CHAPITRE
La méthode critique.
§ 1. — L " Objet phénoménal ".
Pour instituer une critique de la raison, il faut se donner un point de départ, non seulement incontesté mais incontestable. Or, un seul point de départ réunit à la fois cette condition de fait et cette condition de droit : le contenu objectif de conscience, considéré en lui-même, abstraction faite de son inhérence à un sujet psychologique et de sa valeur représentative d'un objet ontologique ; en d'autres termes, le contenu de conscience considéré comme objet phénoménal.
Ceci, en principe, ne peut faire de difficulté : car le présupposé initial d'une Critique, c'est évidemment une matière sur quoi elle s'exerce.
Enregistrons donc comme premier élément incontestable, ou comme donnée immédiate d'une théorie critique, la " connaissance objective " — la " ratio objectiva " des scolastiques — dégagée de toute affirmation ontologique, c'est à dire le " phénomène objectivement conscient ".
Partir de la " connaissance de l'objet comme phénomène ", est-ce partir d'un point de vue subjectif ? Non pas ; c'est seulement faire abstraction de la distinction métaphysique de sujet et d'objet. Me donner, d'emblée, la connaissance comme objective, au sens ontologique de ce mot, ou au contraire comme subjective, ce serait préjuger, dès mon point de départ, les solutions que j'attends de la critique : ce serait adopter l'attitude dogmatique.
Ma réserve peut-elle être taxée de scepticisme ? Moins encore : mon expectative méthodique n'implique pas même un doute provisoire, mais simplement une abstraction voulue de certains problèmes : je me place dans la situation d'un juge d'instruction, qui, devant éclaircir une affaire embrouillée, se donne le loisir d'examiner les pièces du dossier. Désirant me prononcer à bon escient sur la valeur de mes connaissances, je commence par les considérer en elles-mêmes et les inventorier : quoi de plus naturel ?
— Néanmoins aurait pu ajouter Kant, pour naturelle et légitime que soit cette attitude initiale, elle n'est pas facile à garder sans défaillance. Le langage, qui est tout objectiviste et réaliste, nous tend des pièges à chaque pas. Et l'expérience a montré combien les lecteurs même de la " Critique " sont enclins à comprendre en un sens métaphysique et absolu des propositions énoncées seulement au sens précisif et relatif.
Convenons-en donc une bonne fois avec Kant : jusqu'à nouvel ordre nous analyserons des " phénomènes " de conscience, rien de plus ; le moment viendra où nous opposerons explicitement au " phénomène " la " chose en soi ".
Quel traitement vont subir les " contenus de conscience ", matière de la Critique ?
§2. — " Réflexion transcendantale " et " déduction transcendant aie ".
Kant doit sans doute à l'influence de Leibnitz, et en particulier à celle des " Nouveaux Essais ", de s'être gardé d'une erreur de méthode commune aux Empiristes.
On se souvient que Hume, voulant faire une critique de la connaissance rationnelle, s'était mis à dissocier les idées — ou, en général, les contenus de conscience — en leurs menus éléments empiriques, et traitait les sensations multiples comme si elles eussent été, isolément, autant d'objets primordiaux de notre conscience. Partant d'elies comme du seul point de départ légitime, il s'était trouvé fort empêché de justifier " objectivement " les " liaisons " qui manifestement existent entre ces éléments. Nous avons montré, dans le Cahier II, l'influence fâcheuse de la confusion que fait Hume entre l'abstraction précisive et la dissociation objective.
Kant, que ne tenait point le préjugé empiriste, estima, non sans raison, que les seules données immédiates possibles, au seuil d'une critique, étaient les " contenus de conscience " tels qu'ils se présentent, dans l'intégrité de leurs parties, avec leur unité aussi bien qu'avec leur diversité. De quel droit, en effet, bannir dès Tabord, ou tenir pour non avenus, certains aspects incontestables de l'expérience interne ?
L'attitude empiriste est pour le moins arbitraire. En effet, de ce qu'une diversité d'éléments empiriques vient solidairement s'objectiver à ma conscience, s'ensuit-il que chaque élément de cette
diversité puisse s'y objectiver isolément ? Serait-il impossible que la qualité " d'objet de connaissance " fût liée, par exemple, non pas aux seuls éléments empiriques pris en eux-mêmes, mais à la condition d'unité qui les investit en les groupant ?
