le frère de Léonide, Victor Reynier : ce fut un prétexte tout trouvé pour Maurice de se débarrasser de la sœur sur le frère.

— Vous boudez, Léonide, dit Victor Reyniefr à sa sœur. Le gouvernement domestique se conduirait-il mal?

— Très-mal.

— Alors, révoltons-nous, ma sœur.

— - La plaisanterie n'est pas de saison, je vous jure, Victor.

— Elle n'a jamais rien gâté.

— Ce pays-ci m'ennuie, m'obsède ; j'y mourrai si je n'en sors.

— Vous vous plairiez sans doute davantage à Paris : il n'y a pas d'habileté à penser ces choses-là. Le spirituel est de vivre en province pour s'y enrichir ;,nous sommes en chemin.

— Sera-ce encore bien long, mon frère?

— Gela dépend de Maurice. Un honnête homme s'enrichit en vingt ans, probité commune; un banquier dans huit ans, s'il a trois malheurs consécutifs; un fripon dans six, s'il ne fait aucune banqueroute; un notaire de Paris fait sa fortune dans cinq ans. Les notaires de province ne sont pas encore classés.

— Ne trouvez-vous pas que Maurice eût tout aussi bien fiait de rester à Paris, exerçant sa charge d'agent de change, que de venir, je ne sais trop dans quel but bien clair d'intérêt, s'enfouir ici danà un tas de paperasses dont il ne sort pas?

— Non, ma sœur, mille fois non. Changez vite d'opinion làdessus. C'est d'après mes conseils, vous le savez, que Maurice a vendu sa commission d'agent de change pour acheter son étude. Blâmez-moi le premier; ou plutôt comprenez mieux notre grandeur future. Le titre de notaire est magique en affaires : il résume ce qu'un homme a de supériorité, les lumières, la probité, le bon sens; qualités dont chacun se passe, mais que chacun exige en autrui. On sait dans Paris que Maurice m'éclaire de ses conseils dans les opérations financières que je tente; on le dit presque mon associé. Sa réputation protège la mienne. Hommes d'affaires tous deux, notre solidarité réciproque eût

été illusoire*; l'un des deux étant notaire, le crédit s'ouvre partout; il vient nous chercher, il est venu. N'est-ce pas là une de mes combinaisons les plus triomphantes? Qu'il se présente un bon mariage et je n'ai plus rien à désirer 1 Je conviens que notre étoile est brillante, et que j'ai trouvé non-seulement un excellent beau-frère dans Maurice, mais un honnête homme. A sa perspicacité en affaires, votre mari, ma sœur, joint le beau privilège d'être dévoué au pays; il est un des flambeaux du conseil municipal. — Ne riez pas, un homme adroit n'eût pas mieux calculé. Il a le mérite, dit-on, partout, d'avoir une conscience politique : qui sait? quand l'opinion n'est pas un métier, ma sœur, elle est peut-être une vertu.

— Je voudrais, moi, mon frère, qu'il fût un peu plus complaisant mari.

— Je lui en parlerai; mais jurez-moi de ne pas le dégoûter de la province par vos éternelles réminiscences de Paris. A quoi bon? Êtes-vous assez riche pour habiter un hôtel rue Laffitte ? pour posséder un château dans la forêt de Saint-Germain? Avezvous des chevauxnans vos écuries pour vous y transporter dans une heure? non. Restons ici. Je vous promets tout cela dans six ans.

— Y songez-vous, mon frère? c'est juste le délai que vourf donniez à un fripon pour s'enrichir.

— Otons un an et n'en parlons plus. Voyez si, depuis six mois que nous sommes ici, j'ai perdu du temps. Il est vrai que, sans moi, ce cher Maurice en serait à ses bénéfices de rôles; il aurait bien gagné trois mille francs. Je lui ai fait acheter d'abord un champ de vigne entre deux champs de blé. La situation incommode du propriétaire des deux champs traversés par le champ de vigne a forcé celui-ci à nous les vendre,— c'est M . le marquis de la Haye. — Les trois champs ont été à nous : devenus ensuite acquéreurs pour quatre-vingt mille francs d'un tiers du bois qui limite ces champs, nous y avons interdit la chasse en vertu d'un vieux contrat, ignoré du marquis, qui laisse ce privilège à l'acquéreur du tiers. Il a plaidé : nous avons gagné. Il en est tombé malade, le noble seigneur. Le voyez7vous relégué dans son château comme au milieu d'une île; dévoré parles cerfs sans pouvoir tirer sur un seul? La conséquence forcée de la situation où il s'est nus, c'est de racheter à tel prix que nous voudrons le tiers du bois qui nous appartient, ou de nous vendre les deux autres tiers avec le château. Il se décidera : nous attendrons.

fin attendant, écoutée encore^ ma sœur, de Quelle mtaîète je ift'y suis pris pour arrondir notre propriété, qui a déjà cent arpenté, d'un grand terrain vague où Ton pourrait construire une admirable tuilerie, ressource dont manque le pays. Uri vieux fermier, plus dur que son terrain, ne consentait à se défaire de son bien patrimonial, où les os de ses pères étaient ensevelis, disait-il *vec respect, — malice de fermier, — qu'au prix dé vingt mille francs. La terre vaut le triple, — c'était énorme d'exigence. — On lui en avait offert une fois dix-neuf mille francs : il avait refuge. Quand nous nous présentâmes, Maurice et mal, chez ce terrible fermier, le malheur voulut qull rious reconnût pour ses voisins, les propriétaires du bois. Sous son enveloppe grossière, il devina qu'à y avait à fonder une bonne spéculation sur nous, et qu'il dépendait de lui de nous mettre absolument dans la position où nous avions relégué M. de la Haye, le seigneur du château; car il fallait traverser sa propriété pour aller au bord de l'Oise. A la rigueur, il nous aurait interdit l'eau, de même que nous avions supprimé à M. le marquis la châsse dans le bois. Pour visiter son terrain, nous avions la rivière à traverser; nou# nous embarquâmes dans un batelet. Tout en coupant le fil de l'Oise, je m'avisai de prendre machinalement due pièce d'or dans ma poche, et de la lancer au loin. *

— Une pièce d'or dans le fleuve, Victor ?

. — Oui, ma sœur, et cela aussi froidement que je vcfus l'atteste; par exemple, je ne négligeai aucun prestige d'optique pour faire luire aux yeux du fermier l'étrange caillou qui servait à mon passe-temps. A la vue de cette pièce d'or disparue, il fut sur le point de se précipiter tout habillé dans le fleuve pour aller la chercher au fond de Feau, où il serait peut-être resté avec elle. Maurice le retint, en Patssur ant qtie j'avais contracté cette habitude luxueuse de jouer aux ricochets £ar suite de la grande quantité d'or dont je disposais depuis ma jeunesse,, et un peu par mépris philosophique pour ce métal. Maurice, dont j'avais eu beaucoup de peine à me créer un compère, m'accusait tout bas de folie.

— Vous demandez vingt mille francs de votre terre, voisin? fit je fis voler un double napoléon à vingt brasses du bateau. L'envie et les regrets du fermier ne se disent pas.

— Vingt mille francs ! vous vous trompez, mon brave homme: votre terrain, ancien bien national, en vaut cinquante mille comme un rouge liard.

De nouveau ttti double napoléon partit au loin arec tine portion de Famé du fermier.

Ancien bien national! s'écria "le fermier,* que dites-vous là?

— Oui ! un ancien bien national, et vous savez que le congrès de Vienne est terrible sur ce point-là.

— Bien national! bien national !

— Passons, mon brave, ne nous arrêtons pas à cette considération qui ôte k votre terrain les cinq sixièmes de son priï. Mais croyez-en un homme tel que moi* qui se moque de l'argent coijitne des petits cailloux, les propriétés ont énormément perdu depuis le changement de dynastie : un quart de la France a émigré, l'autre quart pour l'imiter n'attend qu'une circonstance. Des gens qui ont toujours le pied dans l'étrier n'ont guère, vous l'avouerez, notre voisin, l'amour de la résidence. Tout ce qu'ils possèdent est en billets de banque sur l'étranger : leurs propriétés sont vendues ou à vendre; Dieu sait à quel prix! L'or, mon brave homme, voilà la véritable propriété à cette heure : l'or est sans prix.

l'en jetai une poignée en l'éparpillant sur l'eaU.

— Ne faites pas attention, dis-je au fermier qui bondissait à sa place.

Mais la propriété en nature, telle que là vôtre, c'est de la terre, de la boue : on ne l'entraîne pas avec soi. Qui est-ce qui en veut aujourd'hui ? personne : des fous; moi. J'achèterais votre propriété, sâvez-vous pourquoi? parce que je suis amoureux de ce site, des petits poissons* roùgès des étangs, de la vue de la forêt que mon ami, monsieur, â acquise pour l'abattre et la convertir aussi en or. Dans cet état de désolation politique, qui durera plus ou moins, un jaune louis vaut mieux qu'un arpeat de bois. Tenez ! à franchement parla4, le cœur sur la main :

J'avais dix napoléons dans la main que je secouai hors du bateau.

— Huit mille francs pour votre propriété, c'est bien payé : acceptez.

— Huit mille francs! et on m'en a proposé dans le temps dix-neuf mille! Et les os de mes pauvres parents !..i

— A vos parents, — je m'inclinai,— nous élèverons un tôhtbeau, ayant soin de ne pas percer un puits artésien au centre de leurs mânes. Quant aux dix-neuf mille francs proposés, j'y crois sans peine: votre propriété en vaut cinquante mille — le M effort ! et puis comment vous auraient-ils été payés ces dix-

neuf mille francs fabuleux? On connaît les rubriques de ces acheteurs si faciles: des billets à termes, des termes sans fin, des fins de non-recevoir. Huit mille francs, c'est peu sans doute, relativement à la beauté du terrain, mais c'est sûr; mais les Cosaques, les Cosaques! les comptez-vous pour rien? Après tout, je tiens peu à vous convaincre, — les opinions sont sacrées, — et surtout à vous forcer la main : nous n'en serons pa« moins bons voisins, bons amis. Hein? Nous en serons pour avoir fait ensemble une délicieuse promenade sur l'eau. Me retournant ensuite du côté de votre mari: — Ai-je été adroit aujourd'hui, Maurice ! sur deux mille francs en or de ricochets, pas une pièce de vingt francs qui ait gauchi: elles sont toutes allées à l'eau comme des hirondelles.

Le fermier me prit la main et me dit :

— Avec un homme comme vous, il n'y a pas de danger d'être trompé. Vous me paraissez attacher trop peu de prix à l'argent pour tenir à mille francs de plus ou de moins. Tope! Huit mille francs : c'est dit:

— C'est fait, répondis-je: la propriété est à nous. Et nous mimes pied à terre dans notre bien.

J'avais jeté mille francs en or dans le fleuve pour en gagner plus de trente mille : c'est le secret de toute affaire. Il faut, pour réussir, débuter toujours par jeter mille francs à l'eau.

— On dirait un apologue, mon frère.

— L'apologue a été enregistré hier aux domaines. Voulezvous encore retourner à Paris, ma sœur?

— Je patienterai, mon frère, soit; mais du moins vous m'aurez clairement traduit nos espérances, et elles sont belles, j'en conviens : tandis que Maurice n'ouvre jamais la bouche sur rien, lui; il est tout mystère. Le peu que je sais, je l'arrache à l'insomnie de ses nuits. L'approuvez-vous ? Ne me sacrifie-t-il pas trop à la prudence de son cabinet? N'être de moitié avec un homme que dans son existence physique, c'est le partage d'une maîtresse , — et c'est assez pour elle, — et non le lot exigible d'une femme. Je mérite mieux. Je souffre de son silence; je rougis d'être toujours de trop lorsque je me trouve en tiers dans son cabinet; enfin pourquoi suis-je déplacée chez moi? Les étrangers sont chez eux dans ma maison; moi seule y suis étrangère. Si j'avais épousé un prêtre, vivrais-je dans une plus rigoureuse abstinence de paroles? Au moins les prêtres ont eu le bon sens de s'mterdire le mariage.

DE CHANTILLY. , ftl

— Ah çà! ma sœur, une tempête a donc éclaté ici, tandis que j'étais à Paris ? vous en êtes encore tout agitée.

— Je yous l'ai dit, mon frère, Maurice me tyrannise de mille contrariétés plus pointilleuses les unes que les autres, et cela, sous le commode prétexte que son cabinet ne doit être accessible à personne qui vive, en dehors des affaires, pas même à sa femme, à moi! Or, comme il y est les trois quarts du jour, une partie de la nuit même, voyez l'heureuse communauté d'existence qui règne entre nous. Et si, de mon côté, je m'autorisais de l'isolement où il me relègue pour recevoir aussi dans mes appartements mes amis, tout le monde , excepté lui, trouverait-il cela bien juste? Vous entriez, mon frère, quand j'achevais de lui infliger un premier exemple de résistance. J'aime Maurice: qui. en doute ? mais on aime les gens pour les qualités qu'ils ont, et n'ont pour les travers qu'ils s'imposent. Il eût été fort aise de m'éloigner, d'un signe, de son entretien avec le colonel. — Présomption! je suis restée. Debray pensera ce qu'il voudra. Au surplus, j'ai juré de n'ignorer aucune des affaires qui se traiteront dans le cabinet de Mauriee, ouvertement, ou par ruse, il en est une, mon frère, que je veux percer à jour: et pour cela j'ai besoin de les connaître toutes.

Victor se prit à sourire, à voir là pose fière et décidée de sa sœur. Pendant tout le temps qu'elle avait donné au libre épanchement de ses récriminations conjugales, il l'avait encouragée de l'assentiment tacite du geste. Quelqu'un aussi froid [que Reynier aurait deviné en lui un complice; mais Léonidp avait trop d'emportement pour faire preuve de finesse dans un pareil moment : aussi, sans laisser soupçonner où il voulait en venir, son frère put lui dire :

— A la place de Maurice, je vous aurais bientôt satisfaite, Léonide! je vous prendrais par la main, et, après vous avoir priée de vous asseoir dans le fauteuil de consultation, je ne vous ferais grâce, durant un jour entier, durant un mois, s'il le fallait, d'aucune des affaires, grandes ou petites, dont il est l'arbitre. Oh ! que vous seriez bientôt lasse et dégoûtée de ce rôle, ma sœur! Vous vous imaginez donc, enfant, que le cabinet d'un notaire est la scène d'un perpétuel proverbe dramatique, un théâtre où Maurice occupe la première loge, et dont il vous interdit l'entrée, pour s'amuser en toute liberté, comme un mari en bonnes fortunes? Désillusionnez-vous : moins de poésie. Tout se passe à ras de terre, à demi-mots, à voix basse dans l'antre

du notariat. Il y fait noir comme dans le cœur hmnaip. Qu'y voit-on? Tantêt la stupidité inintelligible d'un paysan cnû dévore trois heures de consultation pour savoir s'il achètera ou non une propriété large comme un mouchoir; tantôt un vieillard goutteux qui, frustrant la famille dont il a fatigué l'hospitalité, demande un avis ou plutôt une complicité pour gratifier quelque affection de halle du vieux sac d'argent qu'il doit à la reconnaissance. Il vient s'enquérir, le bon vieillard, de l'article du Gode qui n'a pas prévu son ingratitude.

Victor absorbait l'attention de Léonide, sur l'esprit de laquelle cette peinture ne produisait pas l'effet qu'il avait feint d'en attendre.

Il continua :

— Qu'y voit-on encore? La fourberie la plus éhontée mise en pratique par les hommes : celui-ci cherche à passer pour mourant aux yeux de celui-là, afin d'en obtenir une plus grosse rente viagère; et il ne tient pas compte de la jeune femme qu'on lui fait épouser pour hâter le terme de la pension. Voudriez-vous être présente à la comparution de deux époux qui, pour tromper l'avidité de créanciers et la banqueroute, vont se séparer de corps et de biens, et donner h cet acte do désunion la publicité de l'enregistrement et de trois journaux? Afin de conserver une commode en sapin et six chaises en merisier, ils renieront vingt ans de mariage. Sont-ce là les mystères domes- . tiques que vous brûlez tant de pénétrer, ou bien êtes-vous jalouse d'éclaircir l'intrigue de cette jeune femme qui, conciliant ses devoirs de maternité anticipée avec le décorum de i chaste fille présumée avant Je mariage, vole pièce k pièce son i mari pour constituer un sort à un fils exclu de l'héritage? Vous importe-t-U encore de savoir que tel négociant, qui a déposé cent mille francs d'épargne chez Maurice, et qui accourt les retirer brusquement au milieu de la nuit, a été ruiné la veille? Est-ce à remuer ce linge sale de famille, ces choses souterraines et toutes humides des misères de la société, que vous sacrifieriez vos heures de toilette, vos promenades dans le bois, votre existence si douce et si mobile? Je crois vous avoir guérie pour toujours du désir de vous immiscer dans les affaires de votre mari, n'est-ce pas?

— Savez-vous, Victor, que vous méprisez d'un ton à inspirer le plus violent désir de connaître, reprit Léonide en lançant à son frère un regard que celui-ci ne fit aucun effort pour dé-

DE CHANTILLY. ê»

tourner. Vous n'avez pas été heureux dans vos exemples de découragement, mon frère, et ce sourire, qu'en ma qualité de soeur j'interprète dans le sens que vous n'êtes pas fâché que je lui donne, laisse percer en tout ceci un fond de comédie dont le spectateur n'est pas plus dupe que l'auteur. Est-ce vrai, mon frère?

— Quoi, vrai?

— Soyons francs» Victor.

— Parlez, Léonide.

— Eh bien, vous n'avez joué la contradiction qu'afin de ne pas vous ranger tout de suite à mon avis avec la partialité d'un frère; mais cette honorable résistance accomplie, avouons que nous nous comprenons à merveille.

— 11 est si bon de s'entendre, ma sœur!

— Ou est d'ailleurs le mal pour les autre??

— Le mal ! mais, n'est-ce pas un grand ïûen, ma sœur, de guider ceu? qu'on aime dans la voie de leurs intérêts)

— Sans doute, mon frère, et Maurice n'aurait qu'à gagner à ce qu'pn tint le fil de ses affaires.

— Puisqu'il n'en saurait rien, ma sœur, son amour-propre serait sauvé.

— Qh! oui, mon frère, il e?t essentiel qu'il n'en sache lien.

— Gomment devinerait-il quelque chose, Léonide, si nous étions derrière une porte, à travers laquelle on entendît parler, par exemple, et qui fût dans son cabinet? Ceci n'est qu'un exemple, qu'une innocente supposition...

L'innocente supposition de Victor nous rappelle que nous avons omis de dire que trois portes drapées s'ouvrent dans le cabinet de Maurice : Tune a issue sur l'escalier extérieur, pour les clients; l'autre dans la salle à manger où se trouvent Léonide et Reynier; et la troisième communique avec la chambre à coucher de Léonide : c'est la plus secrète, celle par laquelle passe Maurice quand il se lève la nuit pour travailler.

Un bruit nouveau s'étant fait entendre à côté, le frère et la sœur suspendirent leur pacte et leur conversation. G'éiait M. Clavier qui entrait dans le cabinet de Maurice, au moment où le colonel Debray en sortait. #

— Ma sœur, dit Victor en offrant la main à Léonide, nous nous rendrons dans votre chambre à coucher.

Qu'est-ce que Victor Reynier ?

Un homme d'affaires.

Qu'est-ce qu'un homme d'affaires?

L'école d'Athènes n'eût pas trouvé de réponse à cette question ; ou bien elle eût répondu par cette autre demande : Qu'estce que Dieu?

Car tout est du ressort de l'homme d'affaires — les lois, les lettres, le commerce, les mœurs, les arts; à ces conditions pourtant qu'il est avocat sans diplôme, littérateur sans avoir jamais rien écrit, négociant sans maison de commerce, moraliste pour avoir concouru aux prix Monthyon, artiste, quoiqu'il n'ait fait ses études de peintre qu'à l'hôtel Bullion, les jours de vente. Si la société était un rocher, l'homme d'affaires en serait l'huître ; le champignon, si elle Aait un arbre; le ver, si elle était un fruit. Comme elle se compose d'êtres honnêtes et bons, il est homme d'affaires. Que fait-il? rien : on fait pour lui. Vous avez upe idée : en remontant de cause eh cause génératrice , vous vous élèverez jusqu'à Dieu; son saint nom soit loué! — En descendant de résultat en résultat produit par cette idée, vous arriverez jusqu'à l'homme d'affaires. Aussi Dieu et l'homme d'affaires sont placés aux deux limites de la création intellectuelle, et vous avez parcouru, pour avoir une définition, un cercle de raisonnement qui vous ramène à la première question et à la première réponse : Qu'est-ce que l'homme d'affaires? Réponse : Qu'est-ce que Dieu?

Soyez peintre, et que la muse vous inspire un tableau;

Soyez poète, et que la faim vous dicte un poème;

Soyez riche, et éprouvez le besoin de vous ruiner;

Soyez pauvre, et veuillez devenir voleiu*;

Croyez-vous que votre tableau, vous , peintre, vous appartiendra?

Que votre prose ou vos vers, vous, poète, vous appartiendront? Que votre fortune, vous, riche, ira où il vous plaira?

Et vous, pauvre, que vous parviendrez à être voleur?

Un tableau peint, achevé, verni, encadré, est là : c'est un Roqueplan.

L'homme d'affaires entre et dit au peintre orgueilleux de son œuvre : — Vends-moi ton tableau? — Combien Zeuxis?

— Six mille francs.

— Prenez. L'homme d'affaires emporte le tableau et le remet à M. le comte, qui le lui paye dix mille, francs. Au bout de trois ans, le comte meurt; les héritiers vendent sa galerie de peinture. Qui se présente pour l'acheter? Un homme d'affaires, qui cède à un banquier pour cinq mille francs le tableau de Roqueplan après l'avoir eu pour trois mille à la vente par suite de décès.

Le banquier fait banqueroute; c'est convenu. Sur tous les murs de Paris, des affiches jaunes annoncent que, parmi les meubles saisis, il y a des candélabres, des chenets de bronze et un Roque plan. Pour le compte d'un épicier qui se marie, l'homme d'affaires achète le Roqueplan, et bénéficie dessus de quinze cents francs.

Additionnons. Le premier homme d'affaires a gagné quafre mille francs sur le tableau, le second deux mille, le troisième quinze cents francs : total du bénéfice du brocantage, sept mille cinq cents francs. '

Ceci en moins de dix ans. Dans vingt ans, le tableau du peintre aura contribué à faire bien vivre huit hommes d'affaires, à doter leurs filles, à éduquer leurs fils. Le3 enfants de Roqueplan mendieront peut-être sous le guichet du Louvre.

L'écrivain est plus immédiatement placé encore sous la griffe de rhomme d'affaires. Par son nom qu'il signe au bas de son œuvre, le peintre échappe du moins en partie à l'engloutissement. L'écrivain n'a pas même ce privilège. Il ne signe que les bons à tirer; sa publicité nominale s'arrête au prote d'imprimerie. L'homme d'affaires peut être libraire sans brevet ; alors il vous dépouille par volume; il vous dessèche par traductions, imitations, contrefaçons, faux mémoires; il. vous enlève même votre nom légitime, consacré par l'Église, pour vous abâtardir du pseudonyme en vogue. Si l'homme d'affaires travaille sur le litigieux, il vous pompe la vie et l'esprit par consultations, mémoires à consulter pour ou contre, adresses aux tribunaux. 11 est quelquefois directeur de journaux. A ce titre, il vous gruge l'imagination jusqu'à l'amer; aujourd'hui c'est un conte pour les enfants, une fable qu'il mendie; demain il sollicitera à votre porte un article de haute critique ou une brochure contre le ministère, si ce n'est la description d'un moulin à charbon ou d'une scie de forme nouvelle. L'homme d'affaires journaliste s'habille de vos plumes, comme le geai; il passe pour un homme

d'esprit avec le vôtre, devient receveur-général à cause de veus, qui vous êtes laissé violer dans votre opinion pour quelques cents francs. Il a même la croix d'honneur; mais la croix est pour lui seul5 l'infamie à vous deux. Il roule dans un landau dont les roues sont graissées avec votre moelle; et, au bout de cinq ans, lorsque ses chevaux et vous êtes crevés, il fait une pension à la veuve de son cocher, parce que son cocher a place des fonds chez lui, sans doute.

Si vous n'appartenez pas à la catégorie de ceux qui produitent, mais, au contraire, à la classe de ceux qui consomment, si vous êtes riche, il n'est guère plus probable que vous échappiez à l'homme d'affaires.

Personne n'est riche dans le sens absolu du mot. Quel est celui qui possède vingt mille francs en or à toute heure?

Ensuite, que de gens qui ne seront riches que dans un mois, que demain, et qui veulent l'être avant l'accouchement de la fortune, si lente à porter ! A toute heure, l'homme d'affaires a vingt mille francs en or dans sa poche; il ressemble aux paysans : il a en possession les plus beaux fruits, parce qu'il n'y touche jamais. L'homme d'affaires vend de l'or au heu de fruits, mais le prix varie; il va de quinze pour cent jusqu'à vingt ans de galères.

Beaucoup de fils de famille ne peuvent décemment tuer leur père pour en hériter; le poison n'étant plus dans nos mœurs, l'homme d'affaires escompte le testament.' Vous jouirez de trente mille francs de rente un jour; il vous compte tout de suite cent mille francs : cinquante mille en or, cinquante mille en marchandises. Les marchandises, ce 6ont quelquefois des cercueils, quelquefois des momies. Votre héritage désormais lui appartient. Appelez-le donc votre frère, puisque le voilà devenu lé fils de votre père; il l'aime presque autant que vous, seulement, il le respecte davantage : il ne prend pas son nom.

On dirait par confusion l'usurier. Qu'est-ce donc que l'homme d'affaires, je vous prie? N'ai-je pas dit que tout était de son ressort? Les lois? puisqu'il achète des testaments en germe; te mœurs? puisque sans lui il n'y en aurait que de bonnes; les arts? puisqu'il vend et achète toutes les merveilles qu'ils produisent; le commerce? puisqu'il trafique de toutes ces choses.

—'Vous songez à devenir voleur? Folie de croire que vous arrêterez un homme sur la grande route : pour cela, il faut du courage; veus n'en possèdes pas, vous ne possèdes pas o* oou-

DE CHANTILLY. ft?

rage-là.- Vous volerez dans une promenade? Il faut avoir du courage et de l'esprit. Fatuité de prétendre être voleur dans m. siècle où il 7 a tant de sergents de ville.

Non, vous ne volerez pas ; niais vous volerez à un entresol obscur et humide, avec trois chaises, deux tables, des cartons vides et verts sur lesquels on lira ces étiquettes en français d'homme d'aflkires : Lettres à répondre, lettres repondues; et vous ne répondrez à personne, pas même à Dieu, de ce que contiennent ces sacs intitulés : Affaires de M» le comte de.... contre la princesse de... Ainsi, de voleur que vous espériez devenir en vous couchant, vous vous éveillerez homme d'affaires.

11 y en a d'honnêtes.

Victor Reynier, je le répète, est homme d'affaires. Rentre-t-il dans la catégorie à peu près universelle? Nous ne le pensons pas. D'ailleurs, il est à l'aurore de la vie et des affaires sur la place de Paris. Beau, vingt-sept ans, de l'esprit, pas la moindre sensibilité, il est adroit comme Grisier à l'épée; il met, au pistolet, vingt fois dans le blanc sur vingt coups ; il boit le vin de Champagne à la poste; enfin, il a un huitième de loge aux avant-scènes de l'Opéra.

Maurice courut au devant de M. Clavier, le fit asseoir dans un fauteuil et s'informa de sa santé avec l'empressement d'un fils.

— Ne nous amènerez-vous jamais mademoiselle Garoiine? la destinez-vous à être religieuse? Nous ne la rencontrons nulle part.

— Religieuse! non; vous savez combien, mon jeune ami, mes opinions sont loin d'appeler 1» tyrannie au secours de l'autorité domestique. Notre réclusion tient à nos goûts... peut-être à nos malheurs.

— Pardon! -monsieur, reprit timidement Maurice; niais je n'ai cédé qu'au mouvement d'un attachement sincère en vous adressant une question qui vous paraît peut-être déplacée. Je me repentirais de l'avoir faite.

— Vous, Maurice, notre meilleur ami dans ce désert, vouç, indiscret! Sachez, au contraire, que je prétends vous ouvrir mon cœur tout entier avant que le Maître de la nature le juge. Je viens chez vous dans cet unique dessein. Ma parole de vieillard sera lente; m'entendrez-vous jusqu'au bout?

Maurice prit la main de M. Clavier et la pressa. —-Ce sera long, dit tout ira Léonideà Victor; rapprochons no» sièges*

Appliquant ensuite son œil à quelques places transparentes de la porte drapée, elle aperçut M. Clavier dont le coude posait sur le marbre de la cheminée; la tête pensive du vieillard reposait dans sa main. Léonide invita son frère à satisfaire à son tour sa curiosité.

— Gomme il a l'air abattu, ma sœur. Quelle tristesse 1 Qui peut donc l'accabler ainsi? Vient-il régler son compte avec le passé, avant de le régler avec Dieu?... s'il croit en Dieu, toutefois, car on lui connaît peu de faiblesses. Que va-t-il nous apprendre?

— Plus bas, mon frère.

— Ne craignez-vous pas qu'il nous entende?

— Non; mais si vous parlez toujours, nous ne l'entendrons pas. Taisez-vous.

Au bout de quelques minutes de silence, M. Clavier poussa un profond soupir et commença :

— - « La calomnie m'a poursuivi jusqu'ici, Maurice. Ne cherchez pas à me dissuader : je connais les hommes. Leur haine ne se brise -que contre la tombe; le pied leur glisse sur le marbre; justice tardive qui n'est que l'oubli : ne croyez pas à leur pardon : je n'y crois pas. Quelques-uns cessent de se souvenir en vieillissant; voilà encore leur réparation : une intirmité.

» Dans cette solitude même ils m'ont flétri de leur silence: ils m'ont fui. J'ai vainement, pauvre vieillard, ouvert mon âme et ma porte à tous : aucun n'est venu. Alors je me suis enfermé, et je n'ai plus voulu voir la société, compagne de rame humaine, qu'à travers la grille de ma prison. Leur curiosité méchante s'est accrue de toute ma réclusion; ils ne passent jamais devant le jardin que j'ai planté, où le jour je travaille, où la nuit je pense, mon front dans la main, sans chercher mon visage derrière mes barreaux. Dans leur naïve terreur, ils s'étonnent sans doute de ce que je laisse vivre mes fleurs et de ce que je ne décapite pas mes arbres. La plupart, — mon jardinier me l'a rapporté, — ont remarqué des taches de sang à ma joue. Je suis le réprouvé du pays; ils m'appellent le régicide; ils craindraient de laisser tomber leur tète avec leur salut, s'ils honoraient de quelque signe de

DE CHANTILLY. ftO

respect mes soixante-dix ans de vie. Mon ami, je n'ose embrasser les petits enfants à qui je ne fais pas encore peur; je frémirais d'épouvanter leurs mères.

» Ils doivent avoir d'étranges opinions sur l'ange, bâton fleuri, qui me soutient. Je ne leur pardonnerais pas cependant, moisi résigné pour moi-même, de souiller de leurs propos cette enfant qui croît à mes pieds comme une fleur au bas d'une tour, entre la pierre et le fer. Caroline est ma tille par la tendresse, par la reconnaissance; je n'ose ajouter par le sang. Si j'allais lui léguer pour ma dot ma renommée ! Mieux vaudrait la laisser laide et sans pain au milieu de la rue : car mon nom est historique. Malheur, en politique, à ceux dont les noms restent, Maurice ! » La figure de M. Clavier était toujours pâle. Sa parole était presque tremblante d'embarras.

« J'ai besoin de m'assurer de vous, mon ami, mutémoin à décharge qui déposera, après ma mort, contre des accusations terribles dont le contre-coup irait frapper Caroline : elle aussi doit être instruite. Vous l'instruirez. Si elle vous demandait un jour mon histoire, répétez-lui les paroles funèbres que je vais prononcer. Elle en sait déjà quelques-unes qu'elle n'oubliera point.

— Ceci promet, dit tout bas Victor à Léonide. Vous verrez, ma sœur, que notre essai sera heureux.

Léoniàe posa un doigt sur la bouche de son frère. M. Clavier poursuivit :

« Mon adolescence fut terne ; mon père voulut avoir un avocat dans la famille : je le devins. Après m'être marié, j'exerçai aussitôt ma charge dans un bourg situé aux frontières du Nord. C'était à l'époque où les états-généraux s'assemblèrent sur le vœu des parlements qui leur léguèrent l'alternative d'une banqueroute ou d'une révolution. Né du peuple, j'en partageai l'enthousiasme à ce lever si pur de noire émancipation. Disciple ardent de la philosophie nouvelle, ma conviction fut acquise à ces amis de l'humanité qui, les premiers, parlèrent de rendre la liberté à l'homme, à la pensée. J'avais vingt-quatre ans : jugez si je prêtai une attention passionnée aux discours prononcés aux états-généraux par les hommes de mon sang, de ma caste, par mes frères en esclavage. L'accusé innocent ne suit pas avec plus d'intérêt le plaidoyer de son défenseur. Quoiqu'à cent lieues de Versailles, pas une parole n'était perdue pour moi : je me rendais, la nuit, sous les ailées de la petite prome-

nade de notre bourg, et là, l'oreille collée à terre, comme la sentinelle lointaine, j'écoutais le» bruits qui venaient du surf. J'imaginais entendre, j'entendais les pas pesants des députés du tiers entrant dans le Jeu-de-Paume ; puis me relevant fièrement comme eux, j'enfonçais mon chapeau devant les députés de la noblesse et du clergé : ce que firent les députés de la nation, vous le savez. L'amour ne gonfle pas un cœur avec autant de plénitude que ces tableaux m'élevaient l'Âme. En un jour, par l'effet de ce grand spectacle qui se préparait loin de moi, j'étais passé de l'indifférence de l'enfant à La. sévérité du citoyen. Toutes mes passions se groupèrent autour d'une seule : celle-là devint formidable : la liberté i Je dus paraître bien ingrat à des amitiés délaissées. On ne me vit plus; je me cachai, j'étudiai, je pensai; ou plutôt je ne cessai d'être à Versailles, le bras tendu, la tête rejetée en arrière, le regard fier, répondant à Meunier. : « Oui, je prête le serment de ne jamais me séparer de l'Assemblée, que la Constitution ne soit établie. »

» Rentré en moi-même, je ne tardai pas à m'apercevoir que ai je m'isolais de la foule, c'est que mon opinion n'éveillait pas d'écho autour d'elle. le finis par me convaincre, à de sinistres visages, à des paroles mystérieuses, à une inaction calculée, que j'étais seul à aimer cette opinion, seul à la défendre. Ancienne dépendance d'un seigneur issu de famille étrangère, notre bourg féodal, qui se composait au plus de deux cents habitants, me parut préférer un joug servile au bonheur d'en être délivré par quelques sacrifices. Placé aux extrêmes limites de la France, offrant aux étrangers , à la faveur du voisinage, la facilité de conspirer avec les ennemis de l'intérieur, notre bourg acquérait par la gravité des événements une importance extraordinaire. Je crois encore le voir avec sa colonie d'ouvriers plus allemands que français, avec sa population bâtarde comme toutes celles des frontières; gens conquis mille fois, sans avoir retiré d'autre avantage de la domination impériale et de l'occupation française, que des idées et un langage corrompus comme leurs moeurs. Je me rappelle surtout le vieux château bâti au temps de Charles-te- Téméraire, se dressant sur ses quatre tourelles, et prolongeant aes ailes crénelées aux flancs de notre bourg, qui n'en était que l'avenue, l'humble dépendance. De son balcon, le seigneur pouvait appeler les étrangers à ses fêtes : ils y venaient souvent étaler leurs débauches, et aider le maître à manger ses revenus. Le bourg était alors allemand, et passait de droit à l'empire.

Songez, Maurice, à quels périls nous exposait cette fraternité à l'époque où nous vivions. Position militaire des plus redoutables, notre localité pouvait servir de plateau à une armée d'en* * nemis, de premier échelon pour descendre dans l'intérieur de la France. Et le bourg était sans défense, il était à eux.

» A Paris, on était trop occupé de Paris pour penser à se raffermir du côté des frontières .-vous savez en quel état elles furent trouvées quand Luckner eut mission de les défendre. Perdue entre deux vallons,. toujours couverte de brume, loin de la' grande route, notre localité fut complètement oubliée. Les députés de la nation comptèrent trop d'abord sur une levée universelle de l'opinion à l'appui de leurs principes. Les habitants de beaucoup de villes, ceux du bourg que j'habitais, par exemple, n'envisageaient qu'en tremblant une autre manière d'être gouvernés; ils chérissaient leur obéissance sous un maître qui ne les tyrannisait plus, parce qu'il lui était impossible d'ajouter un anneau de plus à la chaîne. On l'estimait bon, de ce qu'il n'avait plus de méchancetés à commettre. Toute dignité était partie de ces corps battus de génération en génération. Sur leur dos courbé par l'avilissement, le mépris et le fouet avaient fait croûte.

» Oui, mon ami, l'abâtardissement de l'homme en était arrivé à ce point dans beaucoup de villes frontières, comme la nôtre : parce qu'elles avaient, à diverses époques de l'histoire, appartenue l'Allemagne, elles s'imaginaient n'avoir aucun droit pour Caire cause commune avec la France contre d'odieux abus. Gomme si jamais le droit naturel qu'ont les peuples d'être libres et de se gouverner était susceptible de périr dans les transactions auxquelles ils n'ont pas souscrit l

» Mais, soit ignorance, soit engourdissement, mes concitoyens ne jugèrent pas que le moment était venu pour eux, non d'être Allemands ou Français, questions pour lesquelles avaient combattu leurs pères dans des* guerres moins saintes, mais d'être hommes. J'élevai la voix pour répandre cette vérité : je ne fus pas compris.

» Alors je m'expliquai nettement deux vérités que l'histoire n'avait jamais dégagées pour moi de ses enseignements : l'une, que les temps d'esclavage finissaient quelquefois par être légitimes à force d'abnégation chez ceux qui s'y courbaient ; l'autre, que ces temps avaient eu aussi des âmes énergiques qui, comme la mienne, s'étaient découragées dans une lutte inégale.

