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II. Qualité des jugements

j. universels (catégorie : Unité) J. particuliers ( " : Pluralité) J. singuliers ( " : Totalité)

J. affirmatifs ( " : Réalité) J. négatifs ( " : Négation) J. indéfinis ( " : Limitation)

III. Relation exprimée dans J. catégoriques (catégorie corrélative :

les jugements. Substance et accident).

J. hypothétiques (catégorie corrélative :

Cause et effet).

J. disjonctifs (catégorie corrélative :

Réciprocité).

IV. Modalité des jugements. J. problématiques (catégorie positive et

négative : Possibilité, Impossibilité).

J. assertoriques (catégorie positive et

négative : Existence, Non-existence).

J. apodictiques (catégorie positive et

négative : Nécessité, Contingence).

§ 4. — La déduction transcendantale des catégories.

Nous abordons ici les chapitres de la Critique kantienne qui passent pour les plus difficiles et les plus obscurs. Ils sont, en même temps, au jugement de Kant, les plus décisifs et lés plus féconds. " Je ne connais pas de recherches plus importantes, pour établir les fondements de la faculté que nous nommons entendement, et en même temps pour déterminer les règles et les limites de son usage, que celles du second chapitre de l'Analytique transcendantale, placées sous le titre de " Déduction des concepts purs de l'entendement " ; ce sont celles aussi qui m'ont le plus coûté, mais j'espère que ma peine ne sera pas perdue. " (Ie édit. B. 13 ; R. 10) (1)

Avant tout, il importe de nous rendre compte de la nécessité où nous sommes de faire cette " déduction transcendantale " pour atteindre le but de la Critique.

a) Nécessité et méthode de cette déduction.

Nous ne pouvons, remarque Kant. conclure à la nécessité de catégories de la manière dont nous pûmes, dans l'Esthétique transcendantale, conclure à la nécessité de formes à priori de l'intuition sensible. Tout " donné " reçu dans une faculté, y revêt, bon gré mal gré, une forme réceptrice — celle même de la faculté — et constitue, de la sorte, l'unité la plus élémentaire qui puisse occuper le champ de la conscience : le phénomène. Mais, une fois acquis le phénomène, qu'est-ce donc qui nous contraint d'aller plus loin ? Une sensibilité sans entendement ni raison théorique, ne semble pas impossible : n'est-ce point là, précisément, au gré de nombreux philosophes, la condition propre de la sensibilité animale ? La " catégorie " n'a donc point le rôle d'une condition absolue de possibilité du phénomène. (B. 132 ; R. 86)

On peut concevoir une " conscience " (au sens très large de

(1) Dans l'exposé qui va suivre, nous nous efforcerons de mettre en évidence les lignes essentielles de la déduction kantienne d'après la 2* édition de la Critique, sans nous interdire toutefois de recourir à la /re édition pour élucider des points particuliers. On verra, par notre interprétation même, que nous tenons l'identité foncière des deux éditions.

ce mot) sans " catégories ". Hâtons-nous d'ajouter que cette conscience ne serait pas " objective ". Or, les données premières sur lesquelles s'exerce la Critique, ne se réduisent pas à de purs phénomènes sensibles, mais présentent d'emblée tous les attributs de " phénomènes objectivés " ou d' " objets phénoménaux ". La conscience dont nous avons à contrôler les titres n'est donc pas une conscience quelconque, mais une conscience " objective ".

Le but de la " déduction transcendantale " est " d'expliquer comment des concepts à priori peuvent se rapporter à des objets " (B. 128 ; R. 83). (1) Ou, corrélativement, sous quelles conditions à priori des objets sont possibles dans une conscience.

(1) C'est la formule même sous laquelle ie problème critique s'était présenté à l'esprit de Kant, en 1772. (Voir ci-dessus, Livre I, chap. 6, p. 56).

a) On remarquera que nous exprimons le but (en réalité unique) de la Déduction transcendantale des catégories sous deux formules corrélatives. Ce dualisme dans l'unité répond à une oscillation même du point de vue de Kant : ici, en effet, comme en d'autres endroits de la Critique, s'opère, sur un rythme alternatif un peu capricieux, une substitution de perspectives :

!. Tantôt Kant mettra l'accent sur les conditions d'objectivité des concepts purs — c'est à dire sur la nécessité d'un contenu empirique pour leur assurer une valeur objective — , par ex. dans le texte que nous venons de citer ; ou encore (B. 131 ; R. 86), lorsqu'il énonce le présent problème en ces termes : " savoir comment des conditions subjectives de la pensée peuvent avoir une valeur objective. "

2. Ailleurs, au contraire, Kant, supposant un contenu empirique de la conscience, met l'accent sur la nécessité de concepts purs, ou de catégories, pour rendre possible la connaissance objective : " La déduction transcendantale de tous les concepts à priori a donc un principe sur lequel doit se régler toute notre recherche : il faut que l'on reconnaisse dans ces concepts autant de conditions à priori de la possibilité des expériences... Les concepts qui fournissent le fondement objectif de la possibilité de l'expérience sont par cela même nécessaires. " (B. 134; R. 89) ; et dans le résumé final de la Déduction : " Elle consiste à exposer les concepts purs de l'entendement... comme principes de la possibilité de l'expérience." (B. 163; R. 759)

Du second de ces points de vue, directement opposé à l'empirisme, sera conduit de préférence le développement même de la Déduction ; tandis que les conclusions critiques de la Déduction — la valeur des catégories — seront plutôt tirées du premier point de vue, opposé au dogmatisme ontologiste.

En réalité, les deux points de vue forment deux aspects d'un même problème; Kant les réunit dans la conclusion suivante: " Les catégories sont les conditions de la possibilité de l'expérience ; et elles sont donc aussi valables à priori pour tous les objets de l'expérience. " (B. 158 ; R. 753)

Cette " déduction " ne consiste pas toutefois à montrer, par l'expérience interne, la genèse du " concept objectif " : une démonstration empirique retomberait dans les cadres de la psychologie ou de la " physiologie de l'esprit ", telle que l'essaya " l'illustre Locke " (B. 129 ; R. 84) ; car, loin qu'il nous suffise de décrire la série historique des processus par lesquels nous nous créons des " objets ", nous prétendons, en Critique, dégager les conditions qui commandent à priori la possibilité même de toute connaissance objective. L'explication psychologique nous donne les conditions de fait et les causes empiriques ; l'explication transcendantale invoque les conditions de droit et statue sur la " légitimité " (B. 128- 129 ; R. 83-84). Or, cette dernière seule importe à la Critique.

