CHAPITRE
Les synthèses de l'entendement. II. La " doctrine TRANSCENDANTALE DU JUGEMENT ".
Elle comprend deux parties : 1° L'étude des conditions d'application des catégories, ou des concepts purs de l'entendement, aux données sensibles. 2° L'étude systématique des jugements synthétiques à priori qui fondent immédiatement cette application, et qui, par là même, commandent toute notre expérience des objets.
La première étude est intitulée par Kant : " schématisme de l'entendement pur " ; la seconde " système des principes de l'entendement pur. " (Cf. B. 169 sqq. ; 120 sqq.)
§ 1. — Le " schématisme de l'entendement pur ".
Avant toute enquête, disons d'un mot que : le schématisme de l'entendement pur n'est autre chose que l'ensemble des conditions à priori créées, dans la sensibilité pure, par la subordination nécessaire de celle-ci à l'entendement pur au sein de l'unité d'une même conscience.
a) Les schèmes en général.
" Pour subsumer un objet sous un concept, il faut une certaine homogénéité entre ce que contient l'objet et ce que représente le concept". (B. 170 ; R. 122) On ne " subsume ", en effet, que selon un attribut commun.
Or, entre les catégories ou les concepts purs de l'entendement d'une part, et les intuitions empiriques d'autre part,, il y a hétérogénéité entière... " Comment donc la subsomption de ces intuitions sous ces concepts, et par conséquent V application des catégories aux phénomènes, est-elle possible ? " (Ibid.)
Puisque, néanmoins, la subsornption s'effectue, " il est évident qu'il doit y avoir un troisième terme, qui soit homogène, d'un côté à la catégorie, et de l'autre au phénomène, et qui rende possible l'application de la première au second". (B. 171 ; R. 123) Cet élément intermédiaire " doit être pur (c'est à dire : à priori, sans aucun contenu empirique) ; et pourtant, s'il doit être intellectuel d'un côté, il doit être sensible de l'autre ". (B. 171 ; R. 123)
" Tel est le schème transcendante?! " (lbid.)
Se rencontre-t-il, dans notre expérience psychologique, un élément de liaison possédant les propriétés de ce schème ?
Sans doute. Une, mais une seule, condition inhérente à notre conscience confine à la fois à l'entendement et à la sensibilité : le temps, forme du sens intime. Toute " détermination transcendantale du temps " pourrait donc réaliser les attributs du schème. (B. 171 ; R. 123)
Mais, d'abord, le temps occupe-t-il vraiment une situation mitoyenne entre la sensibilité et l'entendement ? Cela résulte des démonstrations déjà faites au cours de la Déduction transcendantale. D'un côté, en effet, le temps se rapporte immédiatement au phénomène, comme la forme constitutive de celui-ci ; de l'autre côté, le temps, forme supérieure de la sensibilité, est soi-même nécessairement déterminé par l'unité à priori de la conscience, par " l'unité originaire de l'aperception ". Sous ce second aspect, le temps acquiert une " détermination transcendantale " homogène à la catégorie. (B. 171 ; R. 123) C'est à dire, qu'à chaque catégorie, considérée comme fonction partielle de l'unité synthétique de la conscience, correspond immédiatement une détermination à priori subie par la forme du temps et s'imposant, par cet intermédiaire, aux phénomènes.
La " détermination transcendantale du temps " peut donc faire fonction de " schème transcendantal ".
Envisagé dans ses conditions essentielles, qui relèvent de la Déduction transcendantale, le schème doit se définir : " une condition formelle et pure de la sensibilité [in casu : du temps], par laquelle un concept de l'entendement est restreint [déterminé] dans son usage objectif ", c'est à dire dans son application aux phénomènes. (B. 177 ; R. 129)
Si rigoureuse que soit cette notion du n schème transcendantal " dans son abstraction sévère, Kant semble avoir cru que l'on en souhaiterait une définition plus voisine de l'expérience psycholo-
gique. Avec lui, reprenons, par un autre biais, la question du schème. Nous chercherons d'abord à décrire la fonction psychologique du schème en général ; puis à situer cette fonction du schématisme parmi les conditions superposées de notre connaissance objective ; enfin à définir plus spécialement les " schèmes de l'entendement pur ".