Une Critique ne peut rien arbitrairement préjuger. Comment procédera-t-eîie ?
Par analyse des contenus de conscience, évidemment, mais par une analyse qui respecte les relations naturelles des éléments qu'elle disjoint. Car il y a analyse et analyse.
L'analyse ordinaire des logiciens (op. cit. Analyt. transe. I. B. 109 ; R. 67) n'a rien que de légitime, puisqu'elle " consiste à décomposer les concepts en leurs notes constitutives et de la sorte à les éclaircir " (Ibid.). Mais, ajoute Kant, elle ne répond pas au but d'une critique de la raison pure ; tout au plus peut-elle servir à comparer et à classer les objets de connaissance sous la norme, purement éliminatoire, de la contradiction logique.
En dehors du procédé analytique de la logique classique, il est une autre analyse, qui ne consiste plus à trier des objets ou à distinguer des " notes" objectives, mais qui pénètre jusqu'à la constitution même, c'est à dire jusqu'aux conditions internes de possibilité, de l'objet de pensée en tant qu'objet.
Cette seconde espèce d'analyse correspond au problème central de la Critique, tel qu'il se formulait dès 1772 : " Comment des représentations sont-elles possibles à titre d'objet ? " ou encore, tel qu'il est énoncé plus tard dans les Prolégomènes : " Comment des connaissances (Erkenntnisse, c'est à dire des connaissances proprement dites, des représentations objectives) synthétiques à priori sont-elles possibles?" (Prolég. Edit. Rosenkranz, p. 31). Répétons-le : On ne se demande pas si elles sont possibles, puisque leur existence nous est donnée ; on se demande comment elles sont possibles, " afin d'être mis en état de définir, par les principes mêmes de leur possibilité, les conditions, l'étendue et les bornes de leur usage ". (op. cit. p. 28.)
L'analyse appropriée à la tâche critique doit donc livrer " les principes de possibilité " de la connaissance objective, c'est à dire des principes qui soient logiquement préalables aux connaissances particulières qu'ils déterminent intrinsèquement. Elle isolera devant l'esprit le système des " conditions à priori ", opposées, dans l'objet, à l'élément " déterminable ", purement " donné " ; elle mettra au jour la structure de l'objet en tant qu'objet. Toute analyse résout une synthèse : cette analyse-ci résout la " synthèse objective " en
les éléments complémentaires, matériels et formels, qui la constituaient comme telle. L'analyse s'effectue ainsi d'un point de vue qui n'est plus le point de vue " objectif " de la dissociation métaphysique, mais, selon la terminologie de Kant, le point de vue " transcendantal " de la réflexion critique. (I)
Pour la commodité du langage — et pour d'autres raisons que l'on apercevra plus tard — nous voudrions désigner le procédé d'analyse ici en cause, par une expression elliptique, inspirée du vocabulaire kantien, bien qu'elle ne soit pas employée formellement par Kant : l'analyse transcendantale (comparer, dans la Critique, Y " Analytique transcendantale ", la " Réflexion transcendantale "..).
Dans notre intention, l'adjectif " transcendantal " oppose cette analyse à l'analyse empirique, qui dissocie le " donné " sensible, et à l'analyse logique ordinaire — disons : l'analyse objective — qui discerne, dans l'objet, des notes ou des attributs.
Pour comprendre les applications de l'analyse critique que nous allons rencontrer, il est indispensable de fixer nettement le sens que prend, sous !a plume de Kant, le mot : " transcendantal ".
Le " concept du transcendantal" est absolument " caractéristique de la philosophie kantienne" (2) : il en donne la clef ; sans lui, le kantisme reste incompréhensible. Bien que cette notion ne reçoive pas toujours, chez Kant. un sens parfaitement identique, les nuances particulières qu'elle revêt, dans les différents contextes, se rapportent à une même signification fondamentale — la seule qui nous intéresse pour le moment.