La déduction des catégories, pour atteindre une valeur critique,

b) Une autre substitution de perspectives se rencontre dans la Déduction transcendantale. Elle en intéresse le point de départ, et est commandée par la pluralité même des points d'attache initiaux de la Critique. Ceux-ci sont — à volonté — soit l'expérience en général ; soit les sciences pures ; soit, plus sobrement encore, l'objet dans la pensée nonintuitive, l'objet phénoménal : dus Denkliche.

Nous trouvons, dans la Déduction, le rappel de ces trois postulats primitifs de la Critique :

1. L'expérience en général. Par exemple, B. 134, passage cité plus haut. Ou bien : " La valeur objective des catégories, comme concepts à priori, repose sur ceci : à savoir que seules elles rendent possible l'expérience (quant à la forme de la pensée). " (B. 133 ; R. 89. Cf. B. 147 sq. ; R. 741-742 — B. 163 ; R. 759, etc, etc.)

2. Les sciences pures, fondées sur des jugements synthétiques à priori. Par exemple, dans le passage où Kant déblaie le terrain de sa Déduction : " ..cette origine empirique, à laquelle Locke et Hume eurent recours, ne peut se concilier avec l'existence des connaissances scientifiques à priori que nous possédons, à savoir celles des mathématiques pures et de la physique générale, par conséquent elle est réfutée par le fait. " (B. 135 ; R. 728)

3. L'objet pensé, comme tel. Par exemple la formule de la fin de la période précritique, reprise ici : " Comment des concepts à priori peuvent se rapporter à des objets." (B. 128. R. 83. Cf. B. 131, 141, etc. R. 86, 736, etc.)

On voit d'ailleurs que ces trois points de départ s'incluent l'un l'autre : l'objet non-intuitif comprend une matière phénoménale, et suppose doncune expérience liée dans le temps et dans l'espace indéfinis ; d'autre part, l'objet non-intuitif ne peut tenir son objectivité, dans la conscience, que de synthèses à priori, lesquelles constituent précisément le contenu des sciences pures.

c) Il y a enfin, dans la Déduction transcendantale, une oscillation entre la méthode subjective et la méthode objective de cette Déduction. Voir à ce sujet la Note imprimée à la fin de ce chapitre 2.

doit donc être à priori ; elle doit revêtir apodictiquement les " catégories " d'une " valeur objective ", c'est à dire, montrer, non seulement que les catégories ont, en fait, une liaison constante avec notre expérience des objets, mais, " que seules les catégories rendent possible l'expérience, quant à la forme de la pensée " (= quant à la forme métasensibîe de l'expérience). (B. 133 bas ; R. 89)

Il pourrait sembler que nous eussions fait déjà cette démonstration dans les pages précédentes. Tout au plus l'aurions-nous amorcée. Nous avons prouvé, dans le " préambule " (p. 104, § 2), que le phénomène, pour devenir objet, devait revêtir des conditions à priori métasensibles. Cette première conclusion était à priori, nullement inductive, puisqu'elle résultait immédiatement de l'analyse des notions de " phénomène " et d' "objet". Mais comment avons-nous montré, de plus, que les dites conditions à priori fussent des " catégories " ? Uniquement en constatant la coïncidence de la connaissance objective avec la synthèse catégoriaîe qu'expriment les jugements. Notre preuve, en cela, était psychologique, à posteriori : elle nous montrait indubitablement iqu'" il en était ainsi ", mais non pas " pourquoi il en était ainsi ", et encore moins " qu'il n'en pût être autrement ". Or, la valeur objective des catégories doit reposer sur un fondement plus inébranlable qu'une simple loi psychologique, si certaine qu'elle soit.

Le dessein de Kant n'est rien moins que le suivant : montrer à priori que, pour tout entendement non-intuitif (c. à. d. astreint à un contenu phénoménal), la connaissance d' " objets " exige l'intermédiaire de catégories (1).

Kant insiste sur cette rigueur du point de vue critique : la réussite constante des " objectivations " de phénomènes sous la règle des " catégories " ne suffit pas à rendre entièrement inconcevable, logiquement impossible, une discordance entre les conditions internes des phénomènes et celles de l'entendement : " 11 se pourrait, à la rigueur, que les phénomènes fussent de telle nature que l'entendement ne les trouvât point du tout conformes aux conditions de son unité, et que tout fût dans une telle confusion, que, par exemple, dans la série des phénomènes, il n'y eût rien qui fournît une règle stable à la synthèse, rien qui correspondît au concept de la cause et de l'effet. " (B. 131 ; R. 87)

(1) On verra plus loin pourquoi nous disons : " de catégories" et non pas " des catégories (kantiennes) ". On conçoit immédiatement que ces deux modes d'expression ouvrent des problèmes d'inégal intérêt.

L'analyse psychologique et inductive, en mettant les choses au mieux, ne nous conduit pas, logiquement, au delà de la conclusion suivante : l'objectivation de phénomènes par le moyen des catégories est, pour moi, une nécessité subjective et innée. C'est insuffisant, proteste Kant ; car alors " je ne pourrais pas dire : l'effet est lié à la cause dans l'objet, c'est à dire,nécessairement ; mais seulement : je suis fait de telle sorte que je ne puis concevoir une représentation autrement que liée à une autre. Ce serait faire le jeu du sceptique. Car toute notre connaissance, fondée sur la prétendue valeur objective de nos jugements, ne serait plus qu'une apparence, et il ne manquerait pas de gens qui n'avoueraient pas cette nécessité subjective d'objectiver ; du moins ne pourrait-on discuter avec personne d'une chose qui dépendrait uniquement de l'organisation du sujet. " (B. 162 ; R. 758)

Le problème de la " déduction transcendantale ", infiniment plus profond que celui de l'analyse psychologique, peut se poser maintenant en termes précis : montrer, en dehors de tout appel à l'expérience, c'est à dire strictement à priori, que, dans un entendement qui n'est point doué d'intuition propre, la connaissance objective a lieu, nécessairement, par une synthèse catégoriale de phénomènes. Si cette démonstration à priori est possible, on aura montré du même coup les conditions de " valeur objective " des catégories.

b) L'essentiel de cette déduction.

