SON NOM
Il semble qu'en face de ce magnifique élément , le corps dota prendre les forces de l'esprit, et parcourir l'immensité dans où roi sublime!
Interrogé par Olbert sur l'opportunité de sa visite de restitution au palais Bastiglia, au milieu de ces préparatifs de funérailles, le marquis Durazzo fut d'avis que rien ne l'empêchait. 11 offrit même de prévenir la comtesse, ce que le jeune homme refusa, dans la crainte que la grande dame ne se retranchât à l'avance dans quelque parti pris à son égard. Le Dalmate avait assez longuement interrogé notre héros sur les particularités de son entrevue avec la jeune contessina, lors de la scène des Alpes; mais Otbert n'en avait dit que tout juste ce qu'il était naturel et convenable d'en raconter, sans toutefois avoir songé à remarquer l'insistance et la préoccupation avec lesquelles le marquis était, à plusieurs fois, revenu sur ce sujet. 11 rentra chez lui, décidé à se présenter dès le lendemain au palazzo Bastiglia* Morosini.
Otbert, dans l'objet de son voyage comme dans la démarche qu'il se disposait à faire, n'était entraîné par nulle idée extravagante, nul espoir présomptueux. En quittant Inspruck, i| avait, sans calcul, obéi à son instinct, à son élan de poète, attiré en Italie, dans une des villes les plus prestigieuses qui, fussent, par son besoin de voir, de connaître, de recueillir de nouvelles émotions. Il est vrai qu'au fond de son Ame* dans un repli qu'il n'avait guère tenté de dérouler aux yeux
de sa raison, résidait un vague pressentiment qui lui disait qu'il reverrait cette jeune fille qui lui était si rapidement et si bizarrement apparue dans* la montagne... Mais qu'espérait» il? Rien, assurément : tout au plus de recueillir un regard de ses beaux yeux, et de sa charmante bouche un mot nouveau, comme récompense bien autrement précieuse pour lui que cet or qu'on lui avait envoyé comme à un mercenaire. D'ailleurs, il lui eût été impossible de vivre avec ridée que cette noble jeune fille le crût un homme à garder une somma pour un service rendu au péril de ses jours. Ce dernier motif seul eût, au besoin, suffi pour faire admettre la nécessité morale de ce voyage par tout homme animé de quelques-uns des sentiments d'honneur et d'enthousiasme qui enflammaient notre héros. Ceci est donc chose établie.
Maintenant, nous devons nous empresser d'ajouter que, du premier moment où, par ses interrogations à Timoteo, Otbert avait reconnu à quelle famille éminente il avait affaire, il s'était plus sérieusement décidé que jamais à ne pas prolonger son séjour à Venise au delà du temps nécessaire pour réaliser l'objet matériel de son voyage et visiter la curieuse ville. Sans doute il avait gémi en secret de voir l'inconnue une aussi grande dame; mais son amour-propre était aussitôt venu le consoler de la ruine de nous ne saurions précisément dire quelles espérances non avouées à lui-même... Et en homme de cœur et de courage, il s'était plus résolument que jamais raffermi dans son programme : la voir une fois, l'entendre encore... et retourner, s'il le fallait, rimer des odes à Francfort pour le Kundschafter, en mettant secrètement un nom à ces inspirations, trop longtemps adressées par l'étu* diant à un être imaginaire et apocryphe.
C'est dans ces dispositions, qu'après avoir passé toute sa matinée dans la visite du palais ducal, Otbert se flt> vert trois heures, conduire par le discret Timoteo à la demeure
des Bastiglia, ayant pris sur lui la somme de la comtesse. 11 débarqua au perron, sonna et pénétra dans le vestibule. Le concierge vint à lui :
— Que désire le sjgnore?
— Parler à madame la comtesse et à sa fille. Le valet eut l'air fort étonné de cette prétention.
— Le signore est étranger, je suppose...
— Comme vous dites, répondit Otbert, que cet interrogatoire subalterne commençait déjà à impatienter.
Le concierge semblait irrésolu. Pour mettre fin à ces préliminaires, le jeune homme fit quelques pas vers l'escalier, que décoraient, ainsi que le vestibule, de grandes lanternes de galères de la république et des faisceaux de vieilles armes, provenant sans doute des équipements de gens d'armes des Morosini et des Bastiglia.
L'initiativç qu'avait prise Otbert mit fin aux hésitations du concierge, qui pensa qu'il était préférable de reporter sur les gens de la galerie supérieure la responsabilité de l'admission ou du renvoi. L'homme à la hallebarde tira donc un cordon de sonnette destinée à prévenir la valetaille d'en haut, et montra les degrés à l'étranger, en se décidant à le saluer.
