‹ Le poignard de cristalChapitre 4 sur 26 · LE GONDOLIER TIMOTEO · texte numérisé non relu

LE GONDOLIER TIMOTEO

N'eût-on pas dit qu'il avait pria pour point de mire Buckingham et se» royales aventure», comme Catilina fut imité par le jeune de BeU?

Notre voyageur transalpin avait souvent entendu dire que les gondoliers vénitiens étaient les gens les mieux instruits qui fussent sur le compte des familles patriciennes, mais que par contre, ils avaient conservé des temps funestes de la repu* blique, une tradition enracinée de prudence et de discrétion, qui ne permettait guère à un étranger, à un Allemand surtout, de pouvoir obtenir quelque confidence qui dépassât la banalité des choses de notoriété publique. Quoi qu'il en pût être, Otbert résolut d'essayer s'il ne lui serait pas possible d'apprendre quelque chose sur l'intérieur de la famille à laquelle il avait à offrir sa restitution. Il fit donc appeler un gondolier, dans l'intention de le garder quelques jours à son service, afin d'essayer de mieux capter sa confiance, et d'en obtenir, à l'aide de sa générosité, une exception à ce qu'on disait de cette discrétion traditionnelle.

— Conduis-moi vers le palais Bastiglial dit Otbert au fils des lagunes. Le connais-tu?

— Si je connais le palazzo Bastiglia! exclama le gondolier d'an air presque formalisé, et qui donc pourrait le connaître mieux que moi? Est-ce que pendant quinze ans je n'ai pas amarré ma barque à ses poteaux de défense?... Ah I si je voulais parler 1 j'en sais long, signore, tel que vous me voyez I

— As-tu donc servi la comtesse ! s'écria Otbcrt, charmé de ce hasard.

— Gomme vous dites, padronmio! et du temps de son premier mari, encore! un Morosini ! rien que ça... un illustrissime) fui a eu plus de doges dans ses ancêtres, que moi je ne compte de prix de regata parmi les miens!

— C'est à merveille! reprit Otbert. Écoute, mon brave, tu vas me conduire vers le palais Bastiglia, dont je suis curieux de voir l'extérieur seulement... puis tu me donneras sur cette famille quelques renseignements dont j'ai besoin... et pour que ta langue et tes bras manœuvrent ensemble, je te promets double paye!...

— Ma langue et mes bras ne sauraient trop faire pour un aussi généreux patron... pourvu qu'il ne demande rien que je ne puisse dire... Nous autres gondoliers vénitiens, nous savons bien des secrets de famille, mais ça meurt avec nous. Le barcarol est un tombeau pour les secrets !

— Je le sais, je le sais!... mais pourtant je voudrais avoir une idée de cette famille, des membres qui la composent, des vivants comme des morts, de ce qu'on dit en ville enfin...

T — Je pourrais vous dire le tout comme à un véritable in* quisiteur d'État, padron mio. La casa Bastiglia, la casa Morosini, c'est mon fort! J'ai donné plus de centaines de coups de rame pour elles, qu'il n'y a eu de pigeons à Saint-Marc depuis la fondation de ces innocentes bêtes.,, qui sont trèsdures, par parenthèse, car une fois...

— Tu pourrais donc m'expliquer, interrompit le jeune homme, la liaison de ce double nom de Bastiglia et de Morosini?

— Per vbbidirla, signor mio ! 11 y avait autrefois sur une des places de l'intérieur de la ville un grandissime palazzo habité par le dernier descendant des Morosini, des guerriers si fameux, qu'ils ont été la perte des Turcs en Grèce, et qu'il

y a leur nom en latin, ou en je ne sais quoi qu'on ne peut pas lire, sur plus de je ne sais combien de tombeaux à l'église te San Giovanni e Paolo... des Morosini, enfin, padron mio, tous comprenez... ça veut tout dire. Ah I si je voulais parier!

— Et ce palais était celui du père de la comtesse? interrompit Otbert.

— De son mari, mon aimable patron ! de son premier mari., per ubbidirlal

— Comment! La comtesse n'est-elle pas née Morosini? reprit le jeune homme en fouillant dans., sa poche, pour trouver l'enveloppe dans laquelle la Vénitienne avait tracé ses noms, afin d'indiquer la source de l'envoi d'argent.

— Nota Morosini, maritata Morosini!... impossible d'être plus Morisini qu'elle! Oh! personne mieux que moi ne sait...

— En ce cas, explique-toi 1 interrompit Otbert.

