LES DEUX LETTRES
Au lieu de nous plaindre de ce que •les roses ont des épines, félicilonsnons de ce que le buisson d'épines a des roses.
Otbert sentit qu'il se perdait follement par toute prolongation de séjour à Venise. Les pensées qui s'étaient agitées en lui, le soir du Lido, ce qu'il avait éprouvé de fortes sensa-
tions en apercevant dans le caveau des Morosini un tombeau qui attendait la contessina, tout lui révéla qu'en secret son coeur avait bien plus sérieusement gardé l'image de la jeune patricienne, que ne voulait le reconnaître ou l'avouer sa raison. Otbert, le lendemain des funérailles du comte Aivise, se sentant dans une crise de courage, résolut d'en profiter pour brûler ses vaisseaux. Il prépara donc une lettre pour la com« tesse Bastiglia, renonçant ainsi à profiter des offres du marquis Durazzo pour arriver jusqu'à elle, et revoir sa fille. Voici ce que le jeune homme écrivait ;
a Madame la comtesse,
» J'ai eu l'honneur de me présenter deux fois à votre palais, sans obtenir celui d'être reçu. Mon seul but était de faire entre vos mains la restitution d'une somme qui ne pouvait rester entre les miennes. Si le hasard m'a rendu assez heureux pour vous servir en quelque chose, j'aime mieux penser que je puis avoir la plus légère part que ce soit à votre reconnaissance, que d'abdiquer mes droits à pareil honneur, en gardant votre or.
» Ci-joint l'envoi que vous avez bien voulu me faire. » Je reste à jamais,
» Madame la comtesse,
» De Votre Excellence,
» Le très-humble serviteur, » Otbert Erichsen. d
Il laissa s'écouler encore un jour, afin que sa lettre ne tombât point au milieu des dernières préoccupations qu'avait dû laisser, au palais Bastiglia, la cérémonie funèbre, puis il envoya Timoteo remettre ce pli au valet particulier de la corn-
Lorsqu'il pensa que la somme et la missive devaient être entre les mains de la vieille patricienne, il se sentit plus à Taise. Sa raison consolait son cœur. Il résolut d'en finir le phis promptement possible avec la visite des monuments d'une ville où il pouvait ne jamais revenir, et de partir immédiate* ment après.
Partir pour où?
Otbert ne savait... il partirait, il y semblait décidé : c'est tout ce que nous pouvons dire. Le cœur désespéré donnait bien le conseil imprudent d'attendre à Venise la réponse d'une lettre écrite au vieux Bruschall, pour avoir son avis. — Mais la raison, qui n'était pas dupe de ce faux-fuyant sentimental, objecta logiquement qu'on pouvait se faire adresser cette réponse dans une autre ville d'Italie... Otbert ne savait auquel entendre ; un fait imprévu vint redoubler ses perplexités.
11 apprit par son gondolier que la comtesse Bastiglia partait pour Vienne.
— Cest Beppo, son valet de chambre particulier, qui m'a appris cela tout à l'heure, dit le vieux Timoteo. Ah ! si je voulais parler!
—Que dirais-tu? demanda Otbert troublé par cette nouvelle. Sais-tu le motif de ce voyage, et avec qui le fait la comtesse?
— Non... non, à la vérité, padron mio, je .l'ignore... mais il ne tiendrait qu'à moi de le savoir !
— Et comment ferais-tu ?
— Parbleu!... et Beppo donc?
—Et que t'importe ce voyage? dit la raison à Otbert. Songe au tien... ne m'as-tu pas promis de partir?— • Et le cœur, sans rien objecter à cette désespérante rigueur de son adversaire, murmurait : a Pdxt-elte aussi?»
Le lendemain, le discret Timoteo cherchait son camarade Beppo, afin de l'interroger; mais lorsqu'il vint quérir son maître pour la promenade du soir :
— Eh bien, signor miol la vieille comtesse est partie ! s'é cria-t-il.
— Partie... partie pour Vienne?
— Per ubbidirla! et afin que Beppo ne me dise pasc( qu'elle va y faire, elle Ta emmené 1
— Et son mari?... et sa fille?
— 11 paraît qu'ils sont allés jusqu'à Trieste la conduire... sans doute ils s'arrêteront ensuite dans leurs terres de Camporeale, du côté de Trévise. C'est leur habitude tous les printemps...
Olbert pensa sur-le-champ qu'il n'avait pas vu Trévise en venant d'inspruck; et que, puisque la raison lui commandait la veille d'aller attendre la réponse du vieux Bruschall hors de Venise, il pourrait aller de ce côté.
— Grossier subterfuge, dit la raison.
— Mais rien ne prouve qu'elle aille là, objecta le cœur.