L'idée du transcendantal est liée, on s'en doute bien, à celle d'apriorité. Aussi longtemps que l'a priori parut à Kant se confondre avec V intelligible wolfien, le transcendantal coïncida avec le transcendant (ou V objet métempirique) : " La détermination d'une chose, selon son essence comme chose, est transcendantale ". (Rejlexionen, édit. B. Erdmann, Bd. II, n° 179, p. 54. N. B. Même définition chez Baumgarten, dont le Manuel de Métaphysique servit si longtemps à Kant de livre de texte.) Ou encore : " Les propriétés transcendantales des choses sont celles qui sont essentiellement liées au con-
(1) Son résultat immédiat constitue Y " Analytique transcendantale ", partie de la " Logique transcendantale ". (Cf. Critique de ta Raison pure. Logique transcendantale. Introduction II, III, IV - et I. Analytique transcendantale. B. 97-109 ; R. 59-66)
(2) H. Cohen. Kommentar zu Imm. Kants Kritik der reinen Vernunft. 2e Aufl. Leipzig, 1907. (Philosophische Biblioth. Bd. 113) p. 18.
cept d'une chose en général*'. (Ibid. n° 180) "La [Philosophia] rationalis, ou bien ne tire pas ses objets de l'expérience, et elle s'appelle alors transcendentalis, ou bien elle tire, à vrai dire, ses objets de l'expérience, mais ses principia de la raison, et elle s'appelle alors Métaphysique.. " (Ibid. n" 80, p. 26)
Cependant, dès cette période précritique, la différence, sinon matérielle, du moins formelle, entre le transcendant et le transcendantal commence à s'indiquer : la considération transcendante est celle de l'objet métaphysique envisagé en soi et dans ses effets ; la considération transcendant aie est celle d'un objet — quelconque — considéré dans sa dépendance par rapport à ses conditions essentielles de possibilité. (Ibid. n° 181.) L'une et l'autre considération concerne encore ici l'essence ontologique ; mais la première part de l'essence, la seconde y conduit. Ce qui explique une autre expression de Kant, avant la Critique : le transcendant al mène au transcendant (comme la "possibilité" prédétermine 1' " essence ").
Si l'on tient compte de la nuance spéciale que nous venons de relever, la qualité de " transcendantal " ne convient clone en rigueur ni à un objet constitué, ni à des propriétés objectives : le transcendantal se dit plutôt soit d'une méthode rationnelle ascendante, postulant les conditions de possibilité d'un objet, soit de cette possibilité en elle-même, soit de la connaissance de l'objet selon ses conditions de possibilité.
Parler de "conditions de possibilité", ou de "déterminations à priori " de l'objet dans la pensée, c'est exclure, du point de vue que l'on délimite, tout donné contingent ; et c'est donc définir autant de propriétés du sujet connaissant en tant que tel, c'est à dire du sujet dans la mesure où il détermine activement son objet immanent. Aussi Kant peut-il écrire : " Dans la science transcendant aie, tout doit être emprunté au Sujet". (Refléx. n° 100, p. 32) " La philosophie transcendaniale regarde, non les objets, mais l'esprit humain, selon les sources immanentes de ses connaissances à priori, et selon ses limites". (Ibid. n° 139, p. 42.) Est transcendantale, par conséquent, la science que l'on a du sujet en tant que déterminant à priori l'objet ; est transcendantal, aussi, le sujet, non pas selon sa réalité métaphysique, mais, précisivement, comme condition interne de possibilité de l'objet connu.
A vrai dire, si le sujet déterminait l'objet pensé, non seulement quant à la forme, mais quant au contenu, la seule considération transcendantale du sujet, selon ses déterminations à priori, suffirait à définir l'objet intelligible (point de vue de 1770) : le trans-
cendantal aurait conduit directement au transcendant. Mais au contraire, s'il faut admettre, comme fit Kant dès 1772, que l'a priori du sujet est purement formel et fonctionnel, et n'a point par soi de contenu représentable, la valeur du transcendantal se restreint : le transcendantal ne désigne plus, de soi, que le Sujet comme pure fonction de détermination à priori d'un contenu étranger. Et puisque, à défaut d'objet transcendant, il n'y aurait plus, dans cette hypothèse, d'autre métaphysique possible qu'un système transcendantal de " connaissances pures à priori ", dépourvues de tout contenu intelligible, on comprend cette " réflexion " de Kant : " La métaphysique est une science des lois de la Raison humaine pure, et elle est donc subjective ". (Reflex. n° 106, p. 34. On n'oubliera pas d'ailleurs, que " subjectif " est pris ici, non au sens ontologique, mais au sens critique, c'est à dire pour désigner ce qui appartient aux conditions à priori déterminantes de l'objet conscient.)