Qu'est-ce qu'un schème, en général, et en quoi diffère-î-il de l'image? (B. 172 ; R. 124)
L'un et l'autre sont, dit Kant, un produit de l' imagination définie comme une faculté du " sens interne ". En effet, l'image d'un objet perçu comprend toujours une pluralité de phénomènes, associés, non seulement d'ans l'espace, forme du sens externe, mais dans le temps, forme du sens interne. Nous disons : " dans le temps " ; car pour obtenir l'unité concrète d'une image spatiale, par exemple, l'image de cinq points juxtaposés, la psychologie apprend qu'il n'a pas suffi de recevoir l'impression spatiale brute de ces points : il a fallu, pour les embrasser dans leur totalité, porter successivement l'attention de l'un sur l'autre, les parcourir. L'impression spatiale, passivement reçue, juxtapose indifféremment des phénomènes isolés, sans y délimiter de groupement caractéristique ; seul le mouvement successif de synthèse les ramasse et les groupe en image. (1) Or cette dernière opération, déroulée dans le temps, ressortit au sens interne et se rapporte à la faculté que les psychologues nomment l'imagination. Le " schème " dont nous parlons, appartient à cette phase d'édification successive de l'image: il est donc une détermination du sens interne selon le temps.
Entre le " schème " et 1' " image ", voici maintenant la différence exacte.
L'image représente le terme concret de l'opération imaginative, son résultat. Par exemple : " cinq points juxtaposés " sont une image du nombre cinq. (L'image est empirique).
Le schème n'a rien d'une représentation achevée ; il désigne seulement la méthode selon laquelle l'imagination construit l'image ; le schème est un procédé d'édification imaginative dans le temps. Quel sera donc le schème du nombre cinq ? Uniquement la " règle interne " présidant à la synthèse imaginative de ce nombre. (Le schème est à priori par rapport à l'image particulière).
(1) On pourrait démontrer plus directement, en s'appuyant sur les conditions essentielles de la connaissance, la nécessité d'une synthèse de Yespace par le temps pour obtenir l'unité psychologique d'une représentation empirique.
Une observation psychologique très simple met parfaitement en évidence la différence du schème et de Y image.
Soit, dit Kant (B. 172 ; R. 124), le concept d'un nombre considérable, mettons mille. Ce concept s'accompagnera d'un schème, c'est à dire de la notion pratique d'une méthode selon laquelle l'imagination pourrait construire, par synthèse, un millier d'unités concrètes ; mais il serait difficile que le concept se doublât d'une image actuelle de mille unités juxtaposées.
" Dans le fait, observe Kant très finement, nos concepts sensibles purs [c'est à dire ceux qui expriment la forme de l'intuition sensible] n'ont pas pour fondement l'image des objets, mais leur schème. Il n'y a pas d'image d'un triangle qui puisse être jamais adéquate au concept d'un triangle en général. En effet, aucune ne saurait atteindre la généralité du concept, faire que celui-ci s'applique également à tous les triangles, rectangles, scalènes, etc.. Le schème du triangle., signifie une règle de la synthèse Imaginative construisant certaines figures dans l'espace.." (B 172-173 ; R. 124-125)
Ce qui est vrai du concept de figures géométriques, ne l'est pas moins des concepts empiriques. Soit le concept générique de " chien ". " Il désigne une règle d'après laquelle mon imagination peut tracer (1) d'une manière générale, la figure d'un quadrupède [de cette catégorie], sans être astreinte à telle forme particulière qu'offre l'expérience, non plus qu'à telle ou telle image particulière et concrète". (B. 173 ; R. 125)
On comprend plus aisément, d'après ces exemples, la différence que Kant met entre schème et image. L'image s'exprime en termes de représentation ; et elle est construite conformément au schème, qui, de ce chef, jouit d'une priorité logique dans l'opération imaginative. Le schème s'exprime en termes d'action (2) : il est la forme même de l'acte de synthèse qui donne naissance à l'image.
Nous montrerons plus tard jusqu'à quel point, exactement, l'idéogénèse scolastique, par sa théorie de l'abstraction conceptuelle et par ses indications sur le rôle de la finalité dans l'intellection, se
(1) La traduction de Barni porte : " peut se représenter ". Nous préférons dire : " tracer ", pour mieux marquer qu'il s'agit de l'édification active d'une représentation. Le texte allemand donne d'ailleurs : " verzeichnen " et non pas "sich vorstellen " ou quelque locution équivalente.
(2) Entendons, pour ne point fausser la pensée de Kant, non pas l'action au sens métaphysique d'un acte immanent du sujet ontologique, mais seulement au sens d'une condition normative préalable du contenu synthétique de l'imagination.
rencontre avec la doctrine kantienne du schématisme. (Voir Cahier V.)
En attendant, esquissons, selon les vues de Kant, le processus entier de la connaissance objective, afin d'y marquer plus nettement la place du schème. (Ie édit. B. 315 sqq., 329 sqq. ; R. 95 sqq., 108 sqq.)
A l'origine, les facultés sensibles se trouvent passivement impressionnées par le " donné ", reçu selon les conditions spatiales du sujet (" secundum quantitatem concretam "). C'est la part des sens externes dans la connaissance objective : première et insuffisante réduction du " donné " à l'unité de la conscience.