—Per ubbidirla... pour vous obéir, padron mio. Or donc, la comtesse Faustina était la fille unique de son père, de même qu'elle avait un cousin fils, unique du sien. Les deux vieux, les deux frères Morosini, n'ayant eu que ça d'enfants, pour rendre le nom plus solide à l'avenir, et réunir pour son soulien les deux fortunes, décidèrent de marier le cousin et la cousine... A ce propos, j'ajouterai que j'en pourrais raconter long...

— Je comprends alors comment la comtesse procède du même nom auquel elle s'est alliée...

— Per ubbidirla! La comtesse Faustina eut à son tour deux enfants, un fils, l'héritier du nom des fameux doges, et une fille belle comme la madone de mon traguetto. Mais le bon Dieu ne tait pas plus attention aux Morosini qu'à d'autres; quand il s'agit de la mort, il laisse faucher la vieille où ça se trouve... C'est pour vous dire qu'il y aura dix ans à la prochaine Sagra del Redentore, le mari de la comtesse mou-

rut dans son château auprès de Trévise, comme un simpl noble de terre ferme, et que, deux ans après, le jeune Alvis* Morosini, le seul qui restait du nom de si fameux guerriers chavira à son tour, ou éteignit son fanal, dirai-je, pour m< faire mieux comprendre, durant un voyage en Allemagne...

— Gomment? le jeune comte mourut aussi, veux-tu dire' interrompit Otbert.

— Si, signor mio... Per ubbidlrla! le dernier mâle de h famille, il conte Alvi&e, est mort à vingt-deux ans, d'aucun* disent d'une chute de cheval, ce qui est bien possible, car les Vénitiens sont plus accoutumés aux gondoles qu'aux chevaux... d'autres aussi prétendent savoir qu'il s'est battu avec un officier... mais.ça, on se le glisse à l'oreille. Quant à moi, si je voulais parler... mais jamais ! jamais r vrai gondolier vénitien dans l'âme! Donc, pour en revenir à notre jeune maître, povero conte I c'était un brave et beau jeune homme ! quelle mine superbe il vous avait, quand il manœuvrait son gondolino sur le grand canal ! Il protégeait les Castellani i et payait de la musique la nuit sous les balcons des belles voyageuses polonaises... Oh! c'était un vrai Morosini, et s'il avait vécu, et qu'il y eût encore des Turcs !...

— En ce cas, la comtesse Faustina est restée seule avec une

fille?

— Avec la contessina...

— Ne me dis pas son nom! interrompit vivement Otbert,

1 Les Nicolotti et les CasteUani forment, on le sait, de longue date, deux factions rivales dans le corps des gondoliers vénitiens. Ces factions, qui aux beaux temps de la république, rivalisaient de force et d'adresse dans les régates et dans les jeux des réjouissances publiques, subsistent encore de nos jours, et trouvent parfois occasion de produire leur savoir-faire traditionnel. Les Nicolotti portent le bonnet ou béret noir. — Les Castellani l'ont conservé rouge. Tout gondolier, même au service d'un palais, appartient à l'une des deux factions rivales, presque ennemies.

qui eût été contrarié d'apprendre d'une aussi vulgaire façon comment s'appelait celle qu'il supposait bien être la jeune fille du mont Stelvio.

— Si vous savez son nom, padron mio, inutile alors de passer mon temps à vous le dire... d'ailleurs, je suis discret.

— C'est bien... tu ne l'appelleras jamais que la contessina, lorsque tu m'en parleras...

— Et c'est qu'elle l'est en effet, et d'une furieuse force encore 1 car c'est sur elle seule que repose maintenant tout l'avenir de la famille... Oht je connais tout ça, moi!

— Mais la comtesse mère s'est remariée, n'estae pas?

— Per ubbidirla... pour vous obéir. Mais ça n'a pas réussi. .. je peux bien vous le dire, car tout Venise le sait, et pour cela je ne suis pas indiscret.

— Comment, ça n'a pas réussi... qu'entends-tu par là?

— Ça veut dire que la veuve Morosini, qui tenait à l'avenir de sa race, comme le gondolier tient à son felze, avait espéré^ en se remariant, avoir un autre fils. Or, faute de trouver encore un Morosini à épouser (il n'y en avait plus d'authenti» ques...) elle s'était décidée à prendre le comte Bastiglia, un seigneur bien vu à la cour de Vienne, ce qui lui permettait d'espérer qu'on pourrait obtenir de faire reporter sur un nouveau mâle le nom maternel avec tout ce qui s'ensuit... Mais, comme je disais tout à l'heure, ça n'a pas réussi... Ohl le vieux Timoteo en sait long!

— Enfin, tu veux dire que le nouveau mariage a été stérile?