Otbert fut reçu au premier étage par une seconde et plus complète inquisition. — Le signore est-il attendu par madame la comtesse?— Le signore a-t-il déjà été présenté à Son Excellence? — Est-ce pour affaire particulière que le signore désire voir madame la comtesse? — Le signore veut-il bien dire son nom ? il suo riverito nome ?
Pour les gens fort au courant des relations habituelles de leurs maîtres, tout visage nouveau est un texte d'inquisition et presque de défiance. Il faut dire aussi que les incidents particuliers qui se passaient alors dans la vie domestique de la famille pouvaient motiver ce redoublement de formalités d'antichambre.
— Dites à madame la comtesse Basliglia et à mademoiselle sa fille que la personne qui se trouve ici est celle qui a été assez heureuse pour leur être utile à leur passage dans les Alpes, et que cette personne désire obtenir d'elles un moment d'entretien...
Deui valets s'en furent dans les appartements. En attendant leur retour, Otbcrt, dont le cœur battait un peu, se mit à examiner les vastes tableaux qui décoraient les murs de la galerie, et les belles panoplies d'armes turques suspendues aux pilastres. L'aspect de cet intérieur avait quelque ebose d'aristocratique et de grand, qui allait assez bien à ces beaux noms que portaient les maîtres. Ce ne pouvait être la demeure de parvenus, de gens sans aïeux, d'enrichis de la veille.
Mais l'attente se prolongeait. L'émotion qui s'était emparée du jeune homme, en se voyant dans ce palais et en songeant qu'il allait se trouver en face de la contessina et lui parler peut-être, se dissipa sous l'impatience de son amour-propre, choqué de toutes ces façons et de ces retards. H se passa encore un temps appréciable... puis un des valets reparut enfin. En ce moment, par sa nouvelle disposition d'esprit, Otbert eût affronté sans trouble une impératrice. Gall eût retrouvé en cela la prédominance de l'organe développé de Ytstim de soi.
— Son Excellence ne reçoit pas... dit le laquais, beaucoup moins poli cette fois qu'il ne l'avait été au moment des interrogations premières. Les gens restés dans la galerie, et qui avaient examiné l'étranger avec une attention qui ne laissait pas que -d'avoir contribué à convertir sa première émotion en fierté blessée, chuchotèrent entre eux.
— Et la comtesse ne vous a chargé de me rien dire ?
— Non ! répondit laconiquement le laquais.
Otbert sentit son visage s'enflammer. Il eut envie de battre
l'homme à la livrée... mais il se maîtrisa, bien entendu, et
reprit :
— Dites à votre maîtresse que je me représenterai demain. Voici ma carte!... Et il partit.
— Ah ! signor mio, s'écria Timoteo en le revoyant, vous avez donc vu la vieille comtesse? Quel nez, hein! Mon vieux père m'avait bien dit de toujours me délier de ces figures-là ! Mais silence, Timoteo, mon vieux bonhomme... ce n'est pas une raison, parce que la vieille a mal agi envers toi, pour trahir tout ce que tu sais sur une famille illustre, après tout, et qui mérite des égards.
Otbert, absorbé dans ses réflexions, ne songeait guère à mettre à l'épreuve la discrétion équivoque de son gondolier. S'étant retourné pour jeter un coup d'oeil sur le palais d'où il sortait avec une disposition si différente de celle qu'il avait apportée en y entrant, il crut apercevoir une femme parmi les feuillages qui garnissaient le balcon de la galerie supérieure. Mais sa fierté blessée l'empêcha, quelque secret désir qu'il en éprouvât, de chercher à voir qui était cette personne qui semblait le regarder s'éloigner. Il se fit conduire à l'île San-Giorgio-Maggiore, et de là se mit à contempler Venise, jusqu'à la chute du jour.
Le lendemain, à la même heure que la première fois, Otbert se présenta de nouveau au palais Bastiglia. Le concierge lui déclara, sans même le laisser monter cette fois, que la comtesse était sortie...
— J'avais pourtant fait dire à votre maîtresse que je me serais présenté aujourd'hui, dit Otbert.
— Il signore pud scrivere, monsieur peu! écrire, répondit le valet.
Le soir même, Otbert chercha le marquis Durano, pour lui raconter cette étrange issue de ses deux tentatives. Le
ze'dby GoOgk
marquis eut, en écoutant ce récit, un vague sourire auquel le jeune homme ne prit pas garde.