Ce dernier point de vue, restreignant le " transcendantal " à exprimer la fonction à priori du sujet connaissant, est évidemment le point de vue d'où doivent être considérées les définitions de ce terme technique, données par Kant lui-même, arrivé à la pleine possession de sa méthode. Pour ne point étendre nos remarques préliminaires au delà du strict nécessaire, nous nous contenterons de transcrire, avec un mot d'explication, les deux passages de la Critique de la Raison pure qui serrent de plus près le sens du mot " transcendantal ".
" J'appelle transcendantale, écrit Kant dans la première édition de la Critique, toute connaissance qui s'occupe, non pas précisément des objets, mais de nos concepts à priori des objets en général ". (Critique de la Raison pure. Y édit. B. 54 ; R. 25.) La deuxième édition reprend cette définition, en soulignant le caractère subjectif du " transcendantal " : " J'appelle transcendantale toute connaissance qui s'occupe, non pas précisément des objets, mais de notre manière de connaître les objets, pour autant que cette connaissance est possible à priori ". 2e édit. B. 54.)
Dans un second passage — de phrase assez contournée — Kant précise encore la portée du " transcendantal ". Nous traduisons le plus littéralement possible :
" Ici, je ferai une remarque qui importe pour tous les développements ultérieurs et ne doit jamais être perdue de vue ; à savoir : qu'on ne peut appeler transcendantale toute connaissance à priori indistinctement, mais celle-là seulement par quoi nous percevons que (et comment) certaines représentations (intuitions ou concepts)
sont employées purement à priori, ou sont possibles — j'entends : la possibilité de la connaissance, ou son usage à priori. Aussi, ni l'espace, ni aucune détermination géométrique à priori de celui-ci, ne constituent-ils une représentation transcendantale ; seules peuvent être appelées transcendantales la connaissance que ces (?) représentations ne sont pas d'origine empirique et la possibilité même en vertu de laquelle elles sont néanmoins capables à priori de se rapporter à des objets d'expérience. De même, l'application du concept d'espace à des objets en général serait transcendantale [parce qu'elle impliquerait la conscience de l'usage à priori du concept d'espace] ; mais bornée à des objets des sens, cette application s'appelle empirique. La distinction du transcendantal et de Y empirique regarde donc seulement la critique des connaissances et non le rapport de celles-ci à l'objet ". (B. 97-98 ; R. 59-60.)
Répétons la même chose en termes plus simples. Le " transcendantal " appartient au domaine de l'a priori : c'est l'a priori propre du sujet connaissant, dans la mesure où celui-ci détermine intrinsèquement ses connaissances et en constitue donc une condition de possibilité. " Quidquid cognoscitur, cognoscitur secundum modum cognoscentis ". îl faut remarquer, d'ailleurs, que l'a priori du sujet, condition indispensable de toute connaissance absolument, ne définit pas Y objectivité de cette connaissance. Aussi, dire d'un élément de la conscience qu'il est transcendantal n'équivaut pas à affirmer le rapport actuel de cet élément à une réalité objective correspondante.
Dès lors, le mot : " transcendantal " aura, d'après la déclaration même de Kant, deux attributions primitives, auxquelles se rattacheront toutes les attributions dérivées ou métonymiques : on appellera " transcendantale " 1° la condition à priori de possibilité d'une connaissance, c'est à dire le sujet, comme détermination à priori de l'objet ; 2° la connaissance de cette condition à priori de possibilité, c'est à dire la conscience que le sujet prend de soimême comme détermination à priori de l'objet, ou la connaissance acquise de l'objet comme déterminé à priori par le sujet.
On voit aisément que l'analyse critique, qui doit répondre à la question : " Comment des représentations sont-elles possibles à titre d'objet ? " — ou, plus spécialement : " Comment des connaissances à priori sont-elles possibles ?" — ne peut être qu'une analyse " transcendantale ", c'est à dire une analyse de l'objet effectuée du point de vue transcendantal.