Avant d'entrer, à la suite de Kant, dans la " Déduction transcendantale des catégories " nous ne croyons pas inutile d'en tracer une esquisse très simplifiée, dégagée de tout accessoire et de tout détour d'exposition.

La "pensée objective", ou "l'objet dans la pensée" — postulat initial de toute la Critique — comprend et des intuitions sensibles et des concepts de l'entendement. Nous avons vu surgir, vers la fin de la période précritique, les deux problèmes corrélatifs : Comment des intuitions sensibles peuvent-elles prendre, dans notre pensée, valeur d'objets ? Comment des concepts purs de l'entendement peuvent-ils prendre, dans notre pensée, valeur d'objets ?

Voici, en peu de mots, la solution de Kant.

A. La pensée objective 1° ne peut être purement passive (c'est à dire, " reçue " ; imprimée extrinsèquement ; sensible), puisque le 11 phénomène " sensible, considéré en soi, manque des attributs es-

sentiels de tout " objet pensé " ; 2° n'est pas non plus, chez l'homme, purement active (c'est à dire entièrement spontanée, totalement produite par le sujet pensant) ; car, si l'on ne peut nier la possibilité absolue d'un " entendement intuitif ", dont l'activité même créerait son contenu matériel, il reste, qu'en fait, " notre " entendement, le seul dont s'occupe la Critique, n'est pas intuitif. Nos " concepts purs ", simples fonctions unificatrices, ne sauraient donc, par eux seuls, représenter un " objet ", faute d'un " contenu " à unifier.

B. La pensée objective doit donc être une synthèse d'éléments passifs (ou " reçus " : données extrinsèques, irréductibles à l'a priori de la pensée) et d'éléments actifs (conditions à priori).

Dans cette synthèse objective, précisons :

1° l'apport de la sensibilité. La réception du donné extrinsèque se fait nécessairement selon la forme du sujet réceptif, c'est à dire selon une " forme à priori " de la sensibilité. En fait, Kant " constate " en nous deux " formes à priori de la sensibilité " : l'espace et le temps. Il n'essaie pas, comme fera plus tard Fiente, de les " déduire " de la passivité même du sens.

2° l'apport de l'entendement, c'est à dire, tout ce qu'il faut ajouter à l'apport de la sensibilité pour faire un " objet de pensée ", un " concept objectif ".

Kant définit de deux manières cette participation de l'entendement à la formation de l'objet. D'abord, l'entendement confère au phénomène sensible les conditions d'universalité et de nécessité qui le sépareront de la pure " subjectivité ", particulière et contingente. Secondement, l'entendement rapporte positivement la diversité phénoménale à l'unité d'une même conscience — à " l'unité pure de l'aperception ", dira Kant. L'un et l'autre aspect de la fonction objectivante — universalisation et aperception — répondent d'ailleurs à la notion kantienne de " synthèse à priori ", synthèse effectuée, ici, sous le type de " l'unité objective universelle de la conscience ".

C. L'objet, dans la pensée, étant donc le produit synthétique de l'unité pure de la conscience et de la diversité intuitive du sens, il s'ensuit immédiatement la nécessité de " fonctions à priori de synthèse " ou de " catégories ".

En effet, l'unité à priori de la conscience ne peut atteindre la diversité du donné sensible qu'à travers les " formes à priori de la sensibilité " (espace et temps. Voir ci-dessus, B). Il faut donc que, préalablement à la réception d'un donné quelconque, c'est à dire à priori, un raipport fonctionnel relie l'unité pure de la conscience

aux formes à priori de la sensibilité. Ce rapport fonctionnel présentera autant de variétés qu'existent de combinaisons possibles entre les formes à priori de la sensibilité, d'une part, et l'unité pure de la conscience d'autre part. Si ces formes de la sensibilité sont, respectivement, l'espace pour les sens externes et le temps pour le sens interne, il faudra dire que le rapport fonctionnel, dont nous parlons, offrira autant de variétés à priori qu'il y a de manières possibles de rapporter un donné quelconque à l'unité pure de la conscience par l'intermédiaire des formes d'espace et de temps — ou, plus brièvement encore : autant de variétés à priori qu'il y a de manières possibles d'unifier des phénomènes quelconques dans le temps. (Voir plus loin, la théorie des " schèmes purs ")

Ces différentes " variétés ", qui, dans un sujet à la fois intellectuel et sensitif, spécialisent à priori la fonction unificatrice de l'entendement, sont appelées par Kant les " catégories ". Elles représentent autant de types généraux des objets possibles de notre entendement discursif : une intelligence intuitive n'aurait que faire de " catégories ".

A la double question posée au début de ce paragraphe, la réponse de Kant est donc très nette :

1° Les intuitions sensibles ne prennent valeur d'objets, dans notre pensée, que par synthèse sous des " catégories ".

2° Les concepts purs — expressions des catégories — ne prennent valeur d'objets, dans notre pensée, que par synthèse avec les intuitions sensibles, qui leur fournissent une "matière".

Refaisons maintenant, plus lentement, le même trajet à la suite de Kant, sans nous interdire, toutefois, de rapprocher de la ligne droite les sinuosités de son exposé. *

c) Une première étape dans la déduction.

Qu'un entendement non-intuitif ne puisse exercer son mode propre d'opération que sur des phénomènes, c'est absolument évident par la simple analyse des notions en cause.

En effet, un entendement non-intuitif est une faculté sans contenu matériel propre, une fonction purement formelle, car s'il offrait, de plus, par lui-même, une matière, il serait intuitif.

Mais une faculté du type formel peut rencontrer la " matière " de ses actes à deux degrés d'élaboration : à l'état de pur " donné ", et dans ce cas la faculté est réceptive, c'est une " sensibilité " ; ou bien à l'état de donné déjà reçu au préalable dans la conscience.

pénétré donc par les formes d'une sensibilité, c'est à dire à l'état de " phénomène ". Puisque l'entendement, par définition, se superpose à la sensibilité, la matière qu'il élabore ne peut être que le " phénomène ", non le pur " donné ". Et la fonction propre de l'entendement n'est plus une " information " directe mais une " synthèse ".

