‹ Le poignard de cristalChapitre 8 sur 26 · ADRIANA · texte numérisé non relu

ADRIANA

Belle comme la première !en qui ail failli... Séduite une fois t séduire toujours!

Le lendemain, yen deux heures, Otbert abordait avec gondole du vieux Timoteo au perron de marbre du pâli Bastiglia. Cette fois le concierge le conduisit chapeau bas Fescalier, et tira avec fracas le cordon de la sonnette. En haj les valets se montrèrent d'une obséquiosité parfaite, et 1 ' tranger fut immédiatement introduit dans un premier saU d'attente. Peu d'instants après, un valet de chambre vint 1 prier de le suivre, et après lui avoir fait traverser deux oi trois autres salles somptueusement meublées, il l'introduis] dans une dernière pièce qui servait de cabinet au comte.

Au moment où le domestique annonça, Otbert crut distin guer dans le cabinet le son d'une voix qui ne pouvait êtr< celle du maître du logis* Mais presque immédiatement introduit, il trouva le comte Bastiglia seul., pourtant il crut voii que retombait à peine une lourde portière de lampas roud qui voilait sans doute une issue : les plis de l'étoffe oscillaient encore... Otbert semblait chercher à saisir dans l'air encore ébranlé les dernières vibrations de la voix qu'il avait cru entendre... lorsque le comte, se soulevant de son fauteuil, lui montra le siège que le domestique lui avançait.

Le comte Uberto Bastiglia, nobile veneto, chevalier de Malte et commandeur de l'ordre civil de Sainls-Maurice-et- Lazare du Piémont, membre des académies scientifiques et littéraires d'une foule de villes, et l'un des introducteurs et

propagateurs les plus actifs de la culture du mûrier en Jtalie, était un homme d'environ cinquante-cinq ans. II avait un de ces visages sans caractère, sans expression, une de ces figures qui en toutes circonstances vous offrent un banal sourire. Ses cheveux, presque blancs, allaient d'une oreille à l'autre sur le derrière de la tête, comme sont taillés ceux des moines delà Fallombreuse, près Florence. Le crâne qu'ils laissaient à nu eût pu occuper Gall ou Spûrzheim. Ses yeux bleuâtres étaient de ceux qu'on appelle communément yeux de faïence; son sourire continuel avait creusé deux fortes rides sur chaque joue, et montraient d'étranges dénis. Peu ou point de barbe, des oreilles plates et non roulées, le teint échauffé, voilà pour la tète. Grand et maigre, voilà en deux mots pour le corps. La toilette du comte était un choix de couleurs et de formes trop jeunes pour son âge. 11 portait à la boutonnière une boucle d'or dans laquelle serpentait un ruban vert et noir, sur lequel se détachaient deux croix d'émail blanc, trop grandes pour être portées sur ce qu'on appelle l'habit bourgeois. Ses mains étaient chargées de bagues, plus que ne le comporte la mode italienne chez les gommes.

Au moral, le comte Bastiglia se fera connaître. Il peut suffire pour le moment de dire que c'était un de ces hommes absorbés par leur femme, et qu'on désigne si singulièrement en disant : Le mari de madame une t*U$. Bien des Vénitiens se surprirent même l'appelant : Jl marito délia contesta Bastiglia. On disait mieux et plus souvent: Le mari de la Morosini. C'était peindre deux personnes d'un seul trait I

— Ah! fit le grand seigneur, en traînant longtemps sur cette exclamation. C'est monsieur Erichsen 1... c'est très bien, monsieur Erichsen !.. . je suis charmé de vous voir!

— Et moi, monsieur le comte, je suis honoré... dit Otbert, qui gavait un peu et qui voyait déjà à qui il avait affaire.

— Madame la comtesse n'a pas pu vous voir,., elle en était

désolée! Mille devoirs, mille occupations! Cette douloureux cérémonie... vous comprenez! puis les préparatifs de < Toyage, un voyage qui l'occupait beaucoup... vraiment el! pensait souvent à vous! A chaque instant elle m'en parlait, elle était désolée... désolée... répétait le comte en s'abandor nant à cette exagération des formules presque moqueuses don certains grands seigneurs d'un esprit médiocre usent envei leurs inférieurs, pour se montrer bons princes, comme on dil Ce ton déplut sur-le-champ au poète.

— Monsieur le comte se moque!... dit-il avec dignité. J n'avais aucun droit à préoccuper autant madame la comtesse Il me suffit qu'elle ait pu exprimer une seule fois son regret pour qu'avec l'honneur que je reçois aujourd'hui je sois con sole de n'avoir pu remettre entre ses mains...

— Ah! cet argent, n'est-ce pas? interrompit le patricien Mais elle connaîtra la lettre que vous lui avez fait l'honneui de lui écrire! ajouta-t-il maladroitement; ce sont de nobles sentiments...