— Vous avez refusé mon intermédiaire, dit le Dalmate. Si tous m'aviez laissé faire, à cette heure vous auriez probable* ment vu la comtesse 1
— Dois-je faire une nouvelle tentative? demanda Otbert.
— Gomme vous voudrez ! dit le marquis.
Otbert comprit qu'il pouvait l'avoir blessé; aussi reprit4l bientôt :
— Eh bien, excusez-moi... j'avais voulu vous éviter une peine... mais maintenant je me remets entre vos mains... Faites que je voie ces dames une fois, et je vous en aurai une vive reconnaissance !
— Vous tenez à voir la mère et la fille ? demanda finement Durazzo.
— Oui, répondit simplement Otbert.
— Ces jours-ci, ce sera peut-être difficile, reprit lé marquis; vous savez que c'est après-demain qu'ont lieu les funérailles du dernier Morosini... Laissons passer ces tristes cérémonies, ensuite tout mon crédit au palais sera à votre disposition.
— Eh bien, attendons 1 dit Otbert.
Le lendemain, notre héros alla passer une partie de la journée au Lido, cette île trop vantée des poètes qui ne l'ont pas vue, et qui n'est au fond qu'un rempart contre la haute mer pour les lagunes, ou un observatoire d'où Venise se développe sous un de ses plus beaux aspects. Otbert, qui, d'après ce qu'il avait lu, s'était attendu à trouver là des promenades ombreuses, des bois de citronniers et des villas élégantes, rat tout étonné de se voir débarqué sur une dune sablonneuse, par-ci par-là recouverte d'herbes salines, de mousses fauves, et de loin en loin découpée par quelques haies de broussailles à peine arborescentes. Au reste, d'un côté on voyait la mer
perdue dans un horizon immense, l'Adriatique aux Ilots bleus, aux vapeurs lilas, sur laquelle se détachait de place en place ou l'aile blanche d'un oiseau rapproché, ou la voile d'un bateau éloigné, dorée par le soleil. La vue de cette mer transporta Otbert : il se mit à courir sur la plage de sable comme un véritable enfant. C'était la première fois qu'il jouissait de ce grave et charmant spectacle; en fait d'immensité, il ne connaissait encore que ses montagnes et le ciel où, comme d'audacieux oiseaux, il avait lâché tant de folles pensées.
U resta là longtemps. Ses yeux ne pouvaient se rassasier de ce magique tableau. Otbert avait toujours trouvé une grande volupté à égarer ses regards dans l'étendue. S'il contemplait une chaîne de montagnes, c'était toujours vers la partie où les plans s'éloignaient, se perdaient dans la vapeur des lointains indécis, que revenait plus volontiers son attention. L'âme s'en allait alors sur le regard, comme à la découverte de mondes nouveaux, au delà des dernières lignes profilées dans le ciel... L'aspect de la mer, sans autre limite au loin que celle que met à la puissance de notre vue la débilité humaine, dut nécessairement le ravir, raffoler.
Après avoir longtemps erré dans les méandres de l'eau sur la plage, Otbert finit par s'asseoir* sur un rocher. Sans doute, s'il eût fallu parler, il lui eût été bien difficile de donner une forme à ce qui se passait en lui. Il ne pensait pas : il sentait. Le jour qui finissait mourait comme la dorade, ce splendide poisson adriatique, auquel chaque convulsion communique une nuance nouvelle. Tige et fleur séparées, le corps du poète était là, immobile, tandis que son âme planait dans les rêves. Préciser ces rêves, eût été vouloir saisir le parfum d'une fleur avec la main. On ne saurait dire comment, après la rêverie, après la poursuite du vague indéfini, naissent et s'enchaînent les pensées. Celles d'Otbert se remplirent bientôt de l'image d'une femme qu'il ne devait revoir qu'une fois. Cette mer,
dont les ûots déroulés devant lui se teignaient peu à peu sous m azur plus sombre, lui rappelait le haut rang social de cette , patricienne, à laquelle il avait un moment osé rêver. Ces lames avaient porté les flottes que commandaient ses ancêtres et qui les rapportèrent si souvent vainqueurs et couverts de gloire : plus d'un Morosini avait jeté dans cette onde l'anneau allégorique de son hymen dogal avec l'Adriatique. En ce moment, Otbert regretta de ne pas savoir le nom de cette illustre jeune fille, et sa fantaisie chercha à en créer un. 11 le fallait d'une euphonie éclatante et douce, rare surtout, car nulle femme ne pouvait se nommer comme elle, qui était une exception parmi les patriciennes, comme parmi les beautés. Otbert cherchait, rêvait; le vent du soir se levait sur les flots, et lui apportait leur murmure. On eût dit que cette mer, qui avait ouvert son sein au sillage des galères triomphantes du Péloponésiaque, voulait conseiller le poète : la brise et les vagues essayaient des syllabes... Otbert écoutait!