Et l'on pressent aussi que cette analyse transcendantale de l'objet de pensée pourra se faire de plusieurs façons :
a) Par une réflexion immédiate, disjoignant, du contenu empirique et divers de la conscience, les formes unifiantes et nécessaires sous lesquelles il est engagé. Si nous appelons " faculté ", sans aucune prétention à définir par là une entité métaphysique, la capacité que nous avons, comme sujets connaissants, d'embrasser sous telles ou telles conditions à priori une diversité donnée, nous dirons, avec Kant, que la réflexion (qu'il appelle alors " transcendantale ") nous procure " la conscience du rapport d'un donné représentatif à nos différentes facultés, à nos différentes sources de connaissance ", autrement dit aux différentes " possibilités " ou " conditions à priori " dont l'ensemble hiérarchisé constitue notre subjectivité connaissante. (Critique.. Analytique transcend. Appendice. B. 272 ; R. 241) L'analyse réflexive nous permet, à la lettre, de démonter toute l'armature de nos facultés, rien qu'en en laissant jouer les pièces sous nos yeux. (op. cit. B. 109 et 272 ; R. 67 et 214). Elle fournit une " preuve transcendantale " de cette armature de conditions à priori, par la simple " exposition " d'un " concept " présent à la conscience. (1)
b) Par une déduction rationnelle. Alors que la " réflexion " constate — transcendantalement — l'a priori d'une connaissance, la " déduction " infère les conditions de possibilité de celle-ci. Or. ces conditions de possibilité peuvent être déduites, soit en appuyant sur la considération du Sujet (critique), c'est à dire sur le conditionnement mutuel des facultés connaissantes, soit en s'arrêtant plus exclusivement à la considération de l'Objet et de sa possibilité rationnelle intrinsèque. On ferait ainsi, dans le premier cas, une " déduc-
(1) Kant, dans sa première série de preuves en faveur de l'apriorité de l'espace (Critique, 2e édit. " Esthétique transcendantale ") appelle " l'exposition du concept d'espace " : " metaphysische Erôrterung " (Exposition métaphysique). Cette appellation de " métaphysique " a fait couler beaucoup d'encre chez les Commentateurs. Nous ne pouvons entrer ici dans leurs discussions (Voir Vaihinger. Kommentar zu Kants Kritik der reinen Vernunft. Bd. II, 1892, p. 151 suiv.). Remarquons seulement que " transcendantal " n'exclut pas " métaphysique " (encore qu'il ne signifie pas : " objet métaphysique "'), et que 1' " exposition métaphysique de l'espace ", partie notable de V " Esthétique transcendantale " possède la valeur d'une " preuve transcendantale " de l'espace comme forme à priori de la sensibilité. Sur la conception que Kant se fait, au point de vue critique, du rapport entre le " métaphysique " et le " transcendantal ", il n'est pas sans intérêt de parcourir les " réflexions " 129-131 et 140 (B. Erdmann, op. cit. IU.
tion transcendantale subjective ", dans le second cas, une " déduction transcendantale objective ". L'indication sommaire, à laquelle nous nous bornons ici, devra être complétée lorsque nous rencontrerons, dans la Critique même, la mise en œuvre de cette double déduction. (Voir en particulier la Note que nous insérons après la " Déduction transcendantale des catégories ".)
Nous nous abstiendrons provisoirement de porter un jugement ferme sur la valeur de la " réflexion transcendantale " et de la " déduction transcendantale ". Même, nous croyons préférable de différer notre appréciation définitive des méthodes critiques jusqu'après examen des grands systèmes idéalistes qui, à tort ou à raison, s'en réclamèrent.
Si l'on voulait, néanmoins, poser ici une question liminaire sur la légitimité de l'analyse transcendantale, on trouverait, dans Ylntroduction même de la Critique, les éléments d'une réponse partielle. Subdivisons, en effet, la question : l'analyse transcendantale peut être invoquée soit pour établir le fait de î'à priori dans la connaissance, soit pour trancher le problème ultérieur de la valeur objective (= du " rapport à l'objet ") de cet à priori.
D'abord, la constatation d'un à priori de la connaissance, quelle que soit la valeur objective de cet à priori :
ïl faut bien que cette constatation me soit possible, et par conséquent qu'une analyse transcendantale soit praticable, s'il est vrai que les préambules mêmes de la Critique démontrent : 1° l'existence de jugements synthétiques à priori, d'où il conste, à tout le moins, qu'il y a, dans ma connaissance, un élément à priori ; 2° l'existence de " sciences pures " (mathématique, physique pure, métaphysique), d'où il apparaît que cet élément à priori peut être discerné et reconnu par moi selon son caractère à priori. Je puis en effet, former des systèmes de jugements " nécessaires et universels ", dont la diversité propre fasse abstraction de toute diversité empirique donnée. Ces jugements expriment à ma conscience claire autant de " relations à priori de l'objet en général ". Ils résultent donc nécessairement d'une analyse transcendantale effectuée par moi sur les objets primitifs et concrets de mon savoir. Récuser l'analyse transcendantale, c'est méconnaître l'existence de " sciences pures ".
