EN SOI
§ 1. — Sens du problème.
Les pages qui précèdent renferment virtuellement toutes les réserves dont la Critique kantienne entoure l'usage métempirique de la raison. Nous ne pourrons plus désormais que délimiter des applications et tirer des corollaires. Encore faut-il reconnaître que cette tâche secondaire, à laquelle Kant consacre de longs chapitres» ne manque pas d'importance, et même s'impose impérieusement pour peu que l'on considère les audaces spontanées de notre raison. Celle-ci, en effet, loin de se contenter de " problèmes " posés en termes analogiques et d'affirmations gardant étroitement le contact de l'expérience, est poussée invinciblement à franchir ces bornes prudentes, pour définir, et poser dans l'absolu, des objets transcendants, étrangers à toute expérience possible. A chaque époque, les métaphysiques, et les métaphysiques les plus diverses, ont élevé des prétentions sur le terrain qui s'étend au delà du phénomène : non seulement elles ont affirmé la chose en soi comme " objet en général ", mais elles l'ont entourée de toutes les déterminations précises qui conviennent à un " objet réellement connaissable ".
Ces prétentions furent-elles et sont-elles vaines ? Dès maintenant, sauf à corriger l'Analytique, Kant se doit de répondre " oui " ; la question de leur valeur objective est tranchée en principe. (Voir p. 149 et suiv.) Et pourtant, leur existence même, et leur persistance, posent un nouveau problème : cette obstination de l'esprit humain à mordre au fruit défendu déconcerte, et inclinerait à douter du bien fondé des prohibitions critiques. Une illusion nécessaire et stérile n'est guère concevable : au moins faudrait-il lui découvrir une base naturelle et une fonction spéculative. Une métaphysique n'est pas possible " comme science ", c'est entendu ; mais " comment est-elle néanmoins possible à titre de disposition naturelle " ? à quelle
utilité peut-elle bien répondre ? Voilà ce qui nous reste à examiner.
Commençons par étudier le jeu libre de la fonction rationnelle ;
nous dégagerons ensuite les conséquences critiques de notre analyse.
§2. — Les modes fondamentaux du raisonnement, les " idées " et ï " apparence transcendantale ".
Kant définissait l'entendement : " la faculté des règles ", le distinguant ainsi de la raison, qu'il appelle " la faculté des principes " (B. 301 ; R. 243) Nous avons considéré longuement la manière dont procède l'entendement pour subsumer un donné d'intuition sensible sous une quelconque de ces règles à priori que sont les concepts purs ou les catégories. L'œuvre de l'entendement s'arrête aux synthèses de phénomènes qui " constituent " les objets d'expérience actuelle ou possible. La raison va plus loin. Alors que l'entendement se borne " à grouper les phénomènes sous l'unité de règles conceptuelles ", la raison " unifie les règles mêmes de l'entendement sous des principes " (B. 303 ; R. 245). Les deux facultés s'attachent à introduire l'unité dans la diversité : mais l'une opère sur les phénomènes et ne va pas au delà de l'unité multipliée des objets empiriques ; l'autre opère sur les connaissances déjà élaborées par l'entendement et s'efforce à y introduire une unité plus haute, dont le type idéal n'est autre que l'unité absolue. L'une reflète et constate, l'autre infère et conclut. (B. 309-310 ; R. 351-352)
11 faut montrer ceci.
Qu'appelons-nous " raisonner " ? Ce n'est pas, à proprement parler, concevoir ni juger, mais c'est concevoir ou juger " en dérivant cette connaissance d'un principe ". (B. 302 ; R. 243) En d'autres termes, c'est inférer une connaissance d'autres connaissances.
Il y a des inférences immédiates, celles que les anciens logiciens appelaient des " conversions ". Nous n'avons pas à nous en occuper, car ce sont,, dit Kant, "des inférences de l'entendement ". (B. 304 ; R. 245-246) Elles consistent, bonnement, dans la conscience détaillée que l'on prend de la structure logique du jugement émis.