— Ondes bleues qu'a souvent rougies le sang des Morosini! s'écria le jeune homme, vent parfumé de 1$. Grèce qui fis fl'rtter la pourpre léonienne de leurs étendards, noble mer Adriatique ! je comprends quel harmonieux baptême vous murmurez à mon oreille!... Jdrial Adriana! voilà le nom que tes flots lui donnent ! Adriana ! c'est sous ces syllabes symboliques que mes vers oseront à l'avenir la nommer... Adriana, douce et charmante femme!... Adriatique, mer pure et azurée! toutes deux je vais vous perdre, après vous avoir vues une fois!... une seule et douloureuse fois!... Et la voix de l'orphelin s'éteignit dans les larmes. Timateo cherchait son maître : il était temps de songer à ^tourner à Venise.
LE DERNIEE MOROSWI.
À Venise, les fonératlles et l« tombeaux des morts luttaient de faste, comme les fêtes et les palais des vivants.
' Peu de jours après la dernière entrevue de notre héros avec le marquis dalmate,la grande cloche du campanile de Saint- Marc, celle qui ne sonnait, sous la république, que pour le couronnement des doges ou au jour de leur mort, fut mise en branle et porta jusque dans les quartiers les plus éloignés de la ville, et même dans les îles voisines, l'annonce qu'une grande cérémonie allait avoir lieu. C'était, en effet, la date iixée pour les funérailles du dernier des Morosini. Du palais Bastiglia, où il avait, pendant les préparatifs de sa translation, reposé dans une chapelle ardente, le corps devait passer par la basilique Saint-Marc pour la messe mortuaire présidée par le cardinal, et de là aller s'enfouir dans le caveau de son illustre ancêtre, sous le parvis de l'église San-Stefano.
C'était assurément là pour Venise une cérémonie grande et touchante; beaucoup de curieux de la terre ferme, de Padoue, de Vicence, de Trévise et d'une foule d'autres petits pays, étaient venus pour y assister. Depuis la mort de l'amiral comte Villaret-Joyeuse, qui commandait à Venise, pour la France, en 1812; depuis celle du général autrichien Chaste- 1er, qui fut inhumé à San-Giovanni e Paolo, nulles funérailles plus imposantes ne s'étaient offertes, et cette fois il s'agissait d'un fils de Venise, du dernier rejeton d'un nom rayonnant de la plus éclatante splendeur historique, lequel
emportait sous la pierre de son tombeau tout l'espoir ruiné de sa race. S'il n'avait encore pu rien être par lui-même, le jeune comte offrait ce prestige qui provoque le respect autour des descendants des dynasties. A la fois héritier paternel et maternel des Morosini, ce sang doublement illustre coulait dans ses veines, et il avait porté dans son sein la plus rare et la plus complète des légitimités. Parmi les plus anciens noms depatriciat, le sien était des plus beaux, et son front, qui portait une double couronne comtale, semblait ombragé du reflet des algues matines et des lauriers cueillis par la gloire, sur les bords du Péloponèse, en l'honneur de son aïeul, amired et doge aux plus beaux temps de la république !
Si Ton considère ensuite ce que la position particulière de. la famille du mort inspirait de curiosité, outre l'intérêt, à propos de cette cérémonie, on comprendra que dès le lever du jour toute la ville fut en agitation. On connaissait l'im* mense orgueil aristocratique de la comtesse mère, et l'on savait par avance que rien ne serait épargné pour donner a cette cérémonie toute la pompe et l'éclat qui devaient en faire comme la dernière page historique écrite au livre d'or de la famille»
Dès le matin, le peuple avait commencé à envahir la place Saint-Marc, la piazxelta, les quartiers environnants, et une fouie de gondoles flânaient déjà sur le canal et aux abords de la rive des Esclavons. L'immense cloche sonnait toujours son glas intermittent et funèbre. Vers neuf heures, toutes les fenêtres, tous les balcons, toutes les terrasses et jusqu'aux toits des palais qui bordent le grand canal depuis la demeure mortuaire jusqu'à la piazzetta, étaient garnis de monde 2 la plu* Part des dames patriciennes amies de la famille des Morosini s'étaient mises en grand deuil.