» Me voilà donc réduit à marcher seul avec mon opinion»

rougissant presque de l'avouer, tant le silence qui l'accueillait la colorait d'une teinte paradoxale. On dira un jour l'histoire de la révolution française en province : elle ne sera ni moins curieuse ni moins tragique, ni moins morale surtout que la même histoire éternellement écrite à Paris et pour Paris. Si la torche delà révolution française, — il est superflu de l'avouer, — était Paris, chaque province était le miroir parabolique qui renvoyait des rayons de feu après avoir reçu des rayons de lumière. Retenons à moi. J'aurais mieux aimé combattre pour mon opinion à la lueur des* canons, que de la laisser rouiller dans le silence. L'opinion, c'est la vérité; qui la possède doit la dire : c'est la foi : il faut la proclamer; en faire une ceinture* pour soi, un drapeau pour les autres. »

Comme Maurice pressentit que, dans ce récit qui l'attachait vivement, sans doute à cause de ses convictions politiques, M. Clavier placerait les événements principaux de sa vie, il se leva pour s'assurer que les portes de communication étaient fermées. Dans cet examen, son visage effleura le drap où s'appuyait la joue attentive de sa femme.

11 retourna à sa place.

« Que j'aurais désiré d'appartenir à ce peuple de Paris qui ne se nourrissait plus que d'enthousiasme, attaché aux grosses lèvres de Mirabeau, parlant tout un jour! A force d'exaltation, je me crus à Paris. Je montais, au Palais-Royal, derrière la chaise de Camille Desmoulins, le brave jeune homme; et, comme lui, applaudi par cent mille mains, je piquais à mon chapeau la feuille d'un arbre, cocarde improvisée, symbole innocent et pur qui, deux jours après, devait passer par le sang et ne plus déteindre. Puis je sonnais le tocsin dans ma tête, j'illuminais mes yeux de l'incendie de Paris, et j'allais, suivi du bruit d'une ville, traînant avec moi des canons, fléchissant sous le poids des piques, jusque sous les murs de la Bastille que j'assiégeais. Couvert de la poussière de ses débris, je m'admirais, statuaire étrange, artiste procédant au rebours : la chute de la Bastille était bien la statue de Jia révolution, son premier chefd'œuvre de destruction. Pour elle, détruire c'était faire; abattre c'était achever; anéantir c'était perfectionner. La Bastille détruite était donc une statue élevée. Dans les ères de révolution, l'œuvre de destruction est aussi une œuvre impérissable qui a ses noms d'artistes signés au bas. Au bas de notre statue nous écrivîmes : Peuple •— Paris, 44 juillet.

DE CHANTICLY. 53

» La pierre qui s'élève ou qui tombe, remarquez-le bien, c'est plus qu'une vengeance, et qu'une simple fondation commémorative : une phase de civilisation commence ou finit. C'est le bouleversement de la propriété; de la propriété du pouvoir ou de la propriété du sol. Laissez entre chaque borne des champs l'espace de cinq lieues, vous aurez tout de suite la féodalité; ne mettez entre chacune de ces bornes que la distance d'une iieue, apparaissent les majorats, la monarchie ; rapprochez les bornes, ne comptez entre elles que l'intervalle de vingt pas, et* vous avez l'industrie, la propriété divisée à l'infini, la république. La Bastille était la plus haute borne féodale. Elle abattue, les autres bornes furent poussées dans le fossé. L'arbre de la liberté fut planté à la place : image juste : la propriété recommençait par son attribut naturel : l'arbre!

» Quand les emblèmes tombent, les réalités qu'ils cachent ne restent guère debout. La Bastille, cet emblème, croule; et, à dix-sept jours de distance seulement et dans le court espace d'une nuit, on proclame sur ses ruines }a liberté du serf, l'abolition des juridictions seigneuriales, la répartition égale des impôts, l'admission de tout le monde à tous les emplois, la destruction de tous les privilèges. Chose étrange ! Tout le monde prêta ses deux mains à cette œuvre d'une nuit. On eût dit que ces hommes de la nation se hâtaient de peur que la lune ne vînt à se coucher ; on eût dit encore que la lueur des flambeaux avait fasciné ceux qu'ils éclairaient. Pâles, fatigués, les bras nus, le front en sueur, ils brisèrent la féodalité avec la monarchie; la hache passait de main en main. Dieu employa sept jours à faire le monde : il suffit aux États-Généraux d'une nuit à Versailles pour le rendre libre. Dans cette mémorable nuit, chacun sacrifia aux yeux de tous, et jeta, au centre de cette salle où bouillonnaient tant d'idées, ses titres, ses aïeux, ses privilèges de dix siècles; on y précipita tout : le passé pour l'anéantir, le présent pour qu'il renaquît. Nuit de Versailles ! nuit sublime! Le serf de dix-huit siècles tombant dans les bras, sur la poitrine d'un comte de Lally-Tollendal, et l'appelant : « Mon frère! » nuit qui enveloppa le chaos d'où un monde allait jaillir! On ne s'arrêta pas : l'œuvre marchait toujours pendant que le roi se livrait au sommeil dans son palais, et on l'enfanta debout ; ainsi les femmes fortes accouchent. On manqua d'un tabouret pour faire asseoir le président. Dans ce chaudron sombre au fond duquel disparurent les membres dépecés de la

54 m NOTAIRE

vieille monarchie, personne n'hésita à remuer : prêtres avec la mitre, nobles avec l'épée, peuple avec le bâton. Us travaillé- ! rent ensemble et du même cœur, sans craindre de voir sortir de cette fusion quelque monstre portant tête de peuple et grifle I d'hyène. Us n'oublièrent qu'une seule chose : c'est qu'en abolissant la noblesse, ils avaient de fait aboli le roi; qu'en suppri- 1 mant le privilège, on supprimait la royauté ; et qu'en admettant tout le monde aux emplois, le peuple était l'égal du souverain' i ou bien le roi était du peuple. La nuit de Versailles fut la seconde œuvre de la révolution, autre chef-d'œuvre de négation comme la prise de la Bastille. On avait détruit d'abord la loide pierre, on venait d'anéantir la loi écrite, il ne restait plus que la loi de chair.

» L'exemple de Versailles ne fut pas perdu pour la province. Les châteaux tombèrent, les titres furent brûlés; une poussière féodale s'éleva sur toute la France.

» Le château de notre canton resta debout Vingt hommes de cœur ne se trouvèrent pas pour le renverser.

» Voulant enfin connaître au juste le nombre d'opinions que ralliait à ses principes dans notre bourg l'Assemblée constituante, je battis la caisse, et, au milieu du marché, je lus à haute voix la déclaration des droits de l'homme. Un seul paysan et un jeune marquis s'avancèrent pour m'écouter. Ensuite nous nous embrassâmes tous trois, comme Bailly, Lafayette et Grégoire; nous nous déclarâmes libres, le paysan refusa vingt sous de dîme au curé, deux heures de corvée au seigneur, et tua un pigeon dans la forêt. La révolution était accomptie chez nous. Quand le seigneur manda le paysan à son château, j'y parus moi-même et j'y lus la sanction royale donnée à la constitution. Je demandai ensuite l'arbre généalogique de la maison, et le jetai au feu.

» A quelques jours de là, j -instituai un club que je présidai : deux auditeurs y parurent, le marquis et le paysan.

» Le paysan nourrissait dans son âme la colère d'un peuple entier. Il avait six enfants nés de sa misère ; géants de fer qui luttaient avec les ours, et dont la tête avait appris à s'abaisser sous le regard d'un enfant de leur maître. Quand je lui expliquai ses droits, il sembla les recouvrer, tant son instinct courut au-devant de la solution qu'il avait souvent pressentie sans la saisir. Dès cet instant, il comprit qu'il ne devait mettre* sa force qu'au service de son intelligence, sa volonté qu'au pied

DE CHANTILLY. 5i

de son libre arbitre, et que le droit naturel étant cela, l'acte politique qui le voilait était une tyrannie. U rompit ayec le passé dont il lava la souillure en se promettant plus d'une vengeance expiatoire. Il me détailla ses récriminations; il me fit l'histoire de sa famille : je crus encore entendre celle du peuple. Tout y était ; la perpétuité de esclavage, de la misère, du travail, de la faim et de la honte : l'ignorance aggravait encore son abaissement. C'est une justice k rendre à la Providence : elle ne soufre l'esclavage qu'après l'abrutissement. Si elle cpnsent à l'inégalité parmi les hommes, ce n'est qu'au prix de leur stupidité. Là où éclate la pensée, il y a vertu, courçge, dignité. Dieu n'a toutes les libertés que parce qu'il 4 toutes les pensées ; il n'est souverainement bon que parce qu'il est souverainement intelligent.

» J'avais rendu ce paysan mon égal et celui du jeune marquis; il comprit que je méritais d'être le sien. Nous réglâmes un bien qui était à nous trois. Ce jour fut notre fête de la fédération. ,

» Le marquis, que je désigne ici simplement par son titre, parce que sa famille vit encore, et parce que les délations n'ont qu'un temps, apportait avec nous, contre la monarchie, moins de raisons que de principes. L'exemple des Condorcet et des Montmorency l'avait entraîné. U puisait ses griefs à une autre source que la nôtre. En apparence il sacrifiait plus que nous, mais il exigeait moins. En se constituant en révolte ouverte visà-vis de la royauté, il s'annulait : nous, au contraire, nous acquérions. 11 était naturel qu'il s'arrêtât, une fois l'inégalité abolie, nous ne devions nous arrêter qu'après avoir constitué l'égalité. Homme 4e théorie, il agissait en vertu du principe généraux, mais vague, de la morale universelle, tandis que nous, nous travaillions pour nous-mêmes. Il réformait, nous détruisions. C'était un philosophe, nous des hommes. Il continuait Rousseau; nous, Rienzi.

)) Les événements tue confirmèrent bientôt que notre bourg était un nid de partisans de l'ancien régime. A l'époque où l'on parlait déjà du départ du roi pour Metz, quelques jours après la scandaleuse fête donnée à Versailles aux gardes-du-corps, je vis arriver et passer aux frontières des officiers de la maison du roi. inêlés à une foule d'hommes défiants qui entraient et sortaient pendant la nuit. Je crois vous l'avoir dit : par sa situation,' notre bourg était admirablement placé pour favoriser

l'évasion de la cour sur le territoire ennemi. Je proposai d'organiser la garde nationale. L'idée fut réalisée avec mépris, surtout par les gens du château, qui, par moquerie, me nommèrent le chef de cette milice. Si tous les habitants s'y enrôlèrent, il ne me fut pas difficile néanmoins de voir que pas un n'apportait sous les armes des dispositions patriotiques. J'avais armé des ennemis.

» J'acceptai le commandement qu'on m'avait donné par dérision, et je le partageai avec le marquis, le paysan et ses six en fants. En réalité, nous neuf seulement représentions l'effectif de cette singulière milice. Je m'arrangeai de manière, dans ma répartition des postes commis à la garde du bourg, que mon paysan et trois de ses fils feraient toujours partie de celui de la ville, tandis que ses trois fils, moi et le marquis veillerions à ceux des frontières, distantes d'une lieue, d'une demi-heure de marche.

» Cette mesure contint l'explosion d'une défection ouverte ; elle força la trahison à s'observer. Neuf hommes déterminés en surveillaient deux cents : mais qui a jamais calculé la puissance d'une autorité soutenue par l'opinion ; quelle est la ville qui n'est pas cent fois plus forte que sa garnison; quelle est la nation qui ne vaincrait pas sa propre armée? Appliquez un noin à cette force morale. Nous l'avions. J'eus besoin de m'en servir à l'époque où la noblesse française émigra en foule, nous menaçant de rentrer sous peu de jours à la suite de Condé. Ce prince, assurait-elle avec confiance/ n'attendait plus pour marcher de Worms sur Paris que l'arrivée du roi dans une ville frontière; le roi, dont le danger était devenu plus imminent depuis la mort du comte de Mirabeau. Ces courtisans irrités ne semblaient déjà plus en France une fois dans notre bourg. Ils déguisaient à peine leur dégoût pour nos couleurs nationales qu'ils ne portaient pas, prompts à reprendre la cocarde blanche de l'autre côté des frontières.

» Une grande erreur, à mon sens, Maurice, fausse le jugement qu'on porte d'ordinaire sur la révolution française en ce qu'elle eut de puissance négative pour fonder, et de puissance réelle pour détruire. On s'imagine que, réglée au milieu de* excès qui l'emportèrent, elle tint constamment l'équilibre entre les nécessités d'abattre et celles de réédifier. On indique un but à tous ses actes, en oubliant que ses actes se détruisirent l'un par l'autre, et qu'il est au moins absurde de considérer

le 48 brumaire comme la conséquence naturelle du. 10 août. » La révolution française n'est que la négation d'un fait : de la monarchie, sa mission était le néant : elle l'a remplie. Ses tentatives de législation ne furent jamais que des prétentions d'hommes qui veulent répondre au cri de la logique, infirmité qui tua la Gironde sur la monarchie et la Montagne sur la Gironde. Ses mille constitutions s'entredévorèrent comme ceux qui les avaient faites. Gela est si vrai, que la Constituante, — pesez ici les mots, — renversa la monarchie, que Y Assemblée législative'renversa la loi, et que la Convention nationale tua le chef de la nation, Louis XYI.

» La révolution ne fut qu'une armée marchant à la conquête, allant à la découverte; une invasion. Geux qui allèrent le plus loin la devinèrent le mieux. Il y eut des erreurs; on a vu des crimes. Les hommes politiques ne sont d'ailleurs justiciables que d'un tribunal : le succès. De quel droit la morale interviendrait-elle dans ce qui n'est point de son essence? Au surplus, si Robespierre ou son parti fut cruel parce qu'il tua la Gironde, qu'étaient les Girondins qui tuèrent le roi? En révolution, je croirai à la moralité des principes, lorsque les vaincus en auront fait preuve dans leur ligne de conduite pendant qu'ils ctaient vainqueurs.

» En appelant du chef-lieu voisin quelques secours d'hommes, il nous eût été facile de réduire à rien l'importance ridicule qu'affichaient dans notre bourg les partisans de la monarchie. Mais il eût fallu, dans ce cas, subir une soumission exigée par la reconnaissance; l'intérêt du bourg en eût trop souffert. Depuis un temps immémorial, en rivalité avec le chef-lieu pour la fabrication de la dentelle à point de Malines, nous devions, sous peine d'anéantir notre supériorité dans cette industrie, nous passer de sa protection. Pour rester indépendants,, il y avait mensonge obligé au contraire à nous citer à nos voisins comme la population la plus dévouée à la révolution. Ce que nous fîmes. Nous altérâmes nos rapports; sous notre plume, notre ancien seigneur eut autant de patriotisme que Lally : les marquis, comtes et ducs des environs avaient, à nous en croire, brûlé leurs titres et dévasté leurs colombiers : les curés des communes environnantes avaient, les premiers, prêté serment à la constitution et proclamé en chaire l'abolition de la dîme sans rachat. Nous finissions toujours, dans notre procès-verbal en- ^yé au district, pat souhaiter à la France beaucoup de comniu-

M LE ftOTAlftfi

des comme la nôtrfe. Qui eût osé nous démentir? qui y avait intérêt? les royalistes? mais alors ils auraient demandé leur mort.

» Nous vivions donc tous les neuf, moi; le marquis, le paysan et ses fils sur le bénéfice de cette erreur; mais comme les royalistes connaissaient notre intérêt à ne pas lés dénoncer, ils abusaient de notre fausse situation pour conspirer de plus en plus ouvertement avec l'étranger dont nous voyions blanchir les tentes à l'horizon.

» Sentez-vous combien, à mesure que les événements Se compliquaient, le silence de notre dévouement pouvait nous être imputé à crime? Désormais même; un avertissement de notre part n'eût servi qu'à faire qualifier notre conduite de trahison, sans égard dtix motifs qui l'auraient dictée. Les royalistes ne couraient pas de plus grands darigers. Nous méritions la mort si noua étions découverts.

* A la déchéance du h)i> au 10 août, nos craintes augmentèrent. Entre le château et les frontières; les signau* étaient devenus ï>lus fréquents; des munitions, malgré notre surveillance, furent nuitamment descendues dans les souterrains du château. Ghaque habitant fut prêt à l'attaqué. Notre perte était jurée; on ne suspendait l'heure de notre mort que par la crainte du district qu'on n'aurait pu longtemps tromper après nous. Nous ne nous effrayâmes pas.

» Nous rions constituâmes en tribunal j>bu* juger l'ex-seignetir du canton \ il fut mandé à notre barré; Louis XVI venait d'être appelé à celle de la Convention.

» Où était le droit? où il est toujours : entre la force et la justice. La forte, nous la tenions; la justice, là voici.

» Le sol, c'est la vie, parce qu'on l'y puisé, et parce qu'on la lui rend. Dieti et là terre, voilà les deux aboutissants de l'homme. Dietl qu'on adore comme on le sent; la terre, qu'on ne possède que d'une manière : en l'occupant. Cela est si exact, que les institutions auxquelles l'homme obéit, celles qu'il se crée, et celles qu'on lui impose, ont, ou Dieu pour auteur révélé, ou la force pour maintien. Libre à tous de croire que les lois bonnes descendent du ciel; mais libre à tous d'écraser les tables législatives que Numa n'a pas rapportées du bosquet d'Égérie. Les lois françaises étaient mauvaises, multiples, obscures, traditionnelles comme une légende, formulées en proverbe, tantôt niaises comme un jeu de mots, tantôt cruelles conime un assassinat; elles étaient de tous les âges, et, qui pis est, druidiques sans

DE CtiÀNTlLtY. tn>

druides, romainèd sans sénat; gauloises après l'invasion, féodales après Richelieu. Parmi ces lois, il y avait des luttes perpétuelles comme d'homme à homme. La même loi qui vous accordait droit d'asile vous assimilait, cent perches plus loin, au vaincu et à l'étranger. Dans telle province, la loi c'était le prêtre; dans telle autre; la loi c'était le seigneur. A l'entrée du moindre village, il fallait soigneusement s'informer de là loi ou de la coutume locale, sous peine de la violer et de mériter la mort en buvant un verre d'eau.

v Ces lois étaient donc mauvaises; elles ne venaient pas de Dieu?

» Qui les avait faites ?

» Eh! qu'importe, qui fit fait le trouble; l'erreur; la contradiction? demande-t-on cela?

» Un jour ces lois se trouvèrent en présente dans le palais de Versailles où elles s'étaient rendues pour s'accorder : dans leur rencontre elles eurent peur de leur difformité. Elles s'abdiquèrent dans l'unité, cette beauté de toute création. L'homme suivit l'exemple des lois : lès lois furent sœiirs, les hommes frères, le pays fut lé père, la patrie.

» 11 ne resta qu'un obstacle â la fondation du bonheur public.

» Cet obstacle n'était tii un homme, ni le pays, ni Une loi : c'était ce qui participait de cette trinité saris en être absolument l'unité ni l'ensemble; c'était le toi; le roi plus qu'Uh homme, puisqu'il possédait le pays; moins que le pays, puisqu'il n'était pas tous lés hommes; plus que la loi, puisqu'il la faisait.- Le roi était la statue composée de trois métaux : en séparant les métaux, ce qui fut possible, que devenait la statue? elle disparaissait. Le roi allait donfc s'ëvàiiôuir comme la statue; comme là forme sans l'objet. Le roi, c'était une fortné.

» Quand on trancha là tête de Louis XVI, oti ne fit ni bien ni mal : ori conclut.

» La conclusion, telle est l'éternelle pente de l'humanité. Arrêtez-la, l'humanité; tènez-là sous le pied, nivelez-la, appelez-la esclave ou républicaine : elle ne ^lettre ni ne se réjouit, mais elle arrive : Où vâ-t-elle? où va l'espace, où va le temps? mais gardez-vous de nier sa marche : c'est le Rhin. Petit ruisseau, roulant sur des cailloux, les enfants le traversent ; si un précipice l'arrête, il le remplit, s'arrondit un pont de sa nappe et court plus loin; le voilà torrent. On l'emprisonne, il se tait; on le resserre entre deux canaux, il coule du milieu des villes, il

obéit. Ici on l'appelle fleuve royal, ici fleuve libre, ici fleuve esclave ; c'est toujours le Rhin; soit qu'il réfléchisse le carrosse de l'empereur passant sur un pont, soit qu'il ne réfléchisse que les joncs du rivage. Enfin sa gerbe importune, sa grosse voix fatigue; on n'en veut plus, on rétouffe sous des pierres, dans du plomb, on appuie sur lui des aqueducs, des montagnes, on ne le voit plus, on ne l'entend plus : où est donc le Rhin? 11 est dans l'Océan : il s'appelle mer du Nord.

» L'humanité conclut que le roi était un obstacle; et elle le renversa, non pas comme un homme : elle ne. le vit peut-être pas; mais comme un principe. On guillotina la monarchie.

» De ces nécessités qui commandent aux événements, si nous descendons à ces puériles justifications que, dans rétonnement de sa victoire, le parti vainqueur réclame du parti à terre, on répond que, si la Convention n'avait pas le droit de faire mourir le roi, elle n'avait probablement pas celui de le juger; que ce droit lui étant ôté, celui de détrôner Louis XY1 ne lui appartenait pas davantage; et que, le roi régnant, la Convention, qui se perpétuait après s'être constituée de sa propre autorité, était illégale. Dès lors le roi était libre de la casser , et de s'en tenir à la Constituante. Mais autre illégalité. La Constituante n'était que la prolongation des États-Généraux sans l'agrément royal; ' nouvelle rébellion. Les parlements seuls restaient avec la faculté illusoire d'adresser des remontrances à Louis XVL

» Ainsi vous ne condamnerez pas une conséquence de la révolution, ou vous les condamnerez toutes. Vous n'arrachez Louis XVI à l'échafaud que pour y traîner tous les représentants de la nation. Comme ces représentants étaient la France entière, à l'heure du jugement de Louis XVI, il n'y avait plus qu'un choix à faire entre le pays et le roi.

» Notre marquis nous abandonna dès que l'ex-seigneur eut subi sa condamnation capitale. 11 se repentit d'être allé si loin; il teùta de nous arrêter au milieu de la course. La Gironde lui servait d'exemple : nous suivîmes celui de la Montagne.

» Une grande pitié historique, et je ne la calomnie pas, s'est attachée à la vie et à la mort des Girondins : les vertus privées, le génie, l'éloquence, le courage même de ces citoyens, sont à jamais regrettables ; mais, dans les temps où elles furent sacrifiées, ces qualités étaient funestes au bien public La Gironde s'endormit dans un magnifique repos : elle prit sa lassitude pour le but, son désir d'inaction pour la fin de toutes choses; elle

n'admit pas que les (révolutions comme la vie n'existent que par le phénomène incesssamment ramené de la reproduction d'ellesmêmes, et que de tous les despotismes, celui de la faiblesse est le plus odieux à imposer à des hommes qui n'ont vaincu, qui ne régnent que par la violence. De quel droit les Girondins osaient-ils dire à la Convention de rétrograder, eux qui'avaient demandé avec la Convention la déchéance du roi, et voté la mort de Louis XVI? Couverts d'illégalités et de sang, ils accusèrent la Montagne d'être illégale et sanguinaire. Où en était d'ailleurs la France lorsque les Girondins voulurent faire halte? Était-elle riche, victorieuse, calme? non. Le peuple n'avait pas de pain, le pays était un polygone d'où partaient des boulets; l'intérieur était rongé par le fédéralisme; la trahison se glissait dans les armées, sous les uniformes de Wimpfen et de Custines. Au sein de cette misère, de cet effroi, Yergniaux, ce Grec, ce Platon des salons de madame Roland ; Louvet , ce Properce de la tribune, se couronnèrent de roses et chantèrent : il nous fallait quatorze armées.

» II nous fallait dire, crier au peuple, qu'il était perdu, ne le fût-il pas; trahi, ne le fût-il pas; vaincu, ne le fût-il pas; il fallait, oui, tuer Custines, fût-il peut-être innocent; tuer la Gironde, parce que l'effroi appelle aux armes, parce que la trahison fait veiller aux portes, parce que la menace de la défaite est souvent la prophétie de la victoire, parce qu'un général qu'on tue garantit la fidélité de tous les capitaines, parce que les têtes de vingt-deux orateurs qui tombent réduisent la parole aux faits, cette éloquence des révolutions. La cloche est fondue eu canons. Elle sonnait, elle tonne. Yergniaux détruit fut coulé en Robespierre, Gensonné en Danton; la tribune s'allongea en affût; la Convention mitrailla la coalition.

» La mort des Girondins fut juste.

» Celle de notre marquis ne le fut pas moins. »

Léonide se leva avec effroi. — , Victor, j'ai peur, — je suis glacée ; je m'en vais. Quel est donc cet homme ?

— Demeurez, Léonide ; il est essentiel que vous restiez. Je prévois le dernier mot de tout ceci.

— Puisque vous le désirez, je reste; mais examinez le visage de Maurice.

— Il est superbe, ma sœur : s'il apportait cette illumination clans les affaires, quels succès n'auridns-nous pas?

M. Clavier continua :

éî LE NOTAIRE

a Après l'exécution du marquis, tous les riobles du canton émigrèrent; il ne resta plus que quatre-vingts habitants dans le bourg; nous prîmes les biens des uns, nous emprisonnâmes les autres.

» L'expropriation est un droit sacré dans les heures de guerre Civile. Car qu'est-ce que la propriété sans l'occupation du sol? Qui fuit est vaincu; qui a la victoire possède. Argumenter du juste et de l'injuste, c'est discuter les droits du vainqueur; qui décidera? Je ne vois que l'étranger.

» L'étranger se présenta.

» Toute question fût désormais tranchée pour elle, la république entra en guerre avec le monde entier; les Ibis furent violées.

» Alors, aU nom de qui parler à la nation, pour que pas une ihain ne se cache ; pour que pas un vide ne se fesse où passerait TenUemi?

» A qui la souveraineté ? aux lois? elles sont abolies; au roi? il est tué.

» Une nouvelle cosmogonie se prépare : elle ne jaillira <{ue d'un bouleversement. Le monde moral attend son déluge.

» La Convention nationale décréta une seule loi : là Terreur. Article unique, la terreur.

» D'oïl naquit cette puissance? Qui l'avait enfantée? Dieu! Comme elle passa sur les fronts et les fit pâlir! L'air la répandit au sortir de la bouche de la Convention, et tout homme qui la respira ne mourut pas, mais il donna la mort. La terreur fut la sauvegarde des villes, le général des armées, le juge du criminel, le dictateur du pays. La France change de dynastie : elle obéit à la Terreur, première du nom !

» Notre bourg n'offrait plus qu'un repaire d'ennemis exaspérés. I

)) Ils jurèrent d'en finir avec nous. Ils s'emparèrent de rt femme et de ma fille, et mfe menacèrent dé les tuer, si je ne consentais pas à laisser la localité à leur discrétion. Je me rf signai à ce sacrifice. Ils égorgèrent ma femme et ma fille.

» Mais quelques jours après, quand la Terreur fut proclama le château me vit, écrasant ses propriétaires sous mes pieds. " mis le feu et j'y entrai. Un prêtre, frère de l'ex-seigneur, demande, au nom de Dieu, car nous en avions fini depuis loi temps, eux et nous, avec l'humanité, la grâce de sa CamilU Point de grâce. Je tuai le prêtre, la famille entière. C'était celli

de mademoiselle Caroline de Meilhan; mais je sauvai sa mère, inutile de dire pourquoi.

» Pourtant, on n'avait sauvé ni la mère de ma fille ni ma fille. Plus tard je ne pus empêcher la confiscation des biens de la mère de Caroline ni l'exil auquel elle fut condamnée. Elle portait un nom sans pardon pour la Convention ; mais j'adoucis sa misère. Je m'attachai à la mère de Caroline avec l'opiniâtreté du remords, je l'aimai comme une leçon vivante qu'en homme de parti je m'imposai. Elle fut la borne tachée de sang que ma vengeance ne dépassa plus. De longs jours s'écoulèrent; elle se maria à un homme de son rang, sur le sol de rémigration où nous nous rencontrâmes, car l'empire npus fit aussi expier le tort d'avoir été républicains.

» Ainsi, je ne vous l'ai déjà que trop révélé, Caroline est l'enfant d'une royaliste que j'ai sauyée, mais dQpt j'ai tué de ma main la famille entière. La mère de Caroline fut ma fille adoptive, comme à son tour Caroline l'eçt devenue. Voyez si je mérite quelque reconnaissance! Les siens ne m'avaient rien laissé sur la terre, je leur ai gardé deux enfants; ils m'avaient tué une fille, je leur en ai conservé deux; la mère de Caroline était morte, je pleurai sur cette mère que j'avais faite orpheline, mais qui avait dû à. ma pitié d'être épouse et mère ; j'allais ensuite vers le berceau de sa fille pour la prendre, pour la réchauffer près de moi, vieux soldat, vieux conventionnel, couyert de blessures et de calomnies. Depuis dix-sept ans je lui sers dé père, moi qui ai tué celui de sa mère, et je l'ai nommée ma fille, elle dont les siens m'ont privé de ma fille.

» Le château, détruit, mon pouvoir n'avait plus d'obstacles. C'est au moment des grandes crises que les questions se simplifient.

» L'instrument de mort fut élevé.

» Je me plaçai à sa droite, mon paysan, comme exécuteur, à sa gauche, ses fils armés se rangèrent autour de l'échafaud, et, durant tout un jour, nous ne nous reposâmes pa§. La terreur était notre force, la terreur arrachait les traîtres à leur asile; la terreur les courbait et les poussait à nos pieds; la terreur en fit justice : la terreur sauva la France î »

M. Clavier était pâle, ses deux mains tremblaient daps celles de Maurice ; il avait peine à achever.

» Quatre-vingts têtes restèrent sur le pavé. Nous incendiâmes le t>ourg.

» Je partis pour Paris. Arrivé, je me présente a la Convention, je monte à la tribune, et je déroule aux yeux des membres de cette formidable assemblée une carte de la France où cette localité étaif à jamais effacée.

» Que ce bourg soit sans nom ! fit Robespierre.

» J'avais bien mérité de la patrie ! »

M. Clavier s'affaissa dans son fauteuil. S'il eût reçu un coup de lance dans le foie, il n'eût pas été plus décoloré ; ses bras pendaient, ses lèvres étaient noires.

Derrière la porte du cabinet, Victor seul eut la force de rester. Au fond de l'appartement, Léonide respirait des sels sans parvenir à se ranimer.

D'une voix agonisante M. Clavier reprit :

« Et maintenant, mon ami, que j'ai fini mon temps d'homme de parti, ma mission de colère et parfois de justice, je me retire à tâtons de la vie. Ni moi ni mes pareils n'avons été jugés. Trop vieux pour attendre la sentence que les générations prononceront sut* nous, il faut que je me contente de la voix isolée de ma conscience. Elle m'impose l'obligation non de revenir sur mes principes, mais sur beaucoup de mes actes, toutefois sans les condamner honteusement. L'homme politique n'a jamais transigé en face de l'échafaud, le vieillard s'amende un pied dans la tombe. Si je n'ai ni à me blâmer ni à me repentir d'avoir versé du sang sur le champ de bataille des luttes civiles, je dois à ma propre estime de restituer ce qui m'est resté de dépouilles comme vainqueur. La révolution m'avait enrichi de toutes les confiscations exercées sur le seigneur dont je vous ai raconté la déplorable fin, ainsi que celle de sa famille; j'ai gardé les propriétés expropriées, je les ai fait valoir, j'en ai triplé les revenus, enfin je les ai possédées avec l'autorité d'un légitime maître. Ces propriétés étaient une arme ; je m'en suis emparé, quand l'ennemi, en se retournant, pouvait les ramasser. Mais depuis qu'il a été exterminé jusque dans ses souvenirs, ces propriétés me pèsent comme si je les avais sur la poitrine. La vérité est que je n'en ai jamais joui. J'aurais peur de passer à l'ombre de ces forêts dont je suis possesseur. Jamais je ne les ai visitées; jamais aucun gibier de mes parcs, aucun fruit de mes jardins, aucun poisson de mes étangs n'a été servi sur ma table. Ce qui est cueilli sur l'arbre est vendu, converti en or; ce qui est cueilli dessous est partagé entre les pauvres. L'or, le voici; il a été changé par moi en nouveaux titres de propriétés. J'y ai joint

mes comptes ; tout y est réglé, mis à jour, facile à vérifier. Vous restituerez donc à leur légitime maîtresse, mademoiselle Caroline de Meilhan, le jour de ses noces, que je sois vivant ou mort, ses domaines, parcs, bois, étangs, forêts, enfin l'héritage de ses pères. Elle rentrera dans ses biens, comme si elle n'en était jamais sortie. En voilà les titres.

— Monsieur! s'écria Maurice tout palpitant de terreur et de respect, monsieur, voilà une action qui honorerait dix existences moins tourmentées que la vôtre !

— Avez- vous entendu, ma sœur? dit tout bas Victor Reynier à Léonide, et ne pensez- vous pas que celui qui épouserait mademoiselle dé Meilhan ferait un riche mariage ?

— Qui le sait, mon frère? Avons-nous la moindre idée du contenu de ces papiers? Le vieillard est un peu emphatique.

— Mais, ma sœur, vous l'avez bien entendu» ce sont des titres de propriétés : il a parlé de domaines...

— Richesses vagues.

— De parcs...

— Sans arbres, peut-être.

— D'étangs.

— Sans eau, je gage.

— Pourquoi supposeriez-vous cela ?

— Et vous le contraire ?

— Maurice nous le dira, ma sœur.

— Maurice ne dit rien. Pourquoi sommes-nous ici ?

— Cependant, en tout ceci, il serait important de connaître le vrai.

— Important pour qui donc, mon frère ?

— Mais... pour tout le monde, particulièrement pour celui qui aurait des vues de mariage sur mademoiselle de Meilhan. Les grandes fortunes sont si rares...

— Que les riches héritières s'acceptent, n'est-ce pas, mon frère?

— Ne m'approuveriez- vous pas, ma sœur? Vous êtes d'une ironie...

— E\ vous, d'une témérité, Victor !

— Ne seriez-vous pas ûère de me savoir riche et d'avoir contribué à mon bonheur?

— Sans doute; mais comment ?

— N'entrez-vous pas tant qu'il vous plaît dans le cabinet de Maurice, lorsqu'il est absent? Un coup d'œil est si vite jeté. . .

— Je Taecorde; mais me croyez-vous aussi habile, Vietar, pour profiter d'une telle hardiesse? J'ai si peu l'habitude des afiaires, que je craindrais de ne jamais me tirer avec honneur de la lecture de ces pièces, et que la tentative ne vous fût complètement inutile.

— Et si Ton vous accompagnait, voyons ! si je vous aidais, ma sœur?

— : Plutôt cela, mon frère.

— Ce soir nous partons pour Paris, Maurice et moi.

— Vous serez dé retour demain tous les deux.

— Moi seulement. Votre mari, sous un prétexte quelconque, sera retenu à Paris, tandis que je retournerai à Chantilly. C'est dimanche : les clercs seront absents.

— Mais si c'était mal, mon frère, ce que nous allons faire là... N'avez-vous aucun scrupule, vous ?

— Excellente Léonide !... Savez- vous qu'il y a mon honheui peut-être dans cette démarche.

— Et le mien aussi, pensa Léonide en voyant, avec une joie qui éclata dans son cœur, son mari déposer sous la même poignée de bronze les papiers de M. Clavier et le plan de campagne du colonel Debray.

Maurice reconduisit M. Clavier jusqu'au bas de l'escalier, et il ne cessa de lui prodiguer, en lui prêtant son bras pour le soutenir, les plus affectueuses marques d'amitié. Le vieillard et le jeune homme se quittèrent parfaitement heureux : l'uni d'avoir déchargé son âme dans le sein chaleureux et impénétrable d'un ami, l'autre, d'être devenu le dépositaire de la plus vertueuse action dont il eût été témoin depuis qu'il exerçait sa efe&rge.

yiii

La journée avait été fatigante pour Maurice. Ce ne fut pas sans exhaler un long soupir de délassement qu'il se mît a table, et qu'il vit servir le dîner.

Selon un usage singulier, mais établi depuis longtemps dans la maison, les domestiques déposèrent en tin seul service tous Jes mets suf la table et se retirèrent. Les portes furent ensuite feraiées pour ïoùte la, durée du repas.

Après avoir replié les persiennes, tiré les rideaux, adouci

DE CIIANTILLY. 67

l'éclat des lumières, Léonide ouvrit la porte qui communiquait avec la chambre à coucher.

Cette porte était double. '

Léonide souleva ensuite entre Tune et l'autre porte la planche de chêne qui formait la cloison intermédiaire du tambour; elle la fit glisser de bas en haut dans une rainure très-douce, et un passage oblong, de la longueur de deux pieds, se fit et laissa voir un escalier de plusieurs marches.

Un jeune homme sortit par cette ouverture.

Le panrifeau resta suspendu.

Ce jeune homme s'assit familièrement entre Léonide et Maurice. Sa présence au milieu d'eux n'étant pas un événement, elle ne fut marquée par aucune parole de surprise ; le silence d'usage couvrit les premiers instants du dîner.

— 4-t-on des nouvelles de l'ouest? demanda-t-il ensuite avec beaucoup d'indifférence, et en se versant à boire.

— De mauvaises, lui répondit Maurice. .

— Ah ! — 11 vida son verre d'un trait. — Et que dit-on-?

— Je t'apprendrai cela plus tard, Edouard.

— Dis toujours : je t'écouterai de sang-froid; maintenant j'ai l'estomac apaisé. D'ailleurs les nouvelles mauvaises pour moi, a'en sont-elles pas de bonnes pour toi? Nous sommes ennemis, a'est-il pas vrai ?

— Fou, n'auras-tu jamais de générosité pour mes opinions pie tu réveilles toujours pour en médire^ sans te pardonner tes nédisances? Sommes-nous assez forts, toi ou moi, pour qu'il lépende de nous de faire triompher ou ta cause ou la mienne? }uand je me convertirais à tes principes, ou toi aux miens, adnet ton g, qu'y aurait-il de changé aux événements ? Je permets [u'on sacrifie à son parti le repos, la fortune, le bonheur même, out, excepté l'amitié, parce que les partis sont impuissants à a rendre quand elle est perdue.

— Monsieur de Galva incourt, ne le comprenez- vous pas, faurice, aimerait à vous faire dire ce qu'il pense, afin de se dislenser de parler à table.

— Je vous remercie, madame, de la bonne opinion que vous ivez de mon silence. Poursuis !■ tu parles trop bien pour que je te continue pas à t'engager à me valoir de nouveaux éloges de nadame. Ce pâté est excellent! encore une tranche.

— Mon mafi l'a rapporté hier de Paris.

— Où j'irai demain. •"'"••

• " Digjtizec

— Où ta n'iras pas demain.

— Pourquoi cela ? J'ai à y voir plusieurs personnes que je n'ai pas besoin de te nommer i Depuis ma retraite, c'est-à-dire depuis deux mois, je n'ai pas de leur nouvelles; et pourtant il serait nécessaire que je m'abouchasse avec elles, moins poui les rassurer sur mon sort que sur celui d'une autre tête plu précieuse que la mienne.

Léonide fit le mouvement de se lever.

Edouard la pria de se rasseoir.

— IL serait imprudent, Maurice, de leur écrire d'ici, et je ne te chargerai jamais de ma correspondance. Je partirai donc.

