‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 2)Chapitre 9 sur 36 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La synthèse à priori.

§ 1. — Dans les sciences exactes.

D'abord, les principes premiers de la Mathématique. Sans doute, les mathématiques, comme toutes les branches du savoir théorique, se développent, pour une bonne part, en propositions analytiques. Mais si nous creusons les fondements de celles-ci tôt ou tard nous toucherons une synthèse à priori.

Soit l'opération fondamentale de V addition ; p. ex. 7 + 5 = 12 : c'est l'exemple de Kant. (1)

Pour un grand nombre de philosophes, un jugement de la forme : 7 + 5=12 réalise le type du jugement analytique. Disons tout de suite qu'ils peuvent avoir tort ou raison selon les points de vue.

Il faut écarter avant tout, comme hors de question, un sens analytique, purement superficiel, de ce jugement : (7 + 5) et (12) n'y seraient, respectivement, que des symboles arbitraires, auxquels, par une convention antérieure, j'aurais attribué une valeur numérique égale. — Soit ; mais alors, le jugement synthétique est préalable à cette formule tautologique et se dissimule dans l'établissement même de la convention.

Un autre sens, à peine différent, serait le suivant : en posant le sujet: (7+5), je le considère déjà comme une totalité homogène de 12 unités ; la coupure en deux groupes : 7 et 5, n'a pas de valeur logique dans le jugement : elle y représente toutefois le souvenir d'opérations antérieures. — Soit encore : le jugement 7 + 5= 12, à ce stade, est donc analytique ; il est même tautologique, car il n'exprime que l'équivalence de totalités identiques :

(1) Il se borne, dans i'introduction, à en montrer assez sommairement le caractère synthétique. Nous avons cru utile d'y insister davantage, afin de prévenir dès l'abord tout malentendu ; nous ne nous servirons d'ailleurs que de principes développés par Kant lui-même à d'autres endroits de la Critique.

(7+5) unités et 12 unités. Mais alors on se permettra de demander raison de l'opération qui créa ces totalités identiques : comment est-on passé du groupement dualiste 7 et 5, au groupement homogénéisé : (7+5), ou 12 ?

Kant estime que le sens naturel et immédiat du jugement : 7+5= 12 est précisément d'exprimer l'effet formel de 1' " opération " dont nous venons de parler. En effet, que veux-je dire, au fond, en posant le symbole arithmétique : 7+5 ? J'entends : la réunion à effectuer d'un groupement homogène de 7 unités avec un groupement homogène de 5 unités. D'où tirerai-je que la réunion de ces deux groupements me donnera un groupement homogène unique de 12 unités ? Pourquoi m'est-il évident que l'individualité des groupes additionnés s'efface dans l'unité nouvelle de leur somme ?

Poussons le cas un peu plus à fond.

Si 7+5=12, les propositions suivantes sont pareillement évidentes et vraies : 6+6=12 ; 4+8=12 ; 3+9=12 ; 2+10=12 ; 1 + 11=12.

Or, pour que toute cette série d'expressions soit simultanément vraie, un présupposé s'impose, une " condition à priori " : la divisibilité indifférente du nombre 12, c'est à dire, sa propriété de garder même valeur quel que soit le groupement additif que l'on fasse de ses unités constitutives. Ce présupposé m'apparaît comme la " règle " selon laquelle, dans chacune des égalités susdites, je rapporte le second terme au premier. Mais, encore une fois, d'où tiens-je ce présupposé, cette règle ?

De la pure analyse des premiers termes (7+5 ; 6+6 ; etc.) ? Evidemment non : chaque premier terme me donne un groupement de deux nombres, mais rien de plus.

De la notion, logiquement préalable, d'unité numérique ? Nous y voilà ; beaucoup de contradicteurs du kantisme présentent l'ingénieuse démonstration suivante, qu'ils jugent analytique : Toutes les expressions additives du type : 7+5=12, peuvent s'écrire sous la forme: (1 + 1 + 1+...) + (1+1+...) = (1 + 1 + 1+... +1 + 1+...). La différence entre 7+5, 6+6, 3+9, etc.. se réduit au déplacement de deux parenthèses dans une série d'unités parfaitement homogènes. La différence respective entre 7+5, etc.. et 12 se réduit pareillement à la présence ou à l'absence de deux parenthèses. Mais dans une série additive d'unités parfaitement homogènes entre elles, la présence, l'absence ou le déplacement de parenthèses ne peuvent affecter ia valeur numérique de la série. Donc les jugements en question reposent uaiquement sur la règle d'identité et sont analytiques.

Mais justement, se fût récrié Kant, s'il avait eu connaissance de

l'objection, ce raisonnement prouve qu'ils sont synthétiques. On y postule, en effet, l'équivalence parfaite des groupements divers que peuvent subir les unités d'une somme, puisque l'on s'appuie sur l'insignifiance des parenthèses à l'intérieur d'une série additive d'unités. On admet donc que la valeur des jugements arithmétiques dépend d'une condition préalable que voici : l'unité présente la propriété de s'additionner, c'est à dire, de se répéter entièrement homogène à elle-même, sans qu'aucune différence qualitative distingue entre elles ses répliques successives, et sans que, néanmoins, ces répliques se compénètrent ou se confondent. On reconnaîtra sans peine, dans cette condition fondamentale, la définition même d'une grandeur quantitative, d'un " quantum ". La " quantité " pour Kant, comme pour tous les philosophes, c'est " l'unité synthétique d'une diversité d'éléments homogènes " (Critique de la Raison pure. Analyt. des principes. Axiomes de l'intuition. Preuve. B. 188. — R. Supplem. XVI, 761).

La prétendue démonstration analytique de l'addition ne nous a donc pas fait faire un pas en avant : car aussi bien la propriété additive de l'unité et la divisibilité indifférente du nombre sont un seul et même présupposé. Toute la question consiste précisément à en découvrir l'origine et les titres. Est-il empirique ou à priori ? Contingent ou nécessaire ? Il n'y a pas de milieu.

Demandons-nous d'abord si la propriété additive de l'unité peut nous être " donnée " dans l'expérience ? On se rappellera que Hume attribuait une origine empirique à la science du nombre. Il est certain que i'expérience se déroule conformément aux lois du nombre, c'est à dire que tous les " objets " se montrent susceptibles d'être considérés, par abstraction, comme des unités numériques. Si à deux doigts j'en juxtapose quatre, je forme une totalité visible de six doigts ; et je puis répéter indéfiniment cette expérience sur des objets quelconques. Des propositions collectives, exprimant des rapports numériques, peuvent donc se constituer par une vue abstraite de certaines relations empiriques des objets (quelles que soient, d'ailleurs, les conditions subjectives préalablement requises pour cette abstraction même).

Malheureusement une expérience, si étendue et si multipliée qu'elle soit, nous livre " ce qui est " ou " ce qui fut ", " ici ou là ", mais non pas ce qui " doit être ", " partout et toujours " : or les jugements arithmétiques valent pour toutes unités possibles ; ils sont universels et nécessaires sans restriction aucune ; ils sont donc " à priori ". A la rigueur, une mathématique inductive, exprimant l'aspect numé-

rique constant des faits d'expérience, pourrait déjà prendre une valeur pratique considérable ; mais la Mathématique comme " science du nombre " ne peut s'établir sur un fondement empirique : ses axiomes doivent être logiquement (1) préalables à l'expérience et dépendre donc d'une " condition à priori ".

Une " condition à priori ", commandant l'attribution d'un prédicat à un sujet qui ne le précontenait point : c'est la caractéristique même des jugements que Kant dénomme " synthétiques à priori ". En ce sens, les principes fondamentaux du calcul renferment donc, indubitablement, " une synthèse à priori ". Ce sera la tâche de la Critique d'étudier de plus près cette synthèse.

Les principes premiers de la Géométrie et la plupart de ses démonstrations reposent, pareillement, sur une synthèse à priori. Mais il faut bien entendre de quelle "géométrie" traitent les Préliminaires de la Critique.

Kant n'a pas considéré ici — ce n'était point, d'ailleurs, indispensable à la valeur de ses raisonnements — la possibilité de " métagéométries ", abstraitement constituées et analytiquement développées en dehors des postulats euclidiens (2) ; il n'a pas davantage prévu que la géométrie euclidienne serait traitée par quelques mathématiciens comme une construction purement hypothétique, édifiée sur des points de départ arbitraires, et empruntant toute sa valeur objective à la constatation répétée de son accord satisfaisant avec l'expérience, ni plus ni moins qu'une théorie scientifique quelconque acquiert une probabilité croissante par la réussite prolongée de ses conséquences.

Pour Kant, quelle que puisse être la nature de l'espace " en soi ", la géométrie euclidienne, notre géométrie humaine, demeure en tous cas la science absolue — universelle et nécessaire — des conditions spatiales qui affectent nos représentations sensibles, nos " expériences externes " ; de même que la Mathématique du nombre était la science absolue — universelle et nécessaire — des

(1) On voudra bien ne point oublier qu'il s'agit ici d'une priorité logique et nullement d'une antériorité psychologique. Rien n'empêche que l'expérience sensible ne soit la condition psychologique préalable de notre connaissance du nombre et des lois du nombre.

(2) Nous avons vu, toutefois, qu'au début de sa carrière philosophique, il avait songé à la possibilité d'espaces non-euclidiens ; mais il supposait alors que l'espace résultait des interactions des corps. (Voir ci-dessus, p. 15) Depuis, il ne fit plus d'allusion — que nous sachions — à cette possibilité métaphysique, qui est d'ailleurs indifférente au problème de l'espace tel qu'il est posé dans la Critique.

conditions quantitatives qui affectent toutes nos représentations en général. Bon gré mal gré, nous " projetons " et nous " étendons " les objets sensibles dans l'espace euclidien ; et nous douons, à priori, cet espace d'un certain nombre de propriétés. Nous ne savons pas si d'autres espaces sont possibles ; mais celui-ci s'impose à notre expérience, à l'exclusion de tout autre.

Or, les propositions euclidiennes les plus fondamentales ne reposent pas sur i'anaiyse.

Kant en apporte, à des endroits différents, ces deux exemples : " Entre deux points la ligne droite est la plus courte " (Critique de la raison pure. B. 48. — R. Suppl. VI, 703. Einleitung V), et : " Il est impossible d'enfermer une figure entre deux droites " (Critique de la raison pure. Analytique des principes, ch. II, 3e sect. 4. B. 234 — R. 185.). Ces deux propositions se fondent plus ou moins directement, sur le postulat des parallèles ; or, personne ne s'avisera de démontrer analytiquement ce postulat ; le jugement qui l'exprime est donc, ou bien une convention arbitraire, dont on peut tout au plus rechercher l'origine psychologique, ou bien, un jugement synthétique.

Veut-on considérer plus directement un des théorèmes donnés en exemple ? Soit le second : " il est impossible d'enfermer une figure entre deux lignes droites ". " Dans le concept d'une figure renfermée entre deux lignes droites, fait remarquer Kant, iî n'y a point de contradiction logique, car le concept de deux lignes droites, joint au concept de leur rencontre, ne contient la négation d'aucune figure". (Ibid. B. 234) D'où vient alors que j'aie ici l'évidence d'une impossibilité ?.. En tous cas, l'impossibilité ne découle pas d'une simple analyse conceptuelle.

Il reste que, dans les propositions de la Géométrie, un intermédiaire nullement conceptuel vienne faire la médiation entre le sujet et le prédicat. Cet intermédiaire est Yintuition spatiale. En effet, si j'affirme que deux lignes droites ne peuvent embrasser une figure, ce n'est point que j'aperçoive une contradiction purement logique dans le concept composite de " deux lignes droites " et de " figure fermée " ; ce que je constate, c'est que ce concept n'est pas " représentable ", c'est à dire qu'il m'est impossible de " le construire dans l'espace ", et qu'il s'avère donc en opposition avec les conditions spatiales nécessaires de mes représentations. (Ibid. B. 234)

L'union de ce concept composite avec le prédicat " impossible " s'opère ainsi sous l'influence d'une condition étrangère à la simple analyse conceptuelle ; le jugement est synthétique.

L'appel direct à l'intuition spatiale intervient dans la plupart des démonstrations géométriques. Qu'on essaye, par exemple, de démontrer autrement " que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits ", que " les surfaces de deux figures parfaitement symétriques sont égaies ", et ainsi de suite. Toutes les preuves où l'on utilise des procédés de superposition ou de retournement invoquent immédiatement l'intuition spatiale.

Mais, à ce compte, objectera-t-on, la géométrie devient empirique, inductive, puisqu'en appeler à l'intuition spatiale, c'est en appeler à l'expérience ?

La conséquence tirée dans l'objection dépasse les prémisses concédées par Kant. Pour lui (voir la dissertation de 1770) une " intuition " peut être " à priori ". Bien plus, l'universalité et la nécessité des propositions géométriques interdisent, en toute hypothèse, de les considérer comme purement empiriques ou " à posteriori " ; car on ne saurait trop le répéter : des milliards de faits concrets, de données individuelles, ne créeront jamais, par eux seuls, une universalité ni une nécessité proprement dites. Si donc l'intermédiaire des synthèses universelles et nécessaires de la géométrie se trouve être l'intuition spatiale, n'en faudrait-il point conclure que celle-ci même est à priori ? Et si le recours à l'intuition spatiale suppose l'expérience concrète de représentations spatialisées, ne serait-ce point que notre expérience concrète, elle-même, contient des éléments métempiriques et dépend de conditions à priori ? Effectivement le géomètre invoque l'intuition spatiale non pas comme un fait empirique, mais comme une condition à priori de l'expérience. (1) La synthèse géométrique qui s'y appuie doit donc être, aussi bien que la synthèse du nombre, une synthèse à priori.

§ 2. — Dans les sciences physiques.

Des sciences exactes (Mathématiques), si i'on passe aux sciences de la Nature (Physique), on y rencontrera pareillement, selon Kant des jugements synthétiques à priori. Ils présentent — ici comme ailleurs — cette particularité, d'offrir une base dernière aux autres jugements. Car ils expriment, vraiment, les conditions les plus fondamentales de l'expérience physique.

(1) Nous avons dit plus haut — Livre î, chap. 5, §4 — pourquoi la condition spatiale à priori est appelée : une intuition pure.

Quels sont donc, en Physique, ces principes synthétiques à priori ?

On peut trouver qu'au point de vue de nos contemporains, Kant eut cette fois îa main moins heureuse dans îe choix de ses exemples. Manifestement il est plus proche que nous des cosmoîogies mécanistes, cartésiennes et autres ; et le dynamisme physique de Newton lui apparaît dans une si intangible splendeur qu'il ne se sent guère porté à en critiquer les postulats derniers.

Les deux exemples de synthèses physiques que propose l'Introduction de la Critique de la Raison pure sont empruntés aux principes généraux de la Physique théorique : 1°) Constance de la quantité de matière, à travers les changements du monde corporel ; 2°) Egalité de l'action et de la réaction dans toute communication de mouvement.

On concédera généralement à Kant que ces principes ne sont pas analytiques, mais bien synthétiques. Sont-ils " à priori " ? sont-ils même absolument certains ? La constance de îa " quantité de matière " et la " conservation de l'énergie " (autre expression du second principe) peuvent être à volonté considérées, soit comme des généralisations hardies de l'expérience, grâce à une extrapolation qu'aucun principe rationnel ne justifie en rigueur, soit comme des points de vue théoriques, posés par hypothèse et vérifiés par le progrès même de la construction scientifique qui s'y conforme. Ces principes appartiennent beaucoup plus à îa méthodologie des sciences qu'à la science objective. Kant en juge autrement ; peut-être eût-il nuancé davantage son avis s'il avait vécu un siècle plus tard, au contact d'une critique plus incisive et plus déliée de la " théorie scientifique ".

Nous n'insisterons donc pas sur les deux exemples puisés par Kant dans la Physique théorique : la discussion de leur valeur exacte nous entraînerait à des développements beaucoup trop étendus. (1)

(1) Remarquons seulement ceci, pour rendre justice, autant que possible à la philosophie que nous analysons. Si l'on peut objecter à Kant que la portée de ses deux exemples est contestable, il pourrait de son côté échapper à l'objection, et même restaurer sa thèse, en établissant :

1°) que "la constance de la quantité de matière" dérive immédiatement de " la permanence de la substance " et n'exprime qu'une condition générale de l'application du concept de substance au monde physique ;

2°) que " l'égalité de l'action et de la réaction dans toute communication de mouvement " traduit explicitement une condition inhérente à

§ 3. — En Métaphysique.

La Métaphysique — quelle que soit sa valeur de vérité — s'appuie nécessairement, par définition même, sur des jugements à priori. Ces jugements sont-ils analytiques ou synthétiques ?

Comment ne seraient-ils pas synthétiques, demande Kant, puisque, par définition, ils sont " extensifs " ? Pour qui n'admet ni intuition intellectuelle (nous n'en trouvons pas trace dans l'expérience interne) ni idées innées métasensibles (l'analyse interne montre l'origine sensible de toutes nos idées), la métaphysique ne saurait se constituer par une simple dissociation analytique de nos aperceptions objectives : celles-ci nous représentant toujours des objets d'expérience, l'analyse objective nous confinerait au plan physique ; si nous nous élevons au-dessus de ce niveau, ce sera donc par une activité qui déborde notre avoir conceptuel immédiat, autrement dit, par une synthèse supérieure aux synthèses de l'expérience.

Mais il faut bien s'entendre : les propositions métaphysiques — comme les propositions mathématiques, comme les jugements nécessaires de la Physique — sont susceptibles de recevoir, secondairement, une signification analytique.

Soit un principe cher aux métaphysiques dogmatistes : 'Tout être contingent a une cause " (Criî. Rais. pure. Analyt. transcend. liv. II, ch. 3. B. 259. R. 202. NB : Sur toute cette question, B. 250-251, 259 ; R. 777-778).

Entend-on par " être contingent " un être " dont l'existence soit dépendante, c'est à dire, soit conditionnée du dehors"? un être

l'application du concept de causalité dans les limites du monde corporel;

3°) que la première et la seconde conséquence supposent sans doute, pour être valables, que le monde physique nous soit donné comme un " système fermé " ; mais que précisément cette condition générale s'impose à priori à toute notre expérience de la Nature, comme la condition de possibilité de cette expérience.

S'il était vrai que Kant pût établir à priori l'étanchéité de la nature physique comme telle, à toute intervention créatrice ou modificatrice, il faudrait peut-être concéder que les deux principes qu'il invoque expriment des conditions universelles et nécessaires de notre expérience, et reposent donc sur une synthèse à priori, celle même qui régit l'application des concepts de substance et de cause aux objets sensibles.

Ce point ne pourrait être élucidé qu'après une étude critique des fonctions de l'entendement dans l'expérience (Voir infra, Analytique des principes).

'•' qui ne puisse exister que comme conséquence d'autre chose " ? Le principe de causalité prendrait aiors cette forme tautologique : Tout contingent (= tout être dont l'existence est conditionnée du dehors) a une cause (— est, sous ce rapport, soumis à une condition extérieure). Nul doute, le principe ainsi posé est analytique : " Quand, écrit Kant, une chose est admise comme contingente [dans le sens ci-dessus défini], c'est une proposition analytique de dire qu'elle a une cause " (B. 251 ; R. 778).

Mais quel usage faire d'une proposition analytique de ce genre? Aucun ; car comment saurai-je d'un objet quelconque, si " son existence est conditionnée du dehors " ? L'expérience d'un objet me montrera bien sa cause empirique, les antécédents qui le déterminent dans le temps. Mais s'il s'agit d'une cause métaphysique, j'aurai beau considérer l'objet empirique en soi-même, jamais îa pure analyse ne fera sortir du concept de cet objet la note métempirique de " contingence " ou de " dépendance causale ".

Pourtant, dira-t-on, en considérant tel ou tel objet, je puis du moins " concevoir " qu'il n'ait pas existé. Son existence n'est donc pas nécessaire. Elle est contingente.

Ce raisonnement paraîtra sans doute un peu rapide. De ce que je puisse " concevoir " la non-existence d'un objet, il ne suit nullement, observe Kant, que cette non-existence soit possible dans l'ordre réel. L'apparente possibilité logique ne permet pas de conclure immédiatement à la possibilité physique : " je conçois " ne se traduit pas analytiquement par " cela est ", non plus que " je ne conçois pas " ne se traduit analytiquement par " cela n'est pas ".

Mais, poursuivra-t-om cet " objet " change : il peut donc " être et ne pas être ", je le constate. Sans doute, on constate dans cet objet une succession de modalités : mais constate-t-on immédiatement îa disparition ou l'altération de leur principe substantiel ?.. Allons plus loin : supposons que l'on constate successivement l'existence et la non-existence de l'objet ontologique, pourra-f-on, par la simple analyse, extraire du concept " possibilité successive d'existence et de non-existence " cet autre concept : " contingence, dépendance d'une cause " ? ces deux concepts étant donnés, prétendra-t-on, non pas seulement que l'un soit appelé par l'autre (ce n'est pas contesté), mais qu'il soit inclus dans l'autre, de manière que l'un ne représente qu'un aspect partiel de l'autre? (1)

(î) Voir les " remarques " de Kant sur la " thèse de la quatrième antinomie ".

Bref, les données conceptuelles directement fournies par l'expérience ne contiennent ni la note : contingence, ni la note : dépendance d'une cause. Si on leur attribue, néanmoins, irrésistiblement, ces deux notes, ce ne peut être qu'en vertu d'une synthèse à priori.

Iî est donc nécessaire de conclure que ia Métaphysique, comme les Mathématiques, comme probablement la Physique, présente, parmi ses principes, des " jugements synthétiques à priori ".

Cette conclusion préalable de Kant — avant même tout examen du fond de la "Critique" — fie manque pas d'une certaine importance. Car la méconnaissance de la Synthèse à priori, en Métaphysique, avait entraîné, en fait, les prédécesseurs immédiats du kantisme à de fâcheuses conséquences. D'une part, la prétention des philosophies dogmatistes, et en particulier de la philosophie wolfienne, de ramener toute certitude à priori au type analytique, conduisit à des contradictions et à des manifestations d'arbitraire qui ruinèrent le crédit de la Métaphysique. D'autre part, la réaction empiriste de Hume, tout en démasquant la vanité des Métaphysiques analytiques, et en consacrant donc !e principe de la synthèse des idées, méconnut le caractère à priori de cette synthèse et s'en fut choir dans le phénoménisme sceptique. La reconnaissance d'une synthèse à priori dans les principes les plus généraux de la Métaphysique permettrait- t-elle d'éviter les écueils où vinrent heurter Dogmatistes et Empiristes ?

Déjà le but de la Critique se précise : " Le véritable problème de la raison pure, dit Kant, est renfermé dans cette question : comment des jugements synthétiques à priori sont-ils possibles ? (Critique Rais. pure. Introduct. VI. B. 49 ; R. 705)

§4. — L'usage pur de la raison dans les sciences

(" sciences pures ").

Nous allons tenter, toujours d'après Kant, de donner une autre expression à l'objet propre de la Critique, les jugements synthétiques à priori, de manière à mettre mieux en évidence Yuniversalité de cet objet et la nature du problème qu'il nous pose.

Partons d'une constatation que nous pouvons tenir pour acquise : l'inexistence en nous d'idées innées, ou si l'on veut, l'origine sensible de la matière de nos connaissances. " Nihil est in intellectu quod non orius fuerit in sensu ".

Dès lors, dans l'édification des sciences, les premières propositions formulées seront nécessairement relatives aux objets divers présentés par la sensibilité, ou, en d'autres termes, seront relatives à un " donné empirique ".

Ce donné aura été élaboré, dans la pensée, non seulement par application de la loi analytique d'identité, mais par " synthèse à priori ", c'est à dire, par imposition, à la diversité donnée, d'un système de relations à priori.

Ainsi se seront constituées, sous différents aspects formels métempiriques, des " sciences " du donné empirique.

Manifestement, dans ces sciences directement expérimentales, la diversité des objets et des lois dépend de deux causes : d'abord de la diversité même du donné empirique, ensuite de la diversité des relations imposées à priori au donné.

Aussi longtemps que subsiste, dans le système des propositions scientifiques, la première diversité, celle du donné empirique, les sciences demeurent expérimentales. Mais on peut, en considérant réflexivement les jugements expérimentaux, faire abstraction de la diversité du donné empirique, le ramener à n'être plus qu'un " donné, en général ", et isoler ainsi l'autre diversité, celle des relations synthétiques à priori. Un système de relations à priori, dégagées, par abstraction, de toute diversité empirique, s'appelle, dans la terminologie de Kant, une science pure. " Une connaissance est dite absolument pure, quand aucune expérience ou aucune sensation ne s'y mêle, et que, par conséquent, elle est possible tout à fait à priori. " (Crit. rais. pare. Introduction à la lere édit. B. 53, note. — R. 24)

Une " science pure " expose l'ensemble des " déterminations à priori " qui affectent le donné empirique ; elle exprime, sous la forme la plus épurée qui nous soit possible, Vêtement synthétique à priori de nos jugements. Aussi, puisque nous avons rencontré dès jugements synthétiques à priori à la base même des Mathématiques, de la Physique et de la Métaphysique, devons-nous prévoir îa constitution possible d'autant de sciences pures.

En fait, plusieurs de ces sciences pures existent. Il existe une science pure de la quantité, la Mathématique pure. Il existe une science pure de l'espace, îa Géométrie. Accordons à Kant qu'il existe, au moins inchoativement, une Physique pure. Quant à la Métaphysique, étant métempirique par définition, elle ne saurait être qu'une science pure. Ces diverses sciences épuisent Va priori de la connaissance humaine ; en d'autres termes, elles se partagent le domaine entier de la " Raison pure ".

La question ne peut donc se poser, en Critique, de savoir si " un usage pur de la Raison " est possible, si la constitution de sciences pures est possible. Elles existent, ce qui tranche la question de possibilité. " Puisque ces sciences existent réellement, il convient (seulement) de se demander comment elles sont possibles : qu'elles soient possibles, cela est prouvé par leur réalité même ". (Op. cit. Introd. VI. B. 50 ; R. 706-707, Suppl. VI)

Pourtant, ici, une distinction s'impose à Kant. Les Mathématiques pures et la Physique pure ont pour objet les formes à priori de liaison des données empiriques entre elles : c'est précisément l'union de ces formes à priori avec les données primitives de la sensibilité qui rend possible l'expérience. Ces sciences empruntent donc une valeur spéciale au fait qu'elles expriment l'aspect formel de l'expérience elle-même, de cette expérience par laquelle nous constituons en nous des " objets " de connaissance.

Autrement en va-t-il de la Métaphysique. La Métaphysique existe comme " fait ", en ce sens que nous sommes capables de formuler des propositions métaphysiques. Mais de quel droit le faisons-nous ? Car, d'après Kant, les propositions métaphysiques ne reçoivent aucunement la consécration de l'expérience ; elles ne traduisent point la forme même de l'expérience, c'est à dire, la forme constitutive des " objets " : elles entraînent l'esprit par delà, irrésistiblement certes, mais peut-être illusoirement.

Renoncer aux Mathématiques pures et à la Physique pure, ce serait équivaiemment renoncer à toute pensée " objective ". Aussi ces connaissances pures, indissolublement liées au " savoir ", s'imposent-elles à nous, non seulement comme faits psychologiques, mais comme valeurs spéculatives, non seulement comme dispositions naturelles de notre esprit pu comme nécessités subjectives, mais comme sciences proprement dites ou comme nécessités de l'objet. Tandis que la Métaphysique, si elle s'impose à nous comme disposition naturelle, ne s'impose pas nécessairement comme valeur de savoir, comme science : je puis en effet, selon Kant, refuser mon adhésion à l'objet de la Métaphysique sans abdiquer pour cela toute pensée objective.

Le problème fondamental de la Critique devra, dès lors, s'énoncer corome suit :

" Comment des jugements synthétiques à priori sont-ils possibles ? " c'est à dire :

" Comment une Mathématique pure est-elle possible [à titre de science] ?

" Comment une Physique pure est-elle possible [à titre de scien ce] ?

" Comment la Métaphysique est-elle possible, du moins à titre de disposition naturelle ? " (Crit. rais. pure. ïntrod. VI B. 49, 50. 51. R. 706-707, Suppl. VI)

Nous allons voir i'importance que prennent les considérations qui précèdent dans la justification du procédé le plus fondamental de la méthode critique : l'analyse transcendantale.

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