‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 2)Chapitre 11 sur 36 · TRANSCENDANTALE · texte numérisé non relu

TRANSCENDANTALE

§ 1. Intuition sensible et " phénomène ".

La " réflexion transcendantale " (voir ci-dessus, p. 85) appliquée à l'ensemble de nos phénomènes conscients, nous y montre, après soustraction successive de toutes les conditions à priori, une diversité initiale, irréductible, dont nous ne pouvons dire autre chose sinon qu'elle est " donnée ". Aucune loi interne de notre conscience n'explique la présence ni la variété de ce donné. Il s'impose à nos facultés d'une manière qui nous échappe ; nous le recevons et le subissons.. Nous constatons bien qu'il correspond aux apports divers de nos sens ; toutefois son caractère de " donné " ne se confond pas avec sa spécificité sensorielle : nous posséderions des facultés sensibles différentes, que sa nature de " donné ", tel que nous le livre l'analyse transcendantale, ne changerait pas pour cela : sa nature, c'est d'être une impression passive, multiple, particulière, dénuée de toute nécessité à priori, bref ne représentant qu'ellemême.

Nous appellerons " sensibilité ", la faculté de recevoir un donné multiple, quel que puisse être l'aspect qualitatif qu'il présente. " Sensibilité " et " réceptivité ", dans la connaissance humaine, sont synonymes.

Mais un " donné ", s'il apporte avec soi sa forme propre, n'est concevable, comme " donné ", qu'investi en même temps par la forme d'une faculté réceptrice. De cette double " information " résulte la forme particulière que le " donné " revêt dans la conscience.

On connaît l'adage scoiastique : Quidquid recipitur, recipitur ad moâum recipientis. Une seule " puissance réceptive " pourrait

enregistrer indifféremment, et laisser transparaître telles quelles, toutes les formes propres d'un donné, sans imposer à celui-ci aucun mode nouveau : ce serait la " pure puissance ", la " matière première ", qui, par définition, n'a point de forme à elle. Une faculté réceptive consciente ne peut être de ce type amorphe ; elle possède, au préalable, sa forme propre, son actualité propre, laquelle doit entrer en composition avec la forme du donné.

Aussi Kant distingue-t-il très justement, dans l'unité de l'impression sensible, c'est à dire, du donné tel qu'il appartient déjà à notre conscience, deux aspects : l'impression en tant que ia sensibilité en est passivement affectée, et cette môme impression en tant qu'elle est investie par le mode propre de la sensibilité. Cette distinction va nous permettre de définir quelques termes.

" L'impression d'un objet sur notre capacité sensible de représentations, en tant que nous sommes affectés par lui, est la sensation ". (B. 61 ; R. 31). Si nous nommons " empirique, toute intuition qui se rapporte à un objet par le moyen d'une sensation " (Ibid.), et si nous appelons phénomène tout objet d'intuition empirique, nous dirons que la " sensation " constitue " la matière1 du phénomène ". (Ibid.)

Quelle sera la " forme " du phénomène ? Ce seront les rapports nouveaux que revêt le " donné ", ou la " sensation ", par communication du mode propre de îa sensibilité. Il est évident que cette forme ne peut être précontenue dans la " sensation ", sinon elle serait elle-même sensation, donnée passive, matière du phénomène. Relativement à la sensation cette forme est donc à priori. (B. 62 ; R. 32)

On le voit, dans la terminologie de Kant, l'intuition sensible et son objet proportionné, le phénomène, désignent la première unité définie qui intervienne dans le jeu de la connaissance humaine. Nous ne disons pas : ie premier " objet " conscient et aperçu, car nous devrons rechercher plus loin sous quelles conditions ia première unité phénoménale " s'objective " au regard de îa conscience.

Dans l'unité psychologique élémentaire, qu'est le phénomène, nous avons discerné une matière et une forme, et nous avons appelé la matière : " sensation ". Cette dénomination induisit en erreur plus d'un lecteur de Kant : beaucoup de philosophes, en effet, appellent de ce nom Fintuition sensible prise en bloc ; d'autres usent encore moins de distinctions et parlent indifféremment de sensation, de perception sensible et d'intuition sensible, confondant, sous une même étiquette, îa pure sensation, l'aperception et même

ie " judicium sensus ". Nous nous permettons donc d'insister sur le sens exact de la terminologie kantienne : la sensation y désigne seulement la matière de l'intuition sensible ; c'est le donné initial en tant que passivement reçu ; c'est la pure diversité qualitative envahissant la conscience, où elle subit d'ailleurs en môme temps une première unification à priori ; c'est le " id quod recipitur ", que nous reconnaissons " sub modo recipientis ".