Le donné étendu doit, en outre, être repris et unifié par le sens interne, dont la forme propre est le temps. Or, le temps mesure l'espace, en le construisant — ou en le reconstruisant — successivement. Si l'unité du sujet connaissant se bornait à celle de la continuité spatiale mesurée par la pure continuité temporelle, le donné divers ne constituerait, à chaque instant, qu'un seul phénomène polymorphe, coétendu au sujet, et se développant avec lui, inséparablement, au fil du temps indéfini.
En réalité, le phénomène se diversifie en unités partielles, qui dessinent, dans la diversité banale du donné, des groupements plus ou moins étendus et relativement stables. L'échelonnement spatial et temporel du donné n'est pas celui d'une diversité indifférente, mais révèle une multiple synthèse des éléments divers : seule, en effet, cette synthèse crée et délimite les unités figurées que nous appelons des " représentations " sensibles. Or ceci n'est possible que si le temps, dans la mesure où il impose son unité à l'espace, est lui-même unifié et, pour ainsi dire, " contracté " par un principe antécédent d'unification. (1)
Sur ce point, l'analyse psychologique confirme absolument le raisonnement critique. Elle témoigne que la perception sensible, ou la synthèse originelle d'une représentation, n'est point chose aussi simple qu'on pourrait le croire. La perception sensible suppose toujours le concours de processus associatifs compliqués, dont le jeu le plus élémentaire est encore celui qu'indique Kant : une resynthèse successive des éléments spatialement donnés. Si l'on appelle " imagination constructive " la faculté d'édifier synthéti-
(1) Il n'est pas question ici — cela va de soi — du temps et de l'espace dans leur réalité ontologique, mais seulement de la fonction temporelle et spatiale dans notre connaissance.
quement une représentation sensible au moyen du donné spatial, les psychologues diront que la perception sensible exige le concours de l'imagination constructive. (1)
Or. la synthèse imaginative, comme toute synthèse, présuppose un principe synthétique correspondant : ici, ce principe de synthèse doit avoir prédéterminé l'acte synthétique à se dérouler dans le temps de telle manière plutôt que de telle autre ; ce principe doit donc être une " détermination transcendantale du temps ". La synthèse temporelle est ainsi délimitée de deux côtés à la fois : matériellement, par le donné actuel, qu'elle regroupe en succession ; formellement par une condition préalable, dont il faudra rechercher le principe dernier plus profondément encore dans le sujet connaissant. La prédétermination interne et formelle du temps, relativement à une matière spatialement donnée, constitue un schème : celuici, considéré en général, devra donc se définir : la forme spécifiante, la " règle " immanente de la synthèse imaginative.
Mais quel est le " principe synthétique " qui impose cette " règle interne " (schème) à la synthèse imaginative ?
N'oublions pas que le produit synthétique de l'imagination est présent objectivement à notre conscience.
Or, toute synthèse de phénomènes en " objets " dépend finalement de l'unité absolue de la conscience. Cette unité, nous l'avons vu, ne peut atteindre la diversité des phénomènes qu'en déterminant préalablement la forme du temps, autrement dit en imposant à priori certaines conditions à la synthèse imaginative. Ces conditions, qui sont primitives et purement à priori, s'appellent, en tant qu'on les considère dans l'entendement, des catégories ou des concepts purs. En tant qu'on les considère comme imprimées à priori dans l'activité même de l'imagination, elles répondent à la définition des " schèmes " (dans le cas présent, schèmes sans mélange d'éléments empiriques : schèmes purs).
Outre les conditions à priori, absolument générales, de la synthèse imaginative, il y intervient sans doute, à mesure que nous vivons, une multitude d'autres conditions préalables, qui proviennent de la combinaison des premières avec le résidu intellectuel de l'expérience antérieure : l'expérience du passé oriente la connaissance du présent. De même que tous les concepts ne sont pas des
(1) Les Scolastïques ont une thèse analogue, lorsque, en Psychologie, ils exigent la participation du sensus communis à la sensatio externa elle-même.
concepts purs, tous les schèmes ne sont pas des schèmes purs. Mais tous — purs ou mélangés — servent d'intermédiaire entre l'unité de la conscience et la synthèse actuelle de l'imagination.
Ainsi donc, c'est dans la synthèse de l'imagination que s'opère, pour la première fois, la rencontre de tout l'ensemble des conditions matérielles et formelles de la connaissance objective : le point de soudure est le schème. (1)
b) Les " schèmes de l'entendement pur " (" schèmes transcendantaux ").
Nous avons parlé du schème en général. Il nous faut maintenant considérer à part les " schèmes purs ", qui déterminent l'imagination, préalablement à toute intuition de la sensibilité.