Plus tard, dans la Logique transcendantale, Kant ira plus loin, et, non content de constater l'a priori dans les sciences pures, envisagées comme données en fait, il montrera que la " connaissance objective ", comme telle, n'est possible que moyennant un élément à priori. Nous examinerons, en temps opportun, le sens et les présup-
posés de cette démonstration,, qui est une véritable " déduction transcendantale ".
Mais, en Critique, le toui n'est pas de constater, ou d'inférer, la réalité — et même la structure — de l'a priori dans la pensée. Kanf n'apprécie pas seulement, dans l'analyse transcendantale, l'instrument approprié d'une sorte d'histoire naturelle ou de " physiologie de l'esprit ", telle que la rêva Locke : une " physiologie de l'entendement ", c'est trop peu ; s'y arrêter, ce serait faire seulement de la psychologie descriptive ou de la métaphysique fonctionnelle du sujet connaissant, et non de îa Critique. L'analyse transcendantale, tout en me dévoilant les principes à priori de la connaissance comme " dispositions naturelles " de mon esprit, doit me conduire, d'une manière ou d'une autre, à prononcer sur eux un jugement de vciïeur. Sont-ils des principes de science, ou bien seulement des cadres possibles de la croyance, ou, moins que cela, des tendances vaines et " illusoires " ?
Or, encore une fois, sans entrer prématurément dans l'étude des conditions précises de la " science ", je constate que la question de valeur est tranchée, en principe, aux yeux de Kant, dès les premières pages de la Critique. La mathématique pure, et sous certaines restrictions la physique pure, possèdent toute la valeur de certitude que peut présenter un "savoir". Les principes qu'elles enseignent sont précisément ceux qui rendent possible l'expérience, et ils ne font donc qu'exprimer, en termes généraux, des synthèses constitutives de l'objet nécessaire de la connaissance humaine. Enlevez ces principes, et ma pensée s'obscurcit, elle cesse devoir prise sur le " donné ", elle manque d' " objet aperçu ".
Par contre, les synthèses à priori de la métaphysique n'offrent pas, d'après Kant, cette garantie immédiate. A leur égard, la question de la valeur objective reste ouverte.
L'analyse transcendantale peut donc devenir un instrument, non seulement de dissociation fonctionnelle, mais de critique objective.
§ 3. La notion d'aprioriié.
On l'aura remarqué, les préliminaires que nous venons de parcourir gravitent autour d'une notion, qui, plus intimement encore que la notion connexe du " transcendantai ", est le pivot de toute la Philosophie critique : la notion d'apriorité. Faute d'en pénétrer
le sens et d'en saisir le bien fondé, on ne peut que se méprendre sur la pensée de Kant. Fixons donc, une fois pour toutes, la signification que prend l'apriorité dans la Critique.
Une " connaissance à priori " c'est, dit Kant, une " connaissance des objets, par laquelle quelque chose est déterminé à leur égard avant même qu'ils nous soient donnés" (Op. cit. Préface 2K éd'it. B. 21 ; R. 670.). La notion d'apriorité se ramène donc à la notion classique de la priorité logique de certaines déterminations objectives, sur l'expérience concrète et individuelle des objets : c'est la priorité du nécessaire sur le contingent.
La priorité logique, ou l'apriorité, est évidemment d'un autre ordre que la priorité temporelle. Pour Kant, comme pour S. Thomas, la priorité temporelle, dans la connaissance humaine, appartient à l'expérience sensible : " Dans le temps, aucune connaissance ne précède en nous l'expérience, et toutes commencent avec elle. Mais si toute notre connaissance commence avec l'expérience, il n'en résulte pas qu'elle dérive toute de l'expérience ". (Op. cit. Introd. B. 34 ; R. 695, Suppl. IV). Sous la priorité temporelle de l'expérience, il reste donc place pour une priorité logique de ce qui, dans notre connaissance, ne dériverait pas purement et simplement de l'expérience.
