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DE L'EXISTENCE DE LA " CHOSE EN SOI

L'Analytique transcendantale a mis en parfaite lumière la nécessité d'un concours complémentaire de l'intuition sensible et des catégories de l'entendement dans l'expérience des objets. S'ensuit-il que tout usage objectif des catégories de l'entendement soit strictement limité à l'expérience ? Oui, répond Kant.

Cette conséquence, il faut bien le reconnaître, n'a point une évidence immédiate. Et même, Tapriorité particulière des opérations de l'entendement doit faire soupçonner, derrière la connaissance empirique et relative, un monde, au moins possible, d'intellections absolues. Nous allons chercher à démêler, avec Kant, les problèmes qui se rattachent à cette anticipation conquérante, mais peut-être téméraire, de notre pensée.

Dans l'expérience, nous trouvons, à vrai dire, l'usage des concepts à priori de l'intelligence, " restreint " par les " schèmes ", et donc, médiatement, par les conditions matérielles de notre sensibilité. Cependant, à considérer ces concepts en eux-mêmes, comme " concepts purs ", préalablement à leur usage empirique, on n'y saurait découvrir aucune condition interne qui les prédestine à s'emprisonner dans les limites de notre intuition sensible : comme dit Kant, " ils s'étendent aux objets de Yintuition en général, que celle-ci soit ou non semblable à la nôtre, pourvu qu'elle soit sensible et non intellectuelle ". (B. 149 ; R. 744)

Bien plus, il nous est possible, — absolument parlant — de concevoir une valeur objective des formes de l'entendement, en dehors même des conditions de toute sensibilité, moyennant suppléance du contenu sensible par un contenu d' " intuition intellectuelle ". Cet usage métasensible de l'entendement donnerait un " objet ", dont nous pouvons, à priori et hypothétiquement, prévoir un certain nombre de prédicats négatifs, c'est à dire tous les prédicats qui nieraient de cet objet " les caractères propres de l'intuition sensible ". (B. 149 ; R. 744)

Nous possédons, par conséquent, dans l'apriorité de nos facultés

intellectuelles, un moyen de franchir — problématiqaement — les frontières de l'expérience. Et une fois l'évasion accomplie, rien ne peut plus arrêter notre pensée que les limitations naturelles contenues dans la notion abstraite " d'objet en général ". (B. 262 ; R. 205)

Mais la valeur logique de ce coup d'ceil sur l'horizon métempirique ? Efforçons-nous de la définir avec précision, selon la pensée de Kant.

On se souvient que le point de départ de toute critique objective sont les représentations contenues dans la conscience claire. Or, ces représentations, objectivées dans la conscience, y trahissent, nous l'avons vu, ce qu'on peut appeler avec Kant une " composition transcendantale ", c'est à dire un rapport simultané à des principes constitutifs divers. Elles dépendent à la fois de la passivité réceptrice de la conscience devant un donné et de la spontanéité de la conscience dans la synthèse aperceptive de ce donné.

Si maintenant l'on considère, par abstraction, 1' " objet conscient " sous le premier de ses deux aspects transcendantaux, c'est à dire en tant qu'il est un " donné reçu sous des formes sensibles ", on se le définira nécessairement comme une " relation affectant la conscience ", comme " quelque chose qui apparaît dans la conscience ", bref comme " phénomène ". Mais les notions de relation, d'apparence, de phénomène appellent une notion corrélative, celle d'un terme de la relation, d'un objet de l'apparence, d'un " en soi " du phénomène, en un mot, la notion d'une " chose en soi ", d'un " quelque chose ", dont le caractère descriptif le plus évident consiste dans la négation de la relativité propre au phénomène.

Mais, dans notre connaissance, les attributs du phénomène, en tant que tel, se confondent avec les conditions spéciales de la sensibilité. L'objet présent à notre conscience ne pourrait donc être pensé comme " objet en soi ", comme " chose en soi ", que si nous en séparions tout ce qu'il tient de l'intuition sensible, en d'autres termes, si nous considérions en lui, exclusivement, les déterminations qu'il tient de notre spontanéité intellectuelle. Or un objet déterminé exclusivement par des caractères intellectuels, c'est exactement ce que les Anciens appelaient un être ou un objet " intelligible ", un " noumène ". Penser un objet comme un " au-delà du phénomène ", comme une " chose en soi ", c'est nécessairement le penser comme objet d'intelligence pure, comme "noumène". (B. 265, et Ie édit, B. note 263, sqq. ; R. 782 et 206-209)

La chose en soi se caractérise donc devant notre pensée (comme

" intelligible " ou comme " noumène ") par deux séries d'attributs : 1° des attributs négatifs: exclusion des conditions de l'intuition sensible ; 2° des attributs positifs : conformité aux déterminations de l'intelligence pure.