Il nous faut à présent analyser ce " modus recipientis ", c'est à dire " la forme de l'intuition sensible ".

§ 2. Aprioriié de la forme spatiale.

La diversité matérielle de la sensation nous apparaît toujours distribuée dans l'espace et sériée dans le temps. Les relations spatiales et temporelles, puisqu'elles unifient la diversité du donné en le groupant, affectent donc, vis-à-vis de cette diversité, la fonction d'une forme vis-à-vis d'une matière.

Cette première proposition est incontestable, si -on la comprend bien. Elle constitue une application immédiate du principe général suivant : Partout où il y a composition (unification), ce qui rend possible la composition, comme telle, est distinct de ce qui fait la diversité, comme telle, des parties composantes ; et le principe composant comme tel, étant le principe intrinsèquement déterminant du composé comme tel, y assume le rôle d'une forme.

Nous pouvons donc parler d'une " forme spatiale et temporelle " de la multiplicité sensible.

Allais cette " forme " appartient-elle encore au pur donné, ou bien marque-t-elle déjà l'emprise de la faculté réceptrice ? En d'autres termes, la forme spatiale et temporelle porte-t-elle le caractère $ aprioriié ?

Distinguons à priori et à priori. Sans doute, toute forme jouit d'une apriorité naturelle sur sa matière. Relativement à la diversité pure de la sensation, la condition formelle de l'espace ou du temps ne saurait cesser d'être " à priori " qu'en cessant d'être forme. Mais peut-être n'apparaît-il pas immédiatement que cette apriorité-là coïncide avec l'apriorité kantienne, qui est celle d'une condition interne de la conscience. Il importe donc de compléter la preuve.

Nous considérons d'abord la forme d'espace.

Si cette " forme " n'appartient pas à la conscience, elle fait partie

du " donné " : il n'y a pas de milieu. C'est à dire, qu'en ce cas, la localisation, l'extensivité, la grandeur des qualités sensibles, sont imprimées en nous au même titre, ni plus ni moins, que le rouge, le bleu, le chaud, le raboteux, le moelleux, etc.. En d'autres termes, les relations spatiales demeurent purement empiriques.

Mais ceci est manifestement inexact : " l'espace n'est pas un concept empirique " (B. 64 ; R. 34). Kant le démontre par plusieurs arguments, dont le principe fondamental et décisif se rattache directement à des considérations que nous avons développées longuement au chapitre précédent. La spatialité, loin d'être seulement une représentation sensible plus constante que les sensations spécifiques, apparaît comme une condition à priori, universelle et nécessaire, de l'expérience sensible, ce qui dépasse évidemment les propriétés " particulières " et " contingentes " d'une " étendue " purement empirique.

Au lieu de suivre Kant dans le détail de cette démonstration, faite dès 1770 (voir ci-dessus, Livre I, ch. 5, § 4, p. 45), nous rappellerons seulement une de ses preuves, la principale il est vrai, qui nous est déjà familière. Si la condition spatiale de' l'intuition sensible était empirique, il ne saurait exister de science pure, apodictique, de l'espace, ni de la quantité. Or, la Géométrie et la Mathématique du nombre réalisent le type le plus authentique et le moins contesté des sciences pures apodictiques. " En effet, écrivait Kant, dans la 1ère édition de la Critique, si cette représentation de l'espace était un concept acquis à posteriori, et puisé dans l'expérience extérieure commune, les premiers principes de la science mathématique ne seraient rien que des perceptions. Ils auraient donc toute la contingence de la perception, et il n'y aurait pas de nécessité à ce qu'entre deux points il ne puisse y avoir qu'une seule ligne droite; mais l'expérience nous montrerait seulement, qu'en fait,, il en est toujours ainsi. Car ce qui est dérivé de l'expérience n'a qu'une généralité relative, celle qui vient de l'intuition. Il faudrait donc se borner à dire que, d'après les observations faites jusqu'ici, on n'a point trouvé d'espace qui eût plus de trois dimensions". (1ère édition. B. 65, note ; R. 35)

Kant conclut avec raison, que les relations spatiales, en tant que fondement d'une science pure, n'appartiennent pas au donné et jouissent donc du caractère d'apriorité dans la conscience. (1)

(1) En définissant le donné et la fonction réceptive de la sensibilité, Kant se conforme, pour une part, aux conceptions courantes, précritiques,

§ 3. — Idéalité de retendue.