U faisait un temps poétiquement approprié à la circonstance : le ciel glauque, cuivré, gris; l'air frigide, plein de frissons... H régnait une petite brise de sud-ouest qui déployait suffisam-
ment> sans cependant qu'elles perdissent la langueur funèbre de leurs mornes plis, les trois lourdes bannières aux armes des Morosini, que la comtesse avait obtenu l'autorisation de faire bisser sur les trois pili de la place Saint-Marc, à ces mêmes gaules au sommet desquelles le vent des fêtes républicaines déployait autrefois la soie brillante des étendards de Chypre, de Candie et de Morée.
L'immense fortune des Bastiglia-Morosini avait permis d'étaler le plus grand luxe mortuaire dans cette cérémonie, où figurait pour la dernière fois le plus glorieux de ces deux noms. Soit vanité de patricienne opulente, soit douleur de mère qui cherche les plus éclatantes manifestations, la comtesse n'avait rien épargné. Ainsi, son palais avait la façade entièrement voilée par un prodigieux suaire de drap noir constellé de larmes d'argent, et offrant au centre d'immenses armoiries; ce suaire tombait du toit jusque dans l'eau du canal. La porte seule par laquelle devait sortir le corps avait été ménagée, et les. fleurs, les arbustes qui en ornaient d'ordinaire le perron de marbre, avaient été remplacés par une quantité innombrable de cierges, dont la cire parfumée brûlait avec une sorte d'éclat que protégeait l'état sombre de l'atmosphère. Trois autres palais ou maisons, appartenant à la famille, et qui se trouvaient sur la ligne que devait suivre le cortège, avaient également été comme enveloppés d'immenses tentures de serge noire unie, aux armes seules des Norosini, hautes comme un étage et brodées en blanc au milieu. Nul doute que si la comtesse eût pu jeter un crêpe sur le ciel et teindre en noir les eaux des lagunes, elle l'eût fait !
Otbert, que cette grave et curieuse cérémonie intéressait à plus d'un titre, et qui, de son appartement à l'hôtel, pouvait voir défiler le cortège, se promit d'aller ensuite sur la place Saint-Marc pour essayer de pénétrer jusque dans la basilique. 11 voulait nécessairement tout voir.
Du petit canaletto qui se prolongeait sur la droite du palais Basliglia, sortirent peu à peu tous les préparatifs du convoi. Dans le parcours du canal, le corps ne devait être accompagne que d'une partie du cérémonial : au débarquement à' la piazzetta seulement, le cortège se complétait.
Et d'abord, comme signal de la «ortie du corps de la demeure mortuaire, toutes les cloches de Saint-Marc et celles de San-Stefano remplirent l'air de leurs volées retentissantes. U ce moment, la comtesse, en grand deuil patricien, c'està-dire en velours et en hermine, les cheveux tombant sur 4es épaules, et tramant derrière elle le long développement de sa robe, descendait l'escalier drapé de son palais, soutenue par deux de ses femmes, vêtues comme les pleureuses des funérailles antiques. La mère du dernier Morosini s'avança lentement jusqu'au seuil pour en voir sortir le cercueil de son fils unique, sur lequel elle fit l'ablution lustrale..; puis elle rentra, et le cortège commença à s'avancer vers l'embouchure du canal, entre les deux lignes de palais, regorgeant de spectateurs qui avaient envahi jusqu'aux toits.
D'abord on vit paraître une immense bissone, bateau d'apparat des vieilles cérémonies vénitiennes, laquelle était toute tendue de noir, et portait trois cents pauvres, la tête nue recouverte d'un crêpe, et appuyés sur d'immenses pains, comme des éeuyers sur leurs écus. Le hruit courait dans la foule que chacun d'eux avait reçu un louis d'or.
Une seconde barque, aussi tendue de noir, mais plus petite que la première, suivait, contenant cent gondoliers de la faction dite des Castellani, qu'avait protégée le défunt, et tous choisis parmi les plus renommés dans un métier qu'on pourrait presque appeler un art. Il y avait là dix prix de relata, c'est-à-dire des hommes plus fiers d'avoir obtenu la bourse ^rle ou le petit porc qu'un usage traditionnel délivre au vainqueur de ces joutes, que ne le fut Jason lorsqu'il rapporta à
Médée la toison d'or, cette splendide dépouille du béliei Phryxus. Tous les Castellani, vêtus d'une façon uniforme, portaient un crêpe sur leur bonnet rouge traditionnel, et s'appuyaient sur l'éperon de fer poli détaché delà proue de leurs gondoles. On disait que chacun d'eux avait reçu deux louis d'or.