Il reste à montrer qu'un entendement non-intuitif ne connaît d' " objets " qu'en subsumant les phénomènes sous des règles à priori, sous des " catégories " ; autrement dit, en opérant, selon des types à priori métasensibles, la synthèse des phénomènes. (B, 111-112, 118 ; R. 69-70, 76-77)

Convenons d'abord d'une définition minimale de la " connaissance objective ". " Un objet, dans la conscience, est ce dont le concept réunit les éléments divers d'une intuition " (B. 141 ; R. 735-736). Un " objet " — en tant que connu — suppose donc : 1) une diversité d'origine intuitive, 2) unifiée ou synthétisée, 3) dans un concept, c'est à dire dans la " représentation de son unité synthétique ". (cf. B. 119 ; R. 78) (1)

Nous admettrons donc, avec Kant, que connaître objectivement c'est avoir conscience de l'unité synthétique d'une diversité de phénomènes. Comment la " connaissance objective ", ainsi définie, estelle possible ?

d) L'unité de Vaperception pure.

Il nous faut examiner de plus près ce que peut bien être, et ce que suppose nécessairement, la " conscience d'une synthèse de phénomènes ".

Nous disons que nous avons conscience de " quelque chose ", quand il nous devient possible de prononcer à son sujet : je le vois,

(1) Incontestablement, les éléments énumérés par Kant entrent, de toute nécessité, dans la constitution de l'objet d'expérience ; mais, s'ils sont nécessaires, sont-ils aussi suffisants ? ou, du moins, n'en dissimulent-iis pas d'autres, plus profonds, qu'il faudrait mettre en évidence ? Nous aurions bien à formuler quelques réserves ; qu'on nous permette de laisser ce point en suspens jusqu'au moment où nous dirons pourquoi le système de Kant n'arrive à résoudre que partiellement le problème critique. En attendant, notre effort loyal doit être de donner leur pleine valeur aux arguments que nous résumons. Nos réserves, d'ailleurs, si elles sont fondées, laissent subsister les conclusions réellement affirmatives de la Déduction transcendantale, à l'exclusion des conclusions négatives et agnostiques.

je l'imagine, je le pense, etc.., bref, lorsque la représentation de l'objet se trouve rapportée à cette unité homogène du " je ", qui affecte pareillement, comme un facteur commun, toutes les représentations émergées dans la conscience claire. Une représentation non rapportée à cette unité du " je ", demeure " inaperçue " (selon l'expression de Leibnitz) : elle est pour moi comme inexistante. " Le je pense, écrit Kant, doit pouvoir accompagner toutes mes représentations, car autrement il y aurait en moi quelque chose de représenté qui ne pourrait être pensé, ce qui revient à dire, ou que la représentation devient impossible, ou du moins qu'elle ne serait rien pour moi". (B. 137-138; R. 732). Donc, tous les "phénomènes", en tant qu'ils entrent objectivement dans la conscience claire (1), doivent être rapportés à l'unité du " je ".

Que marque au juste le rapport à l'unité du " je " ? Qu'est-ce, ici, que le " je " ? Ce n'est pas, évidemment, la perception intuitive de mon Moi ontologique, quelque chose comme cette connaissance objective et explicite de ma substantialité propre, que Descartes prétendait découvrir dans le " cogito ". Mais c'est — plus modestement — la condition commune, à priori, qui groupe dans r unité d'une conscience toutes mes représentations-: celles-ci ne sont pour moi " connaissance " qu'en vertu du lien d'unité qui les joint. Isolées, elles constitueraient autant d'éléments de conscience éparpillés (B. 138-139 ; R. 733-734), autant de consciences rudimentaires et obscures, des consciences sans " je ", telles que notre expérience humaine n'en comporte pas.

Kant appelle " aperception empirique " la représentation des objets d'expérience, des synthèses phénoménales particulières. Il réserve le nom d' " aperception pure " ou d' " aperception transcendantale " à l'appréhension du " je " comme condition à priori d'unité affectant la totalité des objets d'aperception empirique possibles dans une même conscience.

Reprenons le raisonnement de Kant :

Tous les phénomènes, disions-nous, doivent, pour devenir matière de connaissance (2), pouvoir être " aperçus ", c'est à dire, rapportés à l'unité de la conscience.

(1) La subconscience, comme telle, regarde la psychologie empirique ou métaphysique, mais non, directement, la Critique.

(2) Il s'agit évidemment de la connaissance proprement dite, consciente (Erkenntnis) ; on pourrait dire : de la pensée, à condition de ne rien préjuger sur la nature de celle-ci.

Le rapport d'une diversité de phénomènes à une unité est une synthèse de phénomènes. Or, toute synthèse effectuée présuppose un principe synthétique, une règle préalable, ou, en d'autres termes, une condition à priori rendant possible cette synthèse.

Donc, pour que les " phénomènes " puissent devenir matière de connaissance, il faut que préexiste (d'une priorité logique) une condition à priori assurant leur relation à l'unité absolue de la conscience : en d'autres termes, la synthèse des phénomènes, en tant qu'elle intéresse la Critique et conduit à la constitution d' " objets ", se fera conformément à une " règle à priori " d'unité, qui définit précisément la conscience en tant que telle. (B. 139 ; R. 734)

Nous tenons déjà une conclusion précieuse, qu'il faudra savoir utiliser immédiatement.

e) Uaperception pure (transcendantale) et les catégories.

" L'unité de la conscience est donc — poursuit Kant — ce qui, seul, constitue le rapport des représentations à un objet, c'est à dire leur valeur objective ; c'est elle qui en fait des connaissances, et c'est sur elle par conséquent que repose la possibilité même de l'entendement". (B. 141 ; R. 736) (1)

A prendre en rigueur ce théorème,, que nous venons de démontrer, il faudrait dire que l'unité de 1' " aperception pure " est la condition souveraine de la possibilité de toute connaissance objective, et donc, qu'à proprement parler, il n'existe, dans la conscience, qu'un seul objet, nous voulons dire la synthèse totale de la diversité des phénomènes, quelles que soient leurs différences de lieu et de temps.