L'apriorité de la forme spatiale — et c'est ici, pour beaucoup de philosophes traditionnels, le scandale de l'Esthétique kantienne — entraîne l'idéalité de l'étendue (B, 68-69 ; R. 37-39), c'est à dire (si l'on oppose sujet connaissant et objet connu) contraint de rapporter immédiatement les déterminations spatiales au sujet et non à l'objet en soi. En effet, d'après Kant, la spatialité — forme à priori — est imposée au donné par la conscience, et non pas vice-

sur lesquelles était modelée toute une terminologie philosophique difficilement remplaçable. C'est ainsi qu'il parle d'un Sujet, capable de recevoir un donné dans des facultés préexistantes et d'exercer, sur ce donné assimilé, des opérations synthétiques. En toute rigueur, pareil langage est celui d'un psychologue rationaliste, se plaçant au point de vue de ce qu'on a appelé 1' " apriorisme anthropologique " (par opposition à I' " apriorisme logique, ou critique "). Il convient toutefois de faire ici deux remarques :

a) Même lorsque Kant appuie ses développements sur l'opposition entitative que la connaissance vulgaire - foncièrement métaphysique ou la philosophie traditionnelle, laissent subsister entre Sujet et Objet, iî se garde, pour sa part, d'introduire aucun élément proprement ontologique dans la conséquence nécessaire de ses raisonnements : ou bien, en effet, la considération " anthropologique " n'est qu'un procédé d'exposition ; ou bien - c'est ici le cas - la preuve " anthropologique " (valable, comme telle, pour qui en admet les présupposés) enveloppe une véritable et rigoureuse preuve critique. Kant se permet souvent de ces superpositions des preuves, menant, par des plans différents, à la même conclusion dernière : voyons en cela, soit un effort d'adaptation aux préjugés des lecteurs, dont il veut forcer la conviction - une sorte d'argument " ad hominem " ; soit aussi, peut-être, l'expression de son tour d'esprit personnel, critique par dessein réfléchi, mais demeuré ontologiste par tendance latente.

b) Enchevêtré au raisonnement de forme anthropologique, ou parallèlement à lui, se reconnaît toujours, dans le texte même de la Critique (et non plus seulement par interprétation plus ou moins probable), la ligne sobre et nette d'un raisonnement répondant aux exigences rigoureuses que nous avons notées, d'après Kant, dans notre Livre II. Cette seconde espèce de preuve, libérée de tout présupposé accidentel, constitue, nous paraît-il, le noyau résistant de la pensée critique kantienne. (Kant en fournit d'ordinaire les éléments essentiels dans les paragraphes d'introduction aux divers chapitres.)

Appliquons ces remarques à la définition du " donné ".

1 ° Interprétation du type " anthropologique " : On y présuppose une Réalité en soi, capable d'influencer causalement un Sujet psychologique dépourvu d'intuition intellectuelle. Le Sujet recevra, sous sa forme

versa à la conscience par le donné. Donc, croit-on devoir conclure, Kant nie la réalité de l'espace ou de l'étendue.

De vrai, nous pourrions omettre d'examiner, à cet endroit, une difficulté, qui se pose prématurément, sur un terrain autre que celui du " phénomène ". " Sujet ontologique " et " objet en soi " n'offrent point encore, pour nous, de sens définissable, car ces notions impliquent des déterminations absolues, dont, jusqu'à nouvel ordre, nous ignorons la valeur.

Toutefois, voulant, avant tout, faire saisir exactement la pensée de Kant, nous utiliserons ce scrupule de maints philosophes réalistes, pour tarir, avant qu'elle grossisse, une source de malentendus. Plaçons-nous donc, un instant, dans l'hypothèse métaphysique d'un sujet connaissant qui reçoit l'impression de tel ou tel objet

propre, le contenu extrinsèque versé en lui par la " réalité en soi " ; le Sujet sera donc affecté subjectivement, ou relativement, par un " donné " contingent, multiple, muable. Tous ces attributs du " donné " sont légitimement conclus, si l'on admet une passivité ontologique du Sujet connaissant devant l'Objet extérieur : mais cette passivité ontologique nous est-elle révélée par la seule analyse du " contenu phénoménal de la conscience " ? En fait, les présupposés de toute l'argumentation sont accordés d'avance, et par le sens commun, et par les Dogmatistes contre lesquels est principalement dirigée la Critique. Voulût-on contester ces présupposés, Kant pourrait se féliciter de ce scrupule comme d'un grand pas déjà fait dans la voie critique ; et sans doute, retournant ses batteries, sortirait-il sa vraie preuve, qui ne part d'aucune supposition dogmatique ou psychologique, mais développe seulement les conditions logiques de possibilité de l'objet de conscience.