Les vraies inférences, les " raisonnements ", supposent toujours l'intermédiaire d'une proposition intercalée entre le principe et la conclusion, ou, si l'on préfère, sont toujours réductibles à la forme d'un syllogisme, dans lequel la majeure énonce une règle* générale (p. ex. Tout homme est mortel), la mineure subsume un concept sous
la condition de la règle (p. ex. Pierre est homme), et la conclusion proclame Yapplication correspondante de la règle générale (p. ex, Pierre est mortel). Majeure et mineure peuvent être fournies chacune par l'entendement. Mais ce qui est propre à la raison, c'est d'enchaîner entre elles, dans la conclusion, des unités conceptuelles qui ne l'étaient pas encore dans les prémisses. Le concept " Pierre " par exemple, soit dans l'expérience, soit par l'intermédiaire d'un raisonnement antérieur, s'était trouvé déjà introduit dans l'unité plus large de la classe " homme " : la raison reprend cette unité complexe (Pierre-homme), pour la suspendre tout entière à une unité plus générale encore, celle qu'exprime le prédicat " mortel ". La majeure du syllogisme a servi de principe assimilateur et unifiant.
Mais cette majeure elle-même, qui, d'une part, domine une multitude de concepts particuliers, qu'elle enveloppe de son unité, peut aussi d'autre part se rattacher, comme conclusion, à des principes plus élevés, plus généraux. C'est à dire que les conditions qu'elle exprime, n'étant pas dernières et inconditionnées, demeurent dépendantes d'une série d'autres conditions, de plus en plus reculées, dont la limite théorique ne peut être qu'une condition absolument ultime et totalement indépendante. La tendance même qui porte notre esprit à construire le syllogisme, c'est à dire à subordonner une conclusion à une règle générale selon une condition qui joue le rôle de terme moyen, cette même tendance nous entraîne à faire précéder le syllogisme d'une série indéfinie de " prosyllogismes ", comme les appelle Kant (B. 306 ; R. 249)r c'est à dire à subordonner, à son tour, la règle générale à une règle ultérieure, la condition à une " condition de condition ", et ainsi de suite, " aussi loin qu'il est possible d'aller. On voit donc que le principe général qui domine tout l'usage logique de la raison, est de poursuivre (le plus loin possible) l'élément inconditionné qui doit parfaire l'unité des connaissances conditionnées de l'entendement ". (B. 306 ; R. 249)
Grâce à ce mouvement régressif, qui fait remonter la raison, de conditions en conditions, vers les conditions qui seraient absolument dernières, l'ensemble des connaissances humaines prend la forme d'un système de plus en plus étroitement enchaîné, où les objets finissent par se rejoindre tous dans une participation obligée à un nombre indéfiniment décroissant de principes ou de conditions générales. (B. 305 ; R. 247) Au bas de cet édifice, s'étale la diversité incessamment enrichie de l'expérience ; au sommet, hors de vue pour l'entendement, nous soupçonnons, telle une flèche qui s'amincit
en pointe dans les nues, l'unité suprême et inconditionnée. Entre deux, des lignes montent en convergeant : elles s'amorcent dans le plan de l'entendement, car la diversité synthétique de l'objet est déjà une unification de la diversité confuse des phénomènes ; mais les lignes qui réclament ici notre attention sont celles qui s'élèvent au-dessus même de la diversité des objets empiriques. Suivons ces dernières dans leur convergence vers l'unité.
Il y a trois manières d'exprimer le rapport d'une condition et d'un conditionné sous une règle générale — ou, en d'autres termes, il y a, au point de vue qui nous intéresse, trois formes possibles de majeures dans nos raisonnements : la forme " catégorique " (A est B), la forme " hypothétique " (Si A est, B est), la forme " disjonctive " (A est B, ou C, ou D...). (B. 304, R. 246)
A chacune de ces formes correspond une série caractéristique de conditions régressives, tendant vers le principe absolu,, vers l'unité inconditionnée. En effet :
Considérons d'abord une majeure de forme " catégorique ". Un prédicat, B, y est attribué à un sujet, A. Quel parti la raison unifiante pourra-t-elle tirer de ce mode catégorique d'attribution ? Un seul — du moins à ne considérer que la forme des propositions mises en œuvre, et non leur matière. La raison, à travers l'alternance des sujets et des prédicats d'une série de propositions subordonnées, devra tendre vers un principe premier dont le sujet logique ne puisse plus d'aucune façon faire fonction de prédicat dans un autre jugement. L'inconditionné, dans l'échelonnement des jugements catégoriques, c'est donc "l'unité absolue du sujet", (cf. B. 317 et 324, 325 ; R. 260, 268-269)
Mais le raisonnement, au lieu d'emprunter le mode catégorique, peut aussi se dérouler sur le mode " hypothétique ". Toute majeure hypothétique exprime la dépendance d'un conditionné par rapport à une condition : Si A est, B est. Condition et conditionné sont d'ailleurs ici considérés l'une et l'autre "dans l'ordre objectif", au sein duquel s'établit ainsi la liaison empirique de causalité. Mais une condition qui n'apparaît pas à l'esprit comme une condition absolue et dernière, appelle, par le fait même, une condition ultérieure dont elle dépende, et ainsi de suite, à perte de vue, jusqu'au moment où la série causale s'achèverait par une condition inconditionnée. Le raisonnement hypothétique tend donc, de sa nature, vers un inconditionné qui assure " l'unité absolue de la série des conditions objectives de l'expérience", (cf. //. ce.)