— Elle n'est pas à Venise... restes-y donc maintenant! Otbert obéit à la sagesse, et se mit à courir les musées, les
églises, les palais, toutes les curiosités enfin de l'art et de l'histoire vénitienne. Il avait écrit à son vieil ami pour obtenir de lui un conseil sur l'emploi de son temps, et sur la détermination à prendre pour son avenir. Jl résista (la raison) aux vives tentations qa'il (le cœur) éprouvait de retourner une fois encore au Lido, voir l'Adriatique sur laquelle ses pensées flottaient et s'envolaient si dangereusement pour lui. Otbert, il faut le dire, était quelque peu blessé des procédés de la comtesse Bastiglia à son égard. Après avoir refusé de le recevoir à son arrivée, elle n'avait pas même daigné se faire excuser, après avoir reçu la lettre par laquelle il lui avait exprimé de si nobles sentiments. Depuis le jour des funérailles, il avait négligé ou évité, — on ne saurait lequel dire, — de revoir le marquis Durazzo... En cela il obéissait au peu de sympathie que, sans savoir pourquoi, cet homme lui inspirait.
C'était peut-être là une chose déraisonnable et sans motif, mais il soupçonnait vaguement que ce personnage pouvait n'être pas étranger aux dédains de la comtesse à son égard. — Pourquoi ce soupçon? — Otbert ne savait. Il subissait l'impression, et il ne la raisonnait pas. On n'est point un disciple du mysticisme pour raisonner mathématiquement ses instincts et ses élans, car la prescience et la seconde vue sont des phénomènes de ce monde moral supérieur, qui laisse le plus souvent à Thorizon terrestre les efforts impuissants de la pénétration humaine...
Otbert avait calculé que la réponse de Bruschall devait arriver le lendemain. Il était décidé à quitter Venise le soir même. La lettre arriva en effet, invitant le jeune homme à revenir à Inspruck, pour causer d'un projet conçu par le vieux bureaucrate. Pourtant notre héros ne partit pas le soir comme il l'avait dit... car dans la journée un domestique de la famille Bastiglia vint de la part du comte, son maître, prier Otbert de vouloir bien passer au palais le lendemain...
Ce fut alors entre les deux vouloirs contraires que subissait le pauvre jeune homme, une nouvelle lutte si douloureuse, qu'il semble qu'au lieu d'Otbert, on pourrait un moment voir en lui Robert, le héros normand, aux prises entre les deux génies du bien et du mal : le bien rappelant à Inspruck, le mal retenant à Venise. Gomme le lecteur devine à peu près le prétexte qu'allégua le cœur pour que notre héros se rendît à l'invitation du palais Bastiglia, il est bon d'exposer aussi sur quoi se fondait la raison dans sa résistance. De cette façon on aura toutes les pièces du procès. Voici donc, à ce propos, la lettre qu'Otbert avait reçue de Bruschall quelques instants avant l'arrivée de l'appel contradictoire du comte Bastiglia:
* Mon jeune ami, je réponds, courrier par courrier, à votre lettre qui, à titre de vos nouvelles, et en raison des excellentes
dispositions qu'elle révèle, ne pouvait me causer plus de plaisir.
» Ne laissez donc pas refroidir en vous une si bonne résolution! Si c'est une crise de dépit, la conséquence de quelque déception subie, utilisez cet éclair de raison pour regarder votre avenir, et venez vite me rejoindre, en vous félicitant de vous être résolument arraché vous-même à cette nouvelle folie ; car je vous dirai, comme la Vénitienne que vous savez, à J. J. Rousseau : Studia la matematicay Zanelto, e lascia le donne I »
» Otbert, je vous connais bien, et c'est ce qui m'a désespéré, lorsque je vous ai vu partir. Il y a en vous de grandes contradictions! Vos phrénologues de Heidelberg ne vous l'on tils pas dit? Les bases de votre caractère sont une fierté souvent irréfléchie, et que le bon Tûbingen disait que vous teniez de votre mère; une assez grande confiance ou estime en vousmême, un actif penchant pour l'inconnu, l'incompris, le merveilleux, et, enfin, une forte propension au sentiment, toutes choses qui vous ont fait poète, sans vous donner la raison. Pardonnez cette franchise, qui me semble nécessaire pour vous ouvrir les yeux sur vous-même. Vous devez comprendre, mon jeune ami, qu'avec des facultés pareilles, vous êtes instinctivement attiré vers les hasards d'une vie aveutureuse, sans cesse tourmentée de besoins d'émotions, que vous éprouvez la soif de vous distinguer hors des voies communes, de faire parler de vous enfin, et que votre présomption, passez-moi le mot, diminue à vos yeux les obstacles qui défendent les choses souvent fantasques, déraisonnables, absurdes, auxquelles vous osez aspirer. Le poète, qui touche tout avec sa pensée et pour lequel le monde est souvent dans des mots sonores et harmonieux, ne songe pas toujours suffisamment au côté sérieux de la vie; lorsqu'il se trouve face à face avec les obstacles matériels, il cherche à établir entre les choses et les idées une lutte
M il sort infailliblement tout meurtri; et nô comprenant souvent rien à sa défaite, il se prend à douter, désespérer, maudire!... Aussi, je le dis à regret, avec une organisation comme la vôtre, on est rarement heureux dans l'ensemble de la vie; on peut avoir quelques éclairs d'un bonheur fugitif, quelques moments d'une inénarrable volupté... mais on paye ces lueurs rapides d'une félicité dont la durée est impossible, par de longues et cruelles souffrances, par mille déceptions, d'autant plus pénibles, que l'amour-propre, qui a tant aidé notre imagination dans la fausse voie suivie, nous fait supposer sans cesse que nous sommes la victime des conjurations humaines, de la fatalité, tandis que nous ne le sommes que de nous-mêmes. Ce qu'il fallait pour être heureux, c'étaient des désirs modérés en rapport avec la sphère sociale où nous sommes Tenus, et alors tout triomphe, toute joie dépassant la limite raisonnable du désir eût été pour nous comme une petite part du ciel sur la terre. Mais pour avoir follement aspiré an cieux, cette terre qui ne peut réaliser nos titaniques prétentions, nous devient un enfer. Nous nous brisons en retombât dans ces chutes extravagantes, et il est quelquefois bien H lorsque les leçons répétées de l'expérience (cette suite te sottises, a dit un homme d'esprit) nous apprennent enfin combien nos aspirations ambitieuses et nos désirs irréalisables Mus ont fait perdre de paisible et vrai bonheur. » Est-ce là l'avenir qui vous attend, Otbert? Non, j'espère* ht tous vous défierez un peu de vous-même, dans cet âge où ^ut est nouveau pour vous : la société, les passions, la vie... ^ous vous garderez bien surtout de vous abandonner à la i*nte qui vous entraînerait inévitablement dans le plus dan- Sfteux des abîmés, c'est-à-dire l'amour! Défiez- vous à jamais de votre imagination et de votre cœur, car votre inexpérience ^'estime de vous-même vous déguiseront les dangers que "m serez entraîné à affronter, et vos belles qualités d'âme
et d'esprit finiront ainsi par causer votre perte irrémédiab » Revenez, mon jeune ami; je m'efforcerai de diriger voj organisation si noble, qui peut vous faire accomplir da belles choses sous les infiltrations de ma raison 1 Je mêlei en secret quelqu'une de mes touffes grises à vos boucles blo des!... Venez! et s'il faut absolument que vous aimiez... no verrons à vous trouver ici quelque cœur qui sache vous cou prendre. J'ai conçu un projet qui peut réaliser pour vous i honorable et calme avenir. Venez! nous allons avoir, dit-oi une troupe d'opéra à Inspruck, le mois prochain. Qui doi raisonnerait bémols et bécarres dans la Gazette de ÏInn, si < n'était vous? On parle de YEtirianthe... venez faire voti paix avec Weber. Je vous attends et vous aime.
» Votre vieil ami,
* » Bruschall. »
Nous devons dire que la lecture de cette lettre de l'honnêt et franc vieillard, lequel, sous ses manières un peu brusque et primitives, cachait un cœur excellent, fit sur Otbert uni impression assez vive. 11 fut d'abord résolu à partir, et le soi même il commença ses préparatifs... et pourtant, chos< étrange! il sentait, tout en s'en occupant, qu'ils ne lui servi raient à rien. En effet, il était entraîné (Dieu sait par quoi! à penser que c'était faire au comte Bastiglia une impolitessi presque injurieuse, que de ne pas se rendre à son invitation Peut-être la préoccupation de la triste cérémonie de famille les apprêts du voyage à Vienne, et mille autres fort bonnei raisons domestiques qu'il n'avait pas appréciées, avaient-ellei empêché la comtesse de le recevoir, et elle avait chargé son mari de suppléer à cette impossibilité... Quel danger pouvaitil y avoir pour lui à différer son départ d'un jour? (Et ici Otbert commença à modérer l'ardeur qu'il avait d'abord mise à faire les préparatifs de son départ.) Que pouvait avoir de
commun le tableau effrayant que le vieil employé lut faisait
de la fausse direction de ses facultés avec une entrevue de
politesse dans le cabinet du comte? (Otbert d'une main faisait
k malle, et en retirait quelque objet de l'autre.) Pourtant,
comme d'abord il avait décidé de partir, s'il écrivait une
fetke d'excuse au comte, prétextant que le jour même, il
quittait Venise? 11 se souciait peu, après tout, d'une en-
treTue avec ce vieux Bastiglia, dont on ne lui avait rien dit de
ton, et qui croirait sans doute lui avoir fait un grand hon-
Kur, en échangeant avec lui quelques lieux communs sur
Venise, quelques paroles de banale politesse (et ce disant,
Otbert dépliait son meilleur habit, pour examiner dans quel
état il était) — Bah! si je partais? (Et il cherchait des gants...)
Si je rendais leur dédain à ces aristocrates? (Et il retirait du
bd de la malle les rasoirs déjà emballés...) Allons, c'est
-Vous partirez? disait une des dernières phrases de la kttre de Bruschall, restée ouverte sur la table, et sur laquelle Cassèrent les yeux d'Otbert.
— Oui... mais demain! pensa-t-il.
— Ne serait-ce pas alarmer votre discrétion, messer Timota>j que de vous demander à quelle heure on peut se présenter chez le comte? demanda l'imprudent jeune homme au gondolier, qui continuait d'emballer les livres, faute de contreordre.
Cette question explique tout.