— Per ubbid... On dit même que c'est à cause de cela que le comte et la comtesse ne sont pas très-bien ensemble. Mais, tenez! padron mio, voilà le nouveau palais de la famille... La vieille comtesse n'a plus voulu remettre les pieds dans l'autre» depuis la double mort de son mari et de son fils... Ah ! quelle perte pour les Castellani, que la mort du comte Alvise!

En ce moment, la gondole se trouvait presque en face d'un ample palais situé non loin de l'Académie des beaux-arts, ou musée de Venise. Otbert reconnut que c'était là qu'il s'était le plus longtemps arrêté la nuit précédente, et les battements de son cœur lui avaient dit, sans qu'il eût rien demandé aux rameurs, que cette demeure était celte de la belle jeune iille. Ce phénomène de l'intelligence et de l'âme n'étonna nullement l'adepte des théories mystiques, des pressentiments et de la seconde vue. Dès que le vieux Castellano avait dirigé le fer de sa gondole de ce côté du canal, tout en l'interrogeant et en l'écoutant, Otbert avait compris, deviné, senti, devonsnous plutôt, dire, où il allait...

Aussitôt qu'on fut en face du palais, le jeune homme se retira à l'abri de ce petit dôme de drap noir qui, sous le nom de felze, forme la cabine de chaque gondole. Sûr de n'être pas reconnu, il put alors tout à son aise examiner cette demeure dont l'histoire des hôtes venait de lui être sommairement racontée. C'était un palais dans le style mauresque et ogival du splendide seizième siècle. Une double galerie à colonnettes tréflécs, et garnie de balcons de marbre, en décorait la façade, dont l'ensemble offrait un aspect chevaleresque et élégant*. On y arrivait par un perron de marbre brocatelle, flanqué de deux rempardes garnies de vases de fleurs. Tout le balcon du premier grand étage [piano nobile) était également bordé de caisses et d'urnes pleines d'arbustes, de plantes grimpantes et tombantes, qui s'enlaçaient aux colonnes, en mêlant leurs fleurs aux sculptures des chapiteaux, ou bien qui pendaient à travers les meneaux du balcon et descendaient en festons, comme une draperie, brodée de verdure et de fleurs, jetée là pour une fête. Des petits lions de marbre semblaient

* Ce palais a depuis changé de nom, c'est aujourd'hui le pafozro Cavalli.

eo vcdelte sur l'angle des balcons dont chaque fenêtre était garnie. Un petit canal (canaletto) suivait la droite du palais, qui avait une autre entrée par terre sur le campo San-Fitale. Au-dessus dé la porte d'eau, ^t à l'endroit même où Ton voit aujourd'hui resplendir le blason colorié d'une puissance étrangère, se trouvait alors le double écu sculpté en pierre des Morosini et des Bastiglia sous leur couronne comtale.

Lorsqu'il eut examiné le palais, Otbert dit à son gondolier de passer outre, et bien que l'heure matinale n'eût guère dû loi faire craindre d'être reconnu, il ne sortit du felze et ne reprit sa conversation avec le gondolier que lorsqu'il eut dépassé le palais Valmarana, au delà du traghetlo ou troquet San-Vitale.

— Tu ne m'as pas encore appris ton nom, dit Otbert en s'appuyant sur la voûte du felze au balancement de la gondole.

— Je m'appelle Timoteo... mon saint patron était un évêque, ce qui fait qu'on peut me fêter le 24 janvier de chaque année, quand on y pense ! mais, à vrai dire, et ce que je n'aime guère, on ne m'appelle le plus souvent que Teo, par manière d'économie de temps sans doute...

— Eh bien, mon brave Timoteo, achève-moi ton récit sur ta Morosini, maintenant que j'ai vu leur demeure.

— Hélas ! padfon mio, comme je vous le disais donc, des Morosini, c'est fini! cane peut aller que de mâle en mâle, ces grands noms -là, et la dernière créature du pur sang est une ffle... mais une brave fille pourtant .que la contessina! Je l'ai vue grande comme le bambino de la madonna du tra ghetto, et on Félevait sous mes yeux dans l'ancien palais, que déjà son frère Al vise nous trempait de fameuses chemises à ramer dans le canal délia Giudecca! Mais c'est une justice à rendre à la petite Morosina : aussitôt qu'elle a été en âge de nous faire verser du vin, elle n'y a jamais manqué, quand elle nous

Toyait rentrer au palais si mouillés , que nous avions plutô l'air d'avoir navigué dessous que dessus la lagune !... Le pe tit comte a de bonne heure ressenti le noble goût des bar ques!... Et aller se tuer en dérapant d'un cheval... (si c'es de ça qu'il est mort...) s'il s'était noyé encore, passe !

Otbert interrompit ces singuliers regrets, en demandant ai vieux Teo s'il y avait longtemps qu'il avait quitté le servira de la famille et quelle était la raison de cette retraite.

— Ah! padron mio! s'écria-t-il, en suspendant pour un instant le mouvement cadencé de sa rame, j'aime mieux tomber à l'eau que d'y penser ! la vieille comtesse, voyez-vous... je m'entends!... j'en sais plus que je n'en veux dire... et sui la contessina aussi! Si la sérénissime république subsistai! encore, la vieille eût pu pétitionner pour être du Conseil des Dixl... c'est un caractère à ça! Ces petits nez crochus, disait mon père (qui avait servi à l'arsenal sous l'amiral Emo, et qui se connaissait en patriciens), n'annoncent jamais rien de bon... vous comprenez bien, signor mio, qu'après ça je ne pouvais plus rester à son service.

— Comment, vieux fou, à cause de ce nez crochu?

— Non, non! n'ai -je pas dit la raison? Ah! j'ai le frisson riéh que d'y penser ! C'est à cause de la baignade..» mais chut ! il faut être discret !

— Quelle baignade, vieux logogriphe? finiras -tu enfin de t'expliquer avec ta discrétion? n'es-tu pas à mon service pour les bras et la langue?

— Ne vous l'ai-je donc pas dit?... Ah! quel événement! Une Morosini dans l'eau ! la dernière fille de tant de fameux guerriers dans le canal, comme le vil caniche qui nage ordinairement auprès de mon aviron !... Ah! il y a des moments où je suis bien forcé d'en convenir, ce fut un rude quart d'heure! mais c'est égal, elle m'a puni durement, et j'ai perdu là une belle rente de verres de vin vicentin ! mais, voyez-

• LE POIGNARD DE CRISTAL Si

tous, il y avait longtemps que la vieille comtesse m'en voulait... d'ailleurs elle ne m'appelait jamais autrement que Teo, je crois que c'est parce que je ne lui disais jamais Excellence...

— De sorte que, malgré tous tes bavardages, je ne puis pas Bavoir quel tort tu as eu envers ta maîtresse?

— Je croyais l'avoir dit, padron mio ; excusez-moi, je croyais que vous le saviez... Eh bien donc 1 c'était un soir, ou une nuit plutôt que j'étais allé avec un autre camarade attendre la comtesse mère au sortir du théâtre de la Fenice, reprit le bonhomme, en se remettant à ramer, il faisait noir comme dans un pot à goudron, et froid comme... je ne sais pas dire où, pour dire assez. Nous avions attendu deux heures au péristyle (je crois que c'est comme ça qu'on dit), et nous nous ennuyions comme des girouettes, mon camarade et moi. Bref, signor mio, voilà que le valet de pied arrive avec son fanal nous annoncer que vient la padrona. — Alerte ! Cfie-t-on; j'avais fermé les yeux pour les tenir chauds, et je crois qu'ils avaient abusé de ça pour s'endormir... — La padrona ! la padrona ! que répétait cette grosse cariatide de valet de pied ! je me lève tout engourdi et je me plante à mon poste : un pied dans la barque et l'autre sur la marche de l'escalier du théâtre, pour offrir mon épaule à la comtesse, en ma qualité de gondolier de l'avant. Mais je ne sais pas si la padrona n'avait pas aussi dormi au spectacle... car le fait est qu'elle n'était pas très-solide. Elle descend l'escalier jusqu'à la dernière marche, parce que l'eau était basse comme tout... Voilà que je veux rapprocher la gondole, qui s'écartait tin peu , en resserrant mes jambes... et que mon pied glisse sur le marbre oh l'eau avait laissé des herbes endiablées... Je veux aussitôt reprendre mon équilibre... mais, sans le vouloir, j'écarte davantage ma gondole, et la padrona n'ayant plus de point d'appui, ni pour ses pieds ni pour ses mains, tombe droit dans l'eau!... Je vois encore sa toque à plumes

qui s'en va à droite, pendant que la comtesse plongeait à gauche!... Heureusement le fanal éclairait la chose! elle en fut donc quitte pour être mouillée quelques pouces à peine plus haut que la tète. Elle aurait dû me tenir compte de ce que je me jetai aussi dans l'eau, où peut-être, à vrai dire, avais-je glissé presque en même temps qu'elle... Bref, signor mio, on nous repêcha tous les deux, mais la comtesse dans un état un peu plus pitoyable que le mien... à cause des falbalas. C'était au mois de décembre... J'avoue qu'il y avait de quoi s'enrhumer!,..

— Teo! Teo! cria-t-elle aussitôt qu'elle se vit à flot, je te chasse!... tu iras en prison!... pour dix ans au Spielberg, misérable !... — Elle aurait pu m'offrir d'y aller pour cent ans, que j'aurais été incapable de dire non. La colère la réchauffait... Moi je pensais que c'était, triste, et qu'il faisait humide. Enfin, on revint au palais. Le lendemain la corn* tesse était au lit entre quatre docteurs, et moi à spasso, c'est-à-dire en disponibilité, en promenade, après quinze ans de coups d'aviron sans reproche au service de l'illustre famille. J'aurais compris la vengeance de la comtesse, si c'avait été son fils, un mâle délia casa auquel l'accident fût arrivé... Mais à elle ! une fois changée de robe, qu'est-ce que ça pouvait lui faire?

— Que veux-tu, mon vieux bonhomme, sans doute que ta maîfresse n'aimait pas les bains de lagune au mois de décembre ! Chacun son goût !

— Bah! si elle avait fait comme moi... trois ou quatre verres de vin à l'office, et se secouer un peu, c'était fini! Le fait est que de cette affaire-là, j'ai perdu mon sort : mon père m'avait bien dit de me méfier des nez crochus ! mais j'en ai trop dit déjà...

— Sois bien persuadé qu'aucune sorte de nez ne se serait arrangé de ta baignade, qui un rien de plus, par une saison

pareille, tournait en noyade, ou tout au moins en fluxion de poitrine... et alors, adieu la souche des Morosini!

— Bah ! on n'avait plus besoin d'elle pour celai ajouta le raucuneux Timoteo ; le lendemain de ma disgrâce, le comte AIrise me fit dire de ne pas trop me désespérer, et que si sa mère ne toussait pas trop, il tâcherait de la décider à me lais* ser rentrer au palais pour ramer dans une autre barque que la sienne. Mais la vieille ne voulut plus entendre parler de moi; elle se mit en fureur contre ses enfants, et leur demanda s'ils voulaient la voir finir comme les pratiques du canal Orfano... C'était tout bonnement me comparer à ces gondoliers sbires qui allaient noyer les condamnés des Dix là-bas où il était défendu de pêcher... Avec ça elle ne me nomma que Teo, et ivrogne de Teo!... Dieu sait pourtant l'eau que j'ai bue ce jour-là ! Enfin, signor mio, je fus à jamais banni du palais ; mais pour me consoler, et me faire un sort, le jeune ceinte Alvise et sa sœur m'envoyèrent de quoi acheter une gondole afin de me mettre pour mon propre compte au traguet. Ce fut bien à eux, les dignes enfants ! car la vieille comtesse fit tant d'embarras de son petit désagrément du canal, que jamais je n'aurais trouvé une autre place dans une famille de Venise. Il ne m'aurait resté qu'à m'aller faire gondolier à Paris ou à Vienne... Mais voyez-vous, j'aime mieux Venise, quoique les francs et les schellings valent plus que les

Une fois sur le chapitre de ses malheurs, le vieux Timoteo n'eût sans doute pas tari aisément, si Otbert, qui en savait assez à ce sujet, n'eût jugé à propos, en se faisant conduire dans la passe de la Giudecca, de ramener le bonhomme au complément des renseignements nécessaires sur la famille Bastiglia. Il finit donc par savoir, malgré toute la discrétion du bonhomme, que la vieille comtesse passait à Venise pour une femme sévère et inflexible, autant que profondément

flère de son nom; qu'elle vivait assez mal avec le comte son second mari, qui n'avait pas su répondre aux espérances que l'ambition aristocratique de la comtesse avait fondées sur lui. Quant à celui-ci, c'était, paraissait-il, un homme faible, terne, ni bon ni méchant : une machine en toute circonstance remontée par la femme, et rien de plus. Le comte Alvise était mort depuis huit ans environ; sa sœur, celle qui n'a encore été désignée que sous le titre de contessina, entrait, suivant le calcul de Timpteo, dans sa dix-neuvième ou sa vingtième année.

Comme malgré ses airs de réserve et de discrétion, le vieux gondolier ne semblait pas savoir grand' chose de plus que ce qu'il avait dit à notre héros, celui-ci crut pouvoir se contenter de ces premiers renseignements. La promenade à la Giudecca terminée, Otbert se fit porter à la rive des Schiavoni ou des Esclavons, pour revoir au jour les monuments dont il avait, durant la nuit précédente, reçu une si vive impression. Il fit marché avec Timoteo pour se l'attacher une semaine, et le congédia provisoirement jusqu'au soir.