Les " schèmes purs " ou mieux : " les schèmes des concepts purs de l'entendement " se laissent dégager par le procédé général d'abstraction qui nous a servi précédemment à définir des " connaissances pures ". (Pour tout ce §, voir B. 173 ; R. 125)
Si nous appelons " schème ", en général, la loi interne d'une synthèse successive de l'imagination, il faudra reconnaître, disionsnous plus haut, que cette loi interne de synthèse, si elle est à priori par rapport à la représentation concrète qu'elle détermine, n'est point pour cela totalement métasensible, ni même toujours totalement métempirique. En effet, une synthèse concrète de l'imagination dépend — ou peut dépendre — de plusieurs influences préalables.
D'abord, de l'influence rémanente des expériences antérieures ; comme cette influence, en fin de compte, est originairement empirique et matérielle, nullement primitive, on peut la négliger dans une théorie des conditions à priori de toute expérience.
En second lieu, la synthèse Imaginative dépend des conditions
(1) On n'oubliera pas que la théorie du schématisme répond, dans l'intention de Kant, à un problème logique Transposée — comme nous venons de le faire — en termes psychologiques, elle est très suggestive, mais incomplète. La nécessité logique du schématisme se démontre ; le comment nous en échappe pour une bonne part : c'est, dit Kant, " un art caché dans les profondeurs de l'âme humaine, et dont il sera bien difficile d'arracher à la nature, et de révéler, le secret" (B. 173). Faut-il ajouter que la théorie des schèmes ne résout pas le problème de l'induction scientifique. Le dernier mot de Kant sur ce problème est prononcé dans la " Critique du Jugement ".
spatiales générales de la représentation ; autrement dit : d'une sorte d' " image pure " de l'espace, dans laquelle devra s'encadrer l'image concrète ; or, si les conditions spatiales pures commandent à priori certains traits de l'image particulière, et dans ce sens en constituent vraiment un schème (le schème correspondant à un " concept sensible d'espace ", à un " espace imaginaire "), d'autre part elles interviennent à l'intérieur de la représentation concrète, comme une sorte de charpente organisée, et s'y font donc elles-mêmes " image ". En tant qu'il unit cette double fonction, le schème des représentations spatiales, quoique indépendant du donné empirique, et par conséquent à priori, présente en même temps les caractères d'une " intuition " de l'espace. C'est un schème de la sensibilité pure, et non point encore un schème de l'entendement pur. Un raisonnement analogue devrait se faire à propos du temps. (1)
Enfin, la loi synthétique de l'imagination dépend aussi de conditions qui ne dérivent plus, ni de la diversité du donné, ni de la diversité propre de la sensibilité pure : ces conditions supérieures sont uniquement celles qui assurent l'union native de l'unité intellectuelle avec la forme du sens interne, c'est à dire avec l'intuition pure du temps. Ici, le schème n'a plus rien d'une image spatiale ou temporelle, pas même d'une image aussi épurée qu'une figure géométrique : il n'est plus qu'une " règle ", qu'une " norme à priori d'unité " imprimée dans le temps, selon les catégories de l'entendement. (2)
Le schème, envisagé par abstraction sous ce troisième aspect, constitue, à proprement parler, un " schème de l'entendement pur ".
(1) " L'espace et le temps même sont sans doute des concepts purs de tout élément empirique, et il est bien certain qu'ils sont représentés tout à fait à priori dans l'esprit ; mais malgré cela, ils n'auraient euxmêmes aucune valeur objective, ni aucune signification, si l'on n'en montrait l'application nécessaire aux objets de l'expérience. Leur représentation n'est même qufan schème se rapportant toujours à l'imagination reproductrice. " (B. 183 ; R. 136)
(2) Que l'on veuille comparer cette doctrine critique de Kant aux thèses métaphysiques correspondantes du thomisme : union substantielle du corps et de l'âme ; coopération et subordination du phantasme à l'acte intellectuel ; dépendance extrinsèque de l'entendement par rapport à la sensibilité, etc. — Le " concept abstrait " des scolastiques correspond, dans la terminologie kantienne, à la conscience du " schème ", considéré absolument et précisivement selon ses éléments objectifs ; autant il y a de degrés d'apriorité des schèmes, autant doit-il y avoir d'espèces distinctes de concepts abstraits. Nous reviendrons sur ce sujet dans notre Cahier V.
Evidemment, les schèmes de l'entendement pur ne sauraient être autre chose que l'expression dynamique (ou fonctionnelle) des " concepts purs " ou des " catégories " dans " l'imagination pure " (B. 173 ; R. 125), une espèce de sceau, préformé dans l'imagination sous l'influence de l'entendement, et n'attendant qu'une matière externe, un " donné ", pour frapper une image concrète.
La première application des "schèmes purs', règles totalement à priori de la synthèse imaginative — comme aussi, à travers les schèmes, la première application des catégories — s'opèrent " préconsciemment ", " per modum naturae ". Mais veut-on faire un usage conscient de la " faculté de juger ", c'est à dire, rapporter d'une manière explicite, dans des jugements formulés, les " concepts purs " aux phénomènes, il faudra d'abord avoir déterminé — systématiquement et une fois pour toutes — la relation constante qui unit chacun des " concepts purs " à telle ou telle insertion caractéristique des phénomènes dans la durée. Les " schèmes de l'entendement pur ", dégagés ainsi par réflexion et abstraction, fourniraient autant de " signes généraux ", reconnaissables dans les phénomènes et permettant de les subsumer — consciemment et explicitement — sous les ''concepts purs" qui leur conviennent.
Une fois exposé le principe du " schématisme ", nous ne nous attarderons pas à dresser la liste complète des " schèmes transcendantaux ". Il ne nous importe guère plus, dans cet ouvrage, de savoir le nombre exact des schèmes purs, qu'il ne nous importait de dénombrer exactement les catégories.
Kant lui-même ne fait qu'une énumération rapide.
Le schème de la " quantité ", considérée comme concept de l'entendement, est le nombre, c'est à dire la synthèse successive d'unités homogènes. On peut remarquer facilement, dans cet exemple, la différence entre le schème et l'image pure. L'image pure de tous les " quanta ", de toutes les quantités concrètes, est l'espace géométrique ; l'image pure de tous les objets en général est la pure succession temporelle. Le schème de la quantité, ou le nombre, est au contraire la loi selon laquelle l'intuition temporelle pure s'introduit dans l'intuition spatiale pure. (B. 174 ; R. 126)
Le schème de la " réalité " et de la " négation " (irréalité) sera l'introduction ou le bannissement d'un " quantum " dans le sens intime. C'est, si l'on veut, l'occupation, positive ou négative, d'un H élément " du temps par un donné qui, dans le sens intime, passerait de 0 à une valeur positive (réalité), ou tomberait d'une valeur positive à 0 (négation). (B. 174 ; R. 126) Un Scolastique traduirait :
Schéma realitatis est motus sensus interni de potentia ad actum ; schéma autem negationis est motus inversus de actu ad potentiam, sive cessatio actus.
Le schème de la " substance " est la permanence dans le temps, c'est à dire la relation immuable d'un donné avec la continuité successive du sens intime. (B. 175 ; R. 127)
Le schème de la " causalité " est la persistance régulière de Tordre successif de phénomènes divers, ou la succession irréversible de ces phénomènes. (B. 175 ; R. 127)
Et ainsi de suite.
§ 2. — Les " principes de F entendement pur ".
a) Le principe analytique et les principes synthétiques.
La connaissance objective se fait, par le moyen de concepts, dans des jugements synthétiques à priori. (1) Il résulte des pages précédentes que, selon Kant, le jugement synthétique à priori est d'abord, et à proprement parler, la conscience immédiate que nous prenons de 1' " objet ", dans la synthèse aperceptive des phénomènes : ce jugement synthétique primitif assume, avant tout, la fonction de constituer à notre pensée des " objets ". Mais la synthèse aperceptive totale présente un échafaudage complexe de conditions formelles, susceptibles d'analyse transcendantale ; sous la synthèse totale, des synthèses partielles et secondaires se manifestent, qui au lieu d' " objets " entiers, expriment seulement, par abstraction, certaines ''conditions internes de possibilité" des " objets ". Ces synthèses partielles fondent, à leur tour, autant de jugements synthétiques à priori échelonnés entre le plan du pur donné matériel et le plan de l'unité aperceptive pure. Nous devons nous occuper maintenant de ces jugements, qui étalent, devant notre conscience, les différents aspects formels de la synthèse constitutive de l'objet. (B. 182-185. R. 135-139).
De même que nous avons considéré isolément des schèmes purs
(1) On n'oubliera pas que, dans la pensée de Kant, ces " synthèses à priori " fondamentales sont des jugements appréhensifs et non des synthèses aveugles de concepts déjà constitués. Voir ci-dessus, p. 89, note.
et des concepts purs, nous réussirons aussi à faire apparaître, par une abstraction prudente, des jugements de l'entendement pur. Ceuxci consisteront dans un système de principes synthétiques à priori, valables pour tout objet sensible en général : ils ne pourront exprimer que les conditions transcendantales sous lesquelles un objet d'expérience est possible.
Il ne faut pas oublier d'ailleurs que, parmi les conditions à priori de toute connaissance, se place au premier rang le principe normatif universel, le " principe de contradiction ". Kant, après en avoir rappelé l'existence et corrigé un peu la formule, se borne à en reconnaître la valeur " comme principe universel et pleinement suffisant de toute connaissance analytique. " (B. 180 ; R. 133) (1).
Et de fait, comme principe normatif, fondement de la pure analyse, le principe de contradiction n'est pas et ne peut pas être contesté. Nul ne songe à ressusciter la Sophistique. L'attention, dans la Critique kantienne, se porte plutôt sur ces jugements synthétiques à priori, qui expriment les relations générales constitutives de l'expérience. Nous avons déjà vu que toute la diversité à priori de ces relations était représentée, en ce qui concerne l'entendement, par le système des catégories. " La table des catégories nous fournit donc, tout naturellement, le plan de celle des principes [de l'entendement pur], puisque les principes ne sont autre chose que les règles de
(1) La tradition scolastique permettrait, ici, d'aller peut-être plus à fond, en considérant le principe de contradiction comme le premier des principes synthétiques à priori. Car le principe de contradiction : " être et ne pas être s'excluent ", est-il autre chose qu'une formule négative du principe d'identité : " ce qui est est " ? Or, de l'identité logique un Scolastique ne fait pas, comme Hume, le synonyme immédiat d'une " permanence (psychologique) de l'être ", mais bien une relation synthétique entre deux aperceptions partielles d'un objet. Nous étudierons plus tard (Cahier V) le mode de " concrétion " qui, selon S. Thomas, affecte tous nos jugements ; le fond essentiel en revient à ceci : nous ne connaissons d'objets que par attribution de " formes " déterminatrices à un " sujet " indéterminé : " praedicando formas de subjecto ". L'être lui-même, si abstrait que nous le supposions, ne s'objective devant notre esprit qu'en se dédoublant au sein d'une affirmation synthétique de son unité : " ce qui est (id quod est ; subjectum) — est {habet formant essendi) ". Qu'exprime un pareil jugement, sinon la synthèse d'une double aperception partielle de l'être (comme " sujet " et comme " forme ") dans l'unité d'une aperception totale ? Nous saisirons mieux plus tard l'importance de cette remarque, qui peut-être revêt, aux yeux de quelques-uns de nos lecteurs, une apparence de " fausse subtilité ".
l'usage objectif des catégories. " (B. 186 ; R. 141. NB. Voir la table des catégories, ci-dessus p. 109)
On nous permettra de ne pas discuter la valeur particulière ni l'agencement systématique de ces principes : cette tâche nous incomberait plutôt dans des publications ultérieures, auxquelles nous avons renvoyé déjà pour le détail des catégories et des schèmes. Elle y serait d'ailleurs singulièrement facilitée par les conclusions acquises dès maintenant. Nous nous contenterons ici de reproduire le classement de Kant, en y ajoutant quelque remarques.
b) Les " axiomes de r intuition ".
D'abord, les principes que Kant appelle " axiomes de l'intuition ".
Ils se rattachent aux catégories de la quantité : ce sont des " principes mathématiques ", dont la certitude est " intuitive ", alors que la valeur des principes qui suivront est " discursive ".
L'axiome fondamental de ce premier groupe s'énonce comme suit : " Toutes les intuitions sont des grandeurs extensives ". (B. 188 ; R. 142)
Nos représentations, étant construites sur la base d'une " synthèse intuitive d'éléments homogènes " (" forme d'espace "), renferment donc toujours une grandeur extensive, un " quantum ". Il s'ensuit une conséquence, dont on devine l'importance : si le concept n'est que l'unité synthétique à priori d'une représentation extensive, tout concept se trouve inéluctablement soumis au nombre. Combien de fois déjà, au cours de l'histoire des philosophies, n'avons-nous pas constaté soit l'exagération, soit l'oubli de cette restriction du " concept " aux limites du nombre !
c) Les " anticipations de la perception ".
En voici le principe fondamental : " Dans tous les phénomènes, le réel, c'est à dire l'objet de sensation, a une grandeur intensive, un degré". (B. 192. R. 762)
Ce principe se réfère aux catégories de la qualité, et il indique, par anticipation, un caractère général de la connaissance empirique. L'intensité du " réel " se mesure par la distance qui sépare, dans le sens intime, deux points extrêmes : la conscience purement formelle, sans " donné " (ou le " zéro empirique "), et la synthèse achevée d'un
"donné" positif. (B. 199 et précéd. R. 152) En termes scolastiques, on dirait : ie degré des " perceptions ", c'est " la mesure d'actuation " des puissances sensibles. Et ce caractère correspond à une réalité définissable, car, pour une extension donnée, chaque élément d'une diversité sensible peut encore varier en " densité "' pour ainsi dire. Cette notion serait trop difficile à analyser en peu de mots. Remarquons seulement avec Kant que " l'intensité " du réel appartient aux conditions "dynamiques" de la connaissance" (B. 187 ; R. 141).
d) Les " analogies de l'expérience ".
Expliquons d'abord le sens de ce terme : " analogie ". " En philosophie, dit Kant, les analogies signifient quelque chose de très différent de ce qu'elles représentent en mathématiques. Dans celles-ci. ce sont des formules qui expriment l'égalité de deux rapports de grandeur et possèdent une valeur réellement constitutive [de chacun des termes proportionnels] : en effet, quand trois membres de la proportion sont donnés, le quatrième l'est par le fait même. (1) En philosophie au contraire, l'analogie est l'égalité .de deux rapports, non de quantité mais de qualité : trois membres étant donnés, je puis connaître et donner à priori — non pas le quatrième membre, mais seulement une relation à ce quatrième membre [qui, en luimême, me demeure inconnu] : je tiens seulement une règle pour le chercher dans l'expérience, un signe pour l'y reconnaître. " (B. 202- 203 ; R. 154-155). Les analogies de l'expérience — bien que nécessaires à l'unité de celle-ci — me fournissent donc, non des principes constitutifs, mais des principes régulateurs de l'objet d'expérience. (Ibid.)
Le principe suprême qui commande toutes les analogies de l'expérience, nous est bien connu par les longues analyses de la " Déduction transcendantale " : il n'est, à vrai dire, qu'une forme du " principe de l'unité de la conscience " :
" L'expérience n'est possible que par la représentation d'une liaison nécessaire des perceptions "(B. 199 ; R. 152).
Ce principe général se subdivise, conformément à la division des catégories de la relation :
1° Première analogie : principe de la permanence de la substance : " La substance persiste au milieu du changement de tous les phéno-
(1) Par exemple, dans l'expression : v= - -,;cestabsolument déterminé.
mènes, et sa quantité n'augmente ni ne diminue dans !a nature ". (B.204 ; R. 156)
En effet, sans présupposer un substratum immuable des phénomènes changeants, il serait impossible de penser quoi que ce soit comme objet. (B.209 ; R. 161).
2° Deuxième analogie : principe de la succession causale : " Tous les changements arrivent suivant la loi de liaison des effets et des causes." (B. 210 ; R. 768).
Ce qu'on déduit de la nécessité d'un ordre stable de la synthèse imaginative pour que les phénomènes puissent être rapportés à l'unité de l'aperception et ainsi devenir " objets ".
3° " Troisième analogie : principe de la réciprocité d'action, ou de ta solidarité : " Toutes les substances, pour autant qu'elles puissent être perçues comme simultanées dans l'espace, sont soumises à une action réciproque universelle ". (B. 226 ; R. 770)
Car l'unité de l'aperception embrasse, à priori, la totalité de l'expérience ; ou, en d'autres termes, l'expérience n'est pleinement " objective " que par sa totalité. Or, cette totalité, dans une pluralité de substances, n'est donnée que comme liaison réciproque entre ces substances.
e) Les " postulats de la pensée empirique en général "
Ils répondent aux catégories de la modalité. Et ils spécifient les conditions dans lesquelles peuvent légitimement s'énoncer les propositions appelées, dès l'antiquité, propositions "modales" (" propositiones modales " des scolastiques) : // est possible..., réel.,., nécessaire, que A soit, ou ne soit pas, B.
Par la synthèse préalable : A=B, un objet (AB) se trouve constitué devant l'esprit. Reste à apprécier le rapport de cet objet pensé avec les conditions nécessaires de l'expérience ; ce qui revient à " doser " une valeur d'objet.
Les trois " postulats de la pensée empirique " répondent à ce problème de valeur :
1°. "Tout objet qui s'accorde avec les conditions formelles (tant intuitives que conceptuelles) de l'expérience, est possible ". (B. 232 ; R. 183)
2°. " Tout objet qui répond [en outre] aux conditions matérielles de l'expérience (c'est à dire, aux conditions actuelles de la sensation) est réel". (Ibid.)
3°. " Tout objet dont la connexion (Zusammenhang) avec le réel se trouve [pleinement] déterminée par les [seules] conditions générales de l'expérience, est nécessaire ". (îbid.)
Ces trois principes définissent la possibilité, la réalité et la nécessité par le rapport spécial qu'un objet contracte avec nos facultés connaissantes. Or, en langage critique, nous avons appelé " facultés ", l'ensemble des conditions à priori de la possibilité des objets : et ces conditions doivent valoir pour un donné quelconque, car, sans elles, il n'est point d'objet possible.
Qu'exprime le " premier postulat " sinon la valeur d'apriorité des formes de la connaissance ? Pratiquer l'analyse transcendantale, qui définit les conditions à priori de possibilité d'un objet, ou appliquer ce postulat, c'est tout un.
Des conditions formelles de possibilité à la réalité actuelle de l'objet pensé, une seule démarche est possible, dans Tordre purement spéculatif : fournir une matière aux conditions formelles, en d'autres termes, les rapporter immédiatement à une sensation, à un donné primitif. C'est le sens du second postulat, celui qui définit le " réel ".
Que sera, dès lors, la " nécessité " de l'objet ? II. s'agit ici, remarque Kant, non pas de la pure nécessité logique de rapports entre concepts, mais de la nécessité réelle, c'est à dire, de Yexistence nécessaire. Comme nous n'atteignons le réel que dans la sensation, nous ne pouvons, certes, nous définir une " nécessité absolue " d'exister qui soit totalement étrangère à la connaissance empirique ; par contre, nous pouvons nous définir " des nécessités d'exister " subordonnées à telle ou telle existence empirique particulière. Chaque existence, en effet, se pose, dans notre expérience, entourée d'une inévitable auréole de rapports à d'autres existences, dont nous connaissons ainsi la nécessité avant de pouvoir les déterminer en elles-mêmes. Par exemple, nous savons que tel phénomène, posé dans l'existence, est déterminé à priori par une cause existante, avant même que nous ayons pu faire l'expérience de cette dernière. Le troisième postulat formule ce genre de nécessité.
On se demandera sans doute pourquoi Kant nomme " postulats " les trois principes qui déterminent la modalité du jugement. Evidemment " postulat " ne signifie pas ici " une proposition qu'on donne d'emblée pour certaine, sans la justifier ni la prouver " (B. 247 ; R. 194). " En effet, accorder que des propositions synthétiques, si évidentes qu'elles paraissent, puissent sans déduction et à première vue emporter une adhésion absolue, c'est ruiner toute critique
de l'entendement ", pour s'en rapporter à une inclination purement subjective. (Ibid.) Tout jugement synthétiaue doit être objectivement prouvé ou transcendantalement déduit. (Ibid.) (1)
Or les principes de la modalité, bien qu'ils ne résultent pas d'une déduction transcendantale des éléments Intrinsèques de l'objet, nous sont immédiatement donnés, dans la conscience du rapport plus ou moins étroit contracté par le concept objectif avec nos diverses facultés. La synthèse qu'ils expriment : " ceci est possible... réel,.. nécessaire", (B. 248 ; R. 194-195) se confond avec le mode même d'activité de la faculté objective de connaître. Et c'est pour cette raison que Kant les appelle des " postulats ".
En effet, qu'est-ce qu'un postulat, en Mathématiques ? C'est, dit-il, " une proposition pratique qui ne contient rien que la synthèse par laquelle nous nous donnons d'abord un objet et en produisons le concept ; par exemple, l'acte de décrire d'un point donné, avec une ligne donnée, un cercle sur une surface ". (B. 248 ; R. 195) En posant un acte, je " postule " les éléments théoriques qu'il implique, ce qui est une preuve par le fait.
Un postulat ne se démontre donc pas,., mais uniquement parce qu'il n'a pas besoin de démonstration et s'impose, avant toute démonstration, dans l'exercice même d'une activité. Or, toute activité de connaissance s'exerce, primitivement et naturellement, sur un des trois modes théoriques de la possibilité, de la réalité ou de la nécessité, selon la participation plus ou moins complète des diverses facultés. (2)
(1) On remarquera que, sur cette exigence logique, Kant est parfaitement d'accord avec les philosophes qui le combattent : une "synthèse ", par soi, n'emporte que nécessité subjective : ['objectivité d'une synthèse doit être " démontrée ".
(2) Qu'on nous permette une brève remarque avant de terminer ce paragraphe. De même que nous avons formulé, plus haut, des réserves à propos de la notion kantienne d'objet, nous devrions en formuler à propos des principes de modalité. Les deux questions sont connexes ev dépendent en outre de la solution qu'il convient de donner au problème général d'un usage transcendant et absolu de la raison. Enoncés précisivement, au simple point de vue phénoménologique, les principes de la modalité sont incontestables, ni plus ni moins que l'analyse transcendantale elle-même. Mais celle-ci, aussi bien que ceux-là, s'enfermentils nécessairement dans les limites de Y " objet phénoménal " ? Leur sens phénoménal est-il exclusif ? Nous pourrons bientôt aborder ce problème de front, et en exposer, dans ce volume, la solution kantienne — qui n'est d'ailleurs pas la nôtre.