— Non, encore une fois; car tu n'as plus personne à voir i Paris* Tes amis, ceux dont tu parles, sont en fuite ou arrêté». En veux-tu la preuve?

— Du courage, monsieur Edouard, dit Léonide en prenanl la main du jeune homme : — de la résignatian surtout : voœ avez fait à votre parti assez de sacrifices pour n'avoir pas à vous reprocher l'inaction forcée à 'laquelle les circonstances vous condamnent.

— Vous m'alarmez. Que se passe-t-il donc d'extraordinaire en Vendée? Instruis-moi, Maurice.

— Mieux que personne, tu sais, Edouard, que la Vendée pa litique est à Paris, et qu'on y attise la guerre avec autant d'ardeur que dans l'ouest; seulement le noble faubourg, retrancha derrière ses paravents chinois, dresse les plans de campagne ei ne reçoit pas les coups de fusil. Tu prévois d'ici que ces rebelle de salons, qui protestent par des cocardes vertes et des proda mations boueuses glissées sous les portes cochères, ont com promis, leur cause par des bravades intempestives et desassu rances de succès plus dangereuses qu'une trahison. 11 pawil que, ne sachant contenir leur joie à la nouvelle de quelque) triomphes dus au retour douteux d'un chef inespéré au milirf des populations soulevées de la Vendée, ils, ont illuminé leurs hôtels, et arrangé, sous le feu des lampions, un plan de régence dont la police a fait son profit avant la personne à qui il était destiné.

— Fatale imprudence ! fit Edouard en serrant les poings] c'est la dixième fois, oui ! depuis l'insurrection, que la jactaoc* de ces gens-là nous perd. Le plus grand service qu'ils auraient pu nous rendre, c'eût été d'émigrer comme en 93. Au moi« leur expulsion ou leur fuite, en faisant haïr le gouvernement,

eût excité une irritation salutaire dont nous eussions tiré quelque avantage: ils n'ont pas compris ce désintéressement.

Je tous demande pardon, madame, si je mêle si souvent à nos repas des propos politiques. Ce n'est pas le moindre inconvénient de loger des proscrits.

—Achève, Maurice/de me reconter leur funeste bouffonnerie.

— Avertie, la police est descendue chez tous ceux que le plan de régence désignait comme dignes de remplir dans le futur gouvernement les principaux emplois, soit à la tête des armées, soit sur le siège des tribunaux. On murmure les noms compromis d'un duc célèbre, et de deux vicomtes arrêtés au moment où ils se disposaient à brûler une correspondance que la police aurait précipitamment arrachée aux flammes.

— Sait-on le contenu de cette correspondance? s'informa Edouard avec anxiété, consterné d'apprendre l'arrestation des chefs les plus dévoués à sa cause.

— Tout le fait présumer ; car de nombreux détachements ont subitement reçu l'ordre de se diriger sur la Vendée pour la cerner, l'envahir, l'occuper sur tous les points, avec latitude indéfinie de commandement laissée au général qui les guide; et on lit dans les journaux ministériels d'hier que voici, des détails arrangés sous forme de nouvelles, provenant à coup sûr de la correspondance saisie.

Léonide, lisez-nous cet article : nous écouterons mieux.

a Environs de Bressuire. — Parmi les actes de folie, de cruauté, d'exaspération, dont se souille chaque jour le parti légitimiste en Vendée, on est surpris de rencontrer parfois sur cette terre de sang quelques traits d'intelligence et de vrai dévouement. Deux cents soldats fouillaient au milieu de la nuit un groupe de châteaux désignés comme recelant un jeune homme courageux et téméraire qui est devenu l'âme de la rébellion : les crosses de fusil ouvraient les portes qui résistaient aux sommations, la flamme montaitlà où n'atteignaient point les balles.»

Edouard redoubla d'attention.

« Ces soldats avaient déjà ravagé sans résultat deux châteaux, lorsque, au pas de charge, de la boue jusqu'aux genoux, chantant la Marseillaise, torches allumées en tête, ils longèrent un troisième château que des camarades leur avaient enlevé la gloire d'assiéger. Gomme c'eût été leur faire affront que de se proposer pour leur prêter main-forte contre une position qui ne tenait déjà plus, ces braves passèrent outre et laissèrent iabeso-

gnc et l'honneur de l'achever à leurs frères d'armes. Ils se bornèrent à quelles saluts de reconnaissance à travers les clairesvoies des haies, et se renvoyèrent des cris d'encouragement à distance. Ils n'avaient pas marché cent pas, qu'ils aperçurent un long jet de flamme suivi d'un bruit sourd : le château s'écroulait. »

Edouard sourit tristement. *

« Au jour, et quand il ne restait plus de château à visiter, on s'avoua qu'on avait brûlé bien des fascines, bien des cartouches et bien des chaumières pour rien. L'ennemi, qu'on pourgui vait avec tant d'acharnement, au sein de tant de dégâts, s'était encore échappé. Le miracle de son évasion n'a pu s'expliquer qu'aujourd'hui, où l'on vient d'apprendre que ces soldats, d'un même uniforme, qui faisaient le siège d'un château pendant la nuit, n'étaient pas moins que des rebelles exactement costumés comme là ligne, masquant par une attaque et une défense simulées la retraite de leur jeune chef, placé lui-même dans les rangs, s'assiégeant de bon cœur, et brisant les carreaux avec la joie d'un conscrit. »

— - Quel romani s'écria Léonide.

— C'est de l'histoire, reprit Edouard qui avait suivi tout haletant la lecture du journal, dont l'ombre portée sur son visage en cachait l'expression à l'éclat de la lumière.»

Maurice et sa femme s'aperçurent cependant de la tristesse que causaient à Edouard ces événements. Léonide voulut en suspendre le récit; elle fut priée de continuer.

Elle déplia de nouveau le journal et lut: « Bientôt nous communiquerons le commencement du procès criminel intenté aux personnes accusées d'avoir encouragé la rébellion dans l'affaire du château incendié de Calvaincourt. On dit les propriétaires gravement compromis, notamment madame de Calvincourt et son fils, celui qui s'assiégeait dans son propre château, déjà coupable et poursuivi comme réfractaire. Ils seront jugés aux prochaines assises de Poitiers. »

Le journal tomba des mains de Léonide.

— C'était donc vous! votre position est affreuse, monsieur! Ne nous quittez pas.

— N'est-il pas de la plus haute prudence, mon ami, que tu ne te hasardes pas à aller à Paris, en ce moment où la découverte de cette correspondance met en si grand péril ta mère et toit .

S'apercevant du trouble extraordinaire de Léonide dont il avait suivi les mouvements trop marqués d'intérêt pendant la lecture du journal, qu'elle achevait par une exclamation, par un cri de désespoir, Edouard intervint brusquement et répondit à Maurice :

— Mais, au contraire, le devoir m'y appelle. Puis-je vivre et ignorer le sort de ma mère qui erre peut-être de village en village, qui me cherche dans chaque chaumière, et finira par tomber entre les mains des soldats? On instruit notre procès : vous avez des craintes pour moi, mes amis, n'en aurais-je pas pour ma mère? Pauvre mère qui rougirait de supposer que son fils est vivant et n'est pas à côté d'elle quand il y a un danger à courir l Quel autre que mcfi, Maurice, s'Informera avec autant d'intérêt des lieux où elle se caché et sur lesquels j'appelle la protection du ciel; se dévouera aux souffrances qu'elle endure et auxquelles elle est si peu habituée, et partagera les douleurs que je lui cause et que j'apaiserai dès que son refuge me sera connu. Fallût-il traverser la France hérissée de baïonnettes, nos bruyères en flamme^ je dois aller à elle et lui dire : On me poursuit; en* tendez-vous les balles? Ils vont vous tuer, ma mère! Me voilà. Pardon de m'être fait si longtemps attendre.

Edouard était trop agité pour ne pas montrer la trace de sa douleur; il porta son verre à ses lèvres; il y tomba une larme.

Léonide s'était baissée pour ramasser le rouleau de sa serviette : elle fut longtemps à le chercher.

Maurice ne porta pas ses yeux sur ceux de sa femme quand elle se releva. L'affreuse position de son ami l'accablait.

— Edouard, le jour où, sous le déguisement d'un vigneron, ta te présentas chet moi> me demandant asile contre tes ennemis politiques, je te reçus sans m'enquérir de la cause qui te proscrivait. J'aurais embarrassé mes opinions en interrogeant les tiennes; je ne voulus pas enchaîner mes principes à la merci de ta reconnaissance, comme de ton côté, tu aurais craint de gêner l'élan de l'hospitalité en me montrant autre chose que ton bâton de Voyageur et ta figure d'ami. Aujourd'hui, les événements m'apprennent sur ton sort plus que je n'aurais désiré en savoir, je te l'avoue. Je ne serai pas plus injuste que les événements; d'ailleurs, les principes politiques ne sont jamais si clairs, qu'on puisse leur sacrifier un devoir. Je ne fais pas allusion ici à cfelui de te cacher tant qu'il y aura une tuile sur mon toit, mais je parle du devoir d'aller m'infornier moi-même, à Paris, auprès des

chefs de ton opinion, des lieux où est ta mère, afin de lui faire parvenir de tes nouvelles et d'en recevoir des siennes; car, une dernière fois, tu ne partiras pas pour Paris; ma conscience, s'il t'arrivait malheur, ne se le pardonnerait pas.

Les deux amis s'étaient tendu la main. Léonide était attendrie comme'une sœur; jamais son mari ne lui avait paru si noble et si beau.

Son exaltation naturelle, jointe peut-être en ce moment à un sentiment moins avouable devant un mari, l'entraînait si fort hors d'elle-même; elle sentait si vivement battre son cœur dans sa poitrine, tant de larmes rouler sous sa paupière, une si ardente rougeur monter à ses joues, et sans pouvoir quitter sa place, qu'elle comprit la nécessité de dépayser spontanément un thème de conversation si aventureux pour elle.

Après un recueillement général, elle rapprocha son siège de celui de son mari, et lui prenant les deux mains comme pour forcer son attention, elle lui dit : — Vous passerez aussi chez ma modiste et lui rappellerez que je ne veux pas de fleurs à mon chapeau, mais un simple nœud sur le côté, ici l'humidité du bois fane tout, et chez 'mon relieur, Thouvenin, pour retirer mon album qui est prêt depuis trois semaines. Écoutez-moi donc : si vous traversez le Palais-Royal, ayez-moi le dernier roman qui a paru. Votre journal en dit du bien; on n'y trouve, assure-t-il, ni adultère, ni inceste, ni assassinat, ni parricide, ni moyen âge. Après tout, je suis lasse de ces horreurs, comme tout le monde. Nous ne sommes pas bons, j'en conviens; mais, à coup sûr, nous sommes moins mauvais que les livres qu'on écrit sur nous. C'est tout ce que j'ai à vous recommander.

Voyant que rien ne rompait la consternation d'Edouard et de son mari, Léonide recourut en une minute à tous les moyens imaginables pour paraître naturelle, en prenant un ton de légèreté qui eût fait deviner son embarras, si Maurice avait eu quelque raison pour le pénétrer. La sensibilité des femmes les compromet souvent plus qu'une faute.

Elle versa ensuite du café à son mari et a Edouard qui, les bras croisés sur la poitrine, dans une attitude pensive, était tout entier au sujet qui l'avait occupé durant le dîn^r.

, Edouard n'est pas beau dans le sens classique du terme. Grand, il ne Test pas; coloré, non plus; il n'est pas une bourgeoise, même de qualité, qui daignât le remarquer, fût-il seul dans on salon, en dehors de tout parallèle. On est fâché de le dire, mais

un genre de beauté existe, que les personnes nées seules comprennent, qui coûte à connaître autant qu'une science, et dont il faut mériter l'intelligence comme un titre. La figure d'Edouard a plus d'expression que de chair : l'os y domine. Cette maigreur n'est ni de l'épuisement, ni de la souffrance. C'est du caractère. Si l'on dit avec certitude qu'un portrait est ressemblant sans qu'on ait jamais vu le modèle, le même instinct ne ment pas lorsqu'il aide à distinguer une figure de gentilhomme de celle d'un autre homme. Edouard a un profil de race, comme les Guise, comme les < londé. Nous avons dépouillé les nobles de leurs châteaux, de leurs privilèges, de leurs rangs, mais nous n'avons pu pflacerla perpétuité de leur type, inaltérable comme leur nom.

— Je vous quitte, dit. Maurice en se levant, Régnier m'attend U'entrée de Chantilly, à l'hôtel des postes. Tranquillise-toi, Edouard, à mon retour, tu auras des nouvelles de ta mère...

Edouard lui serra la main et salua Léonide en se retirant vers les marches souterraines par où il était monté. La coulisse de la trappe tomba derrière lui.

Rien n'est simple à comprendre comme la retraite souterraine d'Edouard. La berge des jardins de Chantilly qui, la plupart, se prolongent jusqu'à la rivière des Truites, aussi appelée le Grand-Canal, est ti ès-élevée au-dessus du niveau d'eau. Pour Éviter l'incommodité de plusieurs marches à descendre, toujours «posées à s'ébouler à la moindre décomposition d'un terrain sablonneux, les habitant?, à qui leurs débarcadères sont de la )remière utilité, ont creusé des corps de logis à la rivière, des routes sous leur jardin. De distance en distance ce boyau est fllerrompu par des coudes qui communiquent, à la faveur d'un scalier, à de petits bâtiments isolés qui sont des dépendances lomestiques : buanderie, bûcher, cellier, séchoir ; ils conduisent nême, chez quelques luxueux propriétaires, à de jolis pavillons l'été, de coupe chinoise, émaillés de verres de couleur, décorés 'u titre plus vrai que poétique de bouchon.

C'est dans l'un de ces pavillons, meublé par les soins de Maurice et disposé au goût de sa femme, qu'Edouard est caché lepuis deux mois, lisant ou dessinant le jour, ne sortant que

la nuit, et à l'insu encore de ses hôtes, pour aller se promener dans la forêt.

Une demi-journée de travail avait suffi à Maurice pour établir une communication secrète de ses appartements au chemin couvert aboutissant à la cachette d'Edouard.

Nous sommes en 1831, un Vendéen est poursuivi, il se réfugie chez un notaire de ses amis qui lui prête un pavillon dans son jardin. Est-ce naturel? Sans doute il s'agit d'un souterrain, mais par où ne passent remarquez-le, ni gnomes sulfureux, ni nains difformes, mais des buandières chargées de linge sec ou mouillé, et des jardiniers avec leurs arrosoirs.

Edouard semblait attendre que la nuit fût plus avancée pour prendre une résolution. Il consultait l'heure, apprêtait ses pistolets, regardait le ciel, et retombait ensuite au fond de son fauteuil, la tête cachée dans ses deux mains, il soupirait et pensait.

Il se leva, ouvrit son secrétaire ; il plaça deux portraits de femme sous ses yeux : celui d'une jeune fille blonde et celui de Léonide. Son attention fut diversement partagée entre ces deux portraits, dont l'un, très-ressemblant, encadré dans un cercle d'or, monté avec luxe, était, à ne pas s'y méprendre, un gage de noces; tandis que l'autre, dessiné sur une simple feuille de papier, au crayon noir, ne paraissait que l'œuvre rapide du souvenir. Était-ce orgueil d'auteur ou tout autre sentiment? Mais Edouard attacha plus longtemps sa vue sur ce dernier ; il était plus tranquille et plus heureux qu'en examinant l'autre. Celui-ci semblait l'obliger à demander pardon, celui-là le forcer de feindre.

L'heure venue, il ouvrit avec précaution la porte de la voûte donnant sur la rivière, et se dirigea, en suivant le bord, vers la grille du parc. 11 pouvait être onze heures. Il y avait longtemps que les habitants dormaient du sommeil du juste, lorsque Edouard arriva à la grande entrée du château de Chantilly: il était attendu.

— Ce soir, lui dit-on d'abord à voix basse, il faut renoncei à la forêt ; nous n'aurons que quelques minutes à passer ensemble. M. Clavier pourrait m'appeler, sa toux le fatigue et le tient éveillé. Si vous aviez plus de prudence que moi, monsieur Edouard, vous me renverriez bien vite. — Renvoyez-moi.

— Ayons plus de confiance, mademoiselle, en notre bonne étoile ; jusqu'à présent elle a été si bienveillante! Non, je ne vous renverrai pas, quoique j'approuve, — voyez si je suis

sage, — votre projet de ne pas nous promener ce soir dans le bois où les heures sont pourtant si douces avec vous; vous ne les avez pas oubliées?

Ces premiers mots étaient échangés entre Edouard et Caroline de Meilhan, sous la gigantesque arcade du Château dont la lune blanchissait en ce moment les bas-reliefs, symboles de chasse où sont jetés en faisceaux les fusils, les pieux, les couteaux, les cors, toutes sortes d'armes. Jaillissaient encore, à cette clarté solennelle, les groupes hurlants de marbre, placés au fronton, chiens héroïques pendus aux flancs d'un cerf aux abois, — nobles animaux! les seuls qui soient restés de ces races précieuses élevées à tant de frais, les seuls de ces meutes dont le palais, — les chiens avaient un palais ! — est aujourd'hui aussi désert que celui de leurs maîtres. Ils sont monuments, ainsi que cette hure, autre trophée de la cour d'honneur, ainsi que ces trois bustes de chevaux échevelës qui hennissent de douleur au .ronton des écuries ; pétrification comme ces écuries où trois cents chevaux avaient de l'air autant que sous le piel, mangeaient l'avoine dans des auges de marbre ou dans la main délicate des princesses, s'éveillaient à la Diane sous des selles de velours, battaient de leurs sabots d'argent la grande pelouse, et buvaient de leur naseaux l'air rose dû matin,1 fiers des dames de cour, belles et dédaigneuses, qui les montaient. Les écuries sont mortes comme les chevaux, comme les chiens qui aboyaient, comme les piqueurs qui les lançaient au bruit du fouet à travers les ravins, comme les princes de la monarchie qui les suivaient tous. Car la monarchie aussi est morte et de marbre ! — cette belle et triste Niobé ! — On a établi une école d'enseignement mutuel dans les chenils du château; et, dans les écuries même, — profanation ! — la garde nationale, célèbre ses dîners de corps.

C'était un spectacle bien fait pour Edouard et Caroline de Meilhan, celui du château de Chantilly, éclairé par la lune? l'astre des ruines. Les châteaux sont l'histoire des nobles; ils leur racontent, à eux qui entendent leur langage et leurs soupirs, et ce qu'ils ont été et ce qu'ils ne seront plus. Ils ne sont pour nous que de belles pierres, de magnifiques débris; ils sont pour eux des actions, des titres, des privilèges conquis. Nos aïeux à nous n'étaient que des esclaves qui ne nous ont légués que de mauvais noms, des vaincus de l'invasion; les leurs étaient des hommes. Voyez ce qu'ils ont laissé.

Edouard avait enchaîné le foras de mademoiselle de Meilhan sous le sien, et il descendait avec elle un des sentiers raboteux qui, à l'ombre de murs chevelus de lierre, conduisent à la petite rivière des Truites, ligne d'eau limpide et pure qui sert d'encadrement à la pelouse de Chantilly, à Topposite de la forêt; car Chantilly, — j'ai peur de ne l'avoir pas assez dit, — repose entre des tilleuls et de l'eau, entre une forêt et une rivière, aussi les oiseaux ne font que décrire d'éternelles courbes aériennes sur ce bourg, véritable volière, allant chercher en deçà la feuille jaune du tilleul et en delà la goutte d'eau pour se désaltérer.

— Vous êtes pâle ce soir, Caroline, et, si je ne me trompe, vos traits sont moins paisibles que de coutume. Vous m'avez si bien habitué à votre calme inaltérable, que c'est une douleur pour moi de vous voir ainsi changée ; pourvu que ce n'en soit pas une pour vous de vous en parler!

— Je buis tiiste, oui, l'avenir m'effraye. Si une maladie me privait de l'appui de M. Clavier, que deviendrais-je? 11 peut mourir cette nuit, il souffre beaucoup. Où aller demain? La servitude m'est douce près du vieillard qui m'en a fait une facile habitude; elle me serait horrible chez un autre. Et pourtant elle me menace, elle m'attend, elle est inévitable. En quidois-je espérer? Vous comprenez maintenant pourquoi ma tristesse est visible...

Ces craintes de mademoiselle de Meilhan n'étaient pas un prétexte romanesque pour pousser Edouard à des éclats de dévouement, h des exagérations de sacrifices. Caroline ignorait que M. Clavier avait, la veille, et d'une manière si avantageuse pour elle, mis ordre à sa fortune, et elle savait qu'Edouard n'avait aucune protection à lui oflrir , exilé, poursuivi, dépossédé dune partie de ses biens, parla désorganisai ion de la Vendée, et trèsdouteux propriétaire de l'autre partie. C'était donc la plus sincère des plaintes, la plus désintéressée des douleurs que Caroline avait exprimée. Elle aspirait sans doute aux consolations. mais non aux bienfaits d'Edouard : aucun calcul n'entrait dans cette âme naïve.

Us s'entendaient si bien sans efforts l'un et l'autre, qu'Edouard " ne trouva d'aboi d aucune réponse aux pressentiments de Caroline. 11 aurait eu pitié de ses propres mensonges s'il lui avait parlé de sa mère, heureuse de l'accueillir en fille chérie, en épouse de son fils, illuminant jusqu'au donjon ses châteaux.

où elle, Caroline, aurait commandé. Ses châteaux brûlaient et sa mère fuyait en exil. Edouard ne put donc, comme tous ceux qui aiment, prodiguer des trésors de promesses à" Caroline, dettes faciles cependant, dont on ne rend pas compte plus tard, :ar ce n'est jamais que le cœur qui contracte et qui paye en amour. y

Us étaient descendus au bas de la côte; ils s'arrêtèrent au bord du Grand-Canal, à la tête du pont rustique qui le traverse.

Caroline attendait toujours une réponse d'Edouard.

Tout à coup elle fut dUtraite par la singulière beauté nocturne du paysage; la même surprise frappa Edouard. Ils s'avancèrent jusqu'au milieu du pont, où leur cœur fut reposé comme dans le sommeil. Ils n'osaient se parler, de peur de briser le charme.

Edouard désigna seulement à Caroline une statue grêle et blanche, à une distance perdue dans le parc. 11 sembla rattacher celte apparition à ce qu'il avait à dire à Caroline, dont le regard était doux et préoccupé à le suhre.

Le pont sur lequel ils étaient limite le parc et en laisse écouler les eaux qui, avant de se mêler à celles du Grand-Canal, sont purgées des feuilles d'arbre qu'elles entraînent à travers» une grille. Par une confusion très-naturelle de mouvement, on croirait que les eaux sont immobiles et que la grille n'est qu'un grand peigne de fer qui les démêle, les laissant ensuite tomber échevelées en rouleaux bleuâtres dans le creux de l'écluse. Le gazon semble aussi s'épancher, tant l'eau s'étale sur lui, le courbe, le noie, le voile et se verdit de ses nuances.

— Cette slatue est celle du grand Condé, dit enfin Edouard, un des géants de la noblesse française.

— Oui, répéta Caroline, la statue du grand Cor.dé. Ce fut le socle de cette statue qui accrocha la longue robe blanche de mademoiselle de Clermont, et fit tomber, la nuit mystérieuse de ses noces, la noble amanle de M. de Melun. Tiiste présage de l'événement dont elle fut victime! pourquoi me montrezvous cette statue, Edouard v Pourquoi ce rapprochement? Pourquoi?... Devez-vous mourir aussi? — Caroline trembla, ses lèvres pâlirent, elle serra plus fort le bras où elle s'appuyait.

— Enfant, ne soyez pas superstitieuse; n'aggravez pas de réelles afflictions par des terreurs de roman. Quand je vous montre, à travers ce brouillard laiteux, derrière ces dahlias qui éclatent

comme en plein midi et nous renvoient leur parfum amer jusqu'ici, la statue du grand Condé, je n'ai point d'effroi à vous causer, Caroline, je veux simplement vous citer en exemple les malheurs de cette famille. Elle aussi fut exilée, chassée de ses palais; elle aussi mendia à l'étranger pendant vingt ans; mais, au bout de vingt ans, elle revint frapper à la porte du château. C'étaient deux vieillards bien souffrants, bien mélancoliques. L'un se tenait en arrière, parce qu'il pleurait, l'autre parla au concierge, a Le château, mon ami, où est- il ? — Abattu, monsieur. — L'orangerie? — Démolie, monsieur. — Le jeu de paume? — Détruit. — Et lès écuries? — Sauvées !... — Sauvées! s'écrièrent les deux vieillards. — Mais vous êtes messieurs de Condé ! car il ir/y a que vous... » Ils étaient reconnus. Pourquoi n'aurions-nous pas aussi' nos retours de l'exil, Caroline? n'est-ce pas déjà une faveur du ciel, celle qui nous a rapprochés* dans ce désert? Vous souvenez-vous du jour où je vous vis là-bas aux étangs de Commelle?

— Si je m'en souviens, Edouard !

— Vous disiez en entrant dans le petit château de la Reine- Blanche : a Voilà bien l'appartement de la châtelaine enchantée, la croisée gothique, la cascade écumeuse qui rafraîchit son front, les sièges de chêne et de velours sur lesquels elle médite au milieu de sa cour, mais où donc est le châtelain du lieu? serait-il en Palestine à la poursuite des infidèles à côté du roi Philippe-Auguste ou de saint Louis? »

— Et je vous aperçus aussitôt, Edouard, n'est-ce pas? Vous nous écoutiez de la pièce voisine.

— Je parus pour dissiper votre illusion, Caroline.

— Pour la continuer, mon ami. i

— Je vous le répète donc avec confiance : une protection cachée, Caroline; nous a conduits l'un vers l'autre. Comme les princes, dont je vous parlais, nous nous rejoindrons toujours dans la vie. Us se retrouvèrent ici, à cette place, après vingt afr d'infortune.

— Vingt ans! Où seriez- vous? Où nous retrouver?

— Si nous ne nous quittions pas, Caroline, ainsi que ces deux, frères, nous n'aurions, quel que fût le lieu où nous allassions, rien à envier à notre patrie. N'êtes-vous pas, comme moi, un enfant de ces races qui s'en vont de la France chaque jour et qui ne, doivent plus compter qu'avec le passé? La noblesse française | n'a plus de patrie que dans son cœur et dans ses souvenirs.

Dès qu'on n'inspire plus le respect qu'on mérite, il n'y a que de la dérision à recueillir, si l'on résiste dans sa dignité; il n'y a que des soufflets à recevoir, si l'on s'abaisse au niveau de sa condition. Heureux ceux de nos pères qui accompagnèrent la monarchie à l'échafaud ! ils crurent du moins la sauver en nous laissant derrière ; nous qui périssons sans gloire, nous n'avons pas même cet espoir. On nous tuera dans un coin : nos enfants seront citoyens !

— Vos paroles sont bien dures, Edouard! je souffre à vous entendre...

— A qui d'eux ou de nous appartient la France? Nos pères ne l'ont-ils pas conquise pouce à pouce sur l'étranger, chassant sous vingt règnes l'Espagnol et le Maure jusqu'à ses montagnes, l'Allemand jusqu'au Rhin, l'Anglais jusqu'à la mer? cela sans le concours de ce peuple qui vient bien tard, ce me semble, redemander ses droits! Tigre qui mangea un roi du premier bond, dès qu'il fut libre, et qui, au second, avait déjà un empereur sur sa croupe. — Ici Edouard pressa ses lèvres, s'apercevant que la colère lni inspirait des pensées peu faites pour la simplicité de Caroline, et des expressions qu'il aurait été le premier à condamner dans le sang-froid. Il était excusable : la circonstance seule le plaçait si en dehors de lui-même! elle était entraînante. Edouard était exilé, mis en accusation; sa mère subissait les mêmes conséquence de sa fidélité politique ; la femme qu'il aimait le plus après sa mère était l'esclave d'un régicide, et ses récriminations bouillonnaient dans sa tète devant un monument de la toute-puissance perdue de la noblesse; c'était l'huile devant le feu, le Hindou fanatique en face de la pagode de Jaggernaut.

La colère d'Edouard tomba tout à coup; de longues larmes ruisselèrent sur ses joues. Le bruit mélancolique d'un cor venait de se faire entendre et rendait, à l'âme enthousiaste des deux jeunes gens, plus vivante et plus sensible l'illusion dont ils étaient enveloppés. Ce bruit, triste comme le regret, doux comme le souvenir, venait du fond de la forêt; il en était la respiration. 11 y avait dans ce courant d'air harmonieux toutes les pensées des temps héroïques de la noblesse, fondues en notes attendrissantes pour le cœur : la joie des hauts chasseurs, les aboiements des lévriers, les hennissements des chevaux, les sanglots du cerf, la voix des nobles damoiselles intercédant pour lui

Au loin, par delà les parterres qui fumaient comme un lac au lever du soleil, entre les échancrures des massifs à demi éclairés, l'imagination eût facilement entrevu, en s'abandonnant à l'enchantement de cette musique plaintive et d'un autre temps, le cortège vaporeux de ces chasseurs d'autrefois, leurs piqueurs aériens fuyant entre la pointe des herbes et la feuille des arbres, leurs chiens aboyant aux flancs de leurs chevaux nuageux, montés par eux, les chasseurs pâles, aux dorures fanées.

A ce bruit de cor, très-fréquent aux environs de Chantilly, Edouard éprouvait du calme, de la sérénité, le bonheur. Son regard se baignait dans le regard humide de Caroline, à qui ni parole exaltée avait en un instant rendu cette fierté du sang, cette dignité de race que seize ans de maximes républicaine* enseignées par M. Clavier semblaient avoir détruites pour jamais. Caroline retrouvait ses titres.

Le cor sonnait toujours. Le bruit partait maintenant de l'ailée du connétable : c'était peut-être quelque vieux garde-chasse du château qui se ressouvenait aussi, à sa manière, de son office auprès des princes. 11 jouait dans la solitude, comme l'orgue dans les églises : le cor et les orgues, héroïques et pieux instruments perdus comme les grandes gloires, comme les fortes convictions.

Accoudés l'un et l'autre sur le parapet du pont, Edouard et Caroline s'enivraient de souvenirs; ils épuisaient une émotion qui ne parlait qu'à eux et qu'ils doublaient en la partageant. Ceux qui auraient savouré comme nous, par une soirée d'automne, les douceurs de leur solitude sur le pont du Grand-Canal, s'expliqueraient peut-être leur indéfinissable rêverie- Une longue allée de peupliers borde les deux rives du canal dans la partie intérieure du château, et aboutit au pont, avec lequel elle forme une croix : cette eau et ces arbres divisent le parc. A droite les parterres, à gauche le canal. La li^ne des peupliers, qui court d'orient en occident, cachait en ce moment la lune, et si complètement, que les parterres, la chapelle gothique, enfin la moitié du château était sombre comme à minuit, tandis que l'autre moitié était claire comme à midi. Point de nuance intermédiaire : on eût dit côte à côte une nuit de Rembrandt, une matinée du Po^sin; deux tableaux se touchant par la bordure, et qui, au lieu de cadre, auraient pour baguettes des peupliers» Seulement dans la partie éclairée descendait parfois en tournoyant une feuille noire, et dans la partie obwure du

DE CHANTIt&Y, SI

gouttes lumineuses de rosée. Dans cet endroit, le canal est si large, qu'on y a bâti une île liée par un pont de voûte cintrée à la terre ferme. Cette île, toute chargée de vases, de petites statues, de petits bancs, n'a perdu que ses habitants : elle a gardé ses dieux, ses myrtes et son doux nom d'Ile-d'Amour. Autrefois, quand il existait une cour délicate et tendre, des pages de satin et des demoiselles y lisaient, à genoux, aux nièces du , grand Condé, les romans de mademoiselle de Lafayette, ou les beaux vers de Racan.

— Qui dirait, Caroline, que ce point imperceptible a été le château des plus grands princes de la plus grande monarchie du monde? Vous l'avez sans doute visité quelquefois?

— Jamais ; M. Clavier m'a toujours refusé ce plaisir.

— Il reste bien peu, Caroline, de ce palais; mais ce peu suffît pour comprendre la magni licence des anciens maîtres. La peinture surtout a éternisé, par des sujets allégoriques, l'his^ toire de leurs rivalités avec la cour. Watteau a été l'historien mordant des princes de Condé. Son pinceau a couvert de pamphlets les murs, les plafonds, les portes du château. Partout le régent de France et Louis XV sont immolés au vermillon et à l'azur dont Watteau raffolait. Mais, afin d'éloigner ces allusions, le grand peintre a caché la royauté, accusée de trop de faiblesses en amdur, sous la peau ridicule d'un singe, qu'il montre à chaque panneau dans un acte particulier de la vie de cour. Ici le singe assiste à la toilette de son amante, ici il cueille des cerises avec elle; là il fait sa partie d'écarté en face d'elle; plus loin il l'empoi te dans un char magnifique à travers la campagne. Autour de ces tableaux, les arabesques de l'Inde s'entrelacent et se croisent, et contribuent à présenter, comme un rêve d'aitiste, une de ces satires qu'un prince du sang seul avait le droit de se permettre sans aller à la Bastille, et que Watteau seul, sous la protection d'un prince du sang, avait le talent de tracer.

— Quelle est cette lumière, demanda Caroline, là-bas, sous le bois de Sylvie, au-dessous du labyrinthe?

— C'est le hameau : comme il y eut un grand Condé bon, mais sévère dans ses mœurs, il y eut d'autres Condé, bons iussi, mais plus frivoles, exclusifs admirateurs de Watteau. U'est encore Watteau qui a donné l'idée du hameau. Le hameau i été le théâtre des fêtes dont le caractère d'originalité s'est

perdu, et qui appartenait au temps, comme les excès dont on accuse ses fêtes d'avoir été le prétexte. Fatiguée de l'étiquette, du masque qu'elle impose, des habits massifs qu'elle attache aux épaules, la jeunesse de la cour de Louis XV venait réaliser au hameau, sous des costumes rustiques, les pastorales à la mode. Devenus jardiniers, des marquis, colonels de dragons, puisaient de l'eau, couronnés de roses, avec un œil de poudre, et un petit chapeau de paille sur l'œil de poudre. Ils soupiraient en arrosant des plates-bandes d'oeillets; s'arrêtaient {tour ett former un bouquet qu'ils liaient avec des faveurs, et ils chantaient, appuyés sur leurs bêches. Boucher leur avait donné des leçons de nature. Nécessairement les bergères étaient cruelles. Les bergères, c'étaient des comtesses, Vous distinguez d'ici la chaumière d'où elles sortaient en filant du lin et en chassant devant elles leurs agneaux ; de vrais moutons blancs et peignés, ayant des sonnettes d'argent au cou. Ces moutons, nourris d'amandes, étaient baignés dans des eaux parfumées.

Auprès de la chaumière s'élève le moulin. Costumés en meuniers, les pages du roi y apportaient le froment et en rapportaient la farine. Le roi aimait beaucoup à manger les gâteaux pétris avec la farine de ses meuniers de Chantilly. D'autres allaient soupirer dans les bois de Sylvie, et dire réellement leurs peines aux échos d'alentour. A midi, on déjeûnait à la laiterie, dont on a aussi respecté la frêle construction. Les sièges y sont en noyer, ainsi que le veut Fontenelle dans ses pastorales, et les vitraux peints en campagne. On mangeait à la laiterie des œufs frais, en s'y disant des choses tendres entré bergers et jardinières, meuniers et laitières. Ces travestissements d'existence duraient jusqu'à la nuit, heure à laquelle la bergère redevenait une haute dame de Montmorency, et le tendre bûcheron du bois de Sylvie, Louis de France, roi très -chrétien.

Caroline recueillait avidemment ces récits où étaient empreintes les diverses splendeurs de la noblesse française avec tout l'héroïsme qui la rendait redoutable, avec toute la grâce qui tempérait cet héroïsme pour le faire aimer. Edouard, en les animant par son accent passionné, Caroline, en les écoutant d'une oreille neuve et prévenue, s'unissaient de cœur bien mieux et avec plus de réserve que s'ils se fussent entretenus uniquement d'eux-mêmes. Qu'importent les mots et les idées qu'on emploie ? L'amour n'est qu'une fraternité d'âme, et la parole est moins propre à le peindre qu'à l'exagérer.

die Chantilly. 83

— Comme vous me faites aimer et regretter ces temps, Edouard! Qu'avons-nous aujourd'hui qui lés remplace?

Le cor avait cessé de retentir.

Un nuage, monté de la grande pièce d'eau, avait caché le disque de la lune.

Après être passé du vert foncé au sombre, puis au noir, le paysage avait disparu.

Caroline et Edouard furent plongés dans la plus épaisse obscurité.

— Vous me demandez, Caroline, ce qui a remplacé la noblesse ? Demandez ce qui peut tenir lieu de cette clarté céleste que nous venons de voir s'éclipser; car la noblesse était aussi un astre, foyer de toutes les lumières et de toute fécondité, levé sur les âges et par lequel on comptait des jours d'honneur et des jours de vertu. Autour de la noblesse, les races gravitaient en ordre pour prendre rang dans l'humanité : elles avaient un nom; elles n'en ont plus. Vivre aujourd'hui, c'est couler comme l'eau, voler comme le sable, aller de l'inconnu à l'inconnu..

Les belles qualités de l'âme ne se perpétuent plus, ce qui les tue : le fils de qui n'a rien été n'est rien, ne sera rien. L'homme a perdu la moitié de l'immortalité en perdant la noblesse.

Jour affreux, celui ou cette séparation se fit. Esclave révolté, le serf entra dans ce château que la nuit nous voilé, et il en chassa les maîtres. Les tours de cinq cents ans tombèrent dans les fossés; les vieux chênes sur les chemins : des coups de canon furent tirés à bout portant sur la statue de bronze du connétable, qui mourut ainsi deux fois : ce n'était pas trop pour un Montmorency. On égorgea les dames du château avec des couteaux de chasse, comme les biches et les faons de la forêt : on gratta avec les ongles les murs qui retraçaient les batailles du grand Condé; de celui qui avait vingt fois sauvé la France et ne l'avait trahi qu'une; puis on se lava les mains dans les eaux du canal, toutes colorées de ttocroy, de Denain, de Maastricht, de Valenciennes : le sang, la couleur et l'histoire ruisselèrent. On blessa les statues; on trancha la tête à ces divinités silencieuses et bonnes comme des femmes qui ornaient le parc et le labyrinthe; on ne respecta ni les frais asiles où Bossuet écrivait l'oraison funèbre de mademoiselle Henriette de France, ni la pierre où Fénelon pleura sa disgrâce, ni le banc de gazon où Vauban

médita ses fortifications de la France : on lâcha des moutons dans le parc, qui broutèrent tout.

L'urne d'argent même qui renfermait les sept cœurs des Condé fut brisée ; et les cœurs, jetés par-dessus un mur, restèrent pendant plusieurs jours accrochés aux branches d'un arbre, balancés par les vents.