Nul doute que le rapprochement de cette double série d'attributs en un même " objet " n'échappe à la contradiction logique. (B. 268 ; R. 210) L'objet hypothétique ainsi désigné serait donc négativement possible. Ce qui signifie simplement que nous n'avons aucune raison, valable à priori, d'en nier la possibilité absolue. Mais irons-nous jusqu'à en affirmer la possibilité positive ?

La même question peut être posée en d'autres termes : nous concevons nécessairement le Noumène en corrélation avec le Phénomène ; mais ce noumène est-il purement " négatif ", c'est à dire, désigne-t-ïl un objet indéterminé, dont nous puissions affirmer seulement " qu'il n'est pas un objet d'intuition sensible " (B. 266 ; R. 783) ? ou bien ce noumène est-il " positif ", c'est à dire revêtu de déterminations métasensibles ? (Ibid.)

L'Analytique transcendantale a résolu par avance le problème qui nous occupe. Un objet nouménal ne pourrait posséder, dans notre connaissance, d'autres caractères positifs que sa correspondance rigoureuse aux concepts purs de l'entendement. Or, ceux-ci nous sont apparus uniquement comme un système de fonctions à priori, vides par elles-mêmes de tout contenu, et incapables de définir un " objet " sans le concours des déterminations matérielles de l'intuition sensible. Puisque ces dernières déterminations sont exclues du noumène, il reste que celui-ci n'est qu'insuffisamment déterminé, comme objet, par sa correspondance aux formes de notre entendement. Le complément de déterminations qui lui manque ne pourrait provenir que d'une intuition non-sensible. (B. 266 ; R. 783)

Dès lors, la question de la possibilité du noumène s'éclaire.

Un objet insuffisamment déterminé est possible " négativement ", en ce sens qu' " indétermination " ne dit pas encore " impossibilité de détermination ".

Mais cet objet est-il " positivement " possible ? Oui. si le complément nécessaire de ses déterminations est possible. Or, nous ne savons pas si une " intuition intellectuelle ", " une intuition nonsensible ", est possible ou non. Nous ne saurions donc affirmer la possibilité positive de 1' " objet nouménal ". (B. 267 ; R. 784)

Pourtant, Kant ne déclare-t-il pas lui-même, à plusieurs reprises, que l'affirmation de la chose en soi et du noumène est " inévitable " ?

Sans doute. Il importe donc de définir exactement le sens de cette affirmation du noumène.

Ce sens n'est pas, et ne peut être, de poser le noumène comme " un objet intelligible, déterminé au regard de notre entendement ", puisque nous ignorons même la possibilité d'une détermination objective, purement intellectuelle, de l'entendement : l'intuition intellectuelle demeure pour nous un problème, rien de plus. (B. 269 ; R. 211)

L'inévitable affirmation du noumène a un sens plus modeste, qui n'est toutefois nullement à dédaigner : elle signifie l'essentielle " limitation " de la connaissance phénoménale ; car elle nous interdit à la fois d'ériger le phénomène en absolu, en chose en soi, et de nier la possibilité d'objets transphénoménaux. Le noumène que nous affirmons est donc ce noumène " négatif ", qui se définit uniquement par l'exclusion des conditions propres aux phénomènes. L'affirmer, c'est affirmer que l'objet de la connaissance n'est pas nécessairement épuisé par le phénomène ; c'est affirmer que l'intuition sensible n'est pas nécessairement le seul mode possible d'intuition ; c'est affirmer que la considération du phénomène est précisive et non exclusive ; c'est affirmer le droit des problèmes métempiriques à se poser, sinon à se résoudre spéculativement. " Nous avons, dit Kant, un entendement qui s'étend problématiquement plus loin que la sphère des phénomènes, mais nous n'avons aucune intuition, nous n'avons même pas le concept d'une intuition possible, par laquelle des objets pourraient nous être donnés, et l'entendement employé, assertoriquement au delà du champ de la sensibilité. Le concept d'un noumène n'est donc qu'un concept limitatif, destiné à restreindre les prétentions de la sensibilité, et par suite, il n'a qu'un usage négatif. Ce n'est pas cependant là une fiction arbitraire, car il impose vraiment une limite à la sensibilité.. " (B. 268 ; R. 210-211)