On trouvera peut-être que le jeune Inspruckois avait tiré bien peu de parti de sa conversation avec l'ancien serviteur de la casa Bastiglia, relativement aux renseignements que, malgré toutes ses protestations de prudente discrétion, Otbert eût pu en obtenir sur le compte de celle qui était le but secret et réel de son voyage, mais les esprits délicats auraient compris cette réserve de l'estimable jeune homme. Après tout, ce qu'il avait fait dire au gondolier ne sortait guère du cercle de ces banalités assurément connues de toute la ville, et que nul autre n'eût fait difficulté de lui raconter. Mais il lui semblait que des questions plus particulières* adressées ainsi eu plein air, à un valet mécontent, eussent été à la fois inconvenantes et imprudentes : inconvenantes, parce que le caractère, les habitudes, la vie d'une jeune personne de haut

rang et d'une belle âme ne devaient pas être l'objet d'une conversation frivole, et livrés ainsi aux interprétations équivoques d'un homme grossier; imprudentes, en ce que Timoteo, absent depuis quelques années du palais, pouvait ne savoir que peu de chose, et inventer à plaisir pour se rendre utile ou intéressant. 11 eût aussi pu arriver que, tout en sachant parfaitement ce qu'il eût importé à Otbert d'apprendre, cet homme, qui avait souvent reçu des bienfaits de la contessina, eût assez de réserve pour ne pas livrer aussi légèrement à un étranger, à un inconnu.arrivé de la veille, mille détails dont on ignorait quel usage on pourrait faire. Pour ne pas rester court, en ce dernier cas, Timoteo eût donc encore trompé le questionneur... Évidemment, mieux valait donc ne pas interroger du tout. Ainsi, de quelque manière que l'on considère la conduite tenue par Otbert, elle apparaît ou prudente ou convenable, et délicate surtout, si l'on songe qu'il était épris de la belle jeune fille du Stelvio.

Le soir, il prit une autre gondole, afin de ne pas faire travailler la tête de Timoteo en suppositions inutiles et compromettantes, et après s'être fait promener sur différents points des lagunes, Vers neuf heures, il désigna le palais Bastiglia. La lune n'était pas encore levée, et le canal était fort sombre. De loin en loin on voyait passer silencieusement une gondole de maître, avec son petit fanal allumé, dont le reflet glissait sur l'eau, brisé et divisé en mille étincelles par les coups d'aviron du gondolier. L'air était frais,* Otbert, enveloppé dans son manteau, contemplait l'aspect général de cette nuit vénitienne, sombre et silencieuse. Vue ainsi, c'était bien la Venise des Dix... la cité de la vengeance secrète et de la terreur... La gondole arriva devant le palais désigné.

Otbert fit arrêter. Alors un singulier spectacle frappa ses yeux. Toute la façade du palais était sombre; seulement deux fenêtres d'une salle basse flamboyaient. L'éclat de cette illu-

' mination intérieure resplendissait à éblouir. Une fête, un bal eût semblé ainsi trop ardemment éclairé. Otbert demanda à son gondolier ce que cela signifiait; mais celui-ci était un Nicolotto d'un quartier éloigné, et il ignorait ce qui se passait dans les palais du grand canal.

Une des fenêtres de cette salle était entrouverte. Otbert fit approcher sa gondole pour essayer de voir; mais il ne put s'élever suffisamment, bien que dans les proportions générales du palais, ces fenêtres fussent celles d'une salle basse. Ne pouvant réussir à voir, il écouta. D'abord il n'entendit rîen; mais après quelques instants d'attention, il crut saisir, au milieu de ce grand silence nocturne, une faible voix qui s'élevait par moments et se taisait presque aussitôt. Il était difficile de se rendre compte si c'était un chant ou une conversation, car le bruit n'en arrivait au dehors que comme un murmure intermittent. Intrigué au dernier point, Otbert contemplait les ardentes projections de cette bizarre illumination sur l'eau du canal, lorsqu'une voix claire et impérieuse s'éleva de l'ombre, sans qu'on pût voir personne, et cria au gondolier de passer son chemin... Sans attendre que l'ordre lui en fût confirmé par celui qui l'employait, le gondolier fit rapidement tourner sa barque, l'éperon vers la Salute, et se mit à ramer de toutes ses forces.

— Qui fa dit de partir? s'écria Otbert vivement contrarie.

— Moi! dit la voix s'élevant de l'ombre.

— Vous l'entendez, mon maître 1 murmura le gondolier évidemment effrayé et ramant coup sur coup.

On ne saurait préciser pourquoi, mais le voyageur luimême se sentit sous le poids d'une certaine émotion... Celte nuit si épaisse, dans laquelle resplendissait uniquement l'illumination étrange... ce silence qu'avait seule troublé cette voix impérieuse, cette solitude dans laquelle n'intervenait qu'un personnage invisible... tout, dans cette atmosphère

lugubre et vénitienne, imprimait la terreur! Otbert, évidemment superstitieux, on le sait, ne revint de cette première et involontaire impression que lorsque déjà sa gondole, vigoureusement emportée par le rameur obéissant, se trouvait dix palais plus loin.