Voilà comment on a remplacé la noblesse !

Ces jeunes gens blasphémaient.

S'ils avaient pu se tourner et voir flamber, à l'extrémité du canal, une cheminée colossale remplissant l'air de fumée et de feu, éclairant la moitié de Chantilly ; s'ils avaient pu se demander pourquoi cette bouche d'incendie poussait ainsi sa gerbe grondante vers le ciel ; s'ils s'étaient rapprochés de cette lueur, phare au milieu de la brume du canal; s'ils avaient aperçu la presque population du bourg, laborieuse et infatigable, occupée à broyer des rochers, à les pulvériser, à les cuire, à les réduire en pâte pour les durcir de nouveau, mais transformés en coupes ciselées, en vases étrusques où s'épanouiront des fleurs, en pendules dorées, alors peut-être quelques-uns de ces Prométhécs, qui créent des merveilles avec de la boue et du feu, leur auraient dit : Nous sommes les fils de ces vassaux, jadis gardes-chasse, vide-bouteilles, serdeaux, valets de chiens de messeignenrs de Condé; nous ne possédions qu'une terre aride, nous l'avons creusée avec nos ongles et nous en avons fait jaillir de la porcelaine; nous serions serfs, nous sommes ouvriers; nous n'avons gardé que nos droits de tous ces biens conquis un instant par nos pflres. Le château était aux Condé, il est aux d'Orléans : que demandez-vous au peuple ?

Mais Edouard et Caroline ne virent ni la fabrique de porcelaine ni sa superbe aigrette de flamme; pleins de mille pensées 'où le souvenir et la douleur occupaient plus de place que le raisonnement, ils gagnèrent à pas lents le bourg de Chantilly pai le chemin qu'ils avaient pris en allant.

Il était à peu près résulté de leur entrevue qu'ils partiraient clandestinement, qu'ils quitteraient la France.

Ils se dirent adieu à la porte de la chapelle du ciiâteau.

Une heure sonna.

Caroline rouvrit la porte du jardin; mais, en traversant l'allée de vignes dont les feuilles empourprées par l'automne lui effleuraient le visage, elle éprouva une protonde amertume a rentrer dans sa solitude. Avec l'intelligence de sa haute condi-

tion, la tristesse lui en était venue; elle rougissait pour la première, fois de sa place chez M. Clavier. Sortie pauvre et simple f}lle,elle rentrait comtesse de Meilhan.

Nous avons connu un Irlandais, homme d'esprit original, qui, possesseur à vingt ans d'une fortune considérable, l'avait consacrée à voyager à travers les quatre parties du monde , dans l'unique but de vérifier s'il était vrai que les événements prissent quelque part, quelquefois, la forme et le caractère du drame.

Sa vie entière l'avait convaincu que sa recherche avait été de la plus grande inutilité ; que les plus belles combinaisons de tragédie ou de comédie, appartinssent-elles à Shakspeare ou à Molière, ne s'étaient jamais offertes à qui que ce fût dans le monde réel. Deux principes résumaient sa doctrine d'observation à cet égard : le premier, que les hommes ne provoquent jamais les événements; le second» que les événements n'ont ni logique, ni moralité, ni esprit. César est tué en sortant du sénat; mais César était attendu par les conjurés : il n'y a pas là de drame, c'est un brutal événement. Si César eût tué les conjurés, le contraire aurait eu lieu; il y aurait eu alors surprise, moralité, drame.

Mais Géronte, qui se blottit dans un sac et se laisse rouer de coups par Scapin, le prenant pour l'homme qui le cherche dans l'intention de lui couper les deux oreilles, n'est-ce pas l'exemple retourné de César? n'est-ce pas là du drame, de la surprise? sans doute. Mais cela est-il arrivé? non, — et qu'importe? la scène est admirable. — Je n'en conteste pas le mérite; ce n'est pas de quoi il s'agit ici ; elle sera sublime, si l'on veut. Dites seulement si, en 1 660, cette erreur a pu être commise, écartant même l'invraisemblance de la galère turque , de la place publique au milieu de laquelle un citoyen connu de la ville se fait battre?

Notre Irlandais, très-insinuant, très-poli, avait interrogé, dans l'intérêt de sa recherche, des femmes de toutes les conditions, de toutes les contrées , afin de savoir d'elles si le drame était peut-être dans l'amour. On avait confié à sa naïveté des his-

toires d'infidélité, de poison, d'effrayants récits de meurtre; mais quand, arrivant à son système, il demandait : « Cette infidélité, » madame, l'avez-vous cachée avec la ruse infernale de la com- » tesse Almaviva? Ce poison a-t-il été versé entre deux embras- » sements? Ce meurtre, dicté par l'offense, l'avez- vous servi au » milieu d'un festin à Ferrare, comme pour rendre une poli- » tesse reçue à Venise? » Et l'Irlandais attendait toujours en palpitant le fait dramatique. Pauvre curieux ï — « L'infidélité, » lui avouait-on en rougissant, avait été consommée à l'occasion » d'une jarretière arrêtée un peu trop haut, devant un homme » qu'on ne savait pas là ; le poison avait été mêlé à deux sous » de crème; une heure auparavant, on ne pensait pas au poi- » sori; et le meurtre ne s'était exécuté que par le concours for- » tuit d'un mot grossier et d'une vrille oubliée sur la table. » L'amant avait dit : — Tais-toi, insolente ! — La femme lui avait » répondu par un coup de vrille dans l'artère. »

— Événements ! événements î répétait toujours notre Irlandais désolé, nulle part du drame !

11 alla vivre avec les voleurs de grand chemin : c'était remonter à la source du drame. « N'avez- vous pas rencontré, s'informa-t-il d'eux, parmi les gens que vous avez détroussés, des femmes que vous aviez aimées, des jurés qui vous avaient condamnés; et, dans ces rapprochements si peu agréahles pour eux et pour elles, ne vous êtes-vous pas montrés, par cette singularité d'esprit dont la nécessité des contrastes littéraires vous revêt, bons à l'égard des uns, dignes et respectueux envers les autres? »

— Jamais!

— Pas de drame, mon Dieu, s'écriait l'Irlandais, même parmi les voleurs !

11 visita l'Inde, le Japon, la Tartarie, et non-seulement il ne découvrit pas le drame chez les peuples de ces pays bizarres, mais il ne fut, lui, si étrange au milieu d'eux, l'accident personnel d'aucune scène de drame.

Ce qui lui était constamment arrivé avait été le résultat du hasard ou de la force des choses; on n'y sentait point une intelligence suivie, des scènes, un progrès, un dénoûment, enfin un tout raisonnable qui, reproduit dans le même ordre devant des Spectateurs, les aurait satisfaits. Il avait vu des ponts s'écrouler, mais dans ce moment ils n'étaient traversés par personne, ou si quelqu'un y passait, ce n'était pas une jeune fille allant

• DE CÉÀNTILLY. 07

rejoindre son amant, ou un scélérat se rendant sur les lieux d'un crime. L'événement, toujours l'événement... jamais le drame.

Il aurait craint de montrer trop de simplicité s'il eût cherché le drame dans la société européenne, telle qu'elle est aujourd'hui en France, en Allemagne et en Angleterre; c'est à peine dans cette société si l'événement y arrive. Dans cette société, il y a peu de fortes passions, beaucoup de lois pour prévenir, pour réprimer, punir ces passions; quand ces lois sont muettes, s'avancent les mœurs, jurisprudence où le jury c'est tout le mondé, le bourreau chacun ; et quand il n'y aurait ni ces lois ni ces mœurs, le drame n'existerait pas davantage, car il n'y aurait plus d'obstacles, et tout arriverait comme de raison.

Cet Irlandais, qui avait vieilli à chercher le drame sous toutes lés latitudes, dans les pays les plus ardents, dans ceux ou la religion, la politique et les mœurs s'établissent à coups de fouet et se maintiennent à coups de poignard, et qui n'avait jamais été témoin que de la logique tronquée du hasard, jamais de celle du théâtre, mourut d'une tuile dont il fut frappé à la tête. Essayez d'en finir aihsi avec un personnage de roman.

En poussant la porte du pavillon, toujours avec les mêmes précautions, Edouard ne fut pas peu étonné d'apercevoir Léonide accoudé sur la table; elle* lisait.

Elle tourna là tête, et, sans s'émouvoir davantage, elle dit en souriant à Edouard : — Vous avez bien tardé, monsieur. Sans doute la chasse que vous avez faite au clair de la lune nous indemnisera de la longueur de votre absence. Quel beau gibier rapportez- vous?

— Oui, répondit Edouard, confus, contrarié dé la présence de Léonide dans le pavillon, cherchant vingt mensonges avant de risquer une réponse qui ne fût pas une défaite, déposant son chapeau, puis ses armes sur la table, les désarmant, s'essuyant le font; oui, j'ai violé la promesse — et j'ai eu tort— que je vous avais donnée de ne pas sortir la nuit, de ne pas rentrer si tard au pavillon; mais, afin de me distraire du chagrin causé par les mauvaises nouvelles que j'ai apprises ce soir, je suis sorti, j'ai prolongé ma promenade, je me suis égaré, et d'ailleurs, je ne prévoyais pas vous trouver ici au retour... Vous lisiez , je crois. Edouard tendit le cou , regarda furtivement, craignant que Léonide, le secrétaire étant resté ouvert, n'eût remarqué le portrait de Caroline roulé auprès dû sien.

— Je lisais une lettre de mon mari,

— De Maurice, parti ce soir pour Paris, absent depuis neuf heures?

— Vous ne comprenez pas. C'est une lettre adressée à mon mari et que j'ai ouverte.

— Vous partagez donc avec lui les secrets de la correspondance?

— Non , et voilà pourquoi j'agis ainsi.

— A son retour, que pensera-t-il ?

— Rien, si la lettre ne lui est pas remise, et ce qu'en tous les cas il aurait pensé si je la lui rends exactement recachetée.

— Quelle finesse !

— Quel devoir! dites plutôt. Approchez et lisons ensemble. •

— Je vous en prie, ne lisez rien. Confirmez -moi dans cette persuasion que je n'ai pas le droit d'être de moitié dans la confidence.

— Qu'en savez-vous?

— Gomment cela serait-il autrement? Je suis caché chez vous, nul ne me sait ici.

— Alors vous ne me croyez pas... c'est bien. Brisons là-dessus, je vous en prie.

Léonide s était brusquement levée pour sortir; mais, arrêtée au passage par Edouard, elle retourna s'asseoir auprès du secrétaire, et précisément devant le rouleau qui renfermait le portrait de Caioline. Un souffle de vent de la porte, un mouvement involontaire de Léonide eussent suffi pour tout révéler. Heureusement la lampe était posée sur la table à quelque distance du secrétaire. Edouard, lui prenant la main qu'il baisa avec la chasteté du pardon, lui dit, afin de l'éloigner au plus vite du voisinage du portrak : — Venez et lisez-moi celte lettre, bien que je prévoie ce qu'elle contient : d'abord elle est anonyme?

— Non.

— On vous y fait part de quelque prétendue infidélité de Maurice?

— Encore moins.

— Mes prévisions sont à bout : je vous écoute.

— C'est bien heureux.

Edouard avait, pendant ce court dialogue, ramené Léonide à la place qu'elle occupait lorsqu'il était entré, et d'un mouvement qui cessait d'être suspect, car il devenait indifférent, il

ferma le secrétaire et s'assit ensuite pour écouter avec résiguation la lecture de la lettre.

— Cette lettre est de Compiègne; c'est Jules Lefort qui écrit à mon mari. Vous lui avez entendu quelquefois parler de Jules Lefort?

— Jamais.

Cette discrétion de Maurice fit impression sur Léonide. Elle se recueillit pendant quelques minutes, et, après avoir dépose la lettre de Jules Lefort sur la table, elle commença un récit de famille dont le lecteur a déjà pris connaissance. Seulement Léonide mit une continuelle partialité à faire ressortir les torts de sa cousine Hortense, qu'elle représenta comme une femme au cœur faux, et comme s'étant mariée sans amour, uniquement pour partager la fortune de Jules. Les faits quelle avoua, parmi de nombreux qu'elle fut obligée de taire, étaient d'autant plus altérés, qu'elle glissa sur la passion romanesque que lui avait inspirée Jules Lefort, cause principale de sa haine pour Hortense.

—En tout ceci, répliqua Edouard, je ne vois que des événements peu graves et que vous jugeriez vous-même sans importance, si vous n'aviez pas le tort de vous les rappeler, — permettez-moi de vous le dire, — trop souvent et hors de propos. Vous êtes heureuse dans votre ménage, votre cousine Test dans le sien , à quoi bon se* souvenir d'un passé qui ne doit plus vous être contraire?

— Si c'est au nom du passé que vous voulez qu'on oublie, voyez si la haine est éteinte entre elle et moi, et dites quelle est, de nous deux, celle qui la ranime. Arrivons à la lettre de son mari.

a Mon cher Maurice ,

» Il se prépare à Senlis, pour les premiers jours, de Carnaval, un bal masqué qui aura lieu à la sous-préfecture. Mémorable solennité pour toi et pour moi, n'est-ce pas? Que je te céderais volontiers' ma place aussi volontiers que tu me gratifierais de la tienne, Fi je n'étais convaincu que le plus grand plaisir de l'un serait d'y rencontrer l'autre! Mais ce bonheur-là ne nous est plus guère permis , Maurice , et pas plus au bal où notre humeur ne nous attire guère que partout ailleurs. Enfin , point d'élégie à propos de bal*

» Depuis six mois mon Hortense a ma parole que je la mène-

rai à cette fête, que je pourrais appeler de famille, car tout le canton s'y réunit chaque année, à jour fixe, tu le sais. C'est une véritable fête pour Hortense qui sort peu, qui passe sa vie, ainsi que moi, à acheter des moutons et à en revendre la laine. 11 dépend de toi, mon ami, que cette satisfaction lui soit donnée : je te fais grâce de tout préambule pour f expliquer pourquoi cela dépend de toi. 11 est pénible de nous répéter que ta femme et la mienne ne peuvent être en présence dans le monde sans éprouver de la gêne, une contrainte dont nous n'avons été que trop souvent témoins, toi et moi. Tu n'as pas oublié l'événement de Tan passé au bal de Senlis; d'autres même s'eu sont aperçus, et nos deux ménages, dans la personne de nos femmes, n'ont plus été sacrés. Nous ne sommes pas de ces fous, Maurice, qui mettent leur bonheur à se raidir contre l'opinion. Vouloir ce que veut le monde, c'est obtenir en compensation de cette faiblesse les quelques joies qu'il procure : nous n'en sommes pas ennemis. Or, ta femme , pour revenir au pénible sujet de cette lettre, sera aussi invitée à ce bal. Penses-tu qu'il soit convenable que Léonide et Hortense y aillent toutes deux? Que ta sagesse en décide. Avant tout, consulte le désir de Léonide, Si elle n'en montre pas un bien vif d'aller à ce bal, Hortense profitera du refus de Léonide. Si, au contraire, ton excellente femme est assez franche pour ne pas consentir à un pareil sacrifice, eh bien, qu'elle s'amuse, laisse-la aller à Senlis; mais, dans l'un et l'autre cas, réponds-moi sans contrainte, sans complaisance. Encore une fois, consulte ta femme : je garantis l'obéissance de la mienne. Son bonheur est dans ma volonté.

» Il m'eût été plus doux de t'écrire que nous y serions tous quatre , heureux de faire un peu enrager les jeunes gens et les célibataires de notre grosse joie de mari; mais le sort ne le veut pas. L'un de nous s'amusera pour l'autre : c'est s'ennuiera que je veux dire. Cachetons vite ma lettre : je ne suis pas jaloui qu'Hortense lise cette dernière phrase : elle me ferait danser tout le bal. Adieu.

» Mille amitiés à l'excellente cousine Léonide.

» Ton ami,

» Jules Lefort. »

— Jugez maintenant, Edouard, si ce n'est pas le mari qui a écrit cette lettre sous la dictée de la* femme.

— Quand cela serait, ce qui me paraît contestable, que prétendez-vous faire?

— Je n'ai pas pour habitude , Edouard, d'initier à mes projets ceux qui ne promettent pas de m'aider dans leur exécution.

— Vous ai-je refusé mon concours?

— Je ne dis pas encore cela. J'emploie toujours cet avertissement pour qu'on ne prenne pas ensuite en mauvaise part les récompenses que, j'accorde en retour des services qu'on me rend.

— Vous avez, Léonide, des doutes trop ombrageux et une reconnaissance trop timorée. Employez vos amis, soyez confiante avec eux. Ne suis-je pas le vôtre?

— Ne me réduisez jamais à en douter, Edouard. Dans ce moment surtout, j'ai besoin de votre appui, pour établir mon autorité auprès de Maurice. Savez-vous ce qu'il répondra à Jules Lefort? « Va au bal; mènes-y ta femme : la mienne n'en saura rien. » 11 est homme à cela; il ne voit pas la dignité du ménage dans la considération de sa femme. Peu lui importe que mon absence soit remarquée, qu'on l'interprète de mille manières, toutes à ma honte, toutes à la gloire d'Hortense Lefort. Qu'elle seule y aille, en faut-il davantage pour qu'elle obtienne contre moi l'opinion du monde que, l'an passé, elle sut disposer en sa faveur par son évanouissement, vrai ou feint, en me voyant entrer dans ce bal de Sentis où elle était si loin de m'attendre? Si je ne parais point cette année à ce bal où elle ira, je suis vaincue, terrassée : on pensera, on dira hautement que Jules Lefort a imposé à Maurice l'obligation de ne pas m'y conduire; ou bien, et ce sera la version la plus honnête, que mon mari m'a forcée lui-même à ne pas y paraître. Heureuse alternative! — celle de passer pour la femme d'un homme sans dignité ou pour l'esclave de cet homme. — Vous ne savez pas , mon ami, que cette Hortense s'est rendue coupable, sous de faux semblants de naïveté et d'innocence, des ingratitudes les plus noires ; qu'elle a menti lâchement à l'amour qu'elle prétendait avoir pour Maurice, en se mariant avec Jules Lefort... oui...

— Permettez-moi, interrompit Edouard qui tenait la main de Léonide dans la sienne; — ce dernier tort, vous rie devriez pas le ressentir aussi vivement que Maurice qui paraît l'avoir oublié en vous épousant, et sans lequel vous ne seriez pas aujourd'hui sa femme.

—Edouard, reprit Léonide vivement et après quelques minutes de contrainte) je n'aime pis Maurice : je ne lui étais pas desti-

née. Témoio de rattachement que ma cousine disait lui porter, de celui que Maurice éprouvait sincèrement pour elle, j'ai trop retenu leurs serments réciproques. De confidente devenue épouse, ai- je pu oublier que mon mari avait aimé une autre femme, que cette femme l'avait peut-être aimé? Comment s'abuser, Edouard?

Ici Léonide s'arrêta. C'était une lacune à remplir pour la perspicacité d'Edouard. 11 en aurait coûté à Léonide d'avouer qu'elle avait aimé Jules Lefort, et pourtant, sans cet aveu, comment lui était-il possible de justifier sa haine pour sa cousine Hortense?

Edouard, eût donné tout au monde pour que, dans ce moment, Léonide avouât cette faiblesse : aussi ne fit-il aucun effort pour lui en épargner la confession entière.

— Edouard, c'est un grave événement que le mariage; c'est un événement sinistre qu'un mariage sans amour. Ceux qui sont rassasiés du mariage parce qu'ils l'ont trop savouré, qui s'arment pour le détraire parce qu'ils l'ont épuisé, ceux-là se plaignent, se récrient, s'élèvent à tort contre la société. Leur plainte est une puérilité; leur déception est un malheur comm'in à toutes choses : ne se lasse-t-on pas des meilleures? Quelle est la profession qui à la longue ne soit devenue un supplice1? Quel est le sentiment que le temps n'ait rendu intolérable? Quelle est la vie dont le poids n'ait écrasé celui qui la portait? Et remarquez qu'on n'a que la misère pour refuge, si l'on sort de sa profession, tandis que l'adultère vous délivre avantageusement du mariage en une heure ; l'adultère dont n'auraient aucune honte ceux qui réclament en son nom contre le mariage, s'ils avaient un peu moins besoin de s'en faire un. moyen du moment. Car ce n'est pas contre le joug du mariage, regardez-y bien, Edouard, qu'on s'élève; creusez bien : c'est plutôt contre la possibilité de ne pouvoir se marier tous les jours, à chaque instant. La passion ne recule pas devant l'engagement : c'est le dégoût, c'est la froideur qui demandent compte de la durée. On fait uue affaire de raison du mariage, non quand il est à conclure, mais quand il n'est plus à rompre. Ceux qui demandent le divorce brûlent de se remar.er : ils sont moins jaloux de briser une entrave que de se soumettre à de nouvelles; et l'on conçoit que la loi est en droit de considérer comme un aveu d'émancipation dulibertinnge ce cri déguisé de liberté humaine qui veut altérer la perpétuité du mariage. Mais quelle pitié plus profonde ne doitam pai à celles qui s'engagent Ans amour, sans cet enivra*

ment d'un an, fût-il d'une heure? qui sont entrées à l'église sans prières, sans larmes, sans battements de cœur; qui en sont sorties sans conviction; qui sont descendues dans la couche du mari, froiaVs, plus froides qu'elles ne s'étendront dans la tombe; et qui, pendant toute leur vie, s'inhumeront ainsi chaque soir et s'exhumeront chaque matin. De plus tourmentées existent : celles qui se sont mariées par dépit ; affreuse résolution que ces mariages; et, c'est une vérité, les deux tieis des mariages ne sont pas autrement inspirés. On a honte de l'âge qui arrive; &n se marie vite : on a hésité pendant dix ans, une minute décide. On était deux amies : la plus jeune vous devance, elle jpouse; on pousse un cri de rage, et malheur au premier parti qui s'offre : on l'accepte. Un amant parfois vous délaisse : c'est Faiblesse de le rappeler; c'est grandeur de l'éblouir par le mariage. Il aura un remords peut-être! non! il ne l'aura pas ce remords. Et, par dépit, vous vous livrez à un rustre qui sourit, - le fat! — à sa pitoyable conquête; il est fier que vous vous ippelliez de son nom, tandis que vous êtes trop heureuse de ne pas lui prêter le vôtre. Malheureusement la vengeance tombe quelquefois sur un honnête homme, et, en récompense de ses soins, de ses attentions, vous n'avez à lui offrir qu'une poitrine placée, que des lèvres sèches, qu'un visage dédaigneux. — Edouard, je vous ai dit ma vie. Mon mariage avec Maurice fut in calcul de colère, une inspiration irréfléchie de la haine. lant que je ne serai pas apaisée, mon mariage ne sera qu'une lure expiation; après, j'essayerai du calme à défaut de bonleur; et, dans mes souvenirs de lutte, je n'oublierai pas que ous m'avez aidée à le recouvrer.

— Que faut-il faire pour cela, Léonide ?

— M'accompagner à ce bal de Senlis. Vous serez masqué, je ie le serai pas : on vous croira mon frère, mon mari, le colonel Hray, qui m'y conduisit l'an passé.

— Comptez sur moi, Léonide; mais pourquoi irez-vous à ce ►al le visage découvert ?

— Ce sera ma seule vengeance, mon visage. Hortensesera là, on mari sera là, ils seront tous là ceux qui, la voyant au bal, ie s'attendront pas à ma présence, qui les étonnera comme la oudre. Et mon visage ne sera dédaigneux pour personne : il y n aura de plus belles, mais non de plus gaies, de plus folles que Qoi à ce bal. Vous me verrez rire et danser : j'entraînerai tout s monde dans ma joie, je laisserai un long sillon de folie der-

rière chacune de mes paroles. Le lendemain on se dira : La mieux parée du bal, c'était la femme du sous-préfet; la plus jolie, c'était celle du maire; la plus coquette, c'était celle-ci ou celle-là ; mais la plus remarquable par sa gaieté, c'était la femme du notaire de Chantilly. Ceci me vengera.

Ma gaieté fera croire à mon bonheur, Edouard : qu'est-ce que je souhaite de plus? Celui d'Hortense pâlira de tout l'éclat du mien. — On nous avait trompées, pensera- t-on. — On vous avait trompées, mesdames; elle ne devait pas venir, elle est venue ! — On la disait rongée par le chagrin, par le dépit : — regardez le feu de ses diamants, le feu de ses yeux. — Ah! voilà mon triomphe, Edouard, le voilà! Qu'importe après cela qu'en rentrant je donne à des larmes de rage la moitié de cette nuit commencée par la vengeance ?

— Eb bien, fit Edouard, puisse cela assurer votre bonheur, disposez de mon bras. J'aurai un masque, ma voix n'est pas connue. A quand la fête ?

— Dans deux mois. D'ici là, j'irai à Paris, j'en rapporterai deux costumes de bal, car vous comprenez le danger, Edouard, que nous courrions si nous mêlions un étranger à tout ceci. Je ne doute pas que Maurice saura notre équipée dès le lendemain même : la considération ne m'arrête pas; au contraire. Mais il m'importe qu'il n'ait connaissance de l'événement qu'après son beau résultat. Je respecterai son affectation à ne pas me parler de ce bal; d'ailleurs, je ne résisterais pas à sa volonté, s'il me défendait d'y paraître.

— Mais ne craignez-vous rien pour moi, Léonide? Que pensera Maurice quand il apprendra, non sans étonnement, que je suis de moitié dans une démarche peut-être répréhensible à ses yeux? Me répondez-vous qu'il ne regrettera pas l'hospitalité dont j'aurai abusé?

Afin que son objection, qu'il hasardait du ton de voix le plus timide, ne blessât pas Léonide, Edouard s'était rapproché d'elle, colorant le plus possible son hésitation de la docilité de l'obéissance.

Léonide fit semblant de ne pas comprendre; mais lorsqu'elle s'aperçut qu'Edouard persistait pour obtenir une réponse à ses doutes, elle battit l'argument de l'hospitalité par un sourire qui décontenança Edouard. Ce sourire, mêlé d'un peu de pudeur et de beaucoup de raillerie, lui fit comprendre que le scrupule dont il s'armait était bien arbitraire chez lui/ et qu'il n'en avait pas

toujours été si vivement préoccupé dans des occasions tout aussi délicates.

—Je consens à tout, dit Edouard, qui, prenant son parti bravement, ne songea plus qu'à effacer de l'esprit de Léonide les impressions équivoques qu'il avait fait naître pendant la discussion.

Et maintenant parlons de la récompense promise. Que m'offririez-vous que je pusse apprécier plus que votre amitié, Léonide? Conservez-la-moi constante et sans partage.

— Serait-il bien vrai que vous eussiez ressenti près de nous quelque adoucissement à vos tristesses, mon ami ? Vous ne sauriez croire la douleur que j'ai éprouvée tout le temps de cette lecture hier au soir au dîner. Maurice me regardait sans doute sans intention ; mais j'étais effrayée par lui, émue pour vous. Ma voix tremblait : l'avez-vous remarqué, Edouard?

— Bonne Léonide! je lis dans votre cœur comme vous lisez dans le mien. S'il est une consolation à mes maux, c'est dans vous que je la rencontre, quoiqu'un peu mêlée de remords, je ne vous le cache pas; et, dans vos soins affectueux pour moi, dans vos paroles, dans vos pas qui viennent me chercher dans cette prison embellie par vous dç toute la grâce d'une femme; rendue aimable par tes caresses...

Edouard parlait sur les lèvres de Léonide, de Léonide qui avait ce regard distrait, lucide et voilé à la fois de la volonté qui s'abandonne, qui s'endort au bruit des paroles aimées, qui se fond et se perd dans la volonté d'un autre.

La lampe rayonnait doucement, et, répandant sa clarté encore trop vive*sur des paupières touchées par le sommeil, elle n'éclairait que le groupe entrelacé de Léonide et d'Edouard, dans un coin de la chambre silencieuse et endormie :

—Que tes cheveux sont doux! Pour qui les arranges-tu ainsi sur ton front si patiemment, chaque matin?

— Pour toi, Edouard.

— Pour qui ces robes avec tant de grâce serrées à ta poitrine? Je suis un imposteur, pensa Edouard.

— Pour toi.

Quel rôle infâme je joue! se dit-il.

—Ces yeux si beaux, cette bouehe?

— Pour toi.

—Cette haleine qui m'enivre, amère et chaude, que je bois avec âme? Cette forcer qui me briserait si tu voulais, et que tu

convertis en grâces et en souplesse; cette taille, pourlaquejle j'aurais de la jalousie si j'étais femme? Je t'aime comme cela. Tu n'es pas une jeune fille fière de son innocence, digne d'être admirée seulement; un ange, peut-être, mais pas encore une femme. Tu as aimé : tu inspires l'amour, tu en permets les caresses. Si l'amour n'est qu'une ardente réalité, l'amour, c'est toi ; et s'il est un autre amour plus pur qui impose des sacrifices, des résistances, celui-là peut partager le cœur sans crime, sans honte, sans remords.

Edouard s'arrêta au milieu de sa distinction passionnée. Léonide ne l'écoutait plus. 11 murmura dans sa poitrine : — Mon Dieu ! comme la reconnaissance mène loin !

Léonide s'était assoupie dans ses bras.

Les femmes de notaire ont le sommeil dur.

On dira donc qu'Edouard aimait deux femmes.

Je ne dis pas cela.

— Mais!

Je ne dis pas le contraire.

Le lendemain, en s'éveillant, Léonide trouva, sur un fauteuil auprès de son lit, un cachemire noir que Maurice lui envoyait de Paris.

Victor Reynier seul était de retour.

C'était dimanche, jour de bonheur et de coquetterie pour les habitants de Chantilly, qui, vers les deux heures, lorsque le soleil est moins chaud l'été, et l'air moins froid l'hiver, débouchent de tous les corridors de la forêt, ou y pénètrent par ses arcades de verdure, bordent la pièce d'eau, et, marchant par groupes, par familles, s'étalent sur un océan de gazon incommensurable à l'œil.

Le dimanche passe inaperçu dans les grandes villes soumises à la chrétienté, à Paris surtout ; à la campagne, il transpire de toutes parts. Est-ce parce que les roues des moulins et des usines se taisent, parce que les bûcherons ne fendent plus les arbres, parce que moins de charrettes écrasent le pavé de la frande route, parce que la forge du maréchal-ferrant ne retentit plus ; mais, à la campagne, le dimanche est peint dans l'air et sur la

terre. Ainsi que ses habitants, le village ou le bourg semble avoir pris ses vêtements de fête, ses souliers neufs, sa veste de velours, le haut col de chemise. Les arbres même participent de cetle sainte oisiveté : ils sont plus beaux le dimanche que dans la semaine ; la rivière, si la localité a une rivière, paraît plus limpide, plus paresseuse : elle se promène ; et, vers l'après-midi, quand les oiseaux chantent au bruit des cloches, on dirait, pour se servir d'une expression du Midi, que le soleil revient des vêpres.

— Ma sœur, dit Reynicr, je veux être le premier à vous applaudir sous ce cachemire ; il vous ira à ravir. J'ai l'orgueil d'être pour quelque chose dans le choix de la couleur. Maurice piétendait que le vert vous siérait mieux; moi, j'ai insisté pour le tissu noir, et je l'ai emporté, sauf du moins votre avis. Nous ne levons acheté qu'à condition. Essayez-le donc, ma sœur.

— En robe du matin, fou que vous êtes?

— Les bayadères sont encore moins vêtues que vous lorsqu'elles déploient leurs châles sur leurs épaules nues ; elles n'en sont pas mons bien pour cela.

— Il faut vous satisfaire.

Et Léonide, qui en brûlait d'envie, déplia le cachemire pour en admirer les magnifiques palmes orange, et, avec cette volupté du toucher que les femmes seules possèdent, elle le rejeta sur son cou et sur ses bras demi-nus, qui doublèrent de blancheur et de finesse.

— C'est ma couleur quia gagné, mon goût est infaillible. Vous êtes délicieuse, ma sœur ; on le garde, n'est-ce pas ?

— N'est-il pas un peu long?

— C'est riche, c'est majestueux, Léonide. Long! quelle hérésie ! Les châles ne sont longs que pour les gens qui vont à pied.

— Mais il me semble alors...

— Il vous semble mal, ma sœur. Vous avez tort de toujours douter ainsi ; patieutez, ce cachemire ne sera pas usé à Chantilly.

— Vrai, mon frère? — vous êtes superbe en me disant cela — vrai?

— Est-ce que je mens jamais? Écoutez-moi bien.

— Je vous écoute de toutes les forces de mon âme.

— Maintenant, ma sœur, il n'y a presque plus de raison pour le cacher : Maurice possédera bientôt tout un quartier de Paris.

— Un quartier de Paris ! Nous y aurons au moins un hôtel ?

— Ce quartier va être démoli de fon4 en comble, rasé.

— Vous êtes fou, mon frère.

— Vous aviez promis de ne pas m'interrompra. Je vous apprends, si vous ne le savez déjà, que le gouvernement, pour favoriser le commerce, a le projet de construire hors de Paris un immense entrepôt. Ceci n'est plus un secret. Les fonds sont votés, les devis sont au ministère où les plans se discutent ; mais ce qui est un secret pour tout le monde, excepté pour nous, c'est l'endroit où sera élevé cet entrepôt. On suppose que le gouvernement est indécis entre la plaine de Grenelle et le Gros-Caillou. Pour nous il n'y a plus de doute, l'entrepôt sera à Saint-Denis. Je ne vous dirai pas de quelle reconnaissance positive nous avons indemnisé le secrétaire du ministre qui, par distraction, a laissé échapper cette révélation. Ceci est la métaphysique des affaires : vous n'entendez rien à la métaphysique.

— Je le veux bien, mon frère; mais à quoi cela vous a-t-il servi de savoir que l'entrepôt serait à Saint-Denis et non ailleurs?

— C'est ce que j'allais vous épargner la peine de me demander, ma sœur.

— Une fois instruit des projets du ministère, j'ai été chez un mécanicien célèbre autant que riche, et lui ai offert d'entrer en marché avec lui pour un chemin de fer de Saint -Denis à la Chapelle. Vous connaissez assez Paris pour savoir que la Chapelle est un bourg considérable à l'extrémité du faubourg Saint- Denis. Comme ce mécanicien ne supposait aucun intérêt bien vif caché sous ma proposition, il l'a acceptée à des conditions très-avantageuses pour moi, me prenant sans doute pour un de ceux qui font des montagnes russes pu s'occupent exclusivement de l'agrément des Parisiens, enfin pour un directeur de théâtre à pied. Nous avons conclu marché. Nous voilà donc, Maurice et moi, acquéreurs du chemin de fer de Saint-Denis à La Chapelle ; mais un chemin de fer ne passe pas sur le toit des maisons, il faut les abattre pour le tracer, et, avant de les abattre. les acheter. Ne se doutant pas le moins du monde de la réalisation d'un entrepôt à Saint-Denis, les quatre cinquièmes des propriétaires des maisons de la Chapelle ont vendu, et ils se sont estimés trop heureux de vendre des masures inhabitables.

— Je vous demande encore une fois pardon, Victor, mais je ne comprends pas pourquoi vous feriez un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle.

— C'est ma faute, Léonide. Nous autres hommes d'affaires, nous sommes comme les savants, toujours portés à mettre les autres à notre point de vue, au lieu de nous placer au leur. Suivez-moi. Ne faut-il pas que les marchandises de l'entrepôt arrivent à Paris pour la consommation? Nous leur traçons un chemin de fer qui, en cinq minutes, vomira aux limites de la ville de Paris les milliers de dépôts lancés de Saint-Denis. Le commerce en jettera des cris de joie î Voilà notre opération. Et le beau, Pinoui en ceci, c'est que nous ne livrerons aucune action que le chemin de fer ne soit en pleine activité. Elles se vendront au poids du diamant. Je ne compte plus avec les bénéfices du moment où tout sera en train. Incalculable!... J'en ai le vertige. Pourvu que Maurice ne se mêle pas de diriger luimême les affaires, pourvu qu'il me laisse exploiter son crédit, je vous garantis, ma sœur, que dans deux ans, notre nid à tous sera fait; un nid d'aigle! Jusqu'à présent il est assez docile; il se charge d'avoir des fonds, et moi du soin de les tripler parfois en quelques heures à la Bourse, d'où je cours à la Chapelle acheter des maisons pour les démolir. Il n'a pas de raison pour se plaindre. Cette dernière spéculation est miraculeuse, superbe ! on m'en attribuera l'honneur. En bonne justice, il revient à Maurice qui, d'un autre côtt, n'a pas à souffrir pour sa réputation en cas de revers, rien n'étant en son nom, rien ne pouvant l'être.

— Excellent Victor ! Ah ! si Maurice avait la moitié de votre ambition...

— Non pas, ma sœur, non pas; alors vous vous passeriez de moi, et je ne veux pas penser que votre reconnaissance pour moi vous est onéreuse. Je vous fais riche : faites-tnoi heureux; je serai encore votre débiteur. Mariez-moi, ma sœur !

— Mais, à propos, Victor, je ne pensais plus...

— A notre plaisanterie du cabinet, n'est-ce pas?

— Justement, mon frère.

— Étes-vous disposée, ma sœur?

— Tout à fait.

— Alors je suis à vos ordres.

-Allons!

— Que ce châle vous sied bien !

— Oui, mais personne ne le verra.

— Tout Paris.

— Sur votre honneur?

— Sur mon honneur. Avez-vous les clefs des tiroirs?

— Toutes.

— Marchons, Léonide. Charmante étourderie que la nôtre! il faut bien tuer le dimanche. Marchez devant moi. Ce cjiâle est sublime.

De plus en plus la pelouse se garnissait. Un bon et dernier soleil d'automne appelait toute la population à jouir de ses rayons obliques. Ces sortes de défis portés par l'avant-dernière sai>on aux pantalons nankins, aux vestes de toile, aux gilets blancs, aux petites robes d'indienne, aux fichus de soie qu'on avait déjà renfermés a\ec le sachet de lavande, sont joyeusement acceptés. On se déguise en été encore un jour; demain on se plaindra sans doute du rhume, et Ton boira en infusion les dernières feuilles de tilleul pour lesquelles on a compromis sou gosier.

Pas un habitant n'est resté chez lui ; il n'en est pas un qui.. en foulant la pelouse, ne s'arrête en extase devant la grille du jardin de Maurice. On aime à voir avec quel attachement foncier le notaire du pays s'y inféode, au milieu de ces murs tapissés d'arbustes, en scellant aux angles du parterre de beaux vases de porcelaine, honneur de la manufacture de Chantilly, et en greffant des sujets exotiques sur les arbres indigènes, goûts simples qui prouvent le sage emploi du temps» qui attestent la pensée arrêtée d'une longue résidence. Bien aimé celui qui ne néglige pas les emblèmes parlants du calme domestique au sein oV sa petite ville : on le respecte. La discipline du soldat se lit dans l'éclat de ses boutons ; la bonne renommée du fonctionnaire rural, dans la toilette de ses buis, dans la symétrie de ses platesbandes. Le style est l'homme ; l'horticulture, c'est le notaire.