Reste la forme " disjonctive " du raisonnement. Une majeure du-
type : A est B, ou C, ou D..., quelle que soit l'interprétation plus précise que l'on fasse de la disjonction, exprime en tous cas, relativement à un objet, le système ou l'agrégat de ses parties potentielles : tout rapport disjonctif marque un effort pour totaliser une pluralité sous une unité. Le terme idéal d'un pareil effort serait un point de vue, simple en soi, mais permettant d'embrasser l'ensemble des " objets partiels " en lesquels peut se répartir disjonctivement la notion d' " objet en général ". Les raisonnements disjonctifs nous conduisent donc à nous représenter " l'unité absolue et inconditionnée de tous les objets de la pensée en général ". (cf. //. ce.)
Ainsi, les trois modes, sur lesquels notre raison enchaîne entre elles des propositions, ne reconnaissent, chacun, d'autre limite naturelle que l'unité inconditionnée qui leur correspond respectivement. Cette unité, la rencontreront-ils parmi les objets d'expérience ? Non pas : l'objet empirique est essentiellement conditionné. La raison se trouve donc invinciblement entraînée au delà des bornes de toute expérience, dans cette région de l'inconditionné et de l'absolu, où il lui est impossible de ne pas projeter, par la pensée, le point de convergence — le " foyer virtuel ", selon la métaphore empruntée par Kant à l'optique — de toutes ses démarches naturelles. Au regard de l'esprit, les trois " inconditionnés " qui représentent le type idéal des trois modes fondamentaux de raisonnement (et ne sont donc en eux-mêmes que la loi interne et subjective d'une unification systématique de l'expérience) prendront l'apparence d' " objets pensés ", de " noumènes ". Ils se définiront par la forme même de la triple synthèse organisatrice, qui achemine vers eux, comme vers une réalisation suprême, l'ensemble dès éléments empiriques ; c'est à dire qu'ils se définiront par les catégories de la substance, de la cause et de la totalité, soustraites à toute condition limitatrice. Ce qui n'était qu'un idéal vécu de la raison — un idéal " exercé ", auraient dit les anciens scolastiques — s'objective désormais devant l'esprit comme une " idée ", comme un objet intelligible.
Tel est le processus fallacieux que Kant appelle " der transscendentale Schein ", l'apparence ou l'illusion transcendant aie. Illusion, en effet : au bout des enchaînements de conditions, l'esprit pose par anticipation, comme le terme même de la série, une condition inconditionnée ; et il la revêt de déterminations objectives qui la mettent sur le même plan que les termes antérieurs, objets d'intuition. Fautil s'en étonner ? Vu en perspective, dans le prolongement des séries empiriques, l'idéal inconditionné semble participer, à titre éminent,
aux caractères d'objectivité de la série qui s'oriente lointainement vers lui. Il se produit ici une " illusion naturelle " comparable aux illusions d'optique : elle s'impose à l'esprit, qui ne peut s'en défaire ; mais elle devient inoffensive dès qu'on la pénètre. (B. 299 ; 300 ; R. 241-242) C'est à quoi nous allons nous attacher avec Kant. Car il nous faut à présent examiner de plus près, pour en faire la critique, les " idées transcendantales ", par lesquelles nous nous représentons Y " inconditionné ", et les raisonnements qui nous font conclure, justement ou non, à la réalité objective de ces idées.