Si l'on entend : un " unique objet adéquat ", qui n'exclue point, entre soi et les phénomènes, une multiplicité d' " objets " secondaires, nous croyons que telle est bien la pensée de Kant. (B. 139- 140 ; R. 734. Cf. 1ère édit. BB. 323 ; R. 101-102) Il introduit, dans le domaine critique, le pendant de ce principe de " rationalité

(1) On a fait, à la philosophie kantienne, les reproches de " subjectivisme " et de " solipsisme ". Remarquons seulement, ici, que ces griefs, qui vaudraient contre une interprétation " anthropologique " du kantisme, perdent prise dès qu'on restaure la véritable notion critique du Sujet transcendantal, lequel n'est autre chose que l'ensemble des déterminations à priori de l'objet conscient. Ces déterminations nous sont connues d'abord selon leur nécessité logique absolue, quoi qu'il en soit de leur équivalent psychologique {Mol pur ou Conscience individuelle).

intégrale " d'Aristote, de Descartes et de Spinoza, d'après lequel, comme nous l'avons dit plusieurs fois, tout contenu de pensée est objectivement vrai dans la mesure où il appartient au système total de la raison.

Mais, en fait, au sein même de l'objet unique qui réunirait en lui toute la diversité de nos intuitions, nous distinguons de véritables objets partiels ? Comment ce découpage de l'objet est-il possible ?

A cette question, nous allons donner une première réponse, à priori, qui nous paraît se dégager assez clairement des développements de la Deuxième section de Y Analytique transcendantale (2e édit. entre les §§ 15 et 27), surtout si on les compare avec les passages correspondants de la lerc édition.

L'unité de l'aperception pure — celle-ci n'étant ni réceptive ni intuitive — s'applique nécessairement à des phénomènes, c'est à dire, au donné extrinsèque déjà revêtu de la forme d'une faculté réceptive (sensible). Ce point a été établi plus haut.

De là suit, qu'avant même la présentation d'aucun " donné " particulier, l'unité aperceptive d'une part, et la forme de réception sensible d'autre part, doivent être jointes par -une " relation à priori ". En effet, l'unité aperceptive n'atteint le phénomène qu'à travers la forme de la sensibilité, et toutes deux appartiennent à une seule et même conscience.

Si la sensibilité ramenait simplement la diversité du donné initial a une forme à priori homogène, en d'autres termes, si l'intuition sensible ne présentait d'autre diversité que celle du donné, tous les phénomènes seraient rapportés de la même manière à l'unité aperceptive (à supposer qu'une synthèse aperceptive fût possible dans ces conditions). On voit aisément pourquoi : l'unité pure de la synthèse aperceptive ne peut être diversifiée immédiatement par la diversité empirique du donné, car ce serait réduire l'unité absolue de la conscience à l'unité relative d'une " sensibilité " et rendre impossible la " connaissance objective " ; si une diversité formelle s'introduit dans la synthèse aperceptive, il faut donc que cette diversité dépende, non de la variété du donné, mais de la variété du rapport qui relie à priori la sensibilité à l'unité de l'aperception. Or, dans l'hypothèse où la forme à priori de l'intuition sensible soit parfaitement homogène, il ne demeure aucun principe de diversification possible du " rapport " qui lierait cette " forme " à la synthèse aperceptive. Tel serait le cas (supposition peut-être absurde, du reste), si la forme de l'intuition sensible était, purement

et simplement, la quantité homogène. Tous les phénomènes se rapporteraient alors à l'unité de l'aperception selon une " règle " identique, c'est à dire qu'il n'existerait qu'une seule " catégorie".

Mais à côté de la forme spatiale ou quantitative, notre sensibilité présente — pourquoi ? Kant l'ignore, c'est un fait premier (B. 147 ; R. 742) (1) — une autre forme à priori, associée à la première dans le " sens intime ", nous voulons dire : le temps, ou plus exactement, la " temporalité ".

Or, pour un donné matériel quelconque introduit sous la forme spatiale, la combinaison de l'intuition spatiale avec l'intuition temporelle du même donné peut, à priori, être diverse. C'est à dire qu'un objet sensible quelconque, donné dans l'espace, peut être inséré dans la durée de diverses manières : soit comme simplement donné dans le temps, soit comme permanent dans le temps, soit comme donné en succession irréversible avec un autre élément spatial, et ainsi de suite.

Grâce à la forme du temps, superposée à la forme spatiale, une diversité à priori — un jeu de "possibilités" — existe donc dans les conditions générales de la sensibilité, dans la forme constitutive des phénomènes.

Mais, nous l'avons dit tout à l'heure, l'application de l'unité aperceptive aux phénomènes suppose une relation à priori entre celleci et la forme pure de la sensibilité. Cette forme étant, de soi et à priori, diversifiée (espace x temps), la relation susdite doit donc être diversifiée à proportion.

La conclusion découle d'elle-même : la synthèse aperceptive de phénomènes donnés dans le temps est susceptible, à priori, d'autant de variétés stables qu'il y a de manières, à priori, de donner un phénomène dans le temps ; c'est à dire, que cette synthèse devra se faire conformément à un nombre plus ou moins grand de " règles " ou de " catégories ".

Complétons le raisonnement, et nous aurons exprimé tout l'essentiel de la déduction transcendantaîe. Or, ajouterons-nous, lasynthèse aperceptive est celle même qui nous fait prendre objecti-

(1) Il y a cependant une ébauche de déduction du " temps ", dans l'analyse de la " synthèse de l'appréhension". (lre édit. BB. pp. 315- 316) Car cette synthèse, nécessaire pour la connaissance objective, n'est possible elle-même que par unification successive de l'espace. 11 serait intéressant de comparer cette indication de Kant avec la déduction transcendantaîe de l'espace et du temps chez Fichte.

veinent conscience des phénomènes donnés dans le temps. Donc la conscience objective de phénomènes donnés dans le temps exige une diversité de catégories. (1)

On remarquera que nous ne concluons qu'avec une certaine réserve : nous n'affirmons pas que toute faculté objective dépourvue d'intuition propre — ou plus brièvement: tout entendement nonintuitif — exige une diversité de catégories ; mais seulement que tout entendement non-intuitif astreint à opérer ses synthèses dans le tempsf exige une pluralité de catégories.