Kant attache une grande importance à cette conclusion, non seulement pour les perspectives qu'elle ferme, mais surtout peut-être pour les perspectives qu'elle maintient ouvertes. Comme il le remarque ailleurs, la détermination qui manque au noumène dans l'ordre de la raison spéculative, ne la posséderait-il pas dans un ordre différent, par exemple dans l'ordre de la raison pratique ou dans l'ordre des tendances ? (BB. 158, 163 ; R. 493-498) Et l'on comprend dès ce moment, sans même attendre les développements ultérieurs de la Critique, comment le philosophe put s'enorgueillir, non pas d'avoir démantelé la raisun, mais de l'avoir amenée, par une réflexion rigoureuse sur elle-même, à reconnaître, au delà du domaine

de la science rationnelle, le domaine inviolable de la foi métempirique.

Résumons-nous.

Nous nous représentons nécessairement la " chose en soi " ou P " objet en soi ", comme " objet intelligible ", comme noumène. Mais le concept que nous avons alors du noumène, c'est, ou bien 11 le concept limitatif " d'un au delà totalement indéterminé des phénomènes (noumène négatif), ou bien " le concept problématique " de l'objet d'une intuition autre que l'intuition sensible (noumène positif). (B. 290 ; R. 233-234) (1)

Dès que nous prétendons affirmer la " chose en soi " comme un " noumène positif ", c'est à dire comme un " intelligible " ou comme un " objet définissable ", nous faisons un " usage transcendantal " des catégories : nos jugements sur la réalité de ce noumène ne peuvent avoir qu'une valeur " problématique " : ils ne formulent plus que des extrapolations hypothétiques et invérifiables de notre raison.

Et pourtant — toute la philosophie précritique de Kant et le texte même des deux premières éditions de la Critique en font foi — Kant n'a jamais douté de la nécessité où nous sommes d'affirmer absolument la réalité de la " chose en soi ". Sur quel fondement repose cette affirmation nécessaire — qu'il juge éminemment valable ?

Pour le comprendre,, il faut, nous semble-t-il, remonter aux origines wolfiennes de la pensée de Kant.

L' " objet en tant que phénomène " est posé, ou accepté, par le philosophe critique, comme le postulat initial de son entreprise. Or, rien ne peut être posé, ou accepté, que selon les exigences générales d'intelligibilité de la raison. La première de ces exigences (selon la conception wolfienne, jamais reniée par Kant) consiste en ceci : que tout ce qui est " posé " par la raison soit " intelligible comme essence ", c'est à dire, soit apte à être " identifié " avec soi-même dans un jugement nécessaire (Cf. plus haut, Livre I, chap. 2, p. 7 et suiv.). Le phénomène, considéré isolément, répond-il à cette exigence ? Non : le phénomène comme tel n'est point " intelligible ", ni par conséquent " affirmable " ; purement relatif, contingent, sub-

(1) La traduction Barni-Archambault de ce dernier passage pourrait embarrasser par suite d'une faute d'impression ; dans la phrase : " Si nous entendons par là uniquement les objets d'une intuition sensible,... " il faut lire : " d'une intuition non sensible ". La texte allemand porte : " einer nichtsinnlichen Anschauung".

jectif, muable, il n'offre aucun principe interne de nécessité. Si donc moi, philosophe critique, je "pose" ou j' " accepte" le phénomène, je me contredirais en ne posant pas, du même coup, le complément nécessaire d'intelligibilité de ce phénomène, V " absolu " dont il faut doubler le relatif pour pouvoir appliquer à celui-ci le principe fondamental d'identité nécessaire. Ce complément nécessaire d'intelligibilité du phénomène n'est autre que la " chose en soi " kantienne.

Bien que celle-ci ne prenne de contour défini, dans notre pensée, qu'à travers les catégories, et ne soit donc " représentable " comme " noumène ", qu'à titre problématique, elle est posée, toutefois, implicitement mais d'une manière absolue, dès avant sa représentation nouménale, en vertu d'une exigence préalable au jeu des catégories. Selon l'expression de Kant, la " chose en soi " constitue, sur le revers objectif des phénomènes sensibles, le " corrélatif de l'unité de l'aperception " (1e édit. B. 264, note ; R. 207) ; et elle a donc, sur les objets problématiques qui répondraient, dans l'ordre ontologique, aux catégories pures, la même priorité logique dont jouit, dans la pensée, le principe aperceptif relativement aux diverses catégories qui le traduisent.