2° Interprétation strictement critique : Le " donné " est simplement ce qui, dans l'analyse du contenu objectif de la conscience, demeure irréductible à tout à priori logique. Ce déchet, puisqu'il se définit par opposition à Va priori, est contingent et donc, sous ce rapport, inconsistant, muable, relatif. Les formes à priori de la sensibilité ne seront que le premier degré d'unification de ce multiple contingent, au sein de l'objet de pensée. Conclusion qui, cette fois, atteint aussi bien l'empirisme phénoméniste que l'ontologisme dogmatique.

On remarquera que la conclusion " critique " rejoint exactement la conclusion "anthropologique": de part et d'autre, !e "donné" porte tous les attributs du pur "contingent".

On ferait des observations analogues sur la démonstration des " fonctions synthétiques catégoriales " et de " l'unité originaire de i'aperception ", etc. : toutes conditions logiques de possibilité de l'objet phénoménal, qui sont néanmoins souvent exprimées par Kant en des termes qui supposeraient une psychologie ou même une métaphysique.

Dans notre exposé, nous employerons sans scrupule les expressions (un peu mêlées) de Kant, nous efforçant seulement de faire ressortir, sous leur variété, la continuité du raisonnement critique.

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externe étendu. Dans cette hypothèse même, P " idéalité de l'espace ", comprise au sens kantien, s'imposerait encore. En effet, Yapriorité des déterminations spatiales — et des déterminations quantitatives en général — dans les représentations sensibles, exige que le principe prochain de ces déterminations, dont la portée dépasse et devance toute perception sensible particulière, soit inhérent au sujet connaissant, en tant que sujet connaissant. Pour connaître spatialement et quantitativement, de la manière que je fais, il se peut qu'il faille, en dehors de moi, des " objets étendus ", mais il faut plus immédiatement encore que je sois moi-même, comme sujet psychologique, spatial et quantitatif : en d'autres termes, il faut que ma sensibilité soit une faculté " corporelle ", astreinte à exercer ses opérations sous les espèces de la quantité concrète et de l'étendue. Tel fut constamment l'enseignement de la psychologie scolastîque : si nos représentations sensibles, non seulement se rapportent à des objets étendus, mais sont, en elles-mêmes, nécessairement étendues, la raison métaphysique en doit être cherchée tout d'abord dans la condition d'extensivité qui affecte essentiellement nos fa\cultés sensibles et compénètre donc toute leur opération immanente.

La thèse kantienne de l'idéalité de l'espace exprime la même chose, en langage critique. Directement, elle n'affirme qu'un point : l'existence de conditions spatiales à priori s'imposant au donné sensible. Voilà V " espace pur", " idéal " parce que "à priori", dont parle Kant. S'ensuit-il que rien, dans la " chose en soi ", ne corresponde aux conditions spatiales subjectives ? Comment le saurais-je à cette phase de mon enquête critique? La thèse de l'idéalité est précisive, non exclusive, au regard de ce problème nouveau.

Nous devons avouer, toutefois, qu'il perce dans les expressions de Kant (loc. cit.), un ton d'exclusivisme bien propre à susciter la défiance des philosophes traditionnels : on croirait, vraiment, l'entendre, ici, " déterminer ", par négations, la réalité ontologique et lui conférer l'attribut d'inétendue, en dépit de la vanité, qu'il proclamera plus loin, de toutes déterminations de la " chose en soi "... Evidemment, tel ne peut être le fond de sa pensée. Voici ce qu'il veut inculquer : Que cette spatialité même qui se définit : " une condition à priori du donné et le fondement immédiat des jugements mathématiques " — cette spatiaîité-là, et non pas une autre — ne saurait appartenir à la " chose en soi ", puisque les propriétés de la " chose en soi " ne nous atteignent qu'à travers un donné empiri-

que, particulier et contingent, et sont donc sans proportion effective avec la nécessité et l'universalité de notre connaissance spatiale. Mais n'existe-t-il point, dans le domaine absolu de l'être, un ensemble de conditions réelles qui forment, là-bas, le pendant (1) de nos déterminations spatiales à priori ? Kant ne peut ni l'affirmer, ni le nier : une seule chose est sûre, c'est que cette " spatialité en soi ", si elle existe, n'a rien à voir dans l'analyse transcendantale de notre faculté de connaître. Pour conférer à la " chose en soi " des caractères spatiaux nous devrions, au préalable, donner réponse à la question suivante : La " chose en soi " existe-t-elle et peut-elle recevoir, dans notre connaissance, des déterminations objectivement valables ? Cette question de principe sera traitée en son temps. En attendant, 1' " idéalité " kantienne de l'espace laisse ouvert le problème métaphysique de la réalité de l'étendue.