En fait et en droit, d'après Kant, l'expérience intégrale — celle qui ramasse les impressions sensibles en objets pensables — se règle sur des conditions qui préexistent logiquement à l'irruption du " donné " sensible, c'est à dire sur des conditions à priori. Or, justement, ces conditions à priori définissent, dans la terminologie kantienne, notre " subjectivité connaissante " ; et, à y regarder de près, le philosophe critique ne fait donc qu'énoncer un solennel truisme, lorsqu'il déclare " que nous ne connaissons à priori, des choses, que ce que nous y mettons nous-mêmes " (Op. cit. Préface. 2e édit. B. 22 ; R. 670).
La notion d'apriorité rentre, d'après les déclarations mêmes de Kant, sous un concept classique, trop oublié des cartésiens non moins que des empiristes, le concept de " causalité formelle ". En effet, dans notre connaissance, l'élément à priori se présente toujours comme une détermination ultérieure du donné : les déterminations à priori n'enrichissent pas la diversité même du " donné ", mais elles l'unifient et relèvent à une valeur logique supérieure ; or Kant, comme jadis les Scolastiques, voit, dans la synthèse de la multiplicité et de l'unité, au sein de l'objet conceptuel, une application immédiate des deux notions de matière et de forme, " la
première signifiant ce qui est déterminable en général, la seconde, la détermination de ce déterminable". (B. 276 ; R. 219) "Donné" d'une part ; " principes à priori " de l'autre ; tels sont les éléments complémentaires, matériel et formel, qui constituent, dans notre pensée, l'unité de l'objet.
Ne semblerait-il pas, dès lors, que des philosophes scolastiques. habitués à considérer la causalité réciproque de la matière et de la forme, de la puissance et de l'acte, dans l'unité métaphysique du composé, dussent saisir plus aisément que d'autres, sur le terrain critique, le point de vue fondamental du kantisme ? L'apriorité kantienne affirme uniquement, dans le domaine de la connaissance, la priorité du principe formel sur le principe matériel. Sous ce rapport et dans cette mesure, l'idée kantienne d'une synthèse à priori, loin d'être, de soi, en opposition avec l'épistémologie et la psychologie scolastiques, pourrait s'en déduire comme un corollaire. (1)
(1) Nous verrons mieux, plus loin, la portée de cette remarque, mais auparavant, pour ne point embarrasser notre marche de difficultés artificielles, dissipons un malentendu de pure terminologie.
En parlant de la connaissance, les Scolastiques se placent aux points de vue de la Logique classique et de la Métaphysique, Kant au point de vue critique. Dès que l'on prend la peine d'effectuer les transpositions que commande la diversité de ces points de vue, (voir notre Cahier V), on s'étonne qu'une divergence puisse exister, parfois, entre Scolastiques modernes et Kantiens sur la réalité d'une synthèse à priori. S'il y a, comme nous le croyons, irréductibilité foncière entre les deux tendances philosophiques, on pressent ailleurs le point où elle s'accusera : ce sera dans l'analyse interne de l'élément à priori, à la jointure de l'entendement et de la raison ; le principe radical de la synthèse est tout autrement compris par Kant que par les Scolastiques.
Aussi ne pourrions-nous voir qu'un malentendu dans l'argumentation sommaire que certains auteurs scolastiques opposent à la Critique kanîienne. Celle-ci, disent-ils justement, d'après Kant lui-même, s'appuie sur l'existence de jugements synthétiques à priori. Or, ajoutent-ils, les prétendus jugements synthétiques à priori sont, soit analytiques, soit synthétiques à posteriori. Le kantisme manque donc de base première.
Un pareil raisonnement n'appelle qu'une remarque. Ou bien, c'est une équivoque, rendue possible par l'ambiguïté du mot " analytique ", employé par Kant au sens strictement étymologique et par ces auteurs en un sens plus large ; ou bien, si l'on accepte la définition kantienne de l'analyse, c'est une déclaration candide d'empirisme : car la connaissance se réduit alors a l'expérience directe et à l'application de la norme de contradiction. Nous savons où ceci conduit (Cf. Cahier II).
La grande tradition scolastique, qui connaît certes les procédés d'analyse et de synthèse, n'a point parqué les jugements dans les deux catégo-
Nous sommes en possession de la seule matière sur laquelle puisse mordre la Critique : nos contenus de conscience.
Nous en avons marqué, du point de vue critique, le seul angle
ries où les font entrer de force plusieurs auteurs modernes : des jugements synthétiques, tous à posteriori, et des jugements analytiques. Elle parlait, plus simplement, de " propositiones per se notae ", d' "axiomata " ou de " dignitates ", pour désigner les connaissances à priori d'évidence immédiate.