La " chose en soi " satisfait à notre exigence rationnelle entièrement primitive, ou, si l'on nous permet ce mot, " précatégoriale ", d'un absolu.

Mais cet absolu est-il exigé seulement — au sens relativiste et méthodologique où l'entendirent les Néo-Kantiens de Marburg (voir notre Cahier VI) — comme une limite idéale de la progression indéfinie des phénomènes ? ou bien est-il exigé comme une réalité, indéterminée sans doute, mais actuelle autant que le phénomène qui la postule ; en d'autres termes, la " chose en soi " définie comme le complément nécessaire d'intelligibilité du phénomène, estelle réelle, au sens absolu du mot réalité ?

Cette seconde conception s'impose, si V intelligible (défini par l'identité nécessaire) et le réel (au sens absolu) coïncident ; ou, ce qui revient au même, si l'entendement, faculté de l'intelligible, est, par là-même et dans la même mesure, " faculté de l'objet réel ". Or, sur ce point, préliminaire au problème critique, Kant n'a jamais abandonné, croyons-nous, le principe cartésiano-wolfien du " parallélisme entre la nécessité intelligible et la réalité objective ". Si l'on accepte le " donné phénoménal " (et comment ne pas l'accepter, puisque, à défaut d'intuition intellectuelle, il s'impose à nous comme la condition matérielle de notre pensée ?), on accepte du même

coup, et forcément, tout ce qui est logiquement indispensable pour rendre ce " donné " simplement intelligible, c'est à dire " possible ". La " chose en soi " est réelle comme " condition de possibilité " du phénomène, ni plus ni moins.

La clef de la pensée kantienne, dans la question présente, gît donc dans la double équation rationaliste — survivance tenace du réalisme antique jusqu'au sein même de la Critique moderne: "intelligibilité = identité nécessaire avec soi-même ~* réalité ". Le rapport du phénomène à la " chose en soi " ne se glisse pas, dans l'esprit de Kant, à la faveur d'une application illégitime de la catégorie de ' causalité ", comme l'ont cru Jacobi et d'autres adversaires du kantisme intégral ; ce rapport est imposé par la loi primordiale de la raison comme telle : la loi de l'intelligibilité nécessaire de tout ce qui est posé par la raison. Poser le phénomène, c'est, au même titre, poser la " chose en soi ".

Aussi, observe Kant, l'existence de la "chose en soi" est-elle affirmée, équivalemment, dès les premières pages de la Critique (Esthétique transcendantale) : " Il suit naturellement du concept de phénomènes en général que quelque chose doit lui correspondre qui ne soit pas, en soi, un phénomène, puisqu'un phénomène n'est rien en soi et en dehors de notre mode de représentation. Par conséquent, si l'on veut éviter un cercle perpétuel, le mot de phénomène indique déjà une relation à quelque chose, dont, à la vérité, la représentation immédiate [dans le phénomène] est sensible, mais qui doit être quelque chose en soi.. " (Ie édit. B. 264, wote ; R. 207 — et 2e éd. B. 266 ; R. 783. — Nous soulignons.)

Cependant, autant est certaine, aux yeux de Kant, l'existence de la " chose en soi " — cet absolu mystérieux, que voilent et dénoncent à la fois les phénomènes — autant restent sujettes à caution les déterminations intelligibles dont nous tenterions de l'investir. (1) C'est ce qu'il nous faut, à présent, considérer plus en détail.

(1) On aura remarqué que la Chose en soi, dont Kant, affirme la réalité, s'oppose au " Sujet transcendantal ", strictement défini, et non au " Sujet ontologique ". Il s'ensuit que l'hypothèse qui ferait dériver ie " donné phénoménal " d'une " activité inconsciente " du Moi, et identifierait cet Inconscient avec la Chose en soi kantienne, transgresserait, certes, les réserves imposées par la Critique, mais ne serait pas nécessairement en contradiction avec la notion rigoureuse de la Chose en soi. A moins, toujours, qu'on ne doive donner, du kantisme, une interprétation " anthropologique " — qui rendrait la " Critique de la Raison pure " totalement incompréhensible, selon nous,

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