En effet, la condition du temps ne peut se déduire analytiquement de la notion d'un entendement non-intuitif, ou du moins Kant ne fait pas cette déduction analytique. La condition du temps nous est donnée directement, comme " intuition à priori " constitutive de notre expérience : introduire ici le temps parmi les facteurs logiques de la " déduction transcendantale ", ce n'est point, sans doute, dépasser les conditions à priori de l'objet humain de connaissance, mais c'est peut-être dépasser déjà les conditions à priori de possibilité de l'objet non-intuitif comme tel.

Pour interpréter, en toute rigueur, le raisonnement kantien, nos conclusions devront s'échelonner de la manière suivante :

1 ° Tout entendement non-intuitif exige l'intermédiaire d'une synthèse catégoriale, c'est à dire d'une ou de plusieurs catégories Proposition analytique, indépendante de la considération du facteur: temps. Elle suffit à établir le principe même de la " synthèse catégoriale ".

2° Tout entendement non-intuitif, astreint à la forme du temps,

(1) On se souviendra que nous avons appelé "catégorie" la règle à priori selon laquelle s'effectue la synthèse conceptuelle des phénomènes. — Nous transcrivons ici le " résumé " de la Déduction transcendantale présenté par Kant lui-même, à la fin du Livre I de V" Analytique transcendantale". Si l'on veut bien y peser tous les mots, on reconnaîtra, croyons-nous, la fidélité scrupuleuse de notre interprétation. La déduction transcendantale des catégories " consiste à exposer les concepts purs de l'entendement (et avec eux toute la connaissance théorique à priori) comme principes de la possibilité de l'expérience, — en regardant celle-ci comme la détermination des phénomènes dans l'espace et dans le temps en général — et en la tirant enfin du principe de l'unité synthétique originaire de l'aperception, comme de la forme de l'entendement dans son rapport avec l'espace et le temps, ces formes originaires de la sensibilité. " (B. 163 ; R. 759) On remarquera les dernières lignes de cette citation, qui ouvrent l'accès à la théorie du " schématisme " transcendantal.

exige une diversité de catégories. Proposition moins ample, mais pareillement analytique.

3° Ces catégories sont identiques aux " formes pures de la synthèse judicative ", c'est à dire, correspondent, du moins en principe, aux catégories kantiennes (dont nous avons reproduit le tableau à la p. 109). Cette proposition reste à démontrer.

A dessein nous avons donné, au raisonnement qui précède, la forme la plus abstraite possible, afin d'en généraliser la portée. Nous croyons d'ailleurs n'avoir fait que traduire, sans la " trahir " aucunement, la pensée de Kant. Celui-ci propose, explicitement, pour atteindre la conclusion proposée sous le 3°, un argument qui semble, de prime abord, en appeler à la variété psychologique des jugements, mais qui revient, au fond, à la preuve précédente, complétée par l'introduction d'une définition du jugement.

" La diversité donnée dans une intuition sensible rentre nécessairement sous l'unité synthétique originaire de l'aperception.. [En effet, sans ce rapport à l'aperception pure, la diversité sensible ne deviendrait pas consciente.] Or, l'acte de l'entendement par lequel la diversité de représentations en général (soit intuitions, soit concepts) est ramenée à l'unité aperceptive, n'est autre que la fonction logique du jugement. [Nous donnerons dans un instant la preuve de cette mineure]. Donc toute diversité donnée dans l'intuition sensible est déterminée par rapport à l'une des fonctions logiques du jugement.. Mais les " catégories " se définissent précisément comme les déterminations qui rapportent une diversité sensible aux fonctions logiques du jugement. Donc la diversité d'une intuition sensible est nécessairemnt soumise à des catégories ". (B. 145-146 ; R. 740) (1)

Comment Kant prouve-t-il la mineure de ce polysyllogisme ? (2)

Considérons le " jugement " en lui-même. La définition ordinaire des logiciens : " le jugement est la représentation d'un rapport entre deux concepts ", manque à la fois, dit Kant, d'ampleur et de précision ; car elle ne comprend pas les jugements disjonctifs et hypothétiques (qui impliquent un rapport, non de concepts, mais de jugements), et de plus elle omet de déterminer ce qu'il eût été

(1) Nous avons modifié, çà et là, les expressions du traducteur. Les mtercalations entre crochets sont de nous, évidemment.

(2) Nous prions qu'on veuille bien remarquer sa démonstration, car c'est un des points où un examen attentif nous montrera, plus tard, non pas une contradiction ou une faute de logique, mais peut-être une insuffisance erave.

ie plus intéressant de préciser : la nature du rapport dont on parle. (B. 144 ; R. 738-739).

On a dit précédemment que le jugement était, selon Kant, la subsomption d'une diversité de phénomènes sous une règle à priori. Supposons cette définition exacte et applicable. (1) La démonstration entreprise serait achevée, si nous pouvions prouver que cette " règle à priori " se ramène toujours, en dernière analyse, à l'unité de l'aperception. Or, la preuve à priori en fut faite plus haut (p. 1 18).

Du reste, la déduction transcendantale kantienne trouve confirmation dans l'examen psychologique des jugements. Ils comprennent, sans doute, une synthèse empirique de représentations, synthèse effectuée par " l'imagination reproductrice " : mais cette synthèse, qui nous procure la juxtaposition " matérielle " d'éléments qui pourraient faire, respectivement, fonction de sujet et de prédicat, n'a guère, par elle-même, que la " valeur subjective " d'une représentation complexe ; elle n'est pas encore le jugement. Qu'y manque-t-il ? Il y manque le quelque chose qui s'exprime, dans tout jugement, par la copule " est ". Celle-ci traduit la forme dernière et simple, l'unité foncière, qui pénètre toute la variété des jugements. Mais l'unité ultime de la synthèse judicative, de cette synthèse dans laquelle nous apparaissent des " objets ", que serait-elle, sinon l'unité transcendantale de la conscience, l'unité synthétique pure de l'aperception ? " Un jugement, dit Kant, n'est autre chose qu'une manière de ramener des connaissances données à l'unité objective de l'aperception ? (B. 144 ; R. 739) Grâce à cette " unité ", " les deux représentations (que comprend tout jugement) sont liées dans l'objet, indépendamment de Vétat du sujet" (B. 145: nous soulignons; R. 740) : non seulement elles sont conjointement éprouvées, mais, objectivement parlant, elles sont conjointes.

f) Récapitulation.

Peut-être ne jugera-t-on pas inutile de faire halte ici, un instant, et de mesurer d'un coup d'ceil le chemin parcouru dans la " déduction transcendantale " des catégories.

(1) En réalité : a) elle est incomplète sans être positivement inexacte (cf. Cahier IV. " Discussion de la Critique kantienne ".) — b) elle est applicable dans la mesure où nous pouvons reconnaître l'apriorité stricte de certains jugements synthétiques, ou, ce qui revient au même, l'existence en nous de " concepts purs " et de " sciences pures ". (cf. cidessus. Livre II, chap. 2 et 3 — et Cahier V).

Au fond, nous n'avons fait qu'appliquer, aux données immédiates de la conscience, une loi très élémentaire de corrélation, qui est le nœud même du raisonnement transcendantal ; on peut la formuler comme suit : à toute synthèse opérée dans la conscience correspond un principe à priori de synthèse, ou, en langage critique, une " faculté " ; plus la synthèse est compréhensive, plus la faculté est profonde et une.

Or, nous avons montré que la synthèse aperceptive, créatrice et révélatrice de V " objet " comme tel (sub ratione obiecti), s'étend à ta totalité des éléments présents dans la conscience, dont elle apparaît ainsi la suprême unité synthétique ; dès lors, le principe à priori de cette synthèse occupe la base même de la conscience et commande toutes les autres conditions à priori de la connaissance.

Ce théorème kantien de l'aperception transcendantale est une affirmation très explicite de l'unité absolue de la conscience dans la connaissance objective. Transposé en langage ontologique, il signifierait l'unité métaphysique la plus stricte du sujet sensitivorationnel qu'est l'homme.

Du principe aperceptif, il nous a fallu chercher les conditions générales d'application à un donné d'intuition sensible.

Et nous avons trouvé, en premier lieu, que le principe à priori de l'aperception devait jouir de la propriété que Kant appelle la " spontanéité ", par opposition à la " réceptivité " des formes sensibles. La " spontanéité " est une apriorité à la seconde puissance, tenant sous son étreinte l'apriorité même des formes immédiatement réceptives du donné. D'où suit déjà la nécessité d'une synthèse " caiégoriale " des phénomènes.

Nous avons vu, ensuite, que la diversité' interne des formes à priori de la sensibilité, entraînait, comme conséquence, une diversification fonctionnelle de l'unité aperceptive, ou, en d'autres termes, rendait nécessaire l'intermédiaire d'une diversité de " catégories ".

Et nous avons enfin identifié ces catégories avec les " concepts purs de l'entendement ", principes de la répartition du divers phénoménal entre les " fonctions logiques du jugement ".

Nous avons ainsi démontré à priori la nécessité de catégories.

Pouvions-nous pousser le raisonnement plus loin et spécifier, à priori, quelles doivent être ces catégories ?

Deux voies d'argumentation nous étaient ouvertes : ou bien définir à priori les diverses combinaisons possibles de l'élément spatial avec la forme du temps, la diversité à priori de 5a sensibilité étant le principe même de la diversification des catégories ; — ou bien

démêler les diverses formes possibles du jugement, défini comme " subsomption d'une diversité phénoménale sous une régie à priori "î on peut d'ailleurs se demander jusqu'à quel point une détermination apodictique de ces formes judicatives serait praticable sans passer par la considération de la diversité à priori de la sensibilité.

Kant tourna la difficulté et établit le détail de ses catégories en analysant le jugement tel qu'il se présente dans notre expérience psychologique. (Voir plus haut, p. 107) Nous ne voudrions pas prétendre que cette identification kantienne des catégories soit purement inductive : sous une apparence d'induction, elle dissimule, selon nous, des nécessités à priori ; mais celles-ci appartiennent à divers plans d'apriorité, et, au total, la table kantienne des catégories n'est pas homogène. Peut-être en ferons-nous un examen plus approfondi dans des travaux ultérieurs, sur les concepts fondamentaux de la Métaphysique et de la Science empirique.

Ici, au point de vue de la Critique générale de la connaissance, il nous importe inoins que les catégories soient telles ou telles. L'essentiel était d'établir déductivement la participation de catégories à la constitution de tout objet de pensée. (1)

Un point, cependant, reste à élucider. Comment les " catégories ", ^rmature à priori de l'unité de conscience, peuvent-elles donc s'appliquer régulièrement à la diversité empirique des sens ? La néces-

(1) La déduction des catégories, telle que nous l'avons exposée, doitelle être appelée, selon la terminologie de Kant, une déduction 'subjective, "*■■ou bien une déduction objective ? Assurément, c'est une déduction ob-. jective, au sens où l'entendait Kant ; ce qui ne veut pas dire qu'il n'entre pas, dans cette déduction objective, certains éléments qui appartiennentaussi à la déduction subjective. Voici l'indication de quelques passages *' qui permettent de fixer le sens de ces expressions. S.

l°Préface de la Première édition de la Critique de la Raison pure:* "Cette étude [la déduction des concepts purs de l'entendement], un peu profondément poussée, a deux parties [N. B. On traduirait plus exactement : Cette étude, qui est assez profondément poussée, présente deux aspects..] L'une [=déduction objective] se rapporte aux objets de l'entendement pur, et il faut qu'elle montre et fasse comprendre la valeur U objective de ses concepts à priori ; aussi tient-elle essentiellement à * mon but. L'autre [=déduction subjective] se propose de considérer l'entendement pur lui-même au point de vue de sa possibilité et des facultés de connaître sur lesquelles il repose — par conséquent au point de vue subjectif. Or, bien que cet examen ait une grande importance relativement à mon but principal, il n'y appartient pourtant pas essentiellement, car la question capitale est toujours de savoir ce que l'entende-

site de cette correspondance, pour qu'un objet de pensée soit possible, nous l'avons déduite précédemment, et nous n'avons pas à y revenir ; mais nous préférerions n'être pas acculés à cette conclusion, un bandeau sur les yeux : nous souhaiterions y voir un peu plus clair, nous rendre compte aussi du " comment ". " Il s'agit maintenant, dit Kant, d'expliquer comment, par le moyen des catégories, des objets qui ne sauraient se présenter qu'à nos sens peuvent nous

ment et la raison, indépendamment de toute expérience peuvent connaître, et non pas comment la faculté même de penser est possible." (B. 13 ; R. 10-11) — Comparer ce qui est dit de la valeur objective des " preuves transcendantales ", dans la Méthodologie, I, 4e section (BB. 258 sqq. ; R. 603 sqq.)

2° Si l'on veut un exemple de déduction parement subjective, on le trouvera dans la déduction — faite au Livre suivant de ce Cahier III — des Idées de la raison. " De ces idées transcendantales. dit Kant, il n'y a pas à proprement parler de déduction objective possible, comme celle que nous avons pu donner des catégories. Car, en fait, elles [=les idées] n'ont aucun rapport à quelque objet qui pût, dans le donné, leur être adéquat, précisément parce que ce ne sont que des idées. Mais nous pouvions entreprendre de les dériver subjectivement de la nature de notre raison, et c'est aussi ce que nous avons fait dans le présent chapitre". (B. 326 ; R. 270). Ailleurs (BB. 182 sqq. ; R. 519 sqq.), Kant montre que la déduction transcendantale des " concepts purs " les fait apparaître, non seulement comme des expressions naturelles de l'entendement, mais comme des déterminations à priori, constitutives de l'objet nécessaire de notre pensée ; aussi cette déduction est-elle dite objective. Par contre la déduction transcendantale des idées, les fait bien apparaître comme expressions naturelles de la raison, mais non point comme déterminations à priori constitutives de l'objet nécessaire de notre pensée : aussi, la déduction des idées demeure-t-elle une déduction de propriétés du " sujet" et doit-elle être dite subjective.

3°Par manière de confirmation, qu'on nous permette de citer deux des plus anciens interprètes de la terminologie kantienne :

a) Après avoir opposé la Déduction transcendantale à la Déduction purement empirique, Schmid fait remarquer que la première doit encore être distinguée soigneusement, d'abord de la " déduction physiologique" (psychologique, à la manière de Locke), et de la " simple exposition ", laquelle " nur den ïnhaît einer Vorstellung angiebt und ihren apriorischen Ursprung beweist, sien aber nicht auf die Untersuchung ihrer Objectivitàt einlâsst". Quant à la déduction transcendantale elle-même, voici ce qu'il en dit : " Der ailgemeine Grund, den dièse Déduction von der Objectivitàt der Vorstellungen a priori ausgiebt, ist dièse : dass ohne dièse Vorstellungen keine Erkenntniss -entweder keine Anschauung oder kein Denken der Gegenstànde môglich ware. So sind a) die reinen Anschauungen daher deduciert worden, dass sie Formen des mensch- Iichen Anschauungsvermôgens, mithin Bedingungen aller Gegenstànde

être connus à priori dans les lois de leur liaison métasensible. " {B. 157 ; R. 752)

Kant formule le même problème en d'autres termes encore. Ce n'est pas tout, dit-il, de posséder une doctrine des concepts, de connaître abstraitement les " règles à priori " constitutives des objets. Connaître des règles n'est rien, si on ne sait les appliquer, si on ne sait " décider que quelque chose rentre ou non sous quelqu'une de ces règles". (B. 167 ; R. 118). Or, le pouvoir de " subsumer sous des règles, c'est précisément la faculté du jugement " (Ibid). Sachant

ssnd die wir anschauen... b) die Categorien oder reine Verstandesbegriffe daher, dass die Formen unsres,Verstandes, mithin Bcdingungen sind, ohne welche sich kein Gegenstand von uns denken, d. h. in einem nothwendigen Zusammenhang der Erkentniss, in einer Erfahrung vorstellen lâsst. c) die Grundsàtze des reinen Verstandes, etc.." (C.C. E. Schmid. Wôrterbuch zum leichtern Gebrauch der kantischen Schriften. 2e Aufg. lena, 1788. pp. 127-128)

b)" Die objective Déduction bestehet nehmlich darin, dass gezeigt wird, ein Begriff oder synthetischer Satz habe wirklich ein Object oder einen Gegenstand, durch den er in concreto dargestellt wird, so dass er nicht ein bloss leerer Gedanke bleibt. Die subjective Déduction bestehet hingegen darin, dass der Begriff oder Satz aus der Natur unserer Vernunft abgeleitet wird... Man deduciert die Categorien objectiv, wenn man zeigt wie durch sie allein Erfahrung môglich ist. Dies kann man nun mit den Vernunftbegriffe (Ideen) nicht.." (G. S. A. Mellin. Encyclopâdisches Wôrterbuch der kritischen Philosophie. lena und Leipzig, Î799. Bd. II, Ie Abt, p. 41).

N. B. Si l'exposé que nous avons fait ci-dessus de la " déduction des catégories " avait encore, malgré les nombreuses références qui l'appuient, besoin de justification exégétique, il la trouverait dans la distinction kantienne d'une déduction objective (essentielle) et d'une déduction Mibjective (accessoire). La déduction subjective aboutit à la nécessité d'une fonction du sujet ; la déduction objective aboutit à la nécessité d'une forme de l'objet ; mais la déduction des concepts purs de l'entendement a ceci de particulier que la fonction à priori du sujet (transcendan'tal) s'y montre du même coup la détermination à priori ou la forme unificatrice de l'objet (pensé). Cette coïncidence des deux points de vue eut pour conséquence, dans le développement un peu confus qu'en fait Kant, un entremêlement, d'ailleurs légitime, d'éléments subjectifs et objectifs. Comme nous l'avons dit plus haut, nous avons suivi de préférence le mode d'exposé, beaucoup plus dégagé, de la seconde édition de la Critique : Kant lui-même a reconnu, de bonne grâce, l'amélioration qu'appelait le texte de la première édition. Voir, dans " Metaphysische Anfangsgrùnde der Naturwissenschaft ", Vorrede, — une note très intéressante, om cet aveu est accompagné de considérations sur la nécessité du point de vue objectif dans îa déduction critique. (R. tome V, pp. 315- 316, note).

la nécessité des " concepts de l'entendement ", sachant donc aussi îa nécessité d'un " jugement " qui les applique à une matière donnée, nous ne posséderons néanmoins une doctrine complète du " jugement " qu'au moment où nous tiendrons la clef de l'application variée des règles conceptuelles aux phénomènes sensibles. Aussi Kant appelle-t-il l'enquête qui va suivre : " doctrine transcendantale du jugement ".

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