Ces pauvres rentiers, courbés par l'âge, qui sont venus mourir à Chantilly, où le cimetière est si plein de fleurs et d'oiseaux, ont leur foi tune là, dans cette jolie maison. Us ne sont pas fâchés qu'elle soit belle et visible. En lui souriant, ils sourient à leurs quinze cents francs, à leurs mille écus ; ils respirent les fleurs à travers la grille et envoient une bénédiction à l'ange gardien assis sur leur fortune. En approchant, ils saluent comme si le maître de la maison était là; ils ont aperçu son chapeau de paille sur un bunc. Et, toutes mystérieuses, toutes discrètes, les petites ouvrières en dentelle de Gouvieux éprouvent un frémissement au cœur en songeant que leurs bons parents ont dépota

là leur dot pour qu'elle grandisse comme elles; et la dot, n'est-ce pas le mari?

— Ma sœur, courons au plus pressé, dit Victor en portant la main sur les papiers déposés la veille par M. Clavier. — Sont-ils lourds !

— Allons-nous lire tout cela, mon frère? reprit Léonide qui tremblait d'effroi, mais qui n'osait pas devant Reynier se repentir de cette démarche?

— Lire tout cela ! mais non ; ce sont des titres de propriété. Bornous-nous à la récapitulation et à la volonté du testateur.

— Hâtez- vous, Victor !

— Parbleu, c'est fait. Lisez : ceci résume tout : « Je lègue enfin à mademoiselle Caroline de Meilhan toutes les propriétés susmentionnées et s'élevant à la somme de quinze cent mille Francs, mais à la condition expresse que ladite demoiselle Caroline de Meilhan n'épousera aucun homme noble, de. quelque nation qu'il soit, à peine de nullité du testament, et de voir passer mon legs universel à la commune de Chantilly. »

— Nous ne sommes pas nobles, au moins, ma sœur?

' — Silence! on vient; écoutez! Non, je ne me trompe pas : c'est le pas de monsieur Anastase, le premier clerc. Courez à l'escalier, à la porte; renvoyez-le... je ne sais comment... mais renvoyez-le !

Reynier était déjà à la porte de la rue.

Léonide ouvrit le corsage de sa robe et y coula le dépôt fait la veille par le colonel Debray ; c'était le plan de campagne de la Vendée.

Quand Victor entra, elle chantait.

— Ce n'était rien, ma sœur; vous vous êtes sottement effrayée. Mais, pour plus de précaution, et atin qu'une seconde fois vous ne me causiez pas la même terreur, j'ai donné deux toui*s de clef à la porte d'entrée. Nous n'attendons personne; et, si Maurice arrivait, il serait obligé de sonner. Voulez-vous être convaincue, ma sœur, de ce mépris que je vous inspirais hiey pour ces mystères dont vous demandiez la clef à Maurice? Asseyezvous dans ce fauteuil et laissez-moi vous instruire.

Ouvrez ce registre et lisez-y à votre aise le sommaire des actes qui ont eu lieu jour par jour, et concernant les habitants des cantons du département de l'Oise et de quelques déparlements cirjconvoisins.

« Aujourd'hui, avoir annulé, par un dernier codicille, "le testa-

ment de M. Dufour, et reporté sur sa riièce, qu'il doit épouser, tous les biens originairement légués à sa sœur. »

— Monsieur Dufour va épouser sa nièce ! Il à soixante ans, elle vingt. Le monde avait donc raison de le supposer, cette femme est un démon. Mais si l'on avertissait la sœur de monsieur Dufour ?

— Que dites-vous, Léonide? et la réputation de Maurice ?

— Mais c'est une infamie.

— Sans doute; mais songez que la société ne qualifie pas autrement la violation d'un secret légal, quel qu'il soit. Lisez encore.

« Acte de la demoiselle Dufour, par lequel elle déclare vouloir que les biens qui lui reviendront de la succession de son frère soient, après sa mort, donnés à sa servante et non à ses deux cousins qui participeront à l'héritage dans la faible proportion du droit rigoureux que leur accorde la loi. »

Eh bien! Léonide, irez- vous maintenant prévenir les deux cousins, monsieur Dufour ou sa sœur?

— Ceci me surprend'étrangement.

— Vous n'êtes pas au bout. La dernière pièce n'est pas k moins curieuse :

« Projet des cousins de mademoiselle Dufour, de présenter une requête au tribunal, tendant à faire déclarer inhabile à tester, pour cause de folie, ladite demoiselle. »

— Ah! c'est trop fort ! le frère déshérite la sœur, la sœur ses cousins, et les cousins accuseront celle-ci de folie en plein tribunal ! Et tout le canton croit cette famille bien unie, la cite pour modèle !

— Mais c'est peut-être juste; connaissons-nous les autres familles? Mon Dieu! ce qu'on sait n'est rien auprès de ce qu'on ignore, ma sœur. Désirez- vous apprendre maintenant quelque particularité sur la famille Duplan?

— Tout autant que cela vous plaira, Victor. Madame Duplan est cette petite personne si fière que nous avions cet été pour voisine de campagne, et dont le titre de dame de Haut-Lieu nous amusait tant. Son grand colonel de mari chassait toujours aux canards sauvages dans nos étangs. Qu'ont-ils à démêler ici ? Voyons.

— « Ce dossier, — est-il écrit de la main de Maurice, — contient l'acte de naissance de mademoiselle Louise fiougival, à laquelle monsieur Duplan ne pouvant léguer ses biens, vu qu'il est marié à New-York depuis quinze ans, donne et laisse, par

mon entremise, un capital de deux cent cirictuatltë mille francs. De ladite somme que j'ai touchée en numéraire, je siiisrchàrgé d'acheter à la demoiselle Bougival un hôtel à Paris et une maison de campagne à Vineuil. »

— Madame Duplah n'est pas madame bdplan, la femme du colonel aux canards sauvages ! elle n'est que sd maîtresse ! Àh ! madame du Haut- Lieu! Ah! Maurice, vous saviez tout cela, et ne m'en appreniez rien !

— Deux cent cinquante taille Francs touchés par Maurice ; que diable en a-t-il fait? murmura Reynier avec qiièlque humeur.

— Ce qu'il en a fait, c'est bien simple, mon frère; il en a acheté ou il en achètera un hôtel â Paris et une campagne à Vineuil.

— Sans doute, ma sœur! fit Reynier en se pinçant les lèvres. Quelle question !

— Ah ! madame du Haût-Lieu! ne cessait de répéter Léoiiide, vous avez des armes aux panneaux de vos voitures, des valets à livrée aurore, des tourelles à votre château, où, qHiarid vous donnez des fêtes, vous n'invitez pas la faniille de votre notaire ! c'est bien ! mais alors on he met pas de si petites gens dans la confidence de sa condition.

— Silence donc, ma sœur, dit Reynier en posant la main sur la bouche de Léonide ; silence ! h'abùsez pas de la confession. C'est ici le paradis terrestre pour une femme, j'en conviens ; mais n'allez pas vous damner en touchant à l'arbre de la science.

— Lirons-nous encore, ma sœur, ce dossier? c'est celui du maréchal-ferrant, notre voisin.

— Le mari de la belle Picarde?

— 11 y a, ma foi, de tout ici. C'est d'abord son bail avec la ville pour ses ateliers dans les dépendances du château.

— Passons cela, Victor ; à quoi bon ?

— Son contrat de mariage.

— Oui, avec une très-jolie femme, là plus jolie du . pays, peut-être. Il n'en est pas plus gai; voilà pourtant à peine trois aois qu'il est en ménage.

— Son testament sous enveloppe.

— Son testament! il n'a pas vingt-huit ans, sa santé est de er, — il paraît le plus insouciant des hommes.

— Cela se voit encore à la manière dont il à cacheté cette iièce importante.

— Que faites- vous, Victor?

— Ne craignez rien, c'est le sacrifice d'un pain à cacheter. Voyons ce que peuvent être les dernières volontés d'un maréchal-ferrant.

« Dégoûté de la vie, je demande pardon à Dieu d'y avoir mis fin. L'affreuse conduite de ma femme m'a poussé au suicide et à la vengeance criminelle dont je l'ai fait précéder. Je dispose de mes biens comme suit. »

— Oh ! cet homme va tuer sa femme, se tuer ensuite, et personne ne l'en empêchera, et nous le savons! Je lui écrirai.

— Alors Maurice ira au bagne.

Un violent coup de sonnette retentit. Victor et Léonide se turent, pâlirent tous deux. Dans leur égarement, il leur fut impossible de trouver un pain à cacheter pour sceller le testament dans l'enveloppe.

La sonnette ébranla de nouveau la maison.

— Fuyons d'ici, s'écrie avec épouvante Léonide, c'est Maurice!

— Quelle extravagance 1 répond Reynier, qui, non moins terrifié que sa sœur, se précipite sur le carré, passe dans l'autre corps de logis, du côté de la pelouse, soulève le coin de la jalousie, et aperçoit la laitière qui sonnait pour la troisième fois.

— C'est votre laitière, revint-il annoncer à Léonide; que veut-elle?

— J'avais oublié que tous les dimanches elle nous apporte uu fromage à la crème. Ne répondez pas. Cette sorcière m'a-t-elle troublée !

Quand Reynier eut recacheté les dispositions testamentaire du maréchal-ferrant, il prit Léonide par la main et la conduisit dans sa chambre à coucher, devant la fenêtre qu'il venait de quitter.

— Voyez-vous, là-bas, le long du bois, contre les arbres, les chevaliers de Tare qui s'exercent depuis Nemrod à mettre dans le but?

— Très-bien, Victor.

— Apercevez-vous un gros homme qui se ploie comme sou arc, tant il rit de grand cœur?

— Je crois le distinguer.

— C'est le maréchal-ferrant qui doit tuer sa femme et se tuer ensuite.

— Pouvez-vous plaisanter sur cela, Victor?

— Et que fait-il lui-même?

— Le jour baisse, ma sœur; dans deux heures Maurice sera

de retour; courons remettre en ordre les cartons que nous avons déplacés. La science des conspirateurs est de ne pas laisser plus de trace là où ils ont passé que par où ils sont revenus.

Rentrés dans le cabinet de Maurice, Léonide et Victor, qu'une communauté d'audace avait affranchis de toute pudeur l'un envers l'autre, convinrent, pour en avoir plus tôt fini avec ce qu'il leur restait encore de cartons à visiter, de fouiller chacun de son côté sans perdre un temps précieux dans des communications inutiles à leur but.

Tandis que, muets et absorbés par leurs recherches, Léonide et Victor soulèvent des rames d'affaires de famille, descendent dans le cœur de toutes, celui-ci pour s'arrêter à chaque chiffre de fortune, celle-là pour rire de pitié à toutes les découvertes recueillies par sa témérité, les bonnes gens de Chantilly se dirigent vers le carrefour de Diane, où l'heure de la danse va bientôt sonner. L'air devient plus sonore; la voix argentine des enfants éclate, mêlée au sifflement dés hirondelles rasant le peu de gazon que n'ont pas tondu les moutons et l'automne. Déjà l'on entend un petit violon aigre préludant à la contre-danse, et comme L'S nymphes des bas-reliefs antiques, se donnant la main, soulevant des robes légères, cadençant des pas lourds?, les jeunes filles de Creil, de Cnantilly et de Coye, s'élancent dans la forêt. La danse et la musique s'appellent. Le soleil est tombé; des feuilles jaune* tournoient et s'envolent. Au zénith, une étoile luit; le soir vient: c'est le soir.

Au coucher du soleil, il n'y a pas un méchant sur la terre : c'est l'heure où l'on meurt.

Léonide enfonça ses deux mains dans un carton, y plongea un regard de terreur et de joie, comprima un papier, comme s'il* eût dû s'envoler : puis elle se tourna pour voir si son frère l'observait.

Reynier avait fixé son attention sur le dossier de M. Clavier, dont il copiait sur son album le titre des principales pièces.

Sûre de n'être pas remarquée, Léonide parcourut avidement une pièce qui portait le nom de Lefort.

— Ah! murmura-t-elle, voici enfin qui va tout m'apprendre.

Ce nom se détachait du milieu de plusieurs lignes écrites de la main de Maurice ; il reparaissait de distance en distance, tantôt précédé de celui de Jules, tantôt de celui d'Hoitense. Dans les premiers gioments, il fut impossible à Léonide, tant l'émotion brouillait sa vue, de saisir autre chose que ces noms.

Un peu plus calme, elle ne comprit pas pourtant que cette note, à peine lisible, chargée de chiffres mal tracés, de mots abrégés, d'autres effacés, obscurément rétablis, n'offrait un sens complet qu'à celui qui en avait fait la base d'une future rédaction.

Léonide eut la fatale intelligence de ces mots hachés : Jeune enfant. — Quarante mille francs sur sa tète — Reconnu par elle et par Jules — Hortense — nommée comme sa mère.

Elle s'écria mentalement : Mais ceci ne permet aucun doute,1 c'est la reconnaissance d'un enfant d'Hortense et de Jules, né avant leur mariage; c'est le résultat du voyage de mademoiselle Hortense à Compiègne, l'explication de la réparation pressante dont Jules parlait à Maurice dans ses lettres; oui, — je tiens la vérité, et elle ne m'échappera pas ! — Aujourd'hui il s'ensuivrait pour eux trop d'éclat à rectifier cette naissance à l'état civil. En dotant cet enfant, son avenir est sauvé, sauf à le, reconnaître légalement plus tard; tout cela est très-intelligible; et c'est à ce vil accident que j'ai été sacrifiée ! 11 y a eu de la honte et de la douleur pour moi : il y aura de la honte et de la douleur pour elle.

— Vous parlez, je crois, ma sœur?

— Oui!... je disais qu'il serait temps de nous retirer.

— Je le pensais aussi, Léonide. Avez- vous exhumé quelque chose qui vous dédommageât de vos recherches, ma sœur? Moi, rien, ou à peu près.

— Moi, rien non plus.

— En vérité, ma sœur, on n'a jamais été, comme nous, plus téméraire avec plus d'innocence.

— Ah! mon Dieu; je regrette presque d'avoir alarmé ma conscience à si peu de frais.

— Je n'ai jamais vu qu'un jeu en tout ceci, Léonide.

— Un véritable jeu d'enfant, Victor.

— Que voulez- vous, nous aurons d'une manière ou d'une autre, comme je le disais tantôt, passé notre dimanche.

— Nous n'aurons pas besoin, je pense, de nous jurer le secret.

— Le secret de quoi, ma sœur?

— C'est ce que je me dis.

— Nous ne dirons rien à personne, Léonide, parce que ceci ne vaut guère la peine d'être divulgué.

— Je vous le jure.

— Je vous le jure aussi.

gitiz^by'

Pendant le cours de ces plaisanteries, faites d'un ton étrange >ar le frère et la sœur, qui n'étaient dupes ni l'un ni l'autre le leur indifférence, les cartons furent replacés et le rideau omba sur les dernières clartés éparses dans le cabinet de tfaurice.

Léonide et Victor en sortirent.

Sur le carré, Victor prit la main de sa sœur et lui dit: — Il îe dépend plus que de vous que je sois heureux.

— Je vous entends. Demain, mademoiselle de Meilhan dînera :hez nous.

— Vous possédez la divine prévoyance de tout ce qui est bien, ma sœur; merci !

— Venez, Victor; allons faire un tour de promenade sur la pelouse, en attendant Maurice.

Le ciel était rempli d'étoiles, l'air d'harmonies délicieuses.

A la grille du jardin, une calèche s'arrêtait.

La grâce de sa forme, l'éclat de ses panneaux, et surtout la beauté des chevaux noirs qui l'avaient fait glisser sur la pelouse avec la rapidité d'une hirondelle, avaient attiré la curiosité des promeneurs. Tout est événement à Chantilly. Admirer la calèche parisienne était un plaisir comme un autre, plus vif qu'un autre, car c'était le dernier de la journée pour les habitants qui rentraient.

Quand ils virent Maurice descendre de la calèche, leur curiosité devint de la joie. Les uns tinrent à honneur de saisir la bride des chevaux, les autres de l'aider à franchir le marchepied ; chacun s'ingénia pour lui témoigner la satisfaction qu'éprouvait le pays à le savoir possesseur de ce signe brillant des progrès de la fortune. Il . distribuait des saluts à droite et à gauche, comme en userait un souverain populaire rentrant dans sa bonne capitale. Il fut reçu par sa femme, merveilleusement ébahie, et par son beau-frère Reynier, qui, du haut du perron, répétait avec orgueil à sa sœur : « Eh bien ! trouverezvous encore que les châies de cachemire sont trop longs? »

Maurice fut modeste : il ne dit pas que ces chevaux étaient anglais, de pur sang, ni qu'ils sortaient des écuries d'un pair

d'Angleterre, ni qu'ils avaient gagné le prix du roi aux courses de New-Market.

Reynier afûrma sur son honneur qu'ils coûtaient dix mille francs.

Léonide disait au fond de son cœur : — Nous avons des chevaux! *

— C'est une surprise que je vous ai ménagée, Léonide; estelle de votre goût? J'ai l'espoir que ceci vous aidera à patienter plus courageusement, yuand les heures vous sembleront longues, vous les abrégerez maintenant par des courses dans la forêt, par de plus fréquents voyages à Senlis, à Paris même.

Ces attentions de Maurice charmaient Léonide qui, dans ce moment , regretta sincèrement de ne pas l'aimer, tant elle éprouvait de la Reconnaissance; mais la réflexion neutralisa sur ses lèvres cet élan du cœur : elle craignit de s'exposer au reproche d'ingratitude en payant son mari d'affectueuses paroles, qu'au premier jour elle aurait été forcée de démentir. Sa satisfaction fut muttte; elle trouva peut-être un sourire pour remercier.

Pour terminer au plus vite une scène dont la contrainte l'importunait , Reynier , qui n'aimait pas le ménage en présence, regarda l'heure à sa montre et dit :

— Beau-frère, nous avons encore deux heures de lune; ironsnous faire un tour jusqu'aux étangs avec la calèche de Léonide?

Ces mots : la calèche de Léonide ! prévinrent tout refus de la part de celle-ci; et, quelques minutes après , la calèche roulait dans les sombres allées du bois, ayant passé par le carrefour de Diane, illuminé de verres de couleur, tout harmonieux du bruit des flûtes et des violons , tout retentissant de la parole animée des danseuses.

C'était une nuit comme celle de la veille, limpide et calme,

Maurice se félicitait de celte clai té étendue sur les bois comme en plein midi, afin de mieux faire remarquer à sa femme et à son beau- frère que la coupe des tilleuls se continuait sans relâche sur un espace indéterminé; plus de cinquante arpents avaient été abattus depuis leur dernière promenade.

Après avoir allumé un cigare et croisé les bras, Victor abandonna son âme h la fumée.

Léonide ne se lassait pas d'admirer la fougue obéissante , la fierté docile des chevaux, la légèreté de la calèche. Elle était dedans , mais son âme était dehors pour se regarder passer.

Doucement fascinée par le balancement de la voiture, par ce souffle doux et continu qui, chargé de toutes les émanations de la nuit, frappe au visage, borde les lèvres d'une fraîcheur assoupissante, les oreilles d'un bruit de flûte éolienne, les yeux d'une frange de sommeil, Léonide ne voyait plus courir à droite et à gauche des arbres aux teintes monotones; mais tombée d'illusion en illusion, poursuivie par les rayonnements des lanternes, elle voyait les deux ailes de la rue de la Paix, étincelantes de lumière, d'or et de marbre ; elle glissait au bord de vastes palais dont le sommet se perdait dans les nues ; une double porte de ces palais s'ouvrait majestueusement : c'était celle de leur hôtel.

La calèche s'arrêta.

Ce n'était pas encore à la porte d'un hôtel de la rue de la Paix, mais à la dernière barrière des allées.

Victor descendit pour l'ouvrir, et les chevaux prirent le chemin incliné des étangs.

Tout autre que Maurice, son beau-frère et sa femme, eussent été saisis d'étonnement à l'aspect de ces étangs silencieux, sur la surface desquels des roseaux chevelus et des joncs inclinaient leurs tiges endormies, et où se réfléchissaient, la tête en bas, des bouquets pâles de peupliers, gigantesques pinceaux, qui, lorsque la brise les agitait, semblaient peindre, au fond d'une vaste toile, une lune courant entre des nuages.

Léonide demanda son manteau; elle avait froid.

A l'extrémité du premier étang se dessinait le château de la reine Blanche, ciselé parles rayons de la lune, qui l'argentaient de ses lueurs, comme un ex-voto à la vierge Marie : château que quelque géant a dû porter dans la main au retour des croisades ; création d'une fée; château brodé à l'aiguille, découpé au ciseau, et qui ferait croire à ces reines enchantées des romans de chevalerie; le jour reine, la nuit petit poisson rouge dans le lac; car quelle reine véritable a pu, si mignonne, si naine, si gracieuse qu'elle fût, établir sa demeure dans le château de la reine Blanche? La cour d'un sylphe serait à l'étroit dans cette bonbonnière gothique; l'ombre d'un milan lui cache le soleil; et un coup d'aile des cygnes qui nagent à ses pieds pourrait le couvrir d'eau du perron au sommet des tourelles. Quelque jour un nid d'hirondelle l'entraînera dans sa chute.

Victor alluma un nouveau cigare.

Et, à mesure qu'ils approchaient au petit pas de l'escalier du

château, placé à la tête de la première pièce d'efut. Us découvraient les cinq autres lacs figés, en long sillon lumineux, dans leurs chatons d'herbe verdâtre.

Maurice remarqua que les peupliers plantés au bord des étangs produisaient le plus joli coup d'oeil : qu'Us avaient bien grandi depuis qu'il ne les avait vus.

Ces arbres sont la plus déplorable erreur de goût du prince de Çondé ou de son intendant. Ils ont dépouillé les étangs de l'aspect sauvage qu'ils avaient avant cette malheureuse plantation- Toujours positif, Maurice estima qu'ils rapporteraient bientôt vingt sous par an de coupe.

Us étaient descendus tous trois de la calèche,

— Victor, dit Maurice à son beau-frère, j'ai eu un rendezvous h Ecouen avec M, de La Haye : le brave nommé est fort triste, sais-tu?

— Eh bien, répliqua Victor, que décide-t-il?

— 11 abandonne le château et le reste du bois pour trente mille francs?

— Enfin î — Le maudit vieillard a été dur.

•*- Il n'y tenait plus, m'a-t-il assuré en pleurant : il serait mort dans six mois. J'ai été sur le point de rompre le marché tant il me touchait par ses regrets. — M. de La Haye, Léoni<te, nous avait vendu la moitié de son parc , et s'était réservé celle où se trouve le château, croyant pouvoir continuer son droit de chasse. Mais, en vertu d'un contrat que M, de La Haye ignorait, passé entre ses aïeux et la commune, nous l'avons empêché dans ce droit; alors...

— - Je connais cette affaire-là, interrompit maladroitement Léonide.

Un regard significatif lui fut lancé.

— Et comment en avez- vous eu connaissance, Léonide?

— Par moi, Maurice. Que veux-tu, ma sœur brûlait de savoir où en étaient tes affaires qu'elle avait le tort de croire mauvaises ; je l'ai mise en quelques mots au courant des avantages de celle-ci. Ma sœur est discrète. ..

— Je n'en doute pas, Victor, Loin de te blâmer, je te remercie: seulement j'aurais désiré, en ma qualité de mari, ne pa< être le second à lui faire part de cet heureux événement. 11 ne me reste plus qu'à vous le confirmer, Léonide. Oui, le château de La Haye nous appartient ainsi que toutes ses dépendances,.,

Dl CHANTILLY. lit

*-m Et avec les armes des anciens possesseurs? «Informa en plaisantant Léonide.

-— A quoi bon? pour que ces armes vous valussent les entrées à la cour?

«~ SU y avait une cour, ajouta Victor, encore!

«» IronfrrBous habiter ce château, messieurs?

— Notre projet, répliqua Victor, qui vit Fair embarrassé de Maurice à cette demande de Léonide, est pour le moment de le démolir de fond en comble, et d'en vendre les matériaux à la commune. C'est tout pierre et plomb : le profit sera immense.

— Mais ensuite, reprit Maurice, qui tenta de réparer sur-leehamp le coup trop vif qu'avait porté à sa femme le renseignement de Victor, nous bâtirons, à la place du château démoli, une maison de goût moderne, avec pavillon de chaque côté. J'ai en vue douze statues mythologiques du plus bel effet.

— Vous avei bien du goût, en vérité, messieurs. Vous arracherez aussi les arbres de haute futaie pour planter des betteraves; vous élèverez dans le parc, abattu sous la hache, des poules au lieu de cerfs. N'aurons-nous pas un beau chemin de fer au beau milieu de notre propriété?

»- Vous nous raillez, ma sœur; mais est-ce en vérité une faute de démolir des châteaux que nous ne sommes ni assez nombreux en famille, ni assez riches, ni assez nobles, pour occuper, pour entretenir, pour illustrer? et de vendre, à la voie et aufegot, des forêts où, comme vous l'avez si malignement dit, nous ne saurions élever que des poules ? Où sont nos apanages, nos majorais, nos aïeux? Nous sommes d'hier et nous ne serons plus demain; nous sommes des bourgeois et non des Montmorency; des industriels, ma sœur, et non des héros.

— Et faut-il être autre chose, reprit Maurice, pour être heureux? Ne regardons pas si haut, restons où nous sommes. Si nous n'avons pas de grands noms, nous n'avons pas non plus la charge de les soutenir ; si nous ne possédons pas d'immenses fortunes héréditaires , nous savons mieux conserver celles que nous assure notre travail. Chaque âge a sa distinction ; celle de l'époque est la richesse. Acquise avec probité, elle honore; et, à part quelques rares exceptions, elle est toujours la preuve d'une valeur réelle de l'âme ou de l'esprit. Laissez-moi croire, Léonide, que nous touchons personnellement à cet équilibre où l'aisance s'assied à côté du repos, la dignité auprès de l'accomplissement de raisonnables désirs,

Chaque parole de Maurice avait l'onction d'une croyance : il communiquait ses maximes d'honnête homme aussi profondément qu'il les sentait, et avec une précision qui dénotait chez lui la préoccupation de les réduire bientôt en pratique. Il s'essayait* au sage emploi de son avenir, de peur d'en être plus lard enivré. 11 semblait prendre envers lui et les autres l'engagement de n'être point surpris par l'éblouissement de la fortune, à l'heure prochaine où elle arriverait.

— Si vous ne m'aviez souvent exprimé, continua-t-il, combien le séjour de la province vous est fade, c'est ici, à Chantilly, quo je yous proposerais de vivre, sans rompre pourtant, — j'aime trop vos habitudes, Léonide, — avec Paris et les amis que non? y comptons. Connaissez-vous une résidence plus calme, une vit meilleure P Tout s'y trouve. Pour vous, la compagnie; pour moi, le repos; pour nous trois, la santé. Cherchez un plus beau ciel: il faudrait aller en Italie; des campagnes plus riantes : si je ne suis point trompé dans mes espérances, j'en aurai une à déni pas de Chantilly; et pour vous, toute pour vous, ma Léonide. Une fois ma fortune faite, maître de choisir mes occupations et mes loisirs, ou je garderai mon étude, mais pour n'y traiter que certaines affaires, ou je la vendrai pour m'adonner exclusivement à l'entretien de quelque ferme-modèle.

Léonide se tourna pour livrer passage à un bâillement qui l'étouffait.

— Contenez- vous, ma sœur, ne le contredisez pas; vous gâteriez mon affaire, et c'est le moment d'en parler.

— Je ne vous ai jamais dit, Maurice, — c'est une justice que vous me devez, — que j'aimais le genre d'existence dont >ou$ faites le tableau. Je reviendrai peut-être un jour de cette prévention contre la province ; jusque-là, il serait mal de vous laisser croire à un changement dans mes goûts. Mais, résignée à tous les délais de la fortune, et cherchant, tant qu'ils dureront, à ne pa* vous importuner de mes antipathies, je me plierai avec docilité à votre vie simple, à votre passion pour la retraite. J'y gagnerai de souffrir un peu moins; et qui sait si, par une de ces modifications dont il y a plus d'un exemple, vous ne unira point par penser comme moi? Qui sait si vous ne vous lasseret point de ce qui vous avait d'abord séduit, ou si moi je ne n* verrai point entraînée, par la force de l'habitude, à aimer ce que j'avais haï?

—Bien, ma sœur, très-bien! ma foi, je me suis dit cela très*

souvent aussi, avec cette différence cependant, quç je suis plus porté à croire meilleurs les goûts de Maurice. La province ne gâte rien : jugez-en. Nous avons dîné l'autre jour à Senlis; on nous a servi du turbot; nous avons bu du vin de Champagne frappé, de l'eau de Seltz ! J'avais presque envie de demander des ananas.

— Victor, ce n'est pas précisément là ce que j'entends par la >ie de province; nous ne nous comprenons pas. Je la veux plus simple, tout atissi bonne. Mener en province le train de Paris, c'est se créer des jouissances incomplètes au milieu de deux genres d'existence qui s'excluent.

— Tu exclus le vin de Champagne?

— Je n'exchis rien; mais je veux qu'on soit de la province, si on l'habite; qu'on se résigne à ne pas y désirer ce qu'elle ne produit pas. Les mœurs ont leurs climats. Les réminiscences avivent les regrets, ébranlent les meilleures résoluticfas : c'est vouloir même se ruiner plus vite qu'à Paris, que de transformer la province en une serre-chaude où, à force d'or, au lieu de feu, on fait éclore des jouissances exotiques pâles et sans saveur.

— Soit, Maurice! nous ne boirons du vin de Champagne que le dimanche, mais frappé : c'est champêtre.

— Mais, reprit Maurice plein de joie de se voir compris ou du moins toléré pour la première fois de sa vie par son beaufrère réuni à sa femme, mais je m'arrangerai de manière à ne perdre aucun des avantages de la province. Elle offre des dédommagements que vous méiitez. Victor, tu aimes la chasse, nous chasserons; vous peignez, Léonide, les points de vue ne vousmanqueront pas. — En automne vous peindrez. Ici, le printemps est délicieux par ses eaux ; nous irons à la pèche ; nous pécherons ici même, dans les étangs.

Victor se frotta hypocritement les mains.

— Et en hiver, dans la saison où nous entrons, nous donnerons des soirées. Et pourquoi n'en donnerions-nous pas dès à présent? l'idée m'en vient. Croyez-moi, le bonheur est un peu dans l'habitude. Ces bonnes figures de provinciaux, à force d'être vues, perdent en naïveté ce qu'elles gagnent en franchise, en bonté, en bon sens; J'en ai l'expérience, il y a des cœurs d'amis, des dévouements à toute heure et jusqu'à la mort, sous ces coupes grossières d'habits. Oui, Léonide, oui, Victor, — car toi aussi tu as besoin d'être prêché, — je ne désespère pas de votre salut commun, et, si je ne craignais de vous effrayer

lift LE NOTAIRE

de mes espérances, je tous dirais qu'après un au de l'existeiœs que je vous ménage, vous ne voudrez plus retourner à Paris.

— Et on ne dit pas non, appuya Victor d'un ton pitoyablement feint.

— Seulement, interrompit Léonide, permettez-moi de douter que nous arriverons sans obstacles à cet état dont vous nous avez présenté une si flatteuse image. Je crois que vous n'ayez pas calculé toutes les résistances extérieures.

— Lesquelles, Léonide ?

— Mon Dieu! il y en a mille. Par exemple, vous parliez de donner des soirées : y viendra-t-on? ne serons *nous pas trop haut placés pour les uns, trop bas pour les autres? n'allonsnous pas éveiller de petites jalousies ?

— Erreur, Léonide ! 11 y aura empressement à venir. Je tiens si bien à vous convaincre , que lundi, à ma première soirée, j'aurai Mi Clavier, lui qui n'a assisté à aucune fête depuis celle de rÈtre-Suprême.

— Je vous arrête à votre première invitation : celui-là, permettez-moi de le croire, vous ne l'aurez pas.

— Nous aurons M. Clavier et mademoiselle Caroline de Meilhan, je vous le jure, et cela, lundi.

— Mais c'est demain lundi, Maurice.

*— Demain, soit. Vous tiendrez lé piano avec votre frère; j'organiserai une bouillotte; M. Anastase ouvrira l'écarté* Je me réserve l'ennui de faire de la politique avec ceux qui ne joueront pas. Au fond, je ne suis pas fâché d'avoir de Ces réunions s elles couvriront mes absences de Chantilly. En nie voyant de plus près, on ne remarquera pas qu'on me voit moins souvent. Mes voyages ont été l'objet de l'attention.

Victor, qui sentit poindre un sujet de conversation qull n'affectionnait guère , éternelle répétition des regrets de Maurice, de ne pouvoir exclusivement s'attacher aux soins de son étude, ralentit la marche, puis il s'arrêta pour rester eu arrière de Léonide et de son mari. Ils passèrent.

Quand ils furent loin de lui, Victor revint sur ses pas et alla frapper à la porte du garde-chasse pour qu'on lui prêtât un marteau. Un des chevaux boitait et paraissait souffHr d'un fer qui s'était faussé à la descente du chemin des étangs.

Une fenêtre s'ouvre, et une voix de femme dit à Reynier : « U ne fallait pas vous déranger, monsieur: sur un petit mot de tous, mon mari l'aurait rapportée lui-même à Chantilly. Quand nous

DE CHANTlLtV. il*

nous sommes aperçus que vous l'aviez oubliée, tous n'étiefc pas encore au haut de la montée,' mais il était si tard que boub n'avons pas couru après vous. »

Reynier comprit tout de suite qu'il était pris pour titi attiré : il ne jugea pas à propos de tirer de Terreur la femme du garde* chasse*

— Teiies* ajouta celle-ci, voilà ! Bonne promenade ! que je vous souhaite : la chose ne vous sera pas d'une grande utilité cette nuit.

La femme du concierge tendit le bout d'une ombrelle, eu re« fermant la croisée, qu'elle n'avait tenue qu'à demi ouverte en parlant à Victor.

— Que veut dire ceci? Mais c'est de la dernière élégance ! Oubliée ici, dans la nuit! — l'ombrelle d'une femme qu'on a cru restituer à son cavalier ! — Je garderai cette ombrelle jusqu'à demain. Léonide éclaircira le mystère. Quant au cheval, il boitera : tant pis!

Allons à leur rencontre, maintenant.

Victor ordorina au cocher d'aller au petit pas, le long des étangs.

— Et vous avez donc de mauvaises nouvelles à lui apprendre? répétait Léonide à Maurice.

— Aussi les lui tairai-je en partie. Aurais-je jamais le courage de lui apprendre que sa mère a été arrêtée et traduite devant la cour d'assises de Poitiers, oïl l'on instruit son procès et le sien, à lui, pauvre Edouard!

■■ — Que lui direfc-vous, pourtant?

*— Je ne lui cacherai pas les ordres rigoureux arrachés enfin ô la faiblesse du ministère pour écraser son parti, qu'au mystère des meneurs, je Crois disposé à tenter une résolution désespérée, et dans laquelle, — mon opinion s'en réjouit, mon amitié s'en alarme, — ce parti périra.

— * Effrayez-le; oui, — dites-lui tout cela ! car il brûle de nous quitter pour prendre. sa part de périls dans les dernières luttes de son parti. Parlez-lui moins pourtant des dangers personnels qu'il courrait que de la déception de ses espérances, et surtout de la position plus aggravante où il placerait sa mère, en aigrissant la justice. Je crains, — des soupçons qui sont presque des certitudes me font concevoir cette crainte, — qu'il n'ait pas renoncé* malgré vos prières et mes sollicitations, à sortir la nuit pour se promener dans le bois.

— Quelle imprudence! — C'est qu'il nous compromet autant que lui, Léonide; mes preuves en amitié, grâce au ciel, sont acquises; mais je vous avoue que j'eusse désiré lui être utile dans d'autres circonstances et pour d'autres motifs que ceux qui l'ont fait mon hôte. Son opinion me contrarie, oui, elle me rend parfois suspect à la mienne. Dans l'état actuel de la Vendée, en présence des troubles de cette contrée, si sanglants et si difficiles qu'on se prend à douter parfois de la sûreté de nos nouvelles institutions, j'entends ma conscience qui me conseille de remettre au ministre le dépôt du colonel Debray, ce terrible plan de campagne. Le moment de cette restitution me semble venu.

L'élan communicatif que la nuit, le lieu, certaines dispositions expansives , imprimaient à la conversation, et peut-être ce besoin impérieux chez l'homme, de partager tout ce dont il charge sa faiblesse, amour, amitié, ambition, entraînaient Maurice à ouvrir son âme, à solliciter un conseil de Léonide. Partout où il y a une place pour une peine, il y en a une pour la femme : on peut être heureux sans elles ; sans elles on ne saurait souffrir. Elles sont là, à la première larme, à la première douleur; dès que le coeur se plaint, elles répondent.

— Qui sait, continua Maurice, irrésistiblement amené à livrer le sien, afin qu'un trait de lumière y pénétrât, s'il n'y a pas dans ces funestes papiers un remède décisif aux agitations de l'Ouest, le secret des forces de la rébellion, 'celui de leur anéantissement! — Vivre avec ce secret au fond de la poitrine, c'est souffrir les remords d'une trahison, c'est en commettre une peut-être, au profit d'une opinion que je ne partage pas et à l'avantage d'une dynastie dont le retour serait la ruine de mes croyances.

Avec vous, Léonide, il m'est permis de pleurer sans honte sur ma générosité et de la maudire. Ces sortes de secrets sont à vous et à moi; ils sont de ceux que la saijite communauté du mariage fait un devoir de peser en famille. Ils touchent à l'honneur du foyer. Eclairez-moi, mon amie. La conscience spontanée des femmes a des lumières plus vives que la raison égoïste des hommes. Elles ont décidé, quand nous hésitons encore. Dois-je, Léonide, restituer ces papiers, ce plan du colonel Debray au ministre? A ma place que feriei-vous, la m^insurle cœur?

DK CHANTILLY. 117

Léonide porta sa main à l'endroit où elle avait caché le plan du colonel Debray.