En troisième lien s'avançait un front de six gondoles du service ordinaire de la famille , chacune desquelles était recouverte en grand d'un drap noir. Deux gondoliers en grandi deuil, tête nue, et manœuvrant une rame noire, montaient chaque barque, au sillage lent et solennel.
Puis arrivait une immense bissone, toujours amplement drapée de noir, et au milieu de laquelle se dressait le catafalque. Autour de l'échafaudage mortuaire se tenaient une vingtaine de vieillards chauves ou en cheveux blancs, et tous dans les attitudes les plus expressives que le statuaire donne à la douleur, c'est-à-dire agenouillés, penchés, prosternés sur les degrés de velours qui servaient de base au catafalque. Ces vingt vieillards offraient le résultat des recherches minutieuses qu'on avait faites, soit dans Venise, soit dans les îles des lagunes, soit même sur le littoral, pour réunir les derniers gondoliers de la république, et ce qui restait des rameurs du dernier Bucentaure... Chacun de ces respectables contemporains du quatorzième siècle de la république de Venise avait, dit-on, reçu cinq louis d'or.
Le cercueil était recouvert d'un immense suaire de velours noir, qui 6e déployait jusqu'au bas des degrés d'exhaussement. 11 était tout parsemé de larmes d'argent et bordé d'attributs mortuaires que terminait une frange démesurée. Au-dessus du cercueil on voyait, se détachant sur des coussins de velours noir, deux couronnes dites couronnes- fermées de comtes, avec leurs pointes emperlées, de l'une desquelles sortait la corne ducale, pour la branche des Morosini. Ce corno avait été fabriqué et brodé sur le modèle conservé par la tradition
delà coiffure de même forme qu'une abbesse du couvent de San-Zaccaria, laquelle était une Morosini, offrit en hommage an doge Pierre Gradenigo, au neuvième siècle, hommage qui, savant les auteurs, fut l'origine de l'adoption de la coiffure phrygienne comme couronne des doges.
Comme le défunt était de Malte, les insignes de l'ordre, figurant son grade de chevalier honoraire ou de grâce, reposaient sur un riche coussin de velours rouge, brodé aux armes du grand maître.
Sur les quatre faces du catafalque, resplendissaient, brodées en ronde-bosse, les doubles écussons des deux branches Morosini, dont le comte Alvise était la fleur sitôt fauchée. Ces armoiries détachaient l'éclat de leurs champs de gueules et de cyoople et leurs brillants lambrequins d'or sur le noir suaire de velours qui recouvrait le cercueil.
L'immense draperie qui enveloppait la bissone traînait amplement dans l'eau de toutes parts, et servait à dérober aux regards les rameurs qui faisaient lentement avancer le bateau mortuaire* A la poupe se tenait le valet de chambre du comte» vêtu en pleureur, un voile sur la tête, et immobile comme la douleur sur un tombeau.
Immédiatement après, seul et sans moyen apparent, s'avançait le gondolino du défunt, sorte de gondole d'une forme wcessivement svelte et élancée et d'une légèreté extrême, que le comte Alvise aimait à manœuvrer dans les eaux du canal, suivant la mode adoptée par les jeunes nobles vénitiens. Ce gondolino était vide, aussi tendu d'un long suaire û°ttant, comme le cheval de bataille qui suit le cercueil dans *8 funérailles militaires. La barque avançait sans remorque. TwabVe, à l'aide de cordages sous-marins. La rame, veuve du
toas, reposait isolée sur le milieu du drap funèbre.
taiftn, le cortège se terminait par deux nouvelles bissones
chargées comme celles qui précédaient, l'une de cent Castei-
lani, l'autre de trois cents pauvres, avec leur pain et leui louis d'or. Puis venait la foule des gondoles du peuple et des curieux refoulés en tous sens par le déploiement du cortège, qui gagnait lentement la piazzetta.
Ayant vu de sa fenêtre défiler ce riche convoi, Olbert parvint à gagner la rive où allait avoir lieu le débarquement du cercueil. Le temps avait conservé sa morne et sombre physionomie; on entendait au loin la mer, poussée sur les grèves du Lido, faire comme une basse de funèbre harmonie aux chants des prêtres, qui recevaient le corps sur les degrés où monta le vainqueur des Turcs en Morée, un siècle et demi auparavant, cet aïeul du jeune défunt, dont la salle du scrutin au palais ducal voisin offre l'arc de triomphe coramémoratif, ce Francesco Morosini auquel le sénat vola un buste de son vivant pour en orner le lieu de ses séances...