§ 4. — Apriorité et idéalité du temps.

La forme du " temps " appellerait les mêmes considérations que la forme d' " espace ". Une seule différence les sépare : tandis que l'espace est la forme pure des phénomènes en tant qu'externes, " le temps est la condition formelle à priori de tous les phénomènes en général " (B. 74 ; R. 42), en tant que ceux-ci affectent le " sens intimé ", c'est à dire déroulent en nous une succession d'états intérieurs. Disons, d'un mot, que le temps est la forme du " sens interne ". (2)

Cette forme, rapportée au donné sensible, présente tous les caractères de V apriorité. Car elle se révèle comme une condition absolument nécessaire et universelle de l'intuition sensible ; elle fait le lien synthétique d'axiomes à priori, tels les suivants : " le temps n'a qu'une dimension ; des temps différents ne sont pas simultanés mais successifs " (B. 21 ; R. 40-41), et ainsi de suite. D'autre part, la forme du temps ne résulte pas analytiquement de la forme d'espace ; elle n'a rien non plus d'un pur concept, puisqu'elle fait partie intégrante des représentations sensibles ; elle répond donc, comme l'espace, à la notion d' " intuition pure ", ou de " forme à priori de la sensibilité ".

(1) Le " pendant", mais non la réplique parfaite, puisque certaines propriétés de la " représentation pure " d'espace, p. ex. sa divisibilité indéfinie, ne conviennent point aux " continus " concrets du monde extérieur.

(2) Sur l'équivalent thomiste de la forme du temps, voir notre Cahier V.

Enfin, de lapriorité du temps découle son idéalité transcendantnle, c'est à dire que la condition temporelle à priori (apodictiquement certaine) de l'intuition sensible n'est concevable que comme une condition subjective (interne â la conscience) de cette intuition (B. 75-76 ; R. 43-44). Traduisons V " idéalité transcendantale " du temps en langage métaphysique et scolastique : elle signifie que, pour avoir, non pas seulement la connaissance d'une succession, mais une perception successive, le sujet sentant doit être lui-même, dans sa faculté sensible, soumis au temps, et que cette condition temporelle des facultés sensibles du sujet est le principe immédiat de la nécessité apodictique et de l'universalité absolue des conditions temporelles attachées, par nous, à l'intuition sensible.

Les formes à priori d'espace et de temps épuisent l'objet de l'Esthétique transcendantale. On ne saurait découvrir en nous un troisième principe qui réalise les attributs d'une " intuition à priori de la sensibilité ".

§ 5. — Conclusion : la relativité de la sensation.

Récapitulons. Grâce à l'union d'une diversité donnée (les " sensations ") et des formes à priori de l'espace et du temps, se constitue la première unité d'ordre spéculatif qui envahisse le champ de notre conscience : le phénomème est ce qui " apparaît ", d'abord, dans la conscience. Encore, ne faut-il pas abuser du mot " apparence " : ce mot ne désigne nullement une " pure apparence ", mais l'aspect "relatif" d'un objet; non pas "ce qui paraît", mais "ce qui apparaît". (B. 77, 87 ; R. 46, 718). "Phénomène" ne dit doncpas fiction subjective ; il ne dit pas davantage " réalité objective " : il dit relation immédiate de sujet et d'objet, selon les conditions matérielles d'un donné et les conditions formelles d'une faculté réceptive du donné. (1)

Pour demeurer fidèles au plan de la Critique, nous sommes amenés maintenant, à étudier les conditions sous lesquelles le " phénomène " sensible devient, dans notre pensée, un " quelque chose ", un " objet " connu.

(1) Un Scolastique dirait aussi que le sens connaît la réalité sensible immédiatement, mais non pas objectivement (sub ratione entis) ; et que, par conséquent, la pure sensation est relative. (Voir le Cahier V de cet ouvrage). La " ratio entis ", en effet, n'est pas un " sensibile per se ", mais seulement un " sensibile per accidens ".

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