— A votre place je ne le rendrais pas, moi : Debray ne l'a pas osé, pourquoi l'oseriez-vous? votre opinion est la sienne: eh bien! qu'elle soit tout aussi scrupuleuse; celui qui lui confia ce plan était son ami, mais était-il le vôtre? Debray craint de faillir à la mémoire de cet ami, et n'avez-vous pas à redouter pour le même fait d'attenter à la vie d'Edouard ? Placé entre ses devoirs de dépositaire et ses principes politiques, Debray suppose donc que vous n'avez pas vos devoirs, vos principes aussi ? Sans doute il n'a pas pensé cela. Qu'importe? S'il a cru que dans votre position vous étiez plus libre que lui dans la sienne, il s'est trompé : le contraire étant, vous n'accepterez point une solidarité devant laquelle il a reculé lui-même, êtes-vous allé au-devant de cette confidence? le service qu'il vous a demandé* — n'exagérez pas votre délicatesse, — Maurice, est un de ceux qu'on ne rend qu'avec réflexion. Parce qu'il vous a dit : Voilà mon secret, êtes-vous oblige de lui répondre : Vpilàle mien? — Mais si vous aviez beaucoup de missions semblables, votre vie, votre bonheur, votre repos, dépendraient et seraient à la merci de tous les embarras dont la commodité des autres se dépouillerait sur vous. 11 vous faudrait avoir de la délicatesse, de la fidélité, de la justice pour tous ceux qui ne voudraient pas avoir le souci d'exercer ces qualités à leurs dépens. Croyez-moi, laissez dormir dans l'oubli les papiers du colonel Debray, et ne répugnez pas à sauver un ami peut-être. Préférez cette joie réelle au stérile orgueil d'obéir aux ordres tyranniques de l'opinion. D'ailleurs l'opinion ne saurait exiger de vous ce qu'elle n'impose qu'à un autre. Vous devez beaucoup à la famille d'Edouard : votre fortune, votre rang dans le monde, ce que vous êtes enfin, est son ouvrage. SU vous restait des appréhensions , je les ai levées; si des remords surviennent, j'en accepte d'avance la moitié, Maurice.

— Que vous m'avez soulagé d'un énorme poids, Léonide! Vous avez appelé pour me convaincre des raisons que je n'osais accueillir ! Tout ce que vous m'avez dit en faveur d'Edouard, je le pensais. — Mais le plus impénétrable silence làdessus. — Voici Victor. — Pourquoi n'êtes-vous pas toujours aussi bonne pour moi, Léonide?

— Si vous me confiiez plus souvent vos affaires, Maurice...

Victor les rejoignit.

— Ecoutez-bien, pèlerins égarés :

Je vais vous raconter l'histoire de cette ombrelle verte et blanche.

Et Reynier commença son épisode au bruit des mues broyant les feuilles tombées.

fin rentrant, Léonide remit à Maurice la lettre de Jules Lefort.

Quand il l'eut parcourue, il dit : - — Mon amie» vous ire* au bal de Senlis j j'ai depuis trois jours votre invitation dans ma poche. Il n'ajouta rien.

— Quelle contrariété! pensa Léonide, moi qui ai tant fait pour qu'il ne me permît pas d'aller à ce bal I

— Je ne sais trop si j'userai de votre complaisance, Maurice.

Je verrai... je ne ne m'engage pas. Un bal, c'est si fatigant, les routes sont si mauvaises l'hiver ! Le colonel Debray n'est d'ailleurs plus ici pour m'accompagner jusqu'à Senlis*

— Oh! vous êtes parfaitement libre, Léonide, reprit Maurice, qui aurait été enchanté d'un refus de sa femme, mais qui pour tout au monde eût craint de paraître le provoquer.

— Eh bien ! puisque cela ne vous contrarie pas, je n'irai pas à ce bal cette année.

— Vous avez tort, dit Maurice d'un ton qu'il eût désiré rendre fâché, mais puisque telle est votre volonté, qu'elle s'accomplisse.

Maurice courut sur-le-champ s'enfermer dans son cabinet pour écrire.

— 11 fait part au mari d'Hortense de mon refus d'aller au bal de Senlis : c'est où je l'attendais ; Hortense ira donc à ce bal. — Et moi !

XÎII

L'hiver était avancé. Déjà plusieurs soirées avaient eu lieu chez Maurice, ainsi qu'il l'avait arrêté avec sa femme dans les dernières promenades d'automne, aux étangs de Cominelle.

Beaucoup de familles s'étaient fait une habitude de se rendre le vendredi de chaque semaine à ces paisibles réunions.

Après bien des résistances, toujours vaincues parles rtison-

nements de Maurice, M. Clavier avait consenti à conduire mademoiselle de Meilhan à ces soirées, auxquelles il ne prenait personnellement qu'un intérêt de complaisance. Sa présence y était à peine remarquée. Assis dans un coin, il lisait les colonnes du Moniteur ou causait à voix basse avec Maurice. Sa seule, sa véritable joie , était de voir Caroline, maîtresse de sa timidité, se mêler aux jeux avec abandon; car ce n'était certainement pas la prose du journal officiel qui l'obligeait de loin en loin à porter ses doigts tremblants à ses yeux et à les retirer humides. Honteux alors , il se cachait derrière toute la feuille déployée, sans être , après cette précaution , beaucoup plus attentif à sa lecture. Brisées, confuses , les lignes noires dansaient et pleuraient, s'émouvaient avec sa vieille âme, tout entière attachée aux lèvres rieuses, aux pas de sa Caroline, qui, quelquefois, en traversant la salle, posait sa petite tête au bord du journal, afin de voir si le vieillard ne dormait pas, ou pour lui dire si l'heure était avancée : « Quand vous serez fatigué nous partirons. »

Un frileux vendredi de janvier a rassemblé chez Maurice ses habitués de fondation,

— Je vous remercie pour elle, dit Maurice à M. Clavier, d'avoir renoncé à votre solitude pour venir à nos réunions. Vous l'avez remarqué, n'est-ce pas ? mademoiselle de Meilhan a déjà plus d'usage, infiniment plus de maintien. Ma femme l'aime comme une sœur. Ici vous n'avez pas à craindre qu'elle gagne une de ces passions dangereuses si communes et si mortelles dans les salons de Paris. La bonne conduite des jeunes gens que nous recevons nous est connue ; il n'en est pas un dont je ne répondisse au besoin; tous ont de l'avenir, l'envie de bien faire et de s'unir de bonne heure à quelque honnête famille. Depuis que je suis à Chantilly, il n'est pas encore venu à ma connaissance qu'une inclination ait été faussée par suite de ces malheurs qui naissent, et de la licence de tout demander, et de la faiblesse de tout accorder avant le mariage. Mademoiselle Caroline aura le loisir d'étudier parmi ces caractères , également simples et francs, celui qui s'assortira le mieux au sien. Comptez au surplus sur la clairvoyance de ma femme. Si le choix de Caroline était douteux, vous en seriez averti assez à temps; notre prudence devancera coujours la vôtre.

— J'y compte aussi, répond M. Clavier; car vous savez, mon ami, ma profonde inexpérience du monde. Ce sent deux enfants pour un que je vous ai chargés de conduire ; le vieillard n'est

guère plus habile que la jeune fille. 11 me tarde, je vous l'avoué, de lui assurer un soutien après moi. Puis je crois m'être aperçu, si mes observations ne me trompent pas, et je ne m'abuse point sur leur peu de \aleur, que Caroline devient de jour en jour plus inégale. Ses goûts changent; elle s'attendrit plus vivement à nos lectures de l'après-midi. J'ai surpris chez elle des tristesses sans sujet de douleur, qui tout à coup étaient suivies d'une gaîté folle. Parfois elle apporte à sa toilette, que nul ne remarquera, des prétentions minutieuses, et parfois elle la laisse des journées entières dans le plus étrange désordre. Cela signiûerait-il quelque chose.

— Humeurs de jeune fille que l'oisiveté livre à ses caprices, assure Maurice. Serait-ce le cœur qui parlât en elle, il n'y aurait encore aucun danger à prévoir; mais de nouveau il faudrait nous applaudir d'avoir chassé de son imagination une foule de rêves eiagérés, en l'appelant dans le monde réel.

La causerie des deux amis descend graduellement de ton, de quart d'heure en quart d'heure, la soirée enrichissant son personnel. Les groupes se forment, les tables de jeu sont déployées; bientôt l'équilibre s'établit entre ces voix que la familiarité, le voisinage, des rapports d'habitudes abaissent à la modulation amicale du tête-à-tête. Il neige au dehors; on a chaud au dedans; on cause; on est bien. On dirait, à cette clémence universelle, que Dieu dort et que les honnêtes gens veillent.

11 n'est rien comme les soirées, et comme les soirées de province surtout, pour ne donner qu'un âge à tout le monde, et cet âge, c'est cinquante ans, quarante-cinq ans plutôt. Ce qu'il y a de pesant dans la vieillesse se modifie, s'allège et vient flotter au niveau de l'âge mûr, et ce qu'il y a d'inconsistant dans la jeunesse descend, par besoin d'harmonie, entre un espace resserré, à la région du milieu. L'avantage reste à l'âge moyen. Tout le veut : les lourds canapés, les fauteuils à bras, les tabourets de laine; imaginés pour la maturité, les soirées en ont le caractère, personne n'y a quinze ans.

Ne demandez pas quel est ce meuble dont les angles tranchants luisent au fond delà pièce voisine, ce bloc glissant d'acajou, orné de têtes de monstres en cuivre ciselé , c'est le billard ; le billard, meuble indispensable, inévitable à Chantilly; dieu domestique, vous le trouverez dans la maison du riche comme dans la»cabane du pauvre. Il a sa pièce dans chaque maison, la plus belle pièce du logis. Hommes, femmes, enfants

de Chantilly excellent au jeu de billard, les femmes surtout. A telle heure de l'après-dîner, le bourg entier fait la poule.

Après la musique, rien n'égalise et ne rallie comme le jeu; si Amphion bâtit une ville avec de la musique, il est plus que probable qu'il rassembla des habilants au moyen du jeu.* Le boston, la bouillotte et l'écarté n'ont fait qu'une seule famille de tant de gens de professions et de caractères antipathiques réunis dans le salon de Maurice. Ils respirent en mesure; et leur sang reposé n'a qu'une même élévation de pouls. Le calme de la forêt a pénétré sous ces voûtes pacifiques.

11 est vrai que la nuit a une âme dont elle répand la molle lueur sur tout ce qu'elle enveloppe, caresse ou effleure. Les meubles sont sensibles à la présence de cette fée invisible et brune. Eteints et muets, les coins de l'appartement sommeillent; le plafond vacille comme une eau dormante; repliés sur eux-mêmes, les volets reposent; et les luisantes tapisseries, où sont représentées les pagodes indiennes, la chasse au tigre, les esclaves qui descendent les marches du palais de marbre de Calcutta pour aller puiser de l'eau au fleuve sacré , semblent, à la clarté des bougies, autant de ces changements éclos dans les Milte et Une Nuits, VL est nuit dans la salle , il est nuit sur la tapisserie ; il est nuit en Europe, il est nuit dans l'Inde.

Tandis que l'attention générale se fixe sur un point, que la vie des assistants ne se révèle plus que par les articulations de leurs doigts, d'où tombent des cartes et des fiches, Léonide s'entretient tout bas avec Caroline, dont le regard et le silence attestent le recueillement le plus absolu.

— Vous êtes triste, Caroline.

— Non, madame.

— Vous avez de petits chagrins que vous avez tort de cacher à vos amis.

— Je n'ai aucun chagrin, madame, je vous jure.

— A votre âge, petite amie, je n'ignore pas que la plus légère contrariété paraît un malheur éternel, irréparable. Vous surtout, qui ne trouvez pas dans la vieillesse de monsieur Clavier un confident facile, vous devez sentir doublement l'ennui de l'isolement. L'expérience vous 1-apprendra, Caroline, les maux qu'on raconte sont à demi consolés. 11 vous manque une mère ; vous n'avez pas de sœur : pourquoi ne vous feriez-vous pas une amie bien dévoilée; bien attentive?...

Léonide prit affectueusement les deux mains do Caroline dans les siennes.

— Que dirais-je à cette amie?

— Tout, ou plutôt elle irait d'elle-même au-devant de tos pensées les plus lentes à naître; son indulgente amitié vous épargnerait la timidité des aveux» Au risque de s'égarer quelquefois dans ses prévisions, elle supposerait une cause à vos larmes quand vous en répandriez, un nom à Tohjet qui les aurait fait couler. Vous ne lui en voudriez pas d'être plus franche dans ses conjectures que vous envers vous-même* Si cette amie devinait juste, si elle se trompait parfois, sa sollicitude serait toujours pardonnée. Et si, commençant son rôle dès à présent, elle vous disait que c'est peut-être un sentiment délicat, mais dangereux à cacher, celui dont vous lui faites un mystère, un sentiment qu'elle lit dans votre abattement, dans votre pâleur, dans votre silence, vous pourriez répondre à cette amie s «Non, * mais vous n'arracheriez pas votre main de la sienne.

C'était un monde nouveau pour la simplicité un peu sauvage de Caroline, que ce langage si plein de tendres insinuations; elle le savourait avec une innocence de bonheur qui eût rendu facile la tâche de toute autre > encore moins habile que Léonide.

— Je ne vous comprends pas, madame, murmura Caroline en laissant presque tomber sa tête sur l'épaule caressante de sa nouvelle amie.

— Pourquoi ne m'avoueriez-vous pas que vous aimez, si votre affection est digne de vous ?

— Je n'ai pas d'affection... je ne sais...

— S'il a un. nom, une fortune... nous éclaircirions d'ailleurs vos doutes. Ne suis-je pas votre amie? N'est-ce pas mon devoir de vous conseiller? Comme vous avez un sens droit, Caroline, une âme candide, je suis persuadée que votre attachement est bien placé, et qu'il ne reste, à monsieur Clavier qu'à confirmer votre choix.

— Oh ! combien je crains monsieur Clavier, madante ! presque autant que je vous aime.

— Vous avez tort. Monsieur Clavier sera le premier à se réjouir de votre inclination, si vous ne tardez pas trop à en faire l'aveu; car le mystère gâte les plus honnêtes sentiments. C'est un digne homme ; il souffre,— il nous le confie chaque jour,— de penser qu'il peut vous laisser, par une mort trop prompte,

seule et isolée au monde. Dût il vivre encore de longues abb&s, son arrière-vieillesse aérait consolée d'avoir peur appui un* aouvelle famille

— Il vous a dit cela, madame?

— Mais sans doute. Ainsi, vous n'avei plus aucun motif, mon Bnfant, pour cacher si vous aimez, à moi surtout qui d'avance mis en position, de vous dire la manière dont monsieur Clavier ipprendra votre amour.

— Eh bien, madame, puisque vous êtes si bonne, puisque rous m'aimez tant... "

Caroline rougit, ouvrit les lèvres pour parler et elle ne sut pie rougir.

Elle n'avait pas encore vaincu sa contrainte à s'exprimer, que, )ruyant comme la tempête, Victor accourut du fond de la salle le billard, d'un main agitant victorieusement une queue* tenant lans l'autre un verre de punch, et criant de manière à troubler e boston, l'écarté et le loto, trinité silencieuse et presque enlormie, qu'il avait gagné la poule $ une poule superbe ! une )oule de cinquante francs !

— Qu'est-ce que cela nous fait? eurent l'air d'exprimer toutes es figures de joueurs, vexées au plus haut point de l'exclamaion de Victor.

— Mais que je ne dérange personne, ajouta-il en dérangeant :haeun, en mouchant mal à propos les bougies, en marchant >ur les riches, en bouleversant les cartons du loto. Ce fut un *oup de vent qui souffla des ternes où il n'y avait que des imbes, réduisit d'imminents tombola à la nudité de l'extrait, Jt mit à découvert des écarts sous lesquels reposait le Sort de la >aru*e.

Maudit de chacun, Victor poussa une table à échiquier près le M. Clavier, et lui proposa une partie.

Peu à peu l'orage se calma; il n'en resta plus que des échos ointains et perdus.

Les jeux recommencèrent.

Cette facilité de M. Clavier à se prêter à la fougue capricieuse le Victor serait un démenti à son caractère* si l'on ne tenait compte des progrès obtenus par Maurice sur la ténacité morale le son hôte. Il était parvenu à le rendre moins farouche à nesure qu'il avait gagné de l'opinion qu'elle serait moins hosile au vieillard. En se rapprochant, les préjugés réciproques 'étaient évanouis; un grand pas était fait»

Intéressés à ne pas perdre l'occasion de connaître à fond la passion de Caroline, Léonide reprit la conversation brisée un instant par la trouée de son frère.

— Auriez-vous remarqué, Caroline, les jeunes gens qui viennent à notre réunion?

— Oui, madame.

— Trouvez-vous de l'esprit à monsieur Alphonse?

— Beaucoup.

— Et monsieur Ernest?

— Je ne le connais pas.

— Monsieur Gustave vous semble-t-il aimable?

— Il est fort enjoué.

— Et que pensez-vous de Victor, mon frère? Croyez bien que vous n'êtes pas tenue, à cause de votre amitié pour moi, .d'en faire l'éloge.

— Je l'estime beaucoup, madame.

— Il est un peu vif, grand parleur, brouillon, mais il a de l'avenir. C'est moi, je vous dirai, qu'il a chargée de le marier, s'il est possible, à Chantilly. J'aurai quelque difficulté, je crois, à remplir cette dernière clause de ses désirs. Sa commission m'effraye d'autant plus, qu'il a déjà dans son esprit celle, j'en suis sûr, dont il serait heureux d'obtenir la main.

Les convenances exigeant que Léonide ne prolongeât pas plus loin ses insinuations intéressées, elle embrassa Caroline et lui dit tout bas :

— Charmante enfant, vous avez déjà justifié les espérances de l'amitié.

Rien n'égalait le contentement de Maurice. Si la félicité domestique avait cherché dans ce moment à se personnifier, elle n'aurait pas revêtu un visage plus plein de sérénité que le sien. Sa joie coulait à pleins bords : il allait au billard, où il poussait sa bille, à la table d'écarté pour tenir les paris; il volait ensuite de sa femme, dont il baisait la main, au dossier de la chaise de Caroline, sérieuse enfant à laquelle il conseillait l'enjouement par son exemple; et on le voyait encore courir des jeunes gens, qu'il ranimait par un sujet de discussion lancé au milieu de leurs groupes, à M. Clavier, pour lui crier : Garde à vous ! échec à la dame 2

Dès qu'il s'aperçut que l'ardeur du jeu baissait avec la hauteur des bougies, il proposa l'amusement qu'il tenait en réserve pour ranimer la soirée et faire diversion*

— Devine qui pourra, cria-t-il! mon jeu va s'ouvrir.

— Est-ce le loto ? s'informa-t-on de toutes parts. **

— Mieux que cela, répondit-il, mieux que cela ! Les mamans souriaient avec finesse.

— Est-ce le nain jaune?

— Non, messieurs, mieux que cela.

— Est-ce Fas courant?

— Vous ne devinez pas, mesdemoiselles?

— Ah ! c'est aux gages touchés, et l'on ne s'embrassera pas.

— Vous n'y êtes pas encore.

— Allons, Maurice, ne faites pas souffrir davantage ces demoiselles.

— Voyons, parlez, lui dit Léonide.

— Eh bien! agrandissez le cercle; place! place! et du silence.

Maurice sonna.

Un domestique apporta une corbeille voilée.

Quand il la découvrit, ce fut un murmure universel d'enchantement. La corbeille contenait des gants, des éventails, des écrans, des étuis d'ivoire, des ciseaux, des petits métiers à broder, des raquettes, des dessins, des livres, des boîtes de couleur, mille petits bijoux de quincaillerie.

— Mesdames, mesdemoiselles, mon jeu, c'est une loterie. Une loterie tolérée par le gouvernement, qui ne l'imitera pas; car on y gagne toujours, et l'enjeu, c'est la bonne grâce.

-— Ob ! c'est charmant, quel bonheur!

Toutes les demoiselles sautèrent au cou de Léonide, et lès mères payèrent de cet inexprimable sourire que Dieu a mis sur leurs lèvres la complaisance de Maurice.

— De la place, ai-je demandé. Je demande maintenant de la résignation à celles qui ne seraient pas favorisées par le sort autant qu'elles le mériteraient.

— Nous serons toutes contentes, monsieur Maurice.

— Nous verrons cela.

— Approchez, monsieur Clavier, glissez votre main sous ce tapis, touchez dans la corbeille l'objet qui vous plaira; vous, Léonide, je vous charge de nommer la personne à qui cet objet, invisible à tous, sera dévolu. Du silence !

C'était un grand sacrifice demandé à la timidité de jeune fille de M. Clavier. Il céda pourtant aux sollicitations qui l'entouraient, et, soutenu par Caroline et par Victor qui se trouvait là,

car il était partout, il s'assit au milieu de la salle, à côté de la corbeille.

Léonide commença à nommer les lots.

Qu'on imagine les transports que causaient les bonnes chances. On courait examiner de plus près à la lumière l'objet gagné; on le retournait de cent façons. Des cœurs battaient, des applaudissements accompagnaient les meilleurs lots.

Caroline n'avait encorfe gagné que des lots insignifiants. — Le regard de monsieur Clavier semblait lui dire : « Nous ne sommes pas heureux, mon enfant, vous le savez. »

Son nom ayant été proclamé vers la fin de la loterie, quand le voile étendu sur la corbeille creusait déjà beaucoup dans le vide, M. Clavier amena avec peine pour elle Un lot plus volumineux que les autres. On vit d'abord paraître un manche d'ivoire, ensuite une baguette d'ébène, enfin une étoffe de soie blanche et verte : c'était une ombrelle.

C'est le plus beau lot : les bravos retentissent. Toutes les jeunes demoiselles, oubliant avec héroïsme qu'ellesont été moins bien partagées par le sort, félicitent, embrassent Caroline, qui, avec un tremblement nerveux mis naturellement sur le compte de la joie, reçoit l'ombrelle des mains de Léonide et va se rasseoir, tremblante et décolorée, auprès de M. Clavier.

— Voilà justement, Caroline, de quoi remplacer celle que vous perdîtes l'automne dernier dans la forêt. On dirait la même.

La remarque est faite par M. Clavier : elle achève l'abattement de Caroline.

Heureusement la soirée est finie. On se lève pour partir.

Tandis que les mamans déploient des châles et des manteaui sur les épaules de leurs filles, service qu'à leur tour celles-ci rendent à leurs mères, les domestiques allument leurs falots 4ans l'antichambre.

Un quart d'heure après la petite fête de famille, tout repose dans Chantilly : on entend la neige bondir mollement sur la pelouse.

Debout contre la cheminée, près des dernières lueurs de la bougie mourante, Léonide réfléchit profondément.

Caroline de Meilhan non plus ne dort pas.

DE CHANTILLY. lit

Quelques semaihes après cette soirée, M. Clavier s'acheminait selon son habitude vers la grille du jardin pour la fermer, quand l'afficheur public vint coller un placard contre l'un des piliers de k porte.

Comme la vue de M; Clavier était faible, et que, d'ailleurs, il allait être nuit, il fut obligé, pom- savoir le contenu de l'affiche, d'avoir recours à sa lectrice ordinaire, à l'officieuse Caroline.

A la voix qui l'appelait, Caroline accourut, ouvrit la grille, et lut d'abord, avec la profonde indifférence qu'on a pour la littérature municipale, ces premières lignes :

« Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la peine de mort le nommé Edouard de Calvaincourt... »

Caroline s'arrête, sa vue se trouble, ses genoux fléchissent : elle est obligée de recommencer une lecture dont l'impression, quoique profonde, s'explique en pareil cas par la sensibilité la plus commune ;

— Ne vous effrayez point, Caroline ; cet arrêt n'a pas encore reçu peut-être son exécution.

Elle reprend :

« Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la peine de mort le nommé Edouard de Calvaincourt pour avoir attisé la guerre civile en Vendée, et conspiré à main armée contre TÉtat, »

Le poignard entra deux fois dans le cœur de Caroline, de plus en plus défaillante, près de se trahir par l'excès de la douleur.

Ce qui suivait ce terrible préambule énonçait qu'il était de notoriété publique que le condamné était, depuis plusieurs mois, cadié dans l'arrondissement de Chantilly, et que tout habitant devait s'attendre à l'estime du gouvernement et de ses concitoyens s'il découvrait le coupable dans sa retraite pour le livrer à la justice.

— L'estime de ses concitoyens, s'écrie monsieur Clavier, pour dénoncer un condamné! un proscrit! cela ne s'appelle donc plus aujourd'hui mettre une tête à prix! le prix du sang s'appelle estime!

Des pleurs!— sans doute, c'est noble ! c'est dû au malheur!*— Pleures, mon enfant i J'aime à vous voir ainsi; quand on donne

128 LE NOTAIRR

des larmes à ceux qui ne nous sont rien, ou répandrait son sang pour ceux qu'on aime.

Mais ils le dénonceront ! on a toujours dénoncé : plaie humaine impossible à fermer. Ce soir, avant demain , le bruit courra dans les campagnes que le gouvernement donne ua million à qui ramènera le fugitif. Un million ! on vous jettera six francs, misérables ! comme pour une têle de loup. — A tout prendre, six francs valent encore mieux que l'estime de6 gouvernements et des citoyens qui encouragent les délateurs.

Qu'il vienne ici ! que le sort le pousse à notre porte. — Je veux qu'elle reste ouverte désormais— et il verra le cas qu'on fait ici des ordres du gouvernement. Le dénoncer ! mais la maison sera à lui, notre table, mon lit, notre vie pour le défendre. Oh ! qu'il vienne ! qu'il vienne !

Pas de pleurs ! pas de pleurs! Caroline! du mépris, — pas du mépris, — il va faire nuit, suivez-moi ! Commençons notre tâche.

Prenant Caroline dans ses bras et l'élevant jusqu'à la hauteur de l'affiche, il lui dit : — Dcchirez sans peur, mon «nfant, déchirez!

L'affiche fut enlevée.

— Aux autres maintenant.

Partout où il y avait une affiche, partout elle fut déchirée. Au bout d'une demi-heure il n'en restait pas une seule dans tout le bourg.

Quand ils rentrèrent, la fièvre brillait dans les yeux de Caroline; pendant longtemps elfe fut saisie d'un tremblement convulsif qui ne cessa que par l'épanchement de ses sanglots et de ses larmes.

M. Clavier ne se coucha pas. Après avoir ouvert les portes du jardin et du salon, il passa la nuit à écouter si aueun pas ne foulait en fuyant le chemin tracé par son inquiète générosité.

Maurice et son beau-frère roulaient un soir sur la neige, en gravissant, sur un des côtés, la grande route de Chantilly a Paris.

Essoufflés par la montée qui est pourtant plus longue que

DE CHANTILLY. itt

pénible, les chevaux lançaient de bruyants jets de fumée par leurs naseaux.

— N'avons-nous rien oublié ? s'interroge Victor à quelque distance. Voyons : voilà ton manteau, mon portefeuille, le carton de Léonide. Est-ce tout? Ne faisons pas comme la dernière fois.

— C'est tout, répondit Maurice; et les pistolets ?

— Diable ! j'avais recommandé pourtant à ma sœur de les mettre sur la table pour que nous n'oubliassions pas de les emporter; elle n'en aura rien fait. C'était la clé de l'armoire qu'elle n'avait pas d'abord ; ensuite... mais, arrêtez, Joseph.

Le cocher arrêta.

— Est-ce que la route n'est pas sûre, Victor ? Penses-tu qu'il y aurait quelque imprudence à la parcourir sans précaution ?

— Qui sait ? Nous avons avec nous des valeurs assez fortes. Passant et repassant si souvent sur ce chemin , nous pourrions fort bien être attendus quelque nuit, et cette nuit-ci comme une autre.

— Ton avis est donc de retourner à Chantilly pour y chercher les pistolets, Victor ? C'est bien ennuyeux ! — nous sommes déjà loin, — songe. Bah i

— Comme il te plaira, Maurice. Permets-moi de te rappeler, cependant, que c'est le mois dernier que la voiture de Creil a été arrêtée à Champlâtreux, et que , sans l'assistance des gendarmes', la caisse des contributions n'allait pas directement chez le receveur général. Le percepteur en est encore malade.

— sÀu fait, tu as raison. 11 vaut mieux être en retard avec les heures qu'en avance avec les voleurs. Joseph, retournez à Chantilly.

Sans bruit, comme si elle eût glissé sur le gazon, la voiture rentra dans le bourg, longea les jardins, et s'arrêta devant celui de Maurice, qui descendit seul.

. — Je reviens à l'instant , Victor : le temps de prendre les pistolets. Je n'éveillerai même pas Léonide.

Maurice ouvrit la petite porte du jardin et rentra.

Toutes les lumières étaient éteintes.

Arrivé à la salle à manger , il marcha à tâtons vers la table où Léonide devait avoir déposé les pistolets : ils n'y étaient pas.

La pensée lui vint qu'ils étaient dans l'armoire de la chambre à coucher dont il avait la clé sur lui.

U se dirigea vers la chambre , sur la pointe des pieds, de

peur d'éveUier sa femme, effleura à peine les meubles, louvoya de chaise en chaise, alla d'angle en angle, sentit l'armoire, et avec la. précaution la plus attentive, il glissa presque sans frottement Ja cW dans )a serrure. La clé cria, -r- maudite clé ! — Une pression plus dure , un coup sec du poignet , assourdit le cri. — Un tour de gagné; — L'armoire était fermée à deux tours ! Il eut Tidée que si sa femme l'entendait , elle éprouverait un effroi auquel il n'avait pas d'abord songé : il eût été bien plus simple de réveiller et de lui dire pourquoi; mais Maurice fît cette réflexion comme il achevait le second tour. Fermer eu ouvrir alors, c'était s'exposer à produire le même bruit.

Il ouvre ; il saisit la boîte des pistolets par l'anneau du milieu et l'attire au bord de la planche. La boite n'ayant pas été fermée, les pistolets s'en échappent , tombent à terre eu réveillant tous les échos de l'appartement.

—C'est moi !— c'est Maurice!— Ne t'effraye pas, c'est moi. Je prenais mes pistolets, •<- Léonide, c'est moi, — Et , en répétant une troisième fois c'est moi ! Maurice s'approche du lit de sa femme , tout en tremblant de la peur qu'il doit lui avoir causée; peur si forte , qu'il ne l'entend ni se plaindre ni respirer.

— Serait-elle évanouie ?

Troublé, Maurice pose ses deux mains étendues sur le lit. Le lit n'est pas défait; le couvre-pied de soie n'a pas été enlevé. 11 se pojte vers l'oreiller; l'oreiller est en place. L'étonnement le cloue.

— Pas possible ! elle ne sort jamais à celle heure-ei; jamais] -r- Au jardin? -r- Et que faire? il y a trois pouces de neige, ^u salon? j'en sors.-r-Dans sa chambre? j'y suis.-^Nulle part. —Où donc ?

Mais alors?— Oh !-*-non Tidée est absurde, — la supposition atroce, A quoi bon ces pensées? J'ai accompagné Edouard, comme de coutume, jusqu'à l'entrée du caveau ; j'en ai moimême fermé la trappe. La trappe est donc fermée , je ne suis pas fou.— Bien.— Mettons de Tordre dans mes idées.— Ses tempes battaient, ses yeux étaient pleins de larmes , ses genoux cognaient , en se heurtant , le bois du lit, — En vérité, je me trouble pour rien. Et Victor qui m'attend ! Où sont les pistolets ? — Je u'y suis plus. -*- Je les ai sous le bras et je les cherche. — C'est bien, -«Maintenant, je vais descendre, — Elle aura été... sans doute... à quoi bon me creuser l'esprit?... Où ai-je dit gu'ej^^alléç?.,. Qui que je me l m du mal i&niitancitt I

DU CHANTII.LY. Ul

Mais c'est honteux,., quelles pensées ! Assuro&s-nouft : ce n'est qu'un pas. La trappe est dans la salle à manger j et si elle est ouverte, alors...

La trappe était ouverte.

Le soupçon, puis la colère, puis la honte, avaient donné une lucidité extraordinaire aux regards de Maurice dans l'obscurité; ils flambaient.

La trappe était ouverte !

Pourtant il doute encore qu'il ait vu le fond noir et vide de la trappe élargi entre la porte de la chambre à coucher et celle du salon. 11 plonge son bras; il ne rencontre aucune résistance. La fraîcheur du caveau le frappe au visage. Léonide est descendue; Léonide est là-bas : sa femme !

Maurice descendit, sans les sentir, toutes les marches, la tête bruyante, la, main armée.

La lueur d'une Jappe se prolongeait à distance, après avoir serpenté sur les trois marches de communication du pavillon au caveau.

11 avança jusqu'au bord de ces marches en frôlant le mur, ep allongeant la tête : il monta la première.

Les rideaux rouges étaient tirés. Il ne pouvait voir qu'à travers ces rideaux ce qui se passait dans le pavillon : il colla sa face aux carreaux.

11 distingua deux ombres, mais étranges par leurs formes, par le jeu de leurs mouvements, par leurs extrémités grotesques : c'étaient bien un homme et une femme : c'étaient, à ne pas en douter, Léonide et Edouard, mais non tels que la projection naturelle devait les montrer. Jamais corps ne s'étaient dessinés dans des proportions si colossales, si monstrueuses. La tête de l'un finissait comme un arbre, la robe de l'autre, comme un vaste entonnoir. C'étaient deux épanouissements renversés. Maurice crut délirer. Trois fois ses ongles grincèrent sur le carreau pour saisir les rideaux, les tirer, s'assurer de la nature de cette déception qui le narguait dans le moment le plus horriblement positif de sa vie.

Pas une parole du pavillon n'arrivait jusqu'à lui,

Décidément il allait frapper, se faire ouvrir.

— Digne précaution, pensa-t-il, d'un mari outragé; politesse rare ! J'entrerai le chapeau à la main.

Ses dents claquaient; il était las d'effacer avec son mouchoir la trace de son haleine sur les carreaux,

— Le lâche! Il est poursuivi, je l'accueille; il est condamné à mort, je le sauve; il a faim, je le nourris; et pour récompense... voilà ma récompense. — Le tuer! — ce n'est pas assei.

Et si je le dénonçais!

Un rayon de joie passa dans les yeux de Maurice.

— Oui! le dénoncer. Je vais à Paris; j'y serai au jour; je le dénonce. Consolante idée! — L'hospitalité? dira-t-on. — Et l'adultère? répondra-t-on. —C'est vil, la délation; c'est donc beau J ce qu'il fait?

Maurice entend un éclat de rire dans le pavillon. Il arme ses pistolets.

— Mais pourquoi aller à Paris, si loin? La gendarmerie est à ma porte, le maire à deux pas. ) Dans dix minutes je puis le faire arrêter; dans une heure il sera sur la route de Paris, enchaîné, demain à la conciergerie du Palais; c'est cela!

Maurice regagne l'escalier, en franchit d'un trait les marches. À la dernière, une crainte le frappe.

— Que dire à Victor? Il voudra savoir, il faudra lui dire... longs et écrasants détails! Et que répondre à l'autorité, qui ne me tiendra pas quitte de ma déclaration si je cours le dénoncer, quand elle me demandera comment et pourquoi je fais saisir un homme que j'ai reçu chez moi, que j'ai moi-même caché? Oh! non, je ne sortirai jamais de cet inextricable mélange de ténèbres et de délation! Odieux ou ridicule. Voilà! l'un et l'autre, peut-être. Faut-il donc se laisser faire?

Et Victor qui attend, qui s'impatiente, qui va venir! 11 ne manque plus qu'un témoin à cette scène de famille. Mon Dieu, tout mon sang pour une résolution !

Des rires plus insolents montent du caveau ; la porte souterraine du caveau s'ouvre.

Maurice écoute de toute l'exaltation de son âme : le bruit cesse; la porte est refermée; il redescend. Malheur à qui se rencontrera sur son passage! — elle ou lui!

Rien sur son passage; même silence autour de lui; mêmes ombres grotesques derrière les implacables carreaux.

Ses pieds s'embarrassent, il se baisse et ramasse un habit : il est déjà là-haut.

Cet habit est celui d'Edouard. — 11 le reconnaît bien. Que veut dire ce vêtement jeté avec des éclats de rir*? — En sontils maintenant à l'orgie ?

— Les dénoncer? non ! — - Mais... Et il exhale un soupir de victoire..— Puis il rit comme un malade dans ses rêves, — mais...

Et Maurice s'empare de ce qu'il trouve à sa portée : de deux montres en diamants, de la bourse de sa femme, de deux bagues — et il les glisse dans les poches de l'habit d'Edouard.

Maintenant, dit-il, c'est un voleur. Je ne suis plus un dénonciateur : — je suis un volé. Je cours à la gendarmerie ; on m'a volé. Oui ! et le voleur c'est Edouard, cet habit le condamnera. Que répondra-t-il? Qu'il se nomme : — et son nom seul le dénonce. Qu'il taise sa famille : — et il est condamné comme voleur ! — Comme voleur !

Je puis descendre à présent; tout apprendre à Victor. — Edouard m'a fait infâme; je le rends infâme. Il a écrit en secret le déshonneur à mon front; en m'abaissant, je le lui marque publiquement à l'épaule.

Maurice touche au seuil de la porte du jardin. Il a sur les lèvres ce cri : — Victor, à moi! j'ai surpris un voleur dans mon appartement!

Une pensée le glace. J'ai cent mille francs à Edouard déposés chez moi; à quel tribunal stupide ferai-je jamais croire qu'un jeune homme si riche m'a volé de semblables misères? et si le vol est prouvé sans qu'on y croie, tout sera découvert ! — alors ma vengeance reste ignoble, inutile et petite.

Maurice rougit de lui-même; renonçant avec désespoir à son projet de déshonorer Edouard sans se déshonorer, il retira de l'habit ce qu'il y avait mis et redescendit de nouveau le déposer dans le caveau, à la porte du pavillon.

Se résumant froidement, — il se dit : Deux moyens me restent : la tuer et m'çxiler pour jamais de la France, perdre ma position, ma fortune, mon existence, — ou me taire : renvover Edouard sans rien lui laisser soupçonner, — garder ma femme.. . comme tant d'autres. Je croyais que cela était impossible sans mourir.

Il partait résolument, quand les deux ombres s'agitèrent, se poursuivirent, se heurtèrent, et toutes deux, enlacées ensuite, confondues, tourbillonnèrent à faire vaciller la lumière de la lampe. Cette fantasmagorie exaspéra Maurice. Las de suivre cet horrible cauchemar ajouté aux irritations de son cerveau, aux battements de son cœur, aux indécisions de son désespoir, il gravit une dernière fois les marches du caveau, traversa le

salon, descendit au jardin, en ferma la petite porte, et monta dans la voiture où Victor s'amusait à siffler aux chauvessouris.

— J'ai bien mis du temps, n'est-ce pas, Victor?

— Tu plaisantes; tu n'es pas resté dix minutes.

Dix minutes ! Maurice croyait avoir été deux heures absent.

Maurice, à sa première sortie, était à peine mente en voiture avec son beau-frère Reynier, que Léonide s'était rendue au pavillon d'Edouard : ce qui exphque la scène du chapitre précédent

Elle avait laissé la trappe du caveau ouverte, parce qu'elle en avait l'habitude, et parce que Maurice n'avait pas celle de revenir, une fois parti. La fatalité avait amené le reste.

Comme elle était déjà dans le pavillon au retour imprévu de son mari, et qu'elle y était encore lorsqu'il avait pris le parti de quitter Chantilly sans se venger, son entrevue avec Edouard ne pouvait figurer qu'ici.

— Vite ! dit-elle en entrant dans le pavillon, vite ! — Tenet, voilà pour vous. C'est un costume complet de trompette hongrois. Voyez! c'est superbe; de l'hermine partout. Mais nous admirerons plus tard. Dix heures déjà! cinquante minutes pour nous rendre à Senlis; il sera près de onze heures quand nous arriverons. Hésiteriez-vous, Edouard?

— Moi! répondit Edouard en dénouant sa cravate et en jetant son bonnet pour le remplacer par le casque hongrois ombragé d'un long panache; moi! mais je souscris à tout ce que vous voulez, Léonide. Souffrez cependant que je vous rappelle le danger que vous courriez si vous étiez reconnue. Vous n'êtes point, — convenez-en, — d'un caractère à vous contenter du plaisir unique de la danse ; vous n'allez au bal que pour vou* vfenger... Me promettriez-vous cent fois, me jureriez-vous de ne pas vous trahir sous le masque, je n'en croirais rien.

— Que vous êtes bien sous ce masque, en vérité! interrompit Léonide d'un ton railleur; mais continuez vos conseils.

— N'ai-je pas raison de craindre? Ce bal ne peut-il être pour vous et pour une autre personne l'occasion d'une rencontre

fâcheuse au lieu d'une fête ? Qui prévoit jusqu'où s'étendront des propos dont tous ne serez point avare? Je frémis à l'idée que Maurice peut tout savoir demain à son retour de Paris. Abuser de l'hospitalité ainsi que je fais, c'est mal, et je ne raisonnerai pas ma position; mais déshonorer avec cet éclat, c'est inexcusable, c'est grave, c'est... Je désirerais, Léonide, que vous comprissiez cela.

— Très-bien , monsieur. Quelle verve de morale , ce soir \ Restez donc ici; qu'à cela rte tienne. Pourtant je croyais vous avoir assuré que ma vengeance serait dédaigneuse, froide. Raisonnez donc à votre tour. Si j'avais le projet de pousser plus loin la colère, viendrais-je éveiller d'avance vos craintes? Après tout, il y a une distance si grande entre les propos que la liberté du bal autorise et ceux que les convenances défendent, qu'une honnête femme ne la parcourt jamais en entier. Edouard, je suis étonnée que vous ne me supposiez point l'instinct de respect que je me dois.

— Sans doute, je compte assez sur votre prudence ; mais qui assure que madame Lefort, sortant de ce cercle tracé par le respect, ne vous entraînera pas à le franchir avec elle? Attaquée, elle se défendra; elle parera la malice par l'injure. La langue du bal est si déliée, le masque conseille tant de hardiesse, le déguisement inspire tant d'oubli, que vous vous enivrerez vous-même, Léonide, avec cette liberté dont je redoute tant les suites. Tenez, promettes-moi d'abandonner toutes ces petites résolutions vindicatives, ou renonçons au bal.

— Capitulons, reprit Léonide en se levant et en jouant avec le panache d'Edouard, alors assis dans un fauteuil et accoudé sur la table, — dans ce moment, Maurice pénétrait dans le caveau et collait son visage aux carreaux de la porte vitrée, —capitulons. Combien d'heures voulez-vous que nous passions au bal de Sentis, Edouard?

— La question de temps, malicieuse, n'est-elle pas un piège? Est-ce que dans une heure vous ne vous arrangeriez pas pour produire le ravage d'une année? Nous irons au bal, mais à condition que vous ne parlerez à personne.

Ayant posé cette condition unique, mais essentielle, à son consentement, Edouard, comme un homme résolu, se leva, prit les deux mains de Léonide et lui dit :

~Y souscrivez- vous?

C'est dans ce mouvement que son casque et son panache avaient

découpé, sur les rideaux du pavillon, une ombre que Maurice avait vainement cherché à définir. Cette coiffure militaire et la longue robe à queue de Léonide étaient étrangement grossies et défigurées par leur projection. On sait les exagérations de l'ombre sur le mur: imaginez un spectateur qui n'aperçoit que l'ombre. Son imagination créera des fantômes; et, s'il est exalté , il supposera des monstres. Rien néanmoins n'est plus naturel.

Quoique Léonide attribuât à l'intérêt que lui portait Edouard la peine mal dissimulée qu'il avait à consentir à l'accompagner au bal, elle n'osait renoncer à chercher d'autres causes à ses résistances opiniâtres. Un doute avait pénétré dans son esprit depuis la soirée où Caroline lui avait révélé par sa pâleur, en recevant l'ombrelle gagnée, le nœud d'une intrigue. A ne pas en douter, c'est à Caroline qu'appartenait l'ombrelle; mais avec qui 'était-elle dans la forêt, lorsqu'elle l'avait perdue? Avec Edouard? c'est impossible, avait d'abord pensé Léonide. Mais comme en matière de rivalité, dès qu'une femme dit: C'est impossible, elle doute déjà, si elle ne croit fermement, Léonide se tourmenta avec l'espoir d'une solution prochaine, pour arracher à Edouard quelques indices d'une aussi ténébreuse supposition.

— Ne pas parler au bal, Edouard? Votre prétention revient à ceci : « Vous n'irez pas du tout au bal. » Tenez , continua Léonide d'un ton presque blessant, je sais mieux que vous ce qui vous rend si timide, ce que vous n'osez vous avouer;

Edouard fut effrayé de cette subite perspicacité; il ne déguisa sa peur que sous un sourire qu'il força le plus possible. «Léonide sait tout, elle sait que Caroline sera peut-être au bal, que je l'aime. »

— 11 est des moments, Edouard, où l'on tient plus à la vie que dans d'autres.

Edouard fut soulagé.

— Oui, tel qui est assez brave pour ne pas craindre la balle d'un mari, recule devant le danger de s'enrhumer en traversant une forêt, ou devant celui de soutenir de sa présence la faiblesse d'une femme. On a beaucoup d'exemples de ces contrastes de bravoure et de mauvaise peur. Je n'oublie pas ensuite que lorsqu'on est poursuivi comme vous par les recherches de la police politique, il ne faille apporter beaucoup de circonspection à sa conduite*

DEGHANJILLY. 137

— Partons, Léonide. Levez-vous ! je suis prêt, je vais l'être. Nous avons trop perdu de temps; mille pardons, ma bonne amie. Mais, en effet, ce costume hongrois est magnifique, votre robe de Bohémienne est divine ; on jurerait que l'enfer Va brodée de toutes ses langues de feu. Approchez que je radmhv. Mais prenez garde, Léonide, autre danger : vous serez teconnue rien qu'à votre taille, si vous n'avez le soin de la cacher sous une mantille un peu ample.

— Tais-toi, fou que tu es, interrompit Léonide en embrassant Edouard; as-tu pu croire que j'expliquais ton refus de m'accompagner à Sentis par la crainte des dangers que tu ne saurais manquer de courir ? Mais je n'aurais aucune estime de toi si cela était, Edouard. Je n'ignorais pas qu'en t'accablant de ce prétexte si indignement imaginé, tu n'hésiterais plus, et que l'homme qui me refusait son bras de peur que le scandale n'atteignît ma maison consentirait à m obéir du moment où il serait accusé de trembkr pour sa vie. C'est bien ta vie que nous jouerions à ce jeu; et tu vaux mieux qu'un caprice? de femme, qu'une soirée consacrée à un combat d'épingles et de coups d'éventails. La perfidie des femmes est infinie. Qui nous assure, Edouard, que madame Lefort ne te sait pas caché chez moi? De là à l'idée que tu es mon amant, il n'y a pas même le trajet de la réflexion pour une femme, et de cette idée à celle de te dénoncer en plein bal, il n'y a que le gant à retirer et à te dé* signer du doigt. Et alors, qui serait la mieux vengée de nous deux? d'elle ou de moi, qui laisserais dans ses mains ta tète proscrite et condamnée. Quelles effrayantes paroles pour moi, Edouard, que celles qui tonneraient ainsi à nos oreilles : « Je te connais, Edouard de Calvaincourt ! Ce ne serait autre chose que le bourreau masqué. Non, restons; non, il n'y a pas de femme assez froide, assez corrompue de cœur et vide de tendresse, pour traîner au bal un homme, son amant, lorsqu'ense trompant de chemin, elle peut le mener à l'échafaud. Je voulais t'éprouver, je suis satisfaite. Tu m'aimes encore.

Assise sur Edouard, Léonide l'avait enlacé de ses bras ondoyants. Elle aimait à lui faire sentir les palpitations de son cœur à travers le juste corsage de satin étoile de paillettes d'argent qui complétait si avantageusement son costume de Bohémienne.

— 11 faut pourtant que nous allions à ce bal, Léonide. Serace à mon tour de te prier maintenant? Les dévouements che-

valeresques ne sont plus de notre siècle, je le sois, et je ftê dirai pas que ma vie n'est rien. Ne fût-ce que pour ne pas me séparer de toi, elle aurait déjà un assez grand prix à mes yetix, sans parler du désir aussi beau que j'aurais de la perdre dans une bataille pour la cause à laquelle je fai rouée. Né me parle pas de la laisser souiller et ravir par les mains ignoble* de la justice et du bourreau. Nous éviterons ces périls; ma parole sera muette; et personne au monde, que je Sache, ne sera assez hardi pour toucher insolemment à mon masque silencieux. Ma vie sera dans ta prudence, Léonide. Je crois pouvoir répondre de toi à ce prix.

—■Non, mon ami, je ne compromettrai point ta tiê à cet essai; le silence même ne serait pas une sauvegarde, songes-y; il éveUlcrait les soupçons, on nous épierait. Plus le mystère serait épais et plus on chercherait à le percer. Dans les bals de province, les masques sont transparents; on île se cache derrière un faux visage que pour avoir la vanité de se foire nommer sous un costume qui flatte, et l'on ne déguise sa voix que pour se faire reconnaître à travers les saillies d'une spirituelle moquerie, dont on suppose les autres dupes, parce que c'est une politesse reçue. Ces feintes ne nous vont guère. Il faudrait que nous restassions inconnus; la curiosité n'y consentirait pas. Nous serions assaillis, harcelés, inquiétés par la foule, percés à jour par des regards qui parlent et des paroles qui voient. Répondrions-nous de notl e silence, quand nous serions au milieu de cette atmosphère de chaleur et de liberté dont tu parlais tantôt, où Ton s'exhale avec l'abandon qu'inspire un costume qui donne le change à celui même qui le porte, où nous ne croirions être, toi qu'un simple trompette hongrois, moi qu'une Bohémienne? Penses-tu, — moi j'en frémis, — que le pierrot qui te froisserait d'un coup de sa manche serait le procureur du roi, que le polichinelle qui te raillerait du bout de sa latte serait l'inspecteur des prisons, et que le paillasse enfin serait le greffier qui enregistre les jugements condamnant à la peine de mort pour crime de guerre civile?

— Pense, Léonide, qu'il est onze heures et demie ; qUé nous ne serons plus maintenant à Senlis qu'à une heure, et que ce sont dix contredanses perdues. D'ailleurs, nous voilà habillés, et il ne sera pas dit que nous l'aurons été pour rien.

Ce fut dans ce moment qu'Edouard ouvrit la porté du pavillon et jeta dans le caveau, comme signe d'une résolution irré-

DE CHANTILLY. i3*

>cable, l'habit qu'il quittait, et que Maurice ramassa au plus lut degré de colère et de désespoir.

— Oui, j'avoue, Léonide, que ce que tu m'as dit, tout en me isant réfléchir, m'a paru très-original, et je suis jaloux d'avoir 1 une occasion dans ma vie,— ne fût-ce que pour en rire dans a vieillesse, — où j'aurai dansé avec la justice qui me dberlait, avec le greffier qui avait ma sentence de mort dans la «ne, et des officiers de gendarmerie, porteurs de mon signament.

Edouard, qui affectait d'être fort gai depuis quelques minutes, reignit sous la taille la gracieuse Léonide, et tous deux, ouieux déjà des graves choses qu'ils avaient débitées, se mirent danser le galop dans le pavillon et avec tant d'abandon qu'ils mbèrent essoufflés sur la causeuse.

C'est sans doute alors que Maurice, au comble de la frénésie, it voir tourbillonner derrière les rideaux ces masses d'ombre li l'avaient exaspéré*

Vaincue par rabattement, triomphante de la détermination t'elle emportait d'Edouard, elle lui remit, avec une discrétion nt celui-ci ne saisit pas d'abord la portée, un papier soigneument plié. Offert avec le sourire qui accompagne une faveur* fut reçu avec la même grâce et le même mystère. En intergeant le regard de Léonide, Edouard crut y lire qu'il s'agissait un de ces cadeaux, trésors de l'affection, qui ont une modesi inviolable, et il se montra au niveau de la réserve qu'on tendait de sa reconnaissance. Il renvoya à plus tard pour con* itre quel était ce gage de souvenir qu'il n'avait pas sollicité, le cacha sous son habit.

— Et maintenant, partons, Léonide, partons l

— N'oublions- nous rien, Edouard ?

— Parbleu si, mon amie : mes pistolets.

— Tes pistolets!

— Pour me débarrasser des gendarmes, si je suis arrêté. Et tte petite boîte encore.

— Que veux-tu en faire, Edouard?

— Ceci dans le cas où je ne parviendrais pas à me débarrasser s gendarmes.

~ Du poison ! Edouard*?

— Allons au bal* ma bonne amie. Déjà minuit; ton bras.

Senlis. — Dans la rue de Paris, on entend un bruit à foin vaciller le clocher de la cathédrale ; des voitures roulent d'u« porte de la ville à l'autre porte, chacune avec son fracas particulier, mais dominé pourtant par le grincement du char-à-to non suspendu. Pour la solennité du jour, on a sorti de, la remise tout ce qui a forme humaine de voiture : diligences dé tournées de leur ligne de direction ; tapissières qui rapporlen le bois des forêts de Chantilly, de Saint-Leu et de Compiègce landaus en osier, et enfin quelques véritables landaus qui set lent leur Paris. Ce pêle-mêle bruyant ne manquerait pas d'or ginalité ; mais les fêtes de province ont le malheur die ressen bler à la cohue d'un baptême, et les belles dames qui en soi l'ornement ont l'air d'autant de nouvelles mariées. La provint en est encore au bouquet de fleurs d'oranger.

La salle où a lieu le bal de la sous-préfecture est resplendis santé de lumières; il y en a à profusion. On s'aperçoit toute suite que les frais de luminaire sont à la charge des contribu blés, si la disposition des flambeaux est abandonnée au bc goût des receveurs. C'est à la fois prodigue et détestable, h une alliance profane, les candélabres des loges maçonniqu et des paroisses de la ville ont été recrutés et accouplés poi embellir la cérémonie; ils sont inondés de cire de la bobècl au trépied. On étouffe de chaleur. Cédant à la dilatation q les décompose sans altérer leur maintien, les autorités con>l tuées commencent à déboutonner leur habit à la française : tenue plie devant la cuisson; le col de la chemise s'abat de h gueur sur le passepoil du collet; les épées d'acier fondent das le fourreau.

Le beau côté des fêtes données par la ville, ce sont les rafn chissements après la cire : on dirait que l'administré se ven d'un fait personnel en cherchant à établir la balance ont l'impôt foncier qu'il paye et l'orgeat dont il se gorge. Le pi glisse dans la crème.

Le luxe des salles, quoique porté à son plus haut degré magnificence, a un caractère qui frappe d'abord, mais qui a pelle le sourire au lieu d'étonner. Quelque art que le tapbti ait déployé, conjointement avec le valet de ville, pour degu

DE CHANTILLY. flfti

>er les emprunts faits à tous les établissements publics, afin de suffire à la monstrueuse quantité de décors, quelque adresse qu'ils aient apportée l'un et l'autre à métamorphoser la destination quotidienne du local, il perce de toutes parts un démenti de mobilier qui effraye. Arrachés aux tringles de la mairie, les rideaux rouges sont un peu courts pour les croisées de la souspréfecture, et, quoique adoucis par le drap des tables du conseil municipal, les gradins qui régnent autour de la salle trahissent la dureté des bancs du tribunal de première iustance. Au plafond pèsent, à donner des craintes à la solidité des solives, les lustres à girandole de la paroisse, en cuivre jaune, aux rameaux de cristal. Les fauteuils du conseil de révision de la garde nationale sont rangés avec symétrie aux deux bouts de la salle de jeu.

En pénétrant dans les appartements plus éloignés, le luxe décroît à raison des difficultés qui se sont présentées pour le répartir avec une égale justice. Aux rideaux rouges suecèdent les rideaux pâles; aux murs ornés de guirlandes embaumées succèdent les murs ornés d'affiches portant expresse défense de vendre sur la voie publique, et de laisser le fumier exposé devant les maisons; enfin la dernière cloison qui limite celte enfilade de salles est couverte de la liste nominale des électeurs de l'Oise. 11 résulte de ces disparates un ensemble confus de joie et de bureaucratie, de contributions directes, d'église, de conseil de révision, qui fait que le contribuable en dansant n'oublie pas un instant ses obligations envers l'État, et qu'il se j appelle, au contraire, son droit à se réjouir et à ne pas refuser l'impôt.

On danse depuis dix heures, les timidités sont vaincues. Déjà les toilettes des femmes n'ont plus cette raideur du neuf qui prête aux bals de province, dans les premiers moments, l'aspect gaufré d'un magasin de modes. Des rumeurs flatteuses entourent d'un nuage d'éloges celles des plus belles personnes qui, autant hardies^que belles, se sont délivrées delà contrainte du masque; qui ne l'avaient gardé qu'afin de ménager plus sûrement le triomphe de l'admiration en le dépouillant. Celles qui, reculant devant l'effet du contraste, le conservent encore, ont des prétextes de coquetterie pour ne laisser jouir les curiosités impatientes que de la simple vue d'une taille qu'on n'a pas travestie et d'un bas de vteage, plus frais, plus tendrement enluminé que la barbe de satin qui l'effleure. Ce sont plus que

1W LEJKOTAIRE

de beaux visages, ce sont des visages inconnus. Lés jeunes gens qui ont de l'imagination se prennent à ces séductions calculées; les femmes qui ont de l'esprit ne les négligent pas. L'illusion durera autant que le cordon de soie retiendra cette cire inanimée. Malheur! si le visage cède auï prières que le masque a inspirées !

Attentive auprès d'un vieillard entouré de jeunes gens intéressés aux éloges qu'ils lui adressent, une jeune personne, qui n'a singularisé son costume de soie blanche que par quelques fleurs semées à l'entour, jouit de la fête avec toute la naïveté de son âge et Tétonnement de la retraite où elle est habituée de vivre. C'est Caroline, mademoiselle de Meilhan. Elle est devenue le but des remarques lointaines et rapprochées ; on s'entretient de ses cheveux blonds si bien en harmonie avec la délicatesse de ses traits, éclairés par ses yeux d'un bleu tendre sans langueur, animés par sa bouche si heureusement ouverte, qu'elle fait mentir ce vieux préjugé d'adoration pour les bouches miniatures de Petitot, sans expression comme sans baisers. De longues paupières, éternelle beauté du visage, décrivent une ellipse d'ombre mobile sur ses joues, toutes chaudement empreintes de virginité et de soleil, comme ces fruits hautvenus à la cime des arbres, qui ont les premiers rayons de l'été, et que n'étouffent ni les feuilles ni les vapeurs de la terre. On admire encore la ligne à chaque instant brisée, à chaque instant reprise de son corps ; le regard tourne comme un collier, sans être renvoyé par aucun angle, autour de son cou, se divise, et coule doucement, ainsi que l'eau sur les anses d'une urne, de ses épaules, sur ses bras, et se prolonge, comme un trait du Pérugin, jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Ce contour serpente ensuite, avec la même ondulation, quelque attitude que Caroline imprime à ses poses, jusqu'à ses genoux, et de là à ses pieds, limites où le dessin finit, mais où l'idéal reste suspendu. Après, sans que l'on puisse s'en rendre compte, on se laisse surprendre, en regardant mademoiselle de Meilhan, à ces charmes sans nom, parce qu'ils n'ont rien d'arrêté, qui naissent d'un pli, d'une lueur qui passe dans les yeux, d'une larme qui s'évapore en sourire : car tout est bien dans ce qui est beau.

M. Clavier semble remercier chacun des hommages adressés à Caroline; il passe sa belle tête de vieillard au-dessus de cette charmante figure déjeune fille. C'est bien là une de ces mo-

DP CHANTILLY. 1*3

numentales têtes là la Danton, aussi forte, mais plus intelligente que les types militaires qui nous sont restés de la génération impériale. Toutes martiales qu'elles soient, les figures balafrées de l'empire ne portent que la résolution du courage; bien peu adoucissent la dureté de leurs traits par quelques signes de haute réflexion et d'indépendance. Elles n'ont pas la mélancolie guerrière, la tristesse héroïque des Polonais, hommes de conseil et d'épée, parlant latin à la tribune avec une bouche fendue d'un coup de lance, A défaut du sceau de la pensée, ce qui manque encore à la dignité des têtes impériales, c'est le caractère d'une noble origine : elles viennent d'en bas, ce sont des têtes de balle où la révolution alla les prendre. Aussi, mettez un vieux colonel français à côté d'un vieux tambour français, vous n'apercevrez aucune différence. Nous les avons vus l'un et l'autre, déchus et mendiant glorieusement leur pain à travers nos jeunes générations; et, pleins de nos souvenirs de collège, nous les avons comparés à ces prisonniers barbares, dont parle Tacite, mais jamais au Spartacus.

Les ruines encore vivantes de la révolution sont complètes ; tout s'y trouve : le coup de sabre au front et la harangue dans les yeux. Appelez ces vieux républicain* à l'assaut ou à la tribune, et ils vont vous foudroyer. Ces hommes ont tenu tête à la Gironde et à Brunswick; ils ont longtemps porté dans une poche la mèche du canon de leur section, et dans Vautre leur discours contre Pitt, leur réponse à Burke. Ils furent grands orateurs quand tout le monde était éloquent, et braves soldats lorsque Napoléon était encore écolier à Brienne. Ce sont les vieux druides de nos régénérations sanglantes; les êtres antédiluviens de la primitive société; des sujets d'étonnement et de puissance. Leur origine est écrite sur leurs visages de pierre. La science politique les classe comme la science anatomique a classé les phénomènes éteints des premiers âges du monde. Ce sont les hommes conventionnels.

L'ivresse du bal augmente; les épaules nues volent; un cercle tissu de lumières, de soie, d'ardentes paroles tourbillonne, poussé sous le plafond par un vent harmonieux devenu l'âme de tous. On dirait l'immobilité, tant la vitesse est grande. Le mouvement n'est sensible que par l'attitude comparée des autorités locales qui se sont adossées contre la cheminée, pleines de respect envers elles-mêmes, jalouses de ne compromettre par aucun pli l'uniforme de grande tenue. Ce dernier trait

nous dispense d'ajouter que le sous-préfet, le maire, le président du tribunal, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie, assistent au bal, mais qu'ils l'honorent sans tremper dans la joie générale par un travestissement coupable.

Personne ne remarque, à leur entrée dans la salle, Léonide et Edouard qui se faufilent dans les groupes désunis pas le galop ; chacun de son côt*5, par arrangement convenu, va poursuivre ses chances d'amusement.

Un coup de surprise arrête Edouard dans sa tournée; son regard s'est croisé avec celui de Caroline. Caroline est ici. Il est h deux pas d'elle; il va l'effleurer en passant. Si elle savait!... si le masque tombait du visage qui se cache!... Quel coup de poignard la jalousie n'enfoncerait-elle pas dans le cœur de cette enfant, si étrangère à la violence des passions, venue au bal avec le même calme dont elle jouit lorsqu'elle se promène sous les vertes allées du bois de Chantilly ! Cette pensée importune comme un remords la raison d'Edouard. De quel droit, après tout, exigera-t-il désormais de la confiance d'une jeune fille bonne, aimante , dévouée, lorsqu'il la trahit, lorsqu'il se joue d'elle sous ses yeux même, lorsqu'il va la coudoyer d'un bras encore tiède duçoids d'une autre femme? 11 voudrait être puni, afin de se rappeler éternellement sa fauje par la douleur du châtiment. Il désirerait presque qu'un rival d'un instant refiaçât pendant cette soirée de l'esprit de Caroline; ses torts auraient du moins quelques torts à se reprocher : ils seraient quittes. Mais avoir to.it le fardeau d'une infidélité à supporter eu face d'un visage sincère qui n'aura pas même demain au réveil la tristesse du doute ! Quel supplice ! s'il n'existait, pense Edouard, aucun danger pour Caroline à s'approcher d'elle, à lui dire tout bas : Je suis ici, Caroline, je suis venu à ce bal pour vous y voir, pour vous y surveiller; car je suis défiant : pardonnez-moi, je n'ai pu résister aux conseils de la jalousie, mais cela serait un odieux mensonge ! N'avoir le courage d'avouer sa présence que pour mieux tromper, ne serait-ce pas d'une faute faire un crime? Tout dire à Caroline, lui confesser l'infidélité, lui en détailler l'histoire, lui dénoncer sa rivale, ne serait-ce pas s'exposer à n'obtenir jamais de pardon? car il eu est d'impossibles.

Je me tairai, se dit Edouard, mais la leçon ne sera pas perdue.

Son espoir, si peu réfléchi, de se voir disputer en forme de

DÉ CfiANTILtY. i&S

punition le cœur de Caroline, ne sera pas même exaucé. Caroline préfère la conversation de quelques personnes qui l'entourent au plaisir de la danse; d'ailleurs Caroline ne sait pas danser. Elle ne s'éloigne pas de M. Clavier.

Un flux tumultueux, ondulant sans cesse vers le même point, de manière à laisser dégarni un côté de la salle, tandis que l'autre s'encombrait, éveilla l'attention d'Edouard.

Caché parmi des groupes grossis à chaque instant par de nouveaux groupes, il aperçut, au milieu d'un isolement que faisait respecter avec sa latte un officieux arlequin, sa hardie Bohémienne qui débitait avec effronterie la bonne aventure à tous ceux qui tendaient la main.

Selon toute probabilité, la divination était commencée depuis quelques minutes, car déjà plusieurs dames, à qui la Bohémienne avait méchamment raconté le passé au lieu de l'avenir, étaient retournées un peu décontenancées à leur place, meurtries au cœur de quelque bonne vérité : « A votre tour ! mesdames, » disaient-elles aux autres avec malice.

Et les autres dames, pour ne pas avoir l'air de craindre les oracles, offraient la main, mais non sans hésiter.

Toujours invisible derrière la foule, Edouard" assura les cordons de son masque, et, les bras croisés sur la poitrine, il observa.

Vêtue en danseuse basque, une jeune femme s'élança dans l'ovale magique, et, retroussant ses manchettes brodées, elle abandonna sa petite main de dix-huit ans à la devineresse.

Les cous furent tendus; les épaules s'étaient écartées pour laisser un passage aux têtes les plus impatientes de voir.

— Ne tremble pas ainsi, mon enfant, dit la Bohémienne. A ton âge, de quel mauvais sort serais- tu menacée? Tu prodigues des serments de fidélité à deux hommes : eh bien, où est le si grand mal, si tu les aimes tous les deux?

— Cest faux, Bohémienne! Je te couperai la langue.

— Charmante ! Ce n'est pas ma langue qui a menti, c'est ta main ; elle est trop jolie pour qu'on la coupe.

Et en la lui baisant, la Bohémienne ajouta : — Calme-toi. J'ai dit: Deux hommes; il y a erreur. Soit, tu n'en aimes qu'un, tu trompes l'autre. L'oracle est-il si menteur pour cela !

— C'est encore faux?

— Veux-tu n'aimer ni l'un ni l'autre? très-bien : passe ! Dç§ applaudissements riçaneyrs accompagnèrent la danseuse

dbytoogle

basque jusqu'à sa place ; elle était trèft-po* satisfaite 4e l'oracle. Edouard eut sous son masque un sourire d'amère pitié pour cette malignité des femmes qui ne pardonne à rien. Il était loin de partager l'enthousiasme qu'éprouvait la majorité delà salle à écouter Léonide. A l'empressement qu'on apportait à encourager l'ivresse de ses propos, il jugea que la médisance mourrait si personne n'y prêtait complaisamment l'oreille. Edouard n'est pas profond moraliste : il oublie que l'éloge n'est possible qu'aux conditions d'existence de la calomnie.

— Serai-je plus heureuse, moi? balbutia une toute petite charmante femme déguisée en mère Gigogne, que son cavalier, grotesque pierrot, déposa dans le champ de l'oracle, ainsi qu'on le ferait du gracieux fardeau d'un enfant.— Lis dansmamain, Bohémienne!

— -'Dans ta main? répondit Léonide en rejetant la tête en arrière et en riant follement aux éclats ; oh ! dans ta main!

— Pourquoi pas dans ma main, Bohémienne?

— C'est que je ne l'oserais jamais.

— Ne serait- elle pas assez blanche?

— Vaniteuse ! c'est la plus mignonne et la plus blanche que j'aie touchée de la soirée. L'impossibilité n'est pas là.

On ne respirait plus de curiosité î les conjectures se croisaient dans l'air, se heurtaient, s'enflammaient et éclataient en nue pluie bruyante de rires et de petits propos empoisonnés; et Ton se criait d'un bout de la salle à l'autre bout :

— C'est la femme d'un receveur de l'Oise, cette Bohémienne.

— Faux ! c'est celle de l'ex-inspecteur forestier ! c'est sa taille !

— Non, elle est plus grande.

— Je le nie. Qui est-ce qui a dans la société une taille de femme d'inspecteur forestier? Comparons.

Un monte au-ciel de six pieds s'avançait.

— Ce n'est pas cela. La Bohémienne est la veuve d'un maître de poste retiré à Vineuil, tout simplement.

— Bravo! c'est la vérité : même taille, même tournure.

— Ajoutez, poursuivait un autre, même voix.

— Elle parle vite comme elle.

— Elle rit comme elle.

— C'est elle ! On te connaît, Bohémienne !

— NEt, de plus, ajoutez encore que je ne boite pas comme elle. Et la confrontation s'arrêta de honte, se perdit dans un bourra universel; sur cette observation de la Bohémienne,

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Dl CHÀWÏILLY. 147

Ut curieux battus dan* leurs conjectures ne s'accordèrent que sur tin poiat incontestable : la Bohémienne était une éblouissante brune.

— Où donc est la raison de ton refus ? reprit la mère Gi*

— Dans tes doigts; petite mère.

— Dans mes doigts?

— La mère Gigogne retira furtivement son bras relie voulut s'éloigner» Elle avait enfin compris.

Son cavalier, le pierrot qui l'avait introduite dans le cercle, s'avança brusque et silencieux vers la Bohémienne; il étaH derrière elle.

Gel homme, qui était masqué, avait la main droite dans si pocbe.

Edouard se plaça derrière cet homme.

— Tu as dit, crièrent tous lçs masques, que ses doigts t'empêchaient de lire dans sa main... Explique-toi donc, Bohémienne!...

Comme la mère Gigogne cherchait toujours à se retirer, ceux-ci la forcèrent à rester sur la sellette pour subir sa sentence, et à offrir de nouveau la main à Léonide. Ils s'étaient constitués les exécuteurs de ses burlesques réquisitoires.

— C'est vous qui m'y forcez ; à vous la faute. Mère Gigogne, continua solennellement Léonide, ta main m'annonce que ttt es baronne de Haut-Lieu.

— Très-bien! Après, Bohémienne?

— Oui, mais ses doigts m'apprennent qu'elle a été lingère. Perplexité de la science : dans la paume je vois un blason, et au bout de ce doigt un dé à coudre... Est-ce la lingère Louise Bougivalou la baronne de Haut-Lieu que je dois prophétiser?

L'homme placé derrière la Bohémienne sortit un petit canif tout ouvert de sa poche et le glissa du côté du tranchant sous le cordon du masque de Léonide. Le masque allait tomber.

Un bras comprima aussitôt ce mouvement, tordit le poignet qui F exécutait, et cassa la lame du canif jusqu'au manche.

Nul ne s'aperçut de l'incident. Le pierrot, tout en colère, se retourne; sa ligure blafarde ne rencontre que l'énorme ne? d'un monstrueux polichinelle. La rage du baron de Haut-Lieu n'ayant point d'issue, elle s'exhale par des gestes dont la foule ne salait que le côté comique. Furieux, il tire par les larges plia de ta rote en detw» de la mêlée madame la baronne, M

14S LE yp^HE „

jette un manteau sur les épaules, et .jurant .j^ityçaat* pleurut, irs descendent \<ms deux, enveloppés d'ujfy nuage, de coudre, datts1 là copr de la sons-préfecture* On riait eqcqçe,. qu'une tottttire àcjtiairë chevaux brisait le pavé de Sentis.

'€ë dentier^ épisode avait répandu une sueur, d'impatience sur lès membres d'Ê^ouârd| il frémissait encore à \idee, de voir tortibèr lé Wsqilë de Léonide, et chacun reconnaître dans cette femme^ <jtû en' avait déjà immolé |ant d'autres , en public, j l'épdù^e de Maurice, le dépositaire du, secret de tpus> celle qu'à a conduite, lui, 4 cet épouvantable spectacje, Sa fermeté comrtiençak à l'abandonner. Un instanjt il fut tenjté ,dç l'emporter par violence hors dû bal; mais il réfléchit aussitôt que la malignité de Léonide ayant créé à celle-ci de nombreux amis, il se la Verrait disputer au passage. Cette résolution avait mille autres chances contre elle. Peu, après il faillit compromettre bien phis gravement celle qu'il cherchait à sauver de ses propres excès. Dans1 un moment où Léonide portait, par une préoccupation d'habitude, ses doigts à ses boucles de cheveui,*geste qui allait la trahir, il poussa, dans un cri, la. première syllabe de son! "nom. 11 n'acheva pas : ses lèvres, furent déchirées; le cri, sorti à moitié, rentra clans sa poitrine. Léonide avait chancelé; elle se remit aussitôt. Edouard froissa son masque, et sou» visage.

C'était merveiÛe que le courage, de toutes, les femmes qui, loin de reculer maintenant devant le feu du trépied de la pythdnisse!, se faisaient un point d'honneur de l'affronter. La raison en était facile; le secret qu'elles tenaient le plus à garder n'était connu, selon, elles, que de deux ou trois, personnes dont, après Dieu, nmpéne'trabilitééUit la niQips suspecte. Elles, abandonnaient le' reste aux feuftlets de la magicienne : il en résulterait du rire, point de scandale; on se risqua^. Le raisonnement était faux autant que périlleux : on $%i\ pourquoi.

Urt intérêt si universel s'attachait à ces étranges révélations, que le sous-préfet, le maire, tous les maires de l'arrondissement, le juge de paix, le colonel de, la gpndarnaçriee.t le greffier, avaient déserte1 les aleritours çle la cheminée pour venir rire et s'amuser, comme de simples mortels, au. sein de la population du bal. Eux aussi faisaient galerie à L^qnjde. j

Les musiciens jouaient, dans le yid^ • ils- proclamaient les figurés pour l'acquit de leur archet. ,

La salle ne fut bientôt plus qu/un ;point : ce point était Léonide, Tout aboutissait à elle : regards irrités,, curiosités ***:

le*/ "tAbf tëél%Ië^es , joies haineuses, gaietés ironiques. Elle iiâit,>9ête,-à>tëulJ.1 Depuis longtemps les perspicacités les plu* kbtilëè*1 étaient' renoncé à deviner quelle é lait la femme ou lutôt le démon cât-hë sous ce gracieux costume de Bohémienne. etfrfeulÉ 'dfe la éàïîsfactîon de ses administra le sous-préfet ncourâgettltdfe se* suffrages cet intermède du bal, U colonel e la gen^rnVériëdépartementale ne trouvait rien à reprendre. n ckMaVal/tôtUV est permis, pensaît-jl, mémo quatre brigaîenr plâeés frlà porte d'entrée; J J'\ j* , t.j sj .. \ /. , y Conduite par un 'Plutbn i dont la lenteur du, pas in<Uqua4V âgé, iktie jeune' persdfmé, déguisée en Jaitiçre suisse* tendit la. nain'à'laBèhénlïehne. " ,: ''."' .*<('. \\ ., .? : , ti

— Prends partie àlol! cria-t-ori â*ë toutes najjts <à la Pobénienne i né va pas te compromettre cejtte fois-ci. Point 0e seaulaie. Cet honorable Pluton est un pèrWj et cette laitière sa fil^e, 5

Je serai téservée, sernDlâit promettre i Lébnide av^c des airgt « le tête et des gestes respectueux. . §i :J

— Voyons ta main, ma laitière? •.;..<

Après Quelques minutes d'inspection, elle s'écria ;-H, me; faut deux témoins, sans quoi ma magie serait sans eflçL.t Ces * icux témoms sont ici, rassurez vous. '.,'.,

Léonide s'ouvrit un passage, courut au fond de la sa}lete{ entraîna avec elle, au milieu du cerclé où elle s'insf alla de «ou- ; veau, deux1 jeunes gens, en costume dé ville , tous 4eux fort étonnés du rôle qu'on les* forçait de Jouer. , t /

— Comédie complète, messieurs. ' (. 1!t ... . lt

— Voiei le vieillard , — Xéonide désigna le Plutop^—rjVoicL le tuteur, Je barbon /l'homme dont on attend la, raprt. et '[ l'héritage. .> • ' "' ' ,:" ",' 'Wi.:' . ,,V,: '.•."

Plutoneut une faiblesse. . !,, '■,',. / .->-; >

— D a soixante ans, la goutte ou toute 'autre, affection et une nièce. " "

— Sa nièce, là voilà. / ,j ,i — Vous dites que c'est sa fille, moi je' soutiens que c'est sa

ttièoe; dans trois mois le monde dira : C'est sa femme.

Les quatre personnes se regardaient avec un ébahissement . rtupide. Le vieux Pluton s'affaissait de honte sûr ses jambes.

— Ah! bah, ahî bah, Bohémienne, tu veux rire, tu es folle. — La folle ce n'est pas moi , c'est la sœur de monsieur, de ce

respectable Dieu des enfers! Elle n'est pas ici malheureusement. Si elle s'y trouvait, ces deux beaux cavaliers, ses cousins, lui

apprendrait, ou je lui apprendrais pour eux, qulls eut le projet de présenter une requête au tribunal pour la faire interdire afin qu'elle ne laisse pas ses biens à*a vénérable servante.

— * Tu as donc parlé, taon frère?

•»— Non, c'est toi !

— Je n'ai rien dit.

— Tuas tout dit!

Les deux frères étaient prêts à se déchirer.

— Ainsi, poursuivit Léonide, monsieur Pluton épousera mademoiselle la laitière, sa nièce ; ses biens passeront sous le nez de sa soeur, et sa sœur sera mise en interdiction par ces deux messieurs qui sont interdits.

<*- Quoi! notre cousin, vous épouseriez votre nièce? Est-ce vrai?

— Cela ne vous regarde pas, répond le vieux Pluton. Et la laitière pleure, et la Bohémienue rit.