Une forte escouade de gens de l'Arsenal avaient été revêtus de l'ancien costume des Arsenalotti, ces gardiens des doges, et faisait là haie depuis le point de débarquement jusqu'à la . porte d j la basilique. Plusieurs d'entre eux effectuèrent la translation du cercueil de la bissone au quai. Là, les vingt vieillards, les derniers contemporains de la république, se chargèrent du corps à l'aide d'une machine. Tout le reste du convoi aquatique resta dans les barques. Le cortège de terre, amassé sur la piazzetta, sous les yeux d'une multitude immense qui recouvrait jusqu'aux corniches des édifices, se mit en marché dans l'ordre suivant, dès que la bissone fut prête à débarquer le cercueil :
Une musique de cuivre formée de certains instruments ! d'harmonie qui ne donnent que les tierces ou les accords parfaits. Cette musique était la chose la plus triste, la plus lugubre, la plus déchirante qu'on pût entendre. Privée de mélodie, jetant tour à tour ses notes ou saccadées comme des sanglots, ou traînantes comme des soupirs, on eût dit que
le crêpe de deuil qui pendait de chaque instrument en tamisât les sons éplorés...
Une députation des écoles de l'Université de Padoue, dont le défunt avait élé élève...
Tous les chevaliers et commandeurs de Malte qui se trouvaient à Venise, en tenue de l'Ordre (tenue du dehors), habit écarlate, revers blancs pour les chevaliers de justice, revers noirs pour les autres, épaulettes de colonel à franges d'or, le crêpe au bras et à l'épée.
Un groupe nombreux de personnages de marque, d'autorités en habit de ville, d'anciens amis et camarades d'enfance du défont.
Puis le cercueil, enveloppé de son suaire armorié, décoré de ses couronnes et insignes, porté par les vieux gondoliers et les anciens rameurs du Bucentaure, et entouré de prêtres.
Des quatre coins du suaire formant poêle, pendaient de grosses torsades à glands d'argent, tenues par les quatre héritiers des familles patriciennes qui avaient fourni le plus de doges à la république, c'est-à-dire un Gontarini, un Mocenigo, un Dandolo et un Corner ou Gornaro.
Des prêtres et des escouades d'Arsenalotti terminaient le cortège, qui fit son entrée dans la basilique Saint-Marc sans que le prélat vînt recevoir le corps, démonstration de suprême étiquette qui ne revient qu'aux princes du sang royal.
la foule avait remarqué que parmi les personnes de tout r&ng qui entouraient le corps, il ne se trouvait nul individu portant le nom de Morosini, bien que ce nom appartint indirectement à plus d'une famille, soit de Venise, soit des villes duUmbardo-Vénitien. La vieille comtesse, en écartant ses horoonymes de la liste des invitations, avait tenuàbien établir et constater aux yeux du pays, dans ces solennelles funérailles, qu'il n'y avait, ou qu'elle ne reconnaissait nul rameau légitime &u tronc brisé de sa famille.
Otbert avait remarqué, parmi les chevaliers de Malte plus en évidence, le marquis Durazzo, que beaucoup de gei autour de lui désignaient du doigt avec une curiosité dont ne devinait pas la cause.
Lorsque le cercueil eut été déposé dans le milieu du trani sept de la basilique, où l'attendait un catafalque entoui d'une quantité prodigieuse de cierges, commença une mess en musique, composée expressément pour la circonstanc par un vieux maître vénitien, qui avait su y fondre habile ment plusieurs motifs populaires ou guerriers de la repu blique, les plus appropriés à la circonstance. Comme on H dit, ce fut le patriarche de Venise qui officia par-devant uni foule immense qui encombrait le temple, comme aux jour du couronnement des doges, avant la cérémonie de l'escaliej des géants. Le Dies irœ, entonné par cent voix d'hommes el de femmes, soutenues des austères arpèges de l'orgue et d< la sombre harmonie des instruments de cuivre, fut d'un effei grandiose et saisissant, augmenté encore par l'absence presque complète du jour naturel, sous ces voûtes ordinairement obscures, et encore assombries ce jour-là par l'état du ciel. Le catafalque seul rayonnait de ses mille cierges, au milieu du temple, dont les voûtes, chargées de mosaïques à fond d'or, rendaient seules quelques éclairs aux projections vacillantes des torches funéraires.