Or, ces "propositiones per se notae" des anciens Scolastiques seront, au sens kantien, analytiques ou synthétiques à priori, d'après les cas... ou, plus précisément, d'après le point de vue d'où on les considérera. Entre le kantisme et l'ancienne scolastique, ne surgit pas même, ici, un conflit de terminologie; il n'existe qu'une différence de préoccupations. En effet, le scolastique se contente d'accepter l'évidence objective; le kantien scrute davantage la nature de cette évidence. Le scolastique n'analyse pas, en Logique, la constitution intime de " l'objet comme tel " : il suppose l'objet de connaissance déjà constitué, il le trouve "tout fait" (in facto esse), et c'est cet objet déjà constitué qu'il entend signifier lorsqu'il énonce le sujet logique d'une proposition ; il a dès lors le droit d'inventorier, en forme de prédicats, tout ce qui est impliqué dans la structure immobile de l'objet ; et le jugement, à ce stade, est analytique. Le kantien reconnaît ce stade analytique du jugement, mais sans s'y intéresser beaucoup, le triage analytique d'une notion ne soulevant aucune difficulté critique. Ce qui 3'intéresse, c'est moins le dépeçage de l'objet déjà constitué, que l'objet dans sa possibilité interne, l'objet à l'état naissant (in fierï) : c'est à dire un stade antérieur à toute analyse, un stade où la rencontre de " données " et de " conditions à priori " engendra la "connaissance objective". Le vrai nœud du jugement, et la fonction primordiale de l'entendement, consistent, aux yeux de Kant, " non pas à rendre claire [par une dissociation analytique] la représentation des objets, mais à rendre possible la représentation d'un objet en général ". (Anal, transe. B. 218; R. 169. On remarquera que Kant oppose ici directement son point de vue au point de vue leibnizien-wolfien, qui n'est pas tout à fait le point de vue scolastique.)
Or, l'opération constitutive d'un objet composé, tel l'objet propre de notre entendement, est nécessairement une " synthèse ". Dans nos jugements les plus primitifs — ceux qui traduisent immédiatement cette synthèse objective (Ceci, ou cela, est) — le sujet logique exprime les caractères distinctifs du donné contingent, l'attribut un caractère synthétique à priori, nécessaire (réalité, sub ratione communi entis), le tout un objet pensé, " hypothétiquement nécessaire ".
Au surplus, il faut remarquer que les jugements, formulés ainsi en propositions, n'effectuent pas, à proprement parler, la synthèse à priori : ils constituent déjà une opération secondaire, qui l'étaîe et l'explicite : ils effectuent une analyse transcendantale dans une affirmation synthétique: le vrai jugement, primitif et extensif, au sens kantien — c'est à dire la synthèse constitutive des objets — est préalable à toute analyse: c'est un jugement appréhensif, et non un jugement explicatif.
d'attaque possible : Vaspeci phénoménal de ces contenus de conscience.
Nous avons enfin défini la méthode critique : la méthode transcendantalc d'analyse.
11 est temps d'abandonner les préliminaires, pour suivre Kant à travers les chapitres les plus significatifs de son œuvre.
Si la terminologie scolastique moderne, en qualifiant d' " analytiques " tous les jugements à priori, désignait expressément par là des jugements obtenus, soit par analyse logique ordinaire, soit par analyse transcendantale, cette subdivision de l'étiquette " analytique " répondrait à la division kantienne de tous les jugements à priori en "analytiques" et " synthétiques à priori ". Cet ajustement de terminologie ne résoudrait, d'ailleurs, aucune question de fond : il ne faudrait point oublier que l'analyse transcendantale, n'étant autre chose que la conscience distincte et explicite d'une synthèse à priori, les jugements que l'on pourrait appeler " analytiques transcendantaux " tireraient toute leur valeur objective de cette synthèse. Que vaut cette synthèse ? Le problème critique, tel qu'il est formulé par Kant, subsisterait donc en tous cas. Et ce problème présenterai!: un sens acceptable pour les scolastiques eux-mêmes, puisque, eux aussi, reconnaissent, dans notre pensée objective, autre chose qu'un simple triage analytique des éléments contingents de l'expérience sensible. Comment cet autre chose (qui rentre nécessairement sous la définition kantienne de " synthèse à priori ") est-il possible, et quelle est sa valeur de vérité ?