— Est-ce que madame la comtesse n'a pas su...

— Je ne pourrais le dire, vraiment... reprit le comte embarrassé, ces préparatifs... Si, pourtant, je crois me souvenir... si fait, si fait! Elle a même beaucoup admiré le désintéressement de votre conduite, et c'est sa fille qui hier a pensé, à notre retour de Trieste, à vous faire prier de vouloir bien venir recevoir de vive voix tous nos remercîments... ceux surtout de la comtesse, qui, je le répète, était désolée... Voyons, jeune homme, ne puis-je rien faire pour vous?

— Monsieur le comte, répondit Otbert, rien autre chose • ,què de vouloir bien recevoir l'expression...

Et le jeune homme se levait pour prendre congé, lorsque le comte, passant brusquement et sans mesure de ses formules exagérées de langage à une familiarité aussi intempestive, repoussa assez brusquement Otbert dans son fauteuil!

— Un moment donc! dit-il; que diable, mon cher, vous n'êtes pas si pressé, je pense!... Puis se tournant vers la portière placée presque en face d'Otbert :

— Adriana ! cria-t-il d'une petite voix de fausset.

Ma fille, j'en suis sûr, ne sera pas fâchée de vous connaître!... Voyons! maintenant que vous restez, causons un peu!

11 ne fallut qu'un rapide instant pour changer toutes les dispositions d'Otbert. Jusque-là soutenu par le sentiment de sa dignité et le tact inné qu'il apportait dans ses rapports avec le monde, il n'avait considéré cette entrevue que comme une sorte de formalité accomplie par le comte pour payer une dette de convenance. Le ton, les façons de celui-ci, faisaient désirer à Otbert d'abréger le plus possible une visite qu'il regrettait déjà d'avoir faite. Mais un mot... un mot inespe'ré, imprévu, on dirait presque redouté, venait de changer toutes les déterminations du faible jeune homme... En vain le souvenir de Bruschall lui passa-t-il rapidement dans les idées, comme un reproche... il chercha à s'étourdir. Déjà deux fois il avait cru voir s'agiter légèrement les plis du rideau de soie qui voilait la porte vers laquelle le comte s'était tourné pour appeler sa fille... Otbert se grisa de la situation, refoula toute objection de sa raison alarmée, et s*étant réinstallé dans le fauteuil :

— Causons donc, dit-il, puisque vous le voulez, monsieur le comte!

— A la bonne heure! reprit le patricien avec son paternel sourire; voyons! de quel pays ôtes-vous?

— De Seefeld, monsieur le comte... un village situé entre Munich et Inspruck, non loin des Alpes, que ma pensée, avant ce voyage, avait franchies bien souvent...

— Vous avez là votre famille?

— Hélas! non... je n'ai pas... je n'ai plus de famille! Ma

mère est morte en me mettant au monde; mon père l'avait précédée au tombeau; j'ai été recueilli par un oncle qui m'a adopté, m'a fait instruire, et que j'ai perdu il y a peu de mois. • .

— Et... que faisaient vos parents? que faisait votre oncle? reprit le comte, en déguisant un bâillement qui témoignait de la parfaite indifférence qu'il apportait à cette conversation, qu'il n'avait fait naître que parce qu'il avait vaguement compris que ses premières façons n'avaient pas réussi sur celui qu'en définitive il était de son devoir de bien accueillir.

Otbert ne fut point dupe de cette comédie... mais comme il pensait que peut-être ses réponses étaient entendues d'une autre personne moins gâtée par l'égoïsme du monde, et qui prouvait qu'elle y prenait intérêt, si elle cherchait à les en* tendre, il répondit comme il eût fait à cette personne ellemême :

— Mon père était militaire... mon oncle médecin.

— Et vous, mon cher, que faites-vous?

— J'ai étudié pour prendre le diplôme de docteur, répondit Otbert. Mais je n'ai nul goût pour cette profession. Je suis jeune! j'ai le temps de mieux choisir.

— Très-bien, très-bien, jeune homme I dit machinalement le comte, qui pensait probablement à autre chose, à ses mûriers, peut-être, dont la culture était la seule chose dans laquelle il eût montré quelque aptitude.

Il se fit un moment de silence. Le noble s'aperçut bientôt de sa distraction. 11 s'empressa de reprendre :

— Et vous restez quelque temps à Venise?

— Je ne sais encore... murmura Otbert les yeux sur la portière de lampas.

Le comte ne savait plus que dire. Si Otbert eût essayé de partir alors, il ne l'eût plus retenu. 11 croyait, par la familiarité de sa nouvelle attitude, et l'apparent intérêt de ses questions, avoir assez fait pour satisfaire le jeune homme.», mais

celui-ci, maîtrisé par une puissance dont il ne cherchait même pas à se rendre compte et qu'il voulait encore moins combattre, semblait décidé à ne pas bouger. Le comte savait trop son monde, tout médiocre qu'il fût, pour gâter tout l'effet de sa seconde tactique, en prétextant quelque affaire pour donner congé... il songea de nouveau à la contessina.

— Adriana! cria-t-il une seconde fois. Puis ayant en même temps sonné s

— Prévenez donc mademoiselle que voilà deux fois que je l'appelle ! dit-il au valet du ton d'un homme qui réclame du secours.

Le valet disparut derrière la portière : un moment s'écoula pendant lequel le vieux patricien, décidé à être aimable jusqu'au bout, fit observer qu'il faisait beau temps, ce^qu'Otbert reconnut sans difficulté, puis le valet reparut!

— La signora viene subite I dit-il.

Un instant de silence s'écoula, solennel pour Otbert comme ces entrées de reines dans les tragédies lyriques. Puis enfin la portière de soie, de nouveau soulevée, laissa paraître la dernière Morosini...

C'était, il est temps de le dire, une jeune fille qui résumait tons la littéralité la plus complète ce qu'on entend, dans les idées du nord, par une beauté italienne. Cheveux noirs, yeux ûoire, peau brune, lèvres d'un rose ardent : une de ces femmes peut-être destinées à faire peu d'impression sur certains hommes.. xmais aussi, qui rendent la majorité passionnée jusqu'au délire. Elle était de taille plus que moyenne, et d'un embonpoint qui conciliait la gracieuse volupté des formes avec l'élégance et la pureté des lignes. Ses traits rappelaient fctte Jéphora à'Overbeck rencontrée par Moïse. C'était enfin, pour ne parler ici que de l'ensemble, une physionomie pleine <te caractère et d'expression, à côté de laquelle ressortait plus ^vement l'insignifiante banalité des traits du comte. En son-

géant h son origine guerrière, on se représentait volontiers cette tête casquée comme celle d'une amazone, ou portant sur son front brun, comme l'avait fait une de ses aïeules, le corno de drap d'or et de pourpre des dogaresses. Le nom singulier que cette fille de l'Adriatique en avait reçu la couronnait à merveille, et l'on n'eût su quel autre nom lui donner. ..

La jeune comtesse était vêtue d'une ample robe de moiré noir, dont les plis bruissaient autour d'elle, comme le frôlement que font entendre les flots de sa marraine azurée. Ses cheveux, roulés autour de sa tête, avaient cette ondulation de racine qu'on trouve dans beaucoup de statues antiques, et particulièrement dans la Niobé. Avec tous ces dehors imposants et sérieux, elle était, en résumé, au plus suprême degré, ce que les Italiens appellent simpatica, qualité charmante qu'où ne saurait traduire précisément par sympathique.

Elle s'avança vers son beau-père, lui disant de cette voix dont Otbert se souvenait comme autrefois, dans une circonstance analogue, Lusignan se souvint de celle de Catherine Cornaro, la reine de Chypre :

— Me voici, monsieur le comte!

— Vous avez désiré voir le sauveur de votre mère, Adriana. . . je vous le présente...

— Eu nous séparant dans les Alpes, ma reconnaissance vous avait crié : Au revoir, monsieur! dit la fille; je suis heureuse que ce que ma mère n'a pu faire ait été accompli par nous...

Otbert, que cette affabilité aida à remettre de son premier trouble, s'était levé pour saluer; il répondit en balbutiant un peu :

— Je suis trop payé aujourd'hui du service que tout autre à ma place eût, comme moi, rendu à votre maison, mademoiselle... car au prix de votre souvenir on exposerait bien plus sérieusement sa vie...

La contessina avait fait signe au jeune homme de se rasseoir. Quant à elle, appuyée sur le dos d'un fauteuil, elle y avait familièrement pris la pose un peu coquette de la Polymnie du Louvre.

— Il est orphelin, dit le comte, en jouant avec un journal.

— Sans lui, peut-être le serais-je aussi, dit la jeune fille en jetant à Otbert un de ces regards qu'on sent arriver à leur but comme un projectile.

Le comte déploya son journal.

— Ah ! des nouvelles d'Espagne ! dit-il en se renversant dans son fauteuil, et croisant les jambes, comme pour prendre l'attitude d'un grand politique.

Adriana tourna le siège sur le dos duquel elle s'appujait, et s'assit.

— Vous restez quelque temps à Venise ? demanda-t-ellc en jouant avec la grosse torsade qui lui servait de ceinture.

— Plusieurs raisons m'en éloignent, répondit Otbert en essayant de se mettre à son aise dans cette conversation inespérée; mais d'autres aussi m'y retiennent...

— Aimez Venise , dit-elle , j'aurai bonne opinion de vous.

— Mais, ne l'avez-vous pas déjà? reprit le jeune homme, en cherchant à oublier tout le sérieux de la situation par des demi-plaisanteries, de ces presque banalités qui conduisent parfois à autre chose.

— Si fait! si fait! dit-elle; mais je l'aurai meilleure encore. Je sais que vous êtes brave, que vous êtes loyal et délicat... le voudrais vous voir sensible, amoureux des arts... A propos! reprit-elle d'un ton plus léger, et comme pour annuler en partie ce qu'il y avait eu de profondément senti dans certaines inflexions de voix données à ses premières paroles, savez-vous que c'était fort mal à vous de partir sans faire une nouvelle tentative pour nous voir?

— Mademoiselle... je n'osais... Un faible service ne suffit

pas pour rapprocher les distances qui séparent des patriciennes illustres d'un pauvre jeune homme comme moi... Deux fois votre porte m'avait été fermée; n'ayant nul droit à me la faire ouvrir, j'avais dû...

— Partir en me croyant ingrate! allons, c'est mal. Pour humilier votre fierté, monsieur l'étudiant... ou monsieur le docteur (Otbert pensa aux oscillations de la portière de soie), vous reviendrez nous voir, car vous ne quittez pas si vite ma chère Venise. Si vous ne l'appréciez pas comme elle doit l'être, je vous en indiquerai les beautés...

— Mademoiselle... je sais votre nom...

— Flattez Venise, si vous pouvez, monsieur le poète, répondit malignement la jeune fille.

Il y avait si loin de cette familiarité simple et obligeante d'Adriana, à celle qu'un moment auparavant avait voulu affecter le comte, qu'Otbert se sentait subjugué et fier à la fois. 11 osait à peine la regarder, car pour lui c'était déjà trop de l'entendre...

Le vieux comte Usait son journal; Âdriana reprit, mais cette fois avec mélancolie :

— Vous êtes seul... vous n'avez pas même une sœur pour vous sourire ?

— Personne ! dit Otbert; à ce qui me manque, je devine ce que c'est qu'une mère, une sœur, une amie...

— Plus tard vous me direz vos chagrins, reprit-elle. Mais déjà je vous connais mieux que vous ne pouvez penser... Ne soyez pas étonné ! Si je m'expliquais, vous verriez que la chose est toute simple... Plus tard! plus tard! ajouta la jeune fille d'un ton amical et mystérieux, en faisant un petit geste familier.

— Décidément, ces Barcelonais ont le diable au corps! s'écria le vieux comte, en jetant son journal comme un homme qui a une opinion.

En ce moment le domestique ouvrit la porte du salon d'entrée.

— Le marquis Durazzo! annonça-t-il.

Otbert avait en ce moment les yeux fixés sur le beau visage de la jeune patricienne. Il y vit se refléter clairement un vif sentiment de contrariété; il saisit même comme l'élan d'un mouvement de fuite, que comprima l'entrée du Dalmate dans le cabinet du comte.

— Eh! bonjour donc, cber marquis! depuis le départ de madame la comtesse, on ne vous voit plus !

— C'est que j'ai perdu en elle ma protectrice! répondit le marquis en jetant sur lacontessina un regard singulier. Puis, s'étant retourné vers la jeune fille pour la saluer, il aperçut Otbert, lequel, à cette entrée inattendue, avait reculé son fauteuil.

— Ah ! monsieur Erichsen ! dit le Dalmate en voulant sourire, je ne m'attendais pas au plaisir de vous rencontrer ici! Que devenez«vouft donc?

— Vous le voyez, monsieur, répondit Otbert, pour rendre au marquis sa familiarité.

— Ces messieurs se connaissent donc ! demanda la contes» àna étonnée.

— J'ai eu l'honneur d'apporter une lettre de recommandation à monsieur le marquis, reprit Otbert.

— C'est vrai! c'est parbleu vrai ! Je me rappelle à présent, dit le comte; c'est vous qui aviez parlé de monsieur à la

— Permettez, messieurs, dit la jeune patricienne. Elle se leva, salua et sortit, glissant son regard sur le poète surpris decedénoûment.

Otbert, n'ayant nulle envie de faire la conversation du marquis Durazzo, se leva presque aussitôt pour prendre congé.

— Nous aurons l'honneur de vous revoir, monsieur? dit ce-

rémonieusement le comte à son cher de quelques instants auparavant...

Otbert répondit par quelques banalités de circonstance et partit.

Comme il traversait le vestibule, la femme de chambre qui lui avait demandé son nom sur le Stelvio, quelques mois auparavant, courut après lui et lui dit :

— On reçoit les jeudis et les dimanches au palais, monsieur... ma maîtresse vous le fait dire...

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