.L'office terminé, le convoi se remit en marche pour la! piazzetta, où de nouvelles barques attendaient, afin de recevoir le complément du cortège, qui devait accompagner le corps jusqu'à sa dernière demeure. Augmenté des membres de Tordre de Malte, de la députation de Padoue et àes patriciens amis de la famille, il reprit la route déjà parcourue, et aux sons de la musique de cuivre dans le mode expliqué, les cloches de Saint-Marc s'étaient tues... c'étaient désormais celles de SantoStefano qui annonçaient l'approche de Yhôte
nouveau de leurs caveaux. Partout la même foule, dans les gondoles et sur les balcons des palais, assista au défilé du somptueux convoi. 11 fut dit dans cette foule que sûrement la vieille comtesse, protégée par quelque interstice de l'immense suaire qui recouvrait la façade de son palais, assistait incognito, sous ce domino de deuil, au passage de ces funérailles, que son orgueil de patricienne, plus probablement que sa tendresse de mère, avait ambitieusement conçues et si fastueusement exécutées. ..
Enfin le cortège arriva au Campo-San-Fidal, petite place voisine du palais Bastiglia, et qui conduit à l'église où était attendu le corps. Là, les différents éléments de cette fête mortuaire commencèrent à se rompre, le cercueil ne devant être accompagné que des patriciens et amis de la famille qui avaient été choisis pour ce dernier acte de la cérémonie. Tandis que les diverses bissones d'étudiants, d'arsenalotti, de pauvres, etc., se dispersaient par les différents canaux aboutissants, les valets du palais portèrent le cercueil à l'église voisine. C'était le marquis Durazzo qui, au grand étonnement de plusieurs personnes, dirigeait, avec une certaine affectation d'importance, cette nouvelle et dernière partie de la cérémonie. A Santo-Stefano, le caveau, que recouvre la grande pierre portant le nom de Francesco Morosini *, au mDieu du temple, avait été ouvert, et des gens de loi attentent pour dresser l'acte légal d'inhumation. Un prêtre s'apprêtait à bénir une dernière fois le corps.
Olbert avait voulu voir le dernier acte du drame funèbre. il obéissait aussi, presque à son insu, au désir de comprendre quel rôle le Dalmate jouait dans cette cérémonie. Durazzo ordonnait et dirigeait, comme eût fait un proche parent du
1 On lit sur cette pierre, qu'ornent quelques sculptures de trophées »'ec le bonnet ducal, l'inscription suivante : Frandsi Mauroceni PeJo- Pttfaci Vendforom Frtmpto Osta 1694.
défunt. Lorsque chaque assistant, ayant jeté l'eau sainte si le bois du cercueil, eut ainsi terminé cette longue successic de cérémonial, que ne devaient plus suivre que des détai purement matériels et particuliers, ce fut lui, le marqui qu'on vit commander aux ouvriers, descendre même dans ! caveau illustre, et désigner la place qui attendait la dépouili patricienne...
Resté presque seul dans l'église, Otbert se pencha sur 1 caveau ouvert, et, à la lueur des torches que portaient le ouvriers, il put en examiner la disposition intérieure.
Le tombeau de l'astre de la famille, Francesco Morosini L Péloponésiaque, occupait le centre. Ce tombeau était A marbre blanc, orné de bas-reliefs, et surmonté d'une statu* couchée, coiffée du bonnet ducal, et tenant dans ses maini jointes l'épée du général dix fois vainqueur en Orient. Cinq ou six autres tombeaux, aussi de marbre, se prolongeaienl sur la droite du monument principal, et semblaient tous contenir leurs hôtes, descendants du conquérant de la Morée. L'avant-dernier recouvrait sans doute le père du comte Alvise, car ce fut dans le dernier emplacement libre, et que garnissait intérieurement un cercueil de plomb, que le marquis fit déposer le jeune mort, sur lequel les ouvriers déposèrent la pierre finale... cette dernière page du livre de sa vie, où déjà par avance était inscrit son nom.
Ce travail achevé, et il ne traîna guère, car tout avait été disposé à l'avance, le Dalmate, les ouvriers et leurs torches passèrent de l'autre côté du caveau. Otbert comprit que Ja gauche du héros était réservée aux femmes de sa race, comme la droite Tétait aux hommes. Chacune de ces tombes portait aussi sa longue figure funèbre, couchée sur le couvercle retombé sur la mort.- Mais comme les ouvriers s'étaient | avancés jusqu'au fond du caveau, pour reprendre leurs outils , ,et leurs échelles, Otbert finit par distinguer que les deux
LE POIGNÀM* DE CRISTAL tl
demie» tombeaux de ce rang étaient vides, comme la veille l'était encore celui qu'occupait en ce moment le comte Àftise... Un frisson passa dans les chairs du poète : un oirmer s'était baissé avec sa torche, Otbert put lire sur rayant-dernier marbre une étiquette provisoire portant ce nom: