I. L' " Analytique des concepts de l'entendement PUR
§1. — Préliminaires.
Kant appelle Logique transcendantale l'application de l'analyse critique aux éléments formels de la connaissance qui dépassent l'intuition sensible. Car la Logique est l'étude des conditions générales de la pensée ; et par-dessus la représentation sensible, il ne reste autre chose que la " pensée ".
Si l'on applique à nos connaissances, en général, la réflexion transcendantale, on reconnaîtra que les phénomènes, ou les représentations, n'atteignent notre conscience claire, comme objets connus, qu'après subsomption sous des points de vue plus généraux, hétérogènes aux formes d'espace et de temps. C'est à dire que les " phénomènes ", pour devenir " objets ", doivent subir de nouvelles "conditions à "priori": Nommons "entendement" la faculté d'investir le phénomène des conditions supérieures d'unité qui en feront un "objet" dans la pensée. Le système des rapports nécessaires obtenus par analyse de ces conditions métasensibles constitue une " Analytique transcendantale ", comme l'appelle Kant, ou bien une "Logique transcendantale" de l'entendement. Et "cette Logique sera en même temps une Logique de ïa vérité" (B. 102 ; R. 65), car, puisqu'elle détermine les conditions sans lesquelles aucun objet ne peut être donné à notre pensée, elle établit les normes que doit nécessairement respecter ce rapport de nos facultés connaissantes à des objets, que nous appelons le rapport de vérité logique.
Mais l'Analytique transcendantale ne suffit pas à rendre compte de tous les jugements présents à notre conscience claire. Outre les jugements synthétiques par lesquels se constituent, moyennant un donné sensible, des " objets " d'expérience, outre les jugements
analytiques dissociant les premiers, nous trouvons en nous des synthèses plus hautes, celles de la Métaphysique, qui n'entrent pas, dit Kant, dans la constitution nécessaire de tout " objet " de connaissance, et ne présentent donc pas les garanties immédiates de vérité logique qu'offraient les synthèses de l'entendement. Il faudra bien étudier aussi ie système de ces synthèses supérieures, qui semblent nous créer des catégories nouvelles d'objets, c'est à dire des objets métempiriques. Mais comme ceux-ci, à la différence des objets d'expérience, ne sont pas (selon Kant) de ces contenus de conscience dont la soustraction ferait évanouir, pour nous, toute possibilité de connaître, ils n'offrent peut-être qu'une pure apparence d'objectivité (1) ; nous ne pouvons les rattacher de confiance à une " Analytique transcendantale ", c'est à dire à une science de l'objet certain de l'entendement ; nous leur appliquerons plutôt l'étiquette qu'Aristote imposa aux " Logiques de l'apparence " (B. 101 ; R. 63), et les déclarerons objets de " Dialectique transcendantale ". Le mot " dialectique " n'emporte pas, du reste, une présomption d'erreur : une " dialectique " peut être vraie, car les conditions de l'apparence, insuffisantes à fonder la " science " proprement dite, ne lui sont pas nécessairement contradictoires.
Le nom de " raison " est plus spécialement réservé par beaucoup de philosophes à la faculté d'effectuer des synthèses métempiriques. L'étude des fonctions de la raison pure dans son usage métempirique, voilà exactement ce que Kant intitule " Dialectique transcendantale " et dont il fait le couronnement de la première Critique.
Reprenons notre cheminement sur la voie ainsi jalonnée. Nous considérerons, dans ce Livre III, Y Analytique transcendantale, et dans le Livre suivant, la Dialectique transcendantale.
§ 2. — Vers lobjectivation du donné.
Le " phénomène ", nous l'avons vu, n'est autre chose que l'état du donné sensible sous les formes spatiale et temporelle. Par sa " matière ", simple impression actuelle, passivement subie, le phénomène se trouve confiné dans les conditions de " particularité " locale et temporelle les plus étroites. S'en dégage-t-il du moins par
(1) Kant décrira, plus loin, " l'apparence transcendantale" des " idées' de la Raison.
sa " forme " ? non : l'étendue ou la succession, en tant qu'elles affectent le donné, ne dépassent pas les limites de tel ou tel donné particulier. Car la forme de chaque phénomène, bien que résultant d'une disposition à priori plus générale, se " contracte " et se particularise par son union immédiate à telle matière particulière.
Or, c'est précisément le caractère étroitement " particulier " du phénomène qui l'empêche de s'objectiver totalement devant notre conscience. Il représente, à chaque instant, la manière dont notre faculté connaissante est extrinsèquement affectée ; il est vécu, subi, comme état, non comme objet ; il ne se sépare pas de notre subjectivité actuelle... Car, si le phénomène est le donné reçu par nous, c'est identiquement nous modifiés par le donné : " passivité " et " subjectivité " vont ici de pair : l'une entraîne l'autre, l'une mesure l'autre.
Pour connaître le phénomène objectivement, je devrais commencer par l'isoler des conditions de réceptivité actuelle et particulière qui le font adhérer à ma conscience comme à un sujet contingent qui se confond avec lui : car 1' " objet " ne peut être connu que par opposition au " sujet ". Mais le phénomène étant entièrement confondu avec ma " subjectivité " actuelle, pour provoquer une coupure au sein de cette unité indistincte de moi et de non-moi, et faire ainsi apparaître une première opposition de sujet et d'objet, un seul moyen semble possible et efficace : imposer au phénomène des conditions nouvelles,, incompatibles avec celles de la pure subjectivité actuelle. Ces conditions nouvelles de la représentation phénoménale ne peuvent provenir d'une donnée externe surajoutée; car, purement reçues du dehors, elles seraient particulières et subjectives comme la représentation phénoménale elle-même ; elles doivent donc — si toutefois elles sont possibles — provenir de la spontanéité de ma faculté connaissante. (B. 133, et ça et là au début de V Analytique des concepts. R. 88-89, et passim.)
Répétons ceci en d'autres termes — non moins exacts mais peutêtre plus faciles.
Dès que je prends conscience nette d'un phénomène (par exemple, du v- porte-plume " dont je me sers à cet instant), j'en prends conscience comme d'un " objet ", d'un " quelque chose " : c'est à dire que je lui confère une unité indépendante, dans une large mesure, de son rapport à mes facultés de connaissance ; je lui attribue une permanence et des relations qui débordent ma représentation concrète et actuelle ; je le revêts même d'un certain nombre de prédicats universels et absolus, incompatibles avec le caractère
particulier et fugitif d'une modification subjective : ce porte-plume est une chose, comme j'en suis une, et non plus une simple altération de mon moi ; sa constitution relève d'une combinaison de lois physiques nécessaires ; il est, dans l'espace et dans le temps, soumis aux principes de substantialité, de causalité, de solidarité, et ainsi de suite : bref, il a cessé d'êire un pur phénomène, un "moment" inconsistant de ma conscience, pour devenir un " objet " d'expérience, ayant ses lois propres, et " concevable " en dehors même de tout rapport à ma subjectivité actuelle.
Il est donc manifeste qu'un phénomène, pour passer, dans la conscience, de l'état d'impression subjective à l'état d'objet, doit acquérir à tout le moins des propriétés qui lui fassent déborder le moment présent et la relation particulière d'où il naquit. En d'autres termes, il doit s'universaliser en quelque mesure. Certes, la représentation sensible, considérée en elle-même, précisivement, ne cessera pas d'être relative, concrète, particulière, mais elle sera introduite dans le jeu de fonctions supérieures, qui lui prêteront une portée logique infiniment plus ample : en prenant une valeur universelle, elle commencera de s'objectiver dans la conscience.
Peut-être nous sommes-nous attardés, plus qu'il ne convient en un préambule, sur cette distinction entre le phénomène et la connaissance objective. Telles quelles, ces lignes contribueront à orienter l'esprit du lecteur dans la direction la plus favorable à l'intelligence de ce qui va suivre. Reprenons par le détail, avec Kant, tout le problème de la constitution de l'objet, comme tel.
§ 3. — Les " catégories " de l'entendement.
Les formes à priori de Sa sensibilité sont radicalement impuissantes à faire surgir un " objet " dans la conscience. La constitution de tout " objet " pensé requerra donc des conditions formelles métasensibles. (Pour tout ce paragraphe, voir Analyt. transe, ch. 1. B. 110-126 ; R. 68-81 et 722-727)
Quelles sont ces dernières ?
Revenons aux " objets " de conscience vraiment primordiaux, qui renferment un donné sensible et sont appelés pour cette raison des " objets d'expérience ". Nous réserverons pour plus tard la consi-
dération de ces " objets " douteux, métempiriques, qui relèvent de la Dialectique transcendantale (1).
Or, les objets d'expérience directe, ceux dont la connaissance systématique constitue la Physique (*= la science de la Nature), se présentent à nous sous des attributs généraux, qui ne sont entièrement rapportables ni à la diversité du donné initial, ni aux formes de la sensibilité. Les jugements où s'expriment immédiatement ces attributs prétendent à une universalité, qui ne peut évidemment avoir son principe adéquat dans aucun donné particulier, ni dans la juxtaposition ou la succession concrètes.
Manifestement, dans ces objets, ou, ce qui revient au même, dans les jugements qui en détaillent la structure, les " phénomènes " sont groupés sous des principes synthétiques à priori que nous n'avons point encore rencontrés.
Comment isoler, sous notre regard, ces principes nouveaux d'unité ?
Le procédé s'indique de soi. Dans nos jugements physiques, nous supposerons que le donné soit indifférent, la forme spatiale et temporelle indéterminée ; c'est à dire que nous nous mettrons dans l'hypothèse de phénomènes quelconques ; et nous chercherons alors quelle diversité peuvent encore présenter ces jugements. En un mot, nous ferons abstraction de la diversité matérielle et sensible des jugements, pour retenir seulement leur diversité formelle et métasensible. Nous édifierons de la sorte une table des " formes de jugements ", ou " des fonctions judicatives ", qui sont susceptibles d'être rapportées à des objets d'expérience.
Etudions donc de plus près les " formes " possibles du jugement en général. (B. 113 sqq. ; R. 71 sqq.)
Soient les propositions : A est B. (a)
A n'est pas B. (b) A est B ou C. (c) Si A est, B est. (d)
Le jugement catégorique affirmatif (a) réunit, d'une manière
(1) L'objet mathématique pur ne doit pas nous occuper ici, car sa connaissance explicite est secondaire : en effet, l'intuition à priori qui le constitue ne s'exerce jamais que sur un " donné " d'expérience et ne se révèle donc que comme la " forme " des phénomènes concrets. En d'autres termes, l'objet mathématique relève d'une " intuition pure ", intimement mêlée à la constitution du phénomène sensible, mais ne se présente pas comme un " objet " par soi définissable, comme une " chose ". (Cf. B. 148 ; R. 723).
absolue, une forme B à un sujet A. Abstraction faite de toute diversité de matière, ce jugement exprime la réalité du sujet et du prédicat, selon un rapport d'inhérence du prédicat au sujet.
Le jugement catégorique négatif (b) écarte de la réalité cette même relation d'inhérence — ou bien, si on le place sous la forme indéfinie : A est non-B, affirme de A la réalité d'un attribut caractérisé seulement par une limitation, c'est à dire par l'exclusion du terme B.
Le jugement disjonctif (c) établit un lien de communauté, exclusive ou non, entre chacun des termes B ou C, et A.
Le jugement hypothétique (d) exprime une dépendance non réciproque de B au regard de A.
Si l'on ajoute que ces différentes propositions, pour une diversité matérielle quelconque, peuvent être soit : Universelles, soit Singulières, soit Particulières ; et enfin, que la modalité de l'affirmation judicative, toujours pour un contenu quelconque, peut s'exprimer soit par un " peut-être " (jug. problématiques), soit par un " cela est " (jug. assertoriques). soit par un " cela doit être " (jug. apodiciiques) ; on aura reconnu toute la diversité dont demeurent susceptibles les jugements, abstraction faite de leur matière ; ou, si l'on veut, on aura isolé toutes les formes pures de la synthèse judicative.
Or, ces formes générales de la synthèse judicative, reproduisent, réellement, comme nous l'insinuions plus haut, les formes à priori de la synthèse du "donné" en "objet".
En effet, dans ces jugements divers — et là seulement — le phénomène nous devient pleinement conscient, comme " objet " ; d'autre part, notre analyse des formes pures du jugement n'a laissé en dehors d'elle que la diversité même des phénomènes. Si donc, le phénomène, comme nous l'avons vu, ne s'objective qu'en se soumettant à des conditions à priori métasensibles, la diversité de ces dernières coïncidera nécessairement avec la diversité des modes formels du jugement.
Appelons " concepts purs " de l'entendement les formes à priori de la synthèse des phénomènes en "objets". (B. 119 ; R. 78) Il y aura donc autant de concepts purs qu'il y aura de fonctions judica- <, . tives synthétiques. ^\ q
De cette coïncidence, que nous venons de constater, entre " concepts purs " et " formes synthétiques du jugement " la raison prochaine est aisée à découvrir. Le jugement, à tout prendre, n'est autre chose qu'un groupement des phénomènes par subsomption de ces phénomènes sous une règle générale. Les règles générales,
qu'appliquent les jugements, déterminent donc, à priori, autant de synthèses de la diversité phénoménale. Mais une forme synthétique à priori des phénomènes, c'est exactement ce que nous avons appelé un " concept pur de l'entendement ". (B. 119; R. 77-78)
Les jugements physiques, en tant qu'ils sont synthétiques à priori, et non analytiques ni purement empiriques, expriment donc directement, par leur forme même, les types fondamentaux de l'unité conceptuelle. A ces types fondamentaux — " concepts purs " ou "fonctions judicatives ", d'après le point de vue d'où on les considère — Kant donne le nom de " catégories ".
Nous reproduisons, ci-dessous, la table des Catégories, de manière à pouvoir nous y référer plus tard, s'il y a lieu. Mais nous ne nous attarderons pas à la justifier dans son détail. Il n'importe guère, pour notre enquête, que cette table paraisse incomplète, ou trop subdivisée, ou un peu artificielle : ce qui nous intéresse vraiment; c'est le principe de la synthèse catégoriale. Ce principe, nous allons l'établir — toujours d'après Kant — par un raisonnement beaucoup plus rigoureux que l'induction psychologique dont on vient de lire le résumé.
Tableau des catégories selon Kant (B. 113 et 120 ; R. 71 et 79).