— Dans le temps passé, notre maître, cette curiosité-là nous aurait fait Taire connaissance avec les Plombs du palais ducal! dit le gondolier, lorsqu'il vit, en se retournant, que les flamboyantes fenêtres ne se montraient plus que dans un profil affaibli. Mais en ce moment, Otbert était en quelque sorte honteux de l'impression qu'il avait subie, et son amourpropre se révoltait de cette servile obéissance qu'il avait apportée à un ordre singulier et abusif. De quel droit un incounu, sorti on ne savait d'où, se permettait-il de lui intimer l'expression d'une volonté en désaccord avec ce qu'il lui plaisait de faire? N'était-il pas libre de s'arrêter sur ce canal, (levant n'importe quel palais? Que se passait-il donc de caché, de mystérieux dans celui-là, qu'on redoutât tellement l'investigation des passants?... Un moment le jeune homme eut envie de forcer son gondolier à retourner... Mais il songea que ce palais était celui qu'habitait une femme qui n'était pas précisément une étrangère ni une inconnue pour lui, et il se décida à rentrer à son hôtel, pour rêver plus à l'aise au bizarre et double incident de la soirée.

Le lendemain, Otbert pensa qu'il ne devait pas laisser s'écouler trop de temps avant que d'effectuer la remise de la somme que la comtesse Bastiglia lui avait adressée. Tarder trop, c'était donner à supposer qu'il avait accepté, et cette apposition lui semblait injurieuse. 11 lui était surtout insupfortable de songer que la contessina connaissait cet envoi et cette apparence d'acceptation; il résolut donc de mettre fin eplus tôt possible à une position semblable. Lorsque Otbert eut démontré l'inébranlable résolution

d'accomplir «on voyage de Venise, le vieux Bruschall, ayant vainement usé toute sa logique à lutter contre sa dé-< termination, s'était décidé à remettre au jeune homme une lettre de recommandation pour une de ses connaissances de la ville adriatique. Cette lettre était à l'adresse d'un certain marquis Durazzo, un Dalmate dont Bruschall avait été pendant quelques années précepteur en Allemagne. Otbert, qui avait peut-être besoin d'être guidé dans ce qu'il avait résolu de faire, songea tout naturellement à celui auquel il était recommandé. Il prit donc sa lettre et se fit conduire à la demeure du marquis.

Celui-ci reçut d'abord assez froidement le recommandé. Mais lorsque ce dernier eut expliqué les faits sur lesquels il demandait un conseil et quelques éclaircissements, les façons du marquis Durazzo changèrent presque instantanément. Il se dit fort lié dans la famille Bastiglia, et en position d'ouvrir les portes du palais à l'étranger, quel que fût le motif qui pût lui faire désirer d'y avoir accès. 11 confirma en partie tout ce que le gondolier avait appris à Otbert, et compléta ces renseignements sur certains points. Ainsi, pour cette fois, notre amoureux entendit parler assez longtemps de la jeune comtesse, dont le marquis dépeignit avec une certaine insistance le caractère fier et la morgue aristocratique. Otbert put en outre saisir,, par les faits cités, quelques traits nouveaux du caractère de la vieille patricienne, que, suivant toute apparence, Timoteo, malgré son dépit contre elle, n'avait pas trop chargée. Quant au voyage par delà les Alpes entrepris deux mois auparavant, par la comtesse et sa fille, voici l'explication qu'en donna le marquis, explication qui rendait naturelle l'étrange rencontre qu'Otbert avait faite du convoi, dans la montée du Stelvio.

En apprenant la mort de son fils unique (et l'on n'avait jamais bien connu dans le public la cause et les circonstances

de cette mort), la comtesse était presque devenue folle de douleur. Veuve depuis deux ans du patricien Morosini, dernier du nom, elle n'avait d'espoir que dans l'avenir de son fils, pour relever cette glorieuse famille prête à s'éteindre. Cette mort déplorable ruinait toutes ses espérances. Dans son orgueil de patricienne de Venise, Faîtière comtesse voyait avec désespoir le grand nom qu'elle portait destiné à unir, comme s'étaient déjà éteints, depuis un siècle, d'autres noms historiques du pays, parmi lesquels le sien était assurément des plus beaux. L'orgueil déçu donna à sa douleur «des formules presque extravagantes. On la vit passer de longues heures agenouillée sur les dalles des églises, le front appuyé sur les tombeaux de ses aïeux, comme si elle demandait à leurs cendres illustres un remède contre cette fatale extinction de leur race. A la fois passionnée et injuste, elle devint dure et Inexplicable envers la charmante enfant qui lui restait, comme si toute sa tendresse maternelle se fût ensevelie dans le linceul du fils mort. 11 semblait qu'elle en voulût à sa fille d'être une fille, et qu'elle voulût la punir de n'offrir qu'une fleur sur l'arbre héraldique dont la tige était rompue...

Quelques années se passèrent, après lesquelles le bruit se répandit que celle qui était à la fois la fille, la veuve et la mère des derniers Morosini allait se remarier. C'était sans doute une résolution prise comme une tentative de remède à l'infortune dont elle se trouvait accablée, espérance de son orgueil toujours ardent. On disait à Venise que l'empereur d'Autriche avait promis de reporter sur le fils qui pourrait naître de cette nouvelle alliance, le nom de ses aïeux maternels. La comtesse, peu de temps après, épousa en effet un patricien qui, sans avoir eu de doge* de son nom, comptait cependant, durant les derniers siècles de la république, des procurateurs de Saint-Marc, des sénateurs, des inquisiteurs

40 LE POIGNARD DE CRISTAL d'État, et surtout un amiral sous les ordres de Francesco Morosini dit le Péloponésiaque, lors de l'expédition glorieuse que signala, en 1685, laxonquête de la Morée, l'ancien Péloponèse. De plus, il y avait déjà eu alliance entre les deux familles au dix-huitième siècle, un Morosini (Gianjacopo) ayant épousé uneBastiglia, dont le dernier comte était arrière-petitneveu. C'était donc presque un Morosini, et à moins de porter héréditairement ce nom, il était difficile^ comme naissance, alliance ou services publics, de s'en approcher davantage. Le mariage eut lieu, mais ne réussit pas dans le sens espéré, ainsi que le vieux Timoteo l'avait déjà raconté à Qtbert, dans son langage de traguetto. Les années s'écoulèrent, et avec elles tout espoir d'une greffe sur la branche épuisée. Le dépit, l'orguefi blessé, sa morgue aristocratique, tout contribua à combler le désespoir de la fière patricienne; elle resta malade pendant plusieurs années, et n'en continua que mieux à témoigner à sa fille la plus blâmable indifférence, bien que celle-ci,; par Tâge, la beauté et des qualités charmantes, méritât toute tendresse, et fût déjà singulièrement remarquée dans le monde, où elle n'apparaissait, du reste, que fort rarement ;

Enfin, la santé longtemps chancelante de Faîtière comtesse sembla tout a coup comme galvanisée. Son .mari, personnage insignifiant,' auquel oh s'était Ijabitué à ne .faire aucune attention,' apporta bientôt dans le monde des airs de préoccupation inhabituels; il avait l'air de penser. On sut que le comte avait de fréquentes conversations avec les autorités, et que la comtesse avait eu plusieurs conférences avec le prélat, patriarche de Venise. A la suite de toutes ces agitations insolites, elle partit, accompagnée de sa fille, d'une suite de domestiques assez nombreuse, et fut rejointe à Vérone par plusieurs autres membres de la famille qui habitaient divers points du Lombar do-Vénitien. Un mois s'écoula, et la comtesse

reparut avec cette petite cour de parents et de valets : elle rapportait, embaumé dans un triple cercueil de bois précieux, le corps de son fils, qu'elle était allée réclamer par delà les Alpes...

Du moment où elle avait été contrainte de renoncer à tout espoir de voir sa race continuée par la naissance d'un enfant mâle, la fière patricienne avait voulu qu'au moins le dernier du nom reposât dignement parmi ses aïeux. Elle avait fait en secret les démarches nécessaires auprès des autorités, et le prélat avait promis d'officier en personne le jour où la dépouille du jeune comte Alvise irait rejoindre, dans le caveau de l'église de SanStefdno, les illustres restes de Franccsco Morosini. C'était au retour de cette funèbre expédition qu'Otbert et le vieux Bruschall, cet ennemi acharné de l'esprit des nerfs, avaient rencontré le convoi dans une situation où le courage du jeune homme avait probablement empêché la comtesse de rouler, avec le cercueil de son fils et la berline drapée de noir qui lui servait de corbillard, dans les profondeurs rocheuses du torrent de Frcdolfo.

A la suite de ces explications, données par le marquis Durazzo, Othert devina enfin la cause de la bizarre illumination qui l'avait tant intrigué la veille durant sa promenade nocturne sur le grand canal : c'était une chapelle ardente, dans laquelle reposait, en attendant le jour des grandes funérailles, le corps du dernier Morosini, auprès duquel un prêtre récitait jour et nuit les prières dés trépassés...

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