Et les cousins montrent les poings à la nièce spoliatrice da héritages.

Et la foule se baigne dans le scandale, se tient les côtes, embrasse Léonide et la promène en triomphe autour du bal.

Edouard se ronge le cœur.

— Ne croyez-vous pas comme moi, demanda un domino vert à Edouard, qui avait de grandes raisons pour ne lier conversation avec personne, que cette dame mériterait une correction? C'est sans doute quelque délurée de Paris qui d'avance aura fait espionner le canton pour venir ensuite le dénoncer ici.

Edouard ne crut devoir aucune réponse au domino vert.

— Ce serait chose due que de connaître quelques sanglantes particularités de la vie de cette femme et de lui en barbouiller le visage. La surprise éteindrait peut-être ce beau feu d'invectives.

Un rire faux, un oui inarticulé, faillirent étrangler Edouard.

— Où serait le mal, continua le domino vert, d'inventer quelque bon mensonge qui remplirait le même but? U serait trop rigoureux, vous comprenez, de s'en tenir à la vérité sur le compte de cette femme pour la punir. Le propos qui la bâillonnera sera le meilleur. Elle est tellement abandonnée ici, que je lui cherche depuis une heure l'ombre d'un défenseur ; si son insolence finissait par en nécessiter un, je ne vois pas qui se lèverait.

•*- Monsieur, répondit Edouard à la fin, compterait-il sur son isolement pour la maltraiter? A des outrages de femme, ce

serait répondre par une vengeance de femme. J'aime mieux croire, continua Edouard dune voix sourde, que monsieur serait le premier son défenseur si une colère assez basse blessait d'un geste ou d'une parole cette dame que vous supposez abandonnée de tous. A défaut, je ne serais pas le dernier à ramasser son masque. Qui touche à un masque touche à tous; au vôtre, monsieur, au mien. Nous ne sommes, je pense, d'un caractère, ni vous ni moi, à permettre ces libertés.

— * Sans*doute, sans doute, reprit beaucoup plus radouci le vengeur des blessés de Léonide, le causeur domino vert. Le bal a ses libertés que je respecte; ma proposition n'était qu'une plaisanterie; au bal, elles sont permises aussi.

Le domino vert alla à la découverte d'un meilleur complice.

Edouard n'écoutait plus. 11 promenait son attention de Léonide à Caroline, qu'un mouvement ondulatoire avait portée, ainsi que M. Clavier, au milieu du joyeux rassemblement. Le vieillard et la jeune fille se partageaient la surprise que leureausait l'intarissable fécondité de paroles aiguës, de mots à double tranchant, de sourires contraints, de silences sarcastiques, dont ils étaient sillonnés, éblouis et étourdis. C'était un monde tout aussi nouveau pour l'innocence septuagénaire de M. Clavier que pour l'ingénuité de Caroline ; ils auraient rougi l'un et l'autre s'ils avaient tout compris. Ils s'amusaient tout simplement.

Trois jeunes filles s'avancèrent et offrirent toutes trais leurs mains à Léonide; mille applaudissements récompensèrent ce triple courage. On se monta sur les épaules, on s'étagea, on se disputa un angle de tabouret pour recueillir des fragments de la nouvelle méchanceté qui allait probablement éclater.

— Toutes trois fort jolies, sœurs toutes trois, que voulez-vous savoir? leur demanda Léonide; votre sort? il est dans le cielj suivez-moi. —Le bal entier la suivit; la foule se précipita comme une avalanche de l'autre côté de la salle. Léonide ouvrit une croisée; on vit le ciel. — Regardez ces étoiles. — Son doigt était levé.

Edouard remarqua indifféremment que la croisée s'ouvrait sur le perron du jardin de la sous-préfecture, au d4à duquel rayonnait, au niveau du mur de clôture, la ligne des équipages avee leur cordon de lanternes allumées.

— Regardez ces étoiles. Celle-là, c'est le Cocher, elle a présidé à la naissance de votre père; celle-là, c'est kt Bacehante, votre

mèfç e*t ^qiis, sa pRateç#Qn {njjpsfliatft ,*ps, jnarjs sopt dans to

voie ItfcUfatf, le bon ^ens de ceuxqin^me consultent'çst dans

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a.,Tqippétf#t .ain^i par, <fô fnUes.njoqueries, souvent meine par de, gracieux c^I^P0^ llç?!^ vérités quelle cognait dans la tête de chacun, Léonide se ménageait de nouvelles, victimes ainsi a^.^'appui, dçs qeijrs,,, appui plu^ .précaire <Je uuart d'beuje ^n^axt (L'bçurç, car il était aisé dé vjiîr oùèjle bal était déjà divisé en deux opinions bien tranchées sur 1 opportunité de pl^bi}gu^.!réyéla>tiQnsît „ . ,,, , ,.,..,, ,. l] ''mltlS'-lt\

— Sommes-nous ici pour danser, murmurait une partie de la, salle, pour «n^us, amuser,, oubiejijPOur écouter les extravagances de ce masque? t . .. '., I( . f 't ,

,^-:Si ceçextrayagancès nous amusent! d'autres répondaient,

— Oui! oui! elles nous amusent. .\ t / .

— Place à la valse lassez de joaéchantp prcmos ! '. .

, -f- Silence! aux. musiciens et aux jnaris! Va tpn train3 ^Bohémienne : déchire; il y a encore plus d'un habit à mordre., plus d'une ppau à entamer, , ., : ^ .. , .

— Nous danserons! ,." ,',/, . .. • .*'

— Elle parlera! w , ,/ -r-;£'e#xe£ue4iq^ -\ V .--!-',,'

: t-, C'estce qùe.nouâ allons entendre,. ' .

• Peine>perdue pour les malheureux danseurs.. Les appels de : A yosplfiqçs, mesdames! Enavant deux !ne ralliaient personne.

Pour trancher là question^ un homme costumé en cyclope, élargit les groupes, et d'un mouvement résolu, offre son épaisse main à Léonide ;

-*■ Voyons, dit-il, à notre. tour les hommes maintenant.

rr- Si les homme? s'en mêlent, riposta Léonide, vous me défendrez, nies^ames, n'est-ce pas? Promettez-moi aide et soutien,. ., ■',

• -r- Bohémienne, ma bonne aventure! Là main est un peu noire, niais c'est fait pour toi; exerce ta sagacité.

-*• Tu es maître de forges.

— Va, Bohémienne,, tu n'es guère fine. Que n'apprends-tu aussi à ce colonel qu'il est militaire, et à ce sous-préfet qu'il est magistrat? ,

. Cette fois lés rieurs ne furent pas du côté de Léonide.

— Tu es maître de forges, répéta, piquée au vif, la Bohémienne ; et, tout bas à l'oreille du cyclope : Ne vaut-il pas mieux

pour toi que je divulgue ce que tout le monde sait que de dire ce qu'il ne connaît pas? Tu es maître de forges et non mari jaloux, soupçonneux, plein de projets, de vengeance, peut-être. Tu ne vis que sur l'idée de tuer ta femme et de te tuer ; et tu n'as pas mis d'avance ta fortune à l'abri de la justice; tu es maître de forges!

— Oui ! oui! elle a raison, avoua le cyclope ?e tournant vers la galerie. Réparation à sa vue perçante. Je la remercie de ses bonnes prophéties.

11 aurait voulu la tenir entre l'enclume et le marteau. Il riait; c'était plaisir à le voir.

— Quel démon m'a trahi? murmura-t-il. Mon secret n'est qu'à mon confesseur et à mon notaire. Je me vengerai.

— Parlez- vous quelquefois en rêvant? lui dit quelqu'un en lui frappant sur l'épaule.

Ce fut un éclair dans l'esprit du maître de forges.

— J'aurai tout dit dans mon sommeil. Cette femme est une. amie de la mienne.

Le maître de forges chercha derrière lui, à ses côtés, l'homme qui lui avait lancé cette idée ; l'homme avait disparu.

Edouard venait de sauver la vie à Maurice.

L'imagination de l'assemblée commençait à tourner au sérieux, et Edouard s'apercevant qu'une coalition de mécontents menaçait de près l'incognito de Léonide, il jugea que le moment était arrivé de la sauver à elle-même, à quelque prix que ce fût. 11 s'avança pour l'entraîner hors de la salle ; un obstacle l'arrêta : Caroline de Meilhan avait la main dans celle de la Bohémienne.

Elle avait enfin cédé au désir de ceux qui l'entouraient; son bras tremblant était soutenu par une foule de personnes amies. Edouard sentit fondre son cœur dans sa poitrine. Dans ce moment, à la haine profonde que lui inspira Léonide, il comprit qu'il était faux qu'on pût aimer deux femmes à la fois. Il regretta de n'avoir pas laissé faire justice au canif, lorsque la baronne de Haut-Lieu avait été outragée. Maintenant il aurait le courage de rester immobile et muet à ce masque tombant sous les pieds d'un vengeur de tout le monde. Léonide se recueillit.

— Charmante enfant, dit-elle, ta place n'est pas ici ; cette ligne de ta main le dit clairement. Cette ligne, c'est l'allée du bois, bien sombre, îrien silencieuse, bien longue, que tu aimes à parcourir à minuit, quand la lune argenté les clairs étangs

de la reine Blanche. Ce milieu, entre ces aut es lignes qui y aboutissent, c'est le carrefour de Diane, où tu t'assieds avec l'être imaginaire, trésor de tes rêves; et voici le rond-point en JÀons, où vous vous dites adieu!

— Cruauté! cruauté! Léonide sait tout. Où me cacher maintenant? Oh ! vivre entre une femme jalouse et un ami déshonoré pour elle, c'est étouffer entre deux mensonges; c'est à porter plutôt sa vie, ma vie sur l'échafaud qui la réclame. Tombe, éclate ce que voudra le ciel sur ta tête, Léonide, je ne tirerai pas ce gant pour te défendre. Parle! parle! n'ya-t-il pas Ion père aux cheveux blancs ici, — parle! t- pour lui re» prêcher son existence, celle qu'il t'a donnée? Livre ta race au dard de ces vipères, si tu n'as plus rien à leur jeter.

. — Je te disais, poursuivit Léonide en regardant Caroline, plus pâle que son voile, que ta place n'était pas ici. Ces lampes te fatiguent, ce bruit t'accable. Nous autres femmes, nous aimons ces tristes réalités; nous n'accourons ici que pour nous voler un amant ; mais toi, tu ne connais cela que par les n> mansf toi, tu es pure, innocente, bonne; tu es à la femme ce que l'idéal est à la grossière vérité, ce qu'est à l'homme hypocrite, ingrat et sans cœur, ce portrait, — Léonide, mit un médaillon dans la main ouverte de Caroline, — ce portrait céleste, angélique et malheureusement sans modèle.

Caroline ne vit pas ce portrait ! Edouard l'avait saisi, arraché, répétant : — Ce portrait ! ce portrait !

Oh ! elle joue ma vie à sa vengeance; mon portrait ici! mon portrait !

Le procureur du roi pria Edouard de lui faire passer te portrait; la galerie était impatiente de le voir.

Edouard remit le portrait ; il arma silencieusement ses pistolets engagés à sa ceinture, derrière les pans de son habit.

Le portrait fut trouvé charmant; le colonel de la gendarmerie remarqua qu'il ressemblait à un de ses cousins ; il passa de main en main, accompagné d'éloges et de réflexions sur le fortuné séminariste qui avait servi de modèle.

— Nous direz-vous son nom, madame? demanda le juge de paix.

— C'est saint Edouard, répondit Léonide en laissant glisser le médaillon dans le corsage de sa robe; oui, saint Edouard : c'est un cadeau de notre excellent archevêque.

La bouffonnerie fit fortune; l'exclamation grotesque qu'elle

DE chàktilly. i*t

produisit amena taie diversion à la faveur <te laquelle Caroline

retourna à sa place sans être trop étudiée. M. Clavier n'avait

pas saisi le moindre sens aux paroles de Léonide. Au bout dé

oe* mots : Forêts, Diane, rêves, idéal, il ajouta mentalement t

Enfantillage! Edouard ne vivait plus, ne pensait plus; il était

pétrifié. Rendu un instant à lui-même par les sons de lu muef*

que qui, pour secouer l'apathie des danseurs, était passée à là

gamme la plus criante, il songea par quel moyen naturel 11

apprendrait à Maurice l'impossibilité de rentrer jamais ché*

lui. Après bien des projets, rejetés aussitôt que conçus, il s'a**

réta au plus dangereux pour sa propre vie, décidé à ne plus

reparaître à Chantilly. Il écrirait un billet dans lequel il ap*

prendrait à son ami que la police ayant découvert sa retraité,

il était de sa délicatesse de changer de lieu de refuge. Edouard

se disposa ensuite à quitter le bal, après avoir donné à ces

deux femmes un regard tout plein d'amour et de haine.

A son début, Léonide n'avait eu besoin de faire aucune avance pour débiter sa science augurais ; les mains avateât plu par deux et par quatre; mais depuis que, des propos insl* gnifiants, Léonide avait passé à des allusions qui ne laissaient rien à faire à l'interprétation, son rôle avait été pris au sérieux t on eut peur. Nul n'osait effleurer le cercle divinatoire; tel plus hardis se tenaient sur la défensive. Le rire était moitié \ les mains se cachaient comme les consciences. — Enfin!

Tel fut le cri de hyène que poussa Léonide. D'un bond elle s'élança à l'extrémité de la salle pour entraîner avec elle une jeune femme toute épouvantée, qui se défendit de son mieux pour ne pas servir de plastron aux der«nières agaceries de la Bohémienne.

La jeune femme fut la plus faible» Morte de frayeur, couverte de larmes qu'elle cherchait à éteindre sous un sourire impossible, elle fut placée, par violence, au milieu du cercle agrandi prodigieusement par la lutte qui s'était établie entre elle et Léonide.

Pressés contre le mur, les derniers rangs de spectateur* montèrent sur les chaises.

Les autorités reprirent leurs places le long de la cheminée. De nouveau les gendarmes se postèrent à l'entrée. On eût dit que le bal allait s'ouvrir. Au milieu de la salle, les deux femmes étaient seules , trern-

bbmtes toutes deux, l'une d'effroi, l'autre d'ironie et de colère. La victirpe de. Léonide Itait démasquée, et sa pâleur était grande sous le domino blanc qu'elle avait revêtu; délicieux costume dont elle s'était parée moins pour se déguiser que pour faire ressortir aree avantage la pureté 'de son teint. Mariée depuis peu, elle avait encore la fraîcheur du pensionnat sur le visage. Son mari l'adorait; leur ménage était parfaitement heureux, à la joie près d'avoir des enfants. On connaissait sa famille, celle de* son mari j le plus vif intérêt l'entourait; plusieurs personnes insistèrent pour qu'on interdît d'avance toute raillerie & la. Bohémienne: Un jeune homme, dont ^personne ne jugea à propos de repousser ravis, s'opposa à cette mesure, objectant avec raison que la délicatesse de cette jeune dame souffrirait plus de cette demande en grâce que de quelques plaisanteries qu'il aimait à croire de peu de portée.

— Oh! mon Dieu! ne vous alarmez 'pas tant, mesdames; je n'ai encore tué personne, dit Léonide d'union amer, mais dont la voix tremblait. Que sais-je sur madame, que vous ne connaissiez pas?

Edouard fut encore forcé de subir cette scène avant de quitter le bal. Il eut bientôt la fatale conviction que la femme exposée au poteau des railleries de Léonide était la femme d'un négociant eu laines de Beanvais, Hortense Lefort, celle contre laquelle Léonide lui avait: juré de se venger dédaigneusement, après tant de pressantes protestations.

Edouard s'était flatté jusqu'ici que la collision des deux cousines n'aurait pas lieu, comptant sur l'impossibilité d'une rencontre au milieu de tant de visages divers, si bien déguisés, et surtout sur la pudeur de Léonide, femme comme toutes les autres, plus méchante en théorie qu'en pratique.

11 était écrit que cette soirée favoriserait toutes les détestables machinations de Léonide et détruirait les plus sages espérances d'Edouard.

Il était appuyé sur le tranchant de l'une des deux portes d'entrée, mâchant des réponses aussi décousues qu'étaient stupides les questions que lui adressaient les quatre gendarmes de service, en manière de passe-temps.

Léonide voulut parler.

On écouta.

Et quel silence ! un silence d'échafaud.

— Je n'ai aucun sort à lire pour toi dans l'avenir ténébreux.

Bel arbuste, tu as porté avant la saison, et, la saison venue, personne n'a vu tes fruits. %

— Obscur! obscur!

— Aussi bien que moi, blanche Hortense, tu savais que tu serais mère avant le mariage; tu savais cela autant que tu prévoyais peu que tu cesserais d'être mère après t'être mariée.

— L'oracle n'est pas clair! cria-t-on de toutes les parties de la salle, nous savons tous que madame Lefort n'a pas d'enfant.

— Un flambeau!

— Voici qui éclaircira tout, répliqua insolemment Léonide en ramassant pour fuir plus vite les plis de sa robe traînante, et en déposant sur les bras de sa victime une poupée de carton, symbole accusateur de maternité, que les moins intelligents comprirent.

D'un mouvement unanime, toutes les femmes se masquèrent d'horreur, indignées de l'outrage qu'on faisait à leur sexe, indignées d'être aussi impitoyablement fouettées en public devant leurs frères, devant leurs maris, et dans la réputation d'une personne des plus honorées du pays.

Un long cri de pitié pour la femme qui, frappée comme par la malédiction, était tombée sur le carreau, un long cri de souffrance sortit de toutes les bouches. On frissonnait à voir là une femme évanouie, à terre; là, des femmes se cachant Je visage; là, une femme se précipitant vers la porte que, dans son trouble, elle ne trouvait pas.

Et pas un vengeur pour terrasser cette apparition !

Un homme se présenta qui, saisissant Léonide parle bras, lui dit : « Visage à visage , poitrine contre poitrine , souffle sur souffle, comme le cauchemar sur le sommeil : A moi!»

— A mon tour! Ma prédiction, la voici : tu n'en as livré qu'une à chacun : j'en tiens deux en réserve pour toi, belle Bohémienne, beau masque!

Ne les devines-tu pas?

La première, c'est que tu n'es pas une femme; non, tu n'es pas une femme ! Il est encore, à dix-huit ans, des figures roses et fraîches parmi les hommes; de ces figures que le hasard a voulu peindre en femme pour que la lâcheté s'y cachât mieux.

Vois! tu n'as pas eu de pudeur, c'est vrai; de pitié, j'en appelle à tous; de bonté, que ces dames le disent; de pmdence même : considère où tu es. Tu n'es pas une femme!

Tu as ri des mortelles tristesses que tu as fait naître tout à

iêê LE NOtAIft*

covp comme une maladie, an milieu 4e la joie; t» as rida pâleurs répandues par toi sur tous ces visages bons et heureux, de ces pâleurs dont les étrangers même ont souffert 5 ta as ri de ces rougeurs qu'à peine la sellette des tribunaux fait monter aux joues des prévenus : or, tu n'es pas une femme !

T'es-tu seulement mêlée à nos danses que tu as brisées? Non, tu n'es pas une femme! Voit-oa ici pour te protéger le regard armé d'un mari, la présence d'un père, le voisinage sacré d'un fro::? rien, pas même le bras obscur, le visage masqué d'un mercenaire, pas même la main française d'un inconnu pour mendier ton pardon à ces dames, pou? échanger son nom avec nos noms. Or donc, une dernière fois, tu n'es pas une femme!

A bas le masque, monsieur!

Voilà ma première prédiction, beau masque !

Ne devines- tu pas la seconde?

Alors, c'est que tu n'as pas prévu, femme sans esprit, que dam la salle se trouverait le marî de la femme outragée, et que ce ne devait pas être asses de tout ton sang pour payer le nul fait à l'épouse à terre, le mal fait au mari debout. Monsieur, vous êtes un lâche! Si vous êtes une femme k genoux! Si vous êtes un homme, à genoux encore! car vous avez trop attendu pour me prouver que vous éties un liomme.

•Vous croyez sans doute, faible comme je vous tiens, maître de vous comme je le suis, sans qu'aucune puissance au monde vous enlève d'ici, que je vais vous arracher le masque et une partie du visage, sans me soucier plus de l'un que de Vautre, mais seulement afin que chacun découvre une place vivante où cracher? Détrompe-toi, beau masque, je t'ai dit que ton art serait en défaut avec moi : garde ton visage!

Mais voyons ta poitrine ; là aussi on reconnaît les hommes.

Et, d'un mouvement calculé, Jules Lefort déchira le corsage de la robe de Léonide, mit à nu sa poitrine, emportant dans U brutalité du geste, les patte», les rubans et les agrafes.

Le sein de Léonide resta découvert, tout enflammé, par places, des ongles qui venaient de le déchirer.

Léonide tomba sur Hortense.

— Je le savais, s'écria Jules Lefort: je suis vengé!

— Et moi. monsieur?

~~ Qui donc êtes- vous, vous qui vous présentes si tard? demanda, l'écume aux lèvres, iinsulteur de Léonide à Edouard. •~Qui je suis? A quoi bon le dire, s'en informer? Mon n^m

DE CHANTILLY. lft#

n'A rie» à faire ici, pas plus que le vôtre. Vous troweries commode, monsieur, de connaître par mot celte femme; moi je pie trouvera» lâche de me dévoiler lorsque cette femmes'est tue.

«— Elle cache son visage, vous votre nom; vous Mes donc tous deux de moitié dans l'offense? Distinguez vos parts dans la ré* paratioa que je me suis donnée.

-~~ Monsieur, vous êtes un insolent !

— Monsieur, vous êtes masqué, et mon visage est découvert.

— Je tous insulte.

— Vous ne m'insultez pas : je vous apprends mon nom que tout le monde connaît ici. Vous ne m'insultes pas : vous êtes masqué et vous taisez le vôtre.

— Mais sortons ! Venez ! ... ou bien ! . ..

— Monsieur, vous êtes masqué : je ne sortirai pas. Pourquoi ne seriez-vous pas un assassin?

Vous êtes bien heureux, vous, monsieur, répliqua Edouard en contractant le masque fondu, décoloré, qui pantelatt à son visage, vous êtes heureux de n'être pas masqué!...

— Pas si heureux que vous de l'être.

— Ah! vous prenez pour une lâche prudence l'immobilité de ce masque qui m'oppresse et me fait mourir ! mais la supposition est atroce, monsieur; croyez qu'il y a un homme sous ce simulacre étouffant; c'est parce que je ne suis ici ni le frère, ni le mari, ni le père de cette dame, que j'ai toléré jusqu'à présent votre souffle injurieux aussi près de mon visage. Reculezvous !

— Est-ce donc parce que vous êtes l'amant de cette femme que vous ne vous démas juez pas? L'excuse est assez bonne, si le mari est dans la salle.

— 11 y est, dit Edouard.

Qu'on juge de la rumeur que l'affirmation d'Edouard produisit. Ainsi que des cartes égarées qu'on accouple dans leurs couleurs pour compléter un jeu, les femmes se hâtèrent de rejoindre leurs maris, tandis que les maris de leur côté exécutaient le même mouvement pour se rallier à elles.

Jusque-là, la présence d'esprit d'Edouard avait parfaitement réussi et paraissait devoir le tirer de ce pas périlleux ; mais, par un accident qui aurait trouvé en défaut le plus subtil, six maris, qui n'avaient pas amené leurs femmes au bal, furent obligés, afin de prévenir les interprétations du lendemain, de

sommer Edouard de se démasquer sur-le-champ ou de montrer le visage de la femme évanouie.

— Ni l'un ni l'autre, répliqua Edouard furieux. Vous êtes, par ma foi, bien peu confiants dans vos femmes pour risquer leur réputation à cette enquête? Je ne suis pas aussi présomptueux que vous êtes défiants. 4We dit que j'étais l'amant de quelque dame présente ou absente? Je ne suis celui d'aucune d'elles, sachez-le. J'ai révélé que le mari de la femme frappée par monsieur se trouvait dans la salle : c'est tout. Me vaut-il pas mieux, consultez- vous, que l'offense et la réparation restent plongées dans le doute que de les en tirer pour ne punir personne, car que ferez-vous à ta femme quand elle sera debout, et de quel reproche m'accablerez-vous, moi qui l'aurai défendue ? Que gagneriez-vous enfin à découvrir que je suis son amant, si je l'étais?

— Convaincus tous les six, fut-il répondu à Edouard, que ce n'est point là la femme de l'un de nous, vos subterfuges et vos menâtes sont de méprisables prétextes. Vous nous avez mis en cause, monsieur, nous y restons. Demain, cette femme serait à coup sûr celle de l**un de nous du plein droit de la calomnie. Que personne donc ne sorte du bail que nul n'emporte l'idée d'un soupçon infâme que vingt ans n'effaceraient pas. Ferma les portes !

Les portes furent fermées;

— Ne touchez pas au visage de cette femme, par la vie de tous les six, de tout le monde, que je tiens au bout de cette arme ! n'y touchez pas!

La .(erreur, et le .désespoir sont dans la salle. Les femmes poussent des hurlements d'effroi à la vue de deux pistolets qui les menacent ; il appuie ensuite son pied dans toute sa largeur sur le masque de.Léonide.

Le mouvement est prompt, pas assez pourtant pour empêcher deux bras qui, saisissant Edouard par derrière, neutralisent l'articulation de ses poignets. Aussitôt quatre personnes s'attachent à sa jambe, posée sur le visage masqué de Léonide; elles vont lui faire perdre la résistance et 1 équilibre, lorsque Edouard s'écrie avec désespoir: Sur votre honneur ! vous avez juré, messieurs, de vous contenter du visage de l'un de nous, de celui de cette femme ou du mien : Regardez!

Le masque d'Edouard tombe à icrre.

— Edouard de Calvincourt! s'écrie Caroline de Meilhan. Et1 elle cacHesbn visage dtas&smàfrifev' f- - r '^» * i.'.t,.t

— Tu l'as tué, infâme! s^crie téonidtf %n isë tefctaht #un<;

bond. ;\ VT.^v^^r';" '"^ '•'<'- *"• -

^.çolqnel de gendarmerie s£mbïé' se Souvenir aV'eè'îibnk:'' l^fgrfiffi^regarde )e cpjonel ;, et l'un !pâr Vautré ifs afcqWè-'1 rent-ui^eûC^xfijtudè. dàps.f.cettè; fatale interrogation rapide et

Le colonel ajoute aussitôt : Edouard de Calvincourt, condamné l à mail pau te trilmpal de Poitiers. GendarxneSj, emparez-vous' de cetiiomrae! £MI?s vtfre devoir^ .[. \ ,i>|t ".; . (

Quatre <g8Bdatfmèîi tipçnttoureabre et^'ayaniîent sur Édouarfl: ' il est'iferdu.r « ,» ;• • r , .^ ■ v: n . . .

Edouard lâehfe au-dessus de leurs têtes ses deux coups de, pistolet dans la glace; des milliers d'étincelles jaillissent. Hon>* mes et femmes tdmbentr sur 16 parquet, Eu£-mê#*es, épouvantés, Messes par les éclats du taie et du verre, qui ont frappa leurs yeux; les gendarmes opèrent un. mouvement de recul, Edouard en iprofite pouihse lancer sur le perron du jardin, le franchit/ grimpe aulmur de clôture, se trouva eu pleine rue^ en rafee campagne, à la lisière du hôte ; ilest sauvé. , r(

S&ifif ôœur Omt, ses jambes tremblent, son front est en sueur^ ses dents se choquent ; mais Léonide ? , ^

Il revient sur ses pas avec ta même vitesse^ il. entend passer à ses côt& des chevaux de gendarmerie haletants; il voit courir dans tous les sens les voitures en désordre qui abandonnent la ville troublée : le voilà de nouveau dans Senlis, à' la porte de la' sous-préfecture. Mais, au lieu de s'introduire dans la salle par le mur du jardin du côté du perron, il entre tout simplement par la porté. La salle est vide : la peur a chassé le plus grand nombre, et ceux qui cherchent à rattraper Edouard ne sont pas restés là à l'attendre. Naturellement, l'endroit le plus sûr pour lui dans ce moment est celui même où, il y a quelques minutes, il avait couru le danger de laisser la vie.

Trois personnes étaient restées dans la salle : Léonide tou* jours masquée, M. Clavier et Caroline.

— Venez, dit Edouard à Léonide, venez!

— Vous ! ici? *

— Pas un mot, madame, venez !

— Un seul mot, monsieur, reprit solennellement M. Clavier.

m M NOTAIRE

Damtia, à quatre heures da soir, à la Table-du-Boi, feus la forêt de Chantilly.

~ J'y serai, mort ou vif.

A son retour de Paris, Maurice ne fit pas même savoir qu'il était arrivé.

En passant, il donna quelques ordres au maître clerc, et monta dans son cabinet. Il était fort pâle.

11 s'écria d'une voix étouffée, en tombant dans son fauteuil : «Trois cent mille francs! Où trouver en quelques heures trois cent mille francs? Affreuse spéculation ! »

Il dénoua sa cravate tout empreinte de la poussière du voyage, la jeta au loin, car il étouffait, et accoudé sur la cheminée, la tête dans ses mains, il répéta devant là glace : « Affreuse spéculation! Trois cent mille francs, ou l'affaire est perdue. »

Son portefeuille était ouvert devant lui, et, pour la vingtième fois depuis deux minutes, il dépliait des effets de commerce qu'il comptait et recomptait, murmurant vite et tout bas : « A payer trois cent mille francs ! sinon mon avenir, mon bonheur m'échappent ; et moi qui le concevais si modeste, si facile ! Ah ! pourquoi ai-je eu un instant d'ambition? Aussi pourquoi Reynier m'a-t-il tant persécuté? pourquoi ma femme... »

L'indignation de Maurice contre lui-même avait pour cause l'incident malheureux d'un jeu de Bourse survenu au milieu de ses achats de maisons de la Chapelle. Quoique le secret du futur entrepôt à Saint-Denis n'eût pas été trahi, Maurice ou plutôt Reynier avait mis tant de précipitation à se constituer acquéreur des bâtiments à démolir , que quelques propriétaires de la Chapelle, plus clairvoyants, sans deviner précisément le but de leur spéculation, sur le simple soupçon d'une vaste entreprise, avaient élevé le prix de leurs terrains. Ils pouvaient, en outre, par leur exemple, enfler les prétentions des autres prou priétaires et rendre par là l'opération ruineuse. Il s'était donc agi, à quelque prix que ce fût, de se débarrasser de ces propriétaires incommodes en achetant leurs maisons au plus vite et au prix, — il le fallait bien, — < ridiculement exagéré qu'ils en

DE CHANTILLY. f«»

demandaient. C'étaient f*o» cent mille francs à noyer dan» le gouffre. Tout le génie de Reynier avait abouti, selon sa coutume, à conseiller de jouer à la Bourse dans l'espoir de gagner la somme nécessaire aux achats. Mais on ne joue pas sans argent; Maurice avait risqué et perdu cent cinquante mille francs à lui, de ses propres épargnes, pour avoir les trois cent mille. Sa douleur était moins encore cependant dans cette perte, grave au fond, que dans l'impossibilité de poursuivre désormais cette grande affaire du chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle, qui comblerait tous les déficits. Tandis que Reynier court dans Paris pour rallier ces trois cent mille francs, Maurice sa désole dans son cabinet d'avoir tant sacrifié à une entreprise qu'il faut abandonner à moins d'y sacrifier dix fois davantage» — Au moins, si chez moi, ici , j'avais la cousojation du repos domestique pour oublier les douleurs présentes, pour songer avec calme aux moyens de réparer cette brèche faite à ma for* tune! Mais non : mon existence a été empoisonnée; ce que j'ai vu, ce que j'ai appris est là, sur mon cœur, comme du feu; et je ne sais trop ce que je viens chercher ici ; quel rôle jouer? Je n'ai ni'liberté d'âme ni énergie à partager entre mes deux malheurs. — Que dire à Léonide ? « Sortez l vous m'avez déshonoré! » et à Edouard : « Tu m'as trahi; je ne te dois plus rien, je te livre au premier passant, qui à son tour, te livrera à tes juges. Sors aussi! » Pourquoi, non? Et fermer ensuite la porte sur eux, et seul alors, jeune homme comme autrefois, libre, recommencer ma vie active; n'ambitionner que ce que je pourrai posséder par mon travail... C'est un rêve, je n'ai plus vingt-cinq ans. Le monde, que penserait-il? Quand on me demanderait ce qu'est devenue ma femme, si je répondais qu'elle est absente, on le croirait pendant deux mois ; ensuite on rirait, on murmurerait, on supposerait, on dirait qu'elle était ma maîtresse; ajoutant que j'ai été un infâme de l'avoir produite et nommée partout comme ma femme: et si, par hasard, de plus indulgents ou de mieux informés consentaient à croire que c'était bien ma femme légitime, celle dont je me serais séparé, alors on aurait découvert la vérité, la vérité qui tue dans les petites villes. Et moi qui ai besoin d'entourer ma maison de tant de silence et de tant de chasteté ! une rumeur de blâme à travers ma vie, un souffle de ridicule sur mon toit, me tueraient comme un faux dans mes actes. Et pourtant, je rougis à penser que je me tairai devant ma

ma table, ce soir; qu'ils y seront tous deux; qoléHèteé' parlera; quiimeidemAitdéra^ lui, dèS'noWeltës M la'Vëndéé. Et je ne dirai pas à celle-ci : — Cet homme' est Votre1 binant, nftd&ne! à ofJui-là : Oui,^eu^êté9 àm ataanÇ fet (fe'plus^ôiis étés condamné à iflort;sc^ezr * l ; f/ ';

' ^Sortez,' làïcttéraî-^je : oui! et pourquoi pas t Sortez ! et que tu ne sois plaint de personne en montant à^'éc^af^u^^D^a personnel nf des inconnus, ni' des tiens : Tes uns sans pitié pour tes opinions; les autres sans courage pour te délivrer, j flous avons là' sinîplictfé deerpire à ?ïa noblesse d'opinion qe, ces gèfts-là. Qu^I eût sédUit téomde au Lai, où les fomm^jsont au plus entraînant, au plus fou,' au plus frivole, que 5ai&-je, nioi, norHnie'cïé'retraitc? Qu'il ?e fut fait aimer d'elle >] ans les mille occasions que potre(làchetsoL;iéte(oftï'i; à tous Jescçurrupteurs,' ailleurs que chez moi : tien! mais Tabrjtqr.ek, l'avoir polir ennemi ; mais lui faire manger ipon pain, et mon donneur? Je n'ai été qu'un pauvre sot, dupe de mon bon cççur ;. et j'éprouve que le plus sage est de, ne compter sur aucune reconnaissance dans là vie ; que l'égoïsme est la cuirasse d'acier dont il faut s'envelopper, pour traverser sans meurtrissure, ,une société année dé jointes empoisonnées. ,,/-,,; ,,,, ...

Eut-on jamais plus de tourments? Cela pour elle*, Qu'ai-je besoin d'être si, cichp, moi? ; Mais elle jalouse les plus difficiles jouissances,, et ma (âcheest d$? les ibif procurer, «n'importe à quel prii Ma jeunesse, mes nuits* ma réputation sont sacrifiées à échafaud^r son anibUion.. Et quand* je rentre eheiifcoi^ chercher; 1^ recueillement an récompense de mes luttes au dehors, un autre, est dans mon liUA&sijla: bataille au. .dehors; au dedans la honte. Qui le croirait? a' est lorsque àç& soucis d'une fortune acquise pour elle, , blessure à i blessure* itaei vieillissent, c'est lorsque l'effroi déboutes les responsabilités «assumées sur ma tète m'égare, c'est quand je «suis sur le point de surprendre, l'adultère auprès oVmoa foyer, qu'une femme, imbue de je ne saigiquelles stupides maximesy saidresse devant moi et réclame sa liberté. Et que feraient-elles les femmes si elles étaient plus libres?, Gomment le seraient-elles davantage et nous aviliraient-elles mieux?

Lépnide parut à la porte du cabinet. ••'"» < L'altération de ses traits était moins la marque du repentir

DÇtjCftA,NTiLMr. tfifr

et de la peur quecelte d,'une (K^^ilong^i»j«i concentrée^ se»:

lèvre» treiflblafcnt,, n-.i ■ ,«-,•. . » * :> n- .» • .••'•t.:.-.

. Elle efsav*, à&pirUp debout, mait^* flambe* fléchirent.! < .••»•

MwriçiçlMi^yAnç^unfeutouiU.,} ; i . . i . • ,.r

— Sa.v)Bï-ypus,; di^-ellÇii^w affectant :< 4e. isonriré, qae M. Edouard?... Mais je ne tous ai jamais »tUmsI pâle, s'intoxl rompit-elle e^apercevant la figure de ^wiçç aurdçssus^IeJa sienne. .' !t ' ! t f ... f.

— Cè: n'est rien; ma pâleur est causée par la vôtre; poursuive?. '.'''.' t. ,

— Eh bien, dis-je, M. $doùai;d est l'amant d#. ♦. devinez, . l%

— La hardiesse est nouvelle, Léonide. H est l'ainant... .que,, m'importe de qui? Le confident est bien choisi! ., |l|(

La physionomie de Léonide passa comme un, éclair de jàn colère à î'étonriement. Comprimée entre une dénonciation pré-r. parée et une équivoque inattendue, elle fut saisie ; la respirâr.. tion lui manqua.

— Dites toujours, j'écoute. H m'est curieux, vous l'ave? jugé, ainsi vous-même, (Rapprendre de qui M. Edouard est l'amant. Je ne lui supposais pas, à ce digne jeune homme, beaucoup dp ., facilités, dans la position où il se trouve, de se prodiguer en , bonnes fortunes. 11 est présumable qu'il n'aura pa$ poussé au, , delà des limites de la prudence le cours de ses équipées, et qu'il aura concilié les élans de la passioii avec les restrictions de la retraite, liais j'oublie que c'est à vèus de m'instruire.

Ce ton ironique, cette parole moqueuse que n'avait jamais eus Maurice ne laissaient aucune faculté libre à Léonide. Elle • s'épuisait, dans la rapidité de ses observations, à distinguer le véritable sens des pensées de son mari. Allait-il au-devant des ' délations qu'elle apportait; ou les tournait-il contre elle, irré- ' : prochablequ'dle tétait pas? ; '5 ' '

Léonide devait sur-le-champ Jparlèr ou ïnouThv-

Elle se mit à rire à gorge déployée.

Mauriceila jugea lotte où se crût fou. ' !

— Eh t mon Dieu ! ne dirait-on fias, à votre air décontenancé, que vous êtes son rivalti Vous êtes ironie* de la tête aux pieds.1 ' Attendes au moins de- connaître la femme aimée d'Edouard: f' Votre figure bouleversée' malarmerait pioùr votre fidélité.

Léonide rit plus fort.

La colère est imitattve, comme toutes tes excitations nerveuse^ Attaqué, «v^ç , l'arme .du rire, Maurice rit aussi, mit'

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