‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 2)Chapitre 20 sur 36 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Conclusions de la " Dialectique transcendantale " : le rôle purement " régulateur " des

idées de la raison.

La "réalité objective" d'un contenu de connaissance exige, selon Kant :

I ° Que ce contenu représente un objet déterminé ;

2° Que cet objet déterminé soit placé sous le mode de l'existence actuelle.

Cette double condition se trouvait vérifiée dans l'application des catégories aux contenus d'intuition sensible : chaque objet y représentait le terme concret d'une expérience au moins possible, et se trouvait ainsi parfaitement déterminé comme concept objectif ; de plus, chaque objet y dépendait intrinsèquement, d'une manière médiate ou immédiate, de l'intuition sensible, et se trouvait par là même soumis, directement ou indirectement, au mode actuel de l'existence, puisque le mode existentiel n'est, dans notre connaissance, qu'un rapport à l'intuition immédiate.

L'existence qui nous est donnée dans l'intuition est évidemment du même ordre que cette intuition elle-même : l'intuition sensible, réceptive et relative, nous donne des existences relatives et phénoménales ; elle saisit les objets, non point tels qu'ils existent peutêtre en eux-mêmes, mais selon qu'ils nous affectent dans le temps et dans l'espace. Si nous possédions une faculté d'intuition intellectuelle, nous percevrions, en outre, dans cette zone indéterminée que nous soupçonnons par delà le temps et l'espace, des modes supérieurs de l'existence. Mais nous ne possédons pas d'intuition intellectuelle.

Le seule voie théorique par laquelle nous a^yons chance de saisir — imparfaitement et de loin — des " objets en soi ", des réalités transphénoménales, serait la voie discursive, la voie du raisonnement. Nous conduit-elle au but ?

II faudrait pour cela qu'elle ménageât la rencontre en notre

esprit d' " objets transphénoménaux ou métempiriques déterminés " et du " mode de l'existence actuelle ".

En fait d'objets, au sens le plus large de ce mot, nous ne découvrons dans notre pensée pure que les " idées transcendantales " et V " Idéal " de la raison pure.

Les premières — idées psychologiques et idées cosmologiques — nous apparaissant comme des conditions totalisantes de l'expérience concrète, gardent un lien au moins indirect avec l'existence empirique. A la rigueur, la seconde condition de toute réalité objective (le mode existentiel) pourrait leur être reconnue ; mais non, toutefois, la première condition : elles ne représentent pas des " objets déterminés ". Comme nous l'avons constaté, elles ne sont autre chose, en elles-mêmes, que des " catégories ", soustraites à toute détermination empirique, sans avoir reçu en compensation aucune détermination transcendante.

L' " Idéal de la raison pure ", c'est à dire, le concept d'un Etre divin, souverainement réel, est à certains égards plus favorisé. Sans être restreint par aucune détermination empirique, il se détermine lui-même à priori, à la façon d'un " maximum " absolu (BB. 179 ; R. 516) : ses seuls caractères intelligibles suffisent à lui conférer l'unité individuelle et l'unicité. Bien que nous ne sachions s'il représente, ou non, un objet possible, il pourrait, dans nos raisonnements, faire fonction de " concept objectif déterminé ". Mais la seconde condition de la réalité objective (l'existence) lui est totalement refusée. En effet, il ne saurait se rattacher, dans notre esprit, à l'existence nouménale, puisque nous manquons d'intuition intellectuelle. Resterait donc seulement un lien discursif avec le mode existentiel phénoménal. Or, le seul point de soudure avec l'existence phénoménale eût été l'identification de l'Idéal de la raison pure avec l'idée cosmologique de 1' " existence nécessaire ". Nous avons dit, dans la critique de l'argument de la contingence, pourquoi, aux yeux de Kant, cette identité était indémontrable. L'Idéal de la raison pure demeure ainsi flottant au-dessus de l'existence : les arguments théoriques sont impuissants à l'investir d'un mode quelconque d'existence objective.

Mais si les idées de la raison n'ont point en elles-mêmes de vérité objective, ou, en d'autres termes, si elles ne peuvent se prêter légitimement à aucun " usage transcendant ", on ne concevrait guère toutefois qu'elles fussent des fictions totalement inutiles. " Tout ce qui est fondé sur la nature de nos facultés doit avoir un but et s'accorder avec le jeu normal de ces facultés... Les idées

transcendantales doivent donc aussi, suivant toute présomption, avoir leur bon usage, qui ne peut être qu'un usage immanent ". (BB. 164 ; R.499)

Quel sera donc cet usage immanent des idées de la raison ?

" Je soutiens, dit Kant, que les idées transcendantales n'ont jamais d'usage constitutif [de l'objet nécessaire de notre pensée], comme si des concepts objectifs déterminés nous étaient donnés par elles, et [je soutiens] que, entendues dans ce dernier sens, elles ne seraient que des idées sophistiques (dialectiques). Mais elles ont au contraire un usage régulateur excellent et indispensable, celui de diriger l'entendement vers un certain but,., lequel, bien qu'il ne soit qu'une idée (focus imaginarius), sert cependant à donner aux concepts de l'entendement la plus grande unité jointe à la plus grande extension possible". (BB. 165; R. 500-501)

Le rôle des idées se développera donc tout entier à V intérieur du sujet connaissant, et consistera à investir la connaissance comme telle d'un "caractère systématique" (BB. 166; R. 501), que l'expérience brute ne saurait conférer. Dans le " devenir " illimité de l'expérience, les idées introduisent réellement un principe d'unité. Comment ? On l'aperçoit sans peine, pour peu que l'on veuille se rappeler un procédé de la science moderne qui nous est devenu familier.

Devant un ensemble de faits particuliers, l'homme de sciences, qui n'est pas un simple collectionneur, s'empresse de chercher un point de vue théorique qui les embrasse tous et en exprime les affinités : de ce point de vue, pris comme point de départ, il déduit une méthode de recherches qui le mettra sur la piste de nouveaux faits, lesquels, à leur tour, pourront se grouper sous l'unité du point de vue théorique provisoirement adopté ; et ainsi de suite. Quelle est la valeur objective de ce point de vue théorique ? exactement celle d'une hypothèse explicative, de plus en plus complètement vérifiée par ses conséquences : jamais toutefois la seule vérification des conséquences, si loin qu'elle soit poussée, ne donnera la certitude absolue de l'antécédent hypothétique ; car on pourra toujours concevoir la possibilité d'une autre hypothèse explicative : selon le vieil adage, " consequens sequitur ex antécédente, non vero antecedens ex conséquente ".

Lorsqu'il s'agit de science empirique, comme c'est le cas dans les sciences modernes, l'antécédent théorique est toujours choisi dans les bornes de l'expérience possible, sinon de l'expérience praticable : il appartient lui-même au domaine empirique et repré-

sente un objet par nous déter minable. Aussi, à mesure que grossit et se resserre le faisceau des phénomènes qu'il unit " idéalement ", peut-il acquérir une probabilité croissante et se rapprocher insensiblement de la valeur même d'un objet réel.

Revenons aux idées transcendantales. De même que les points de vue théoriques de la science positive, elles sont posées " hypothétiquement ", comme concepts " problématiques ", et en cette qualité exercent sur le contenu de la pensée une influence ordonnatrice et unifiante : elles groupent les concepts particuliers, et elles sont pour ainsi dire la clef du "système" général de l'expérience. Grâce à leur empire sur les démarches de l'entendement, aucun concept n'est définitivement admis par nous qui ne se coordonne à l'orientation commune de toutes nos connaissances vers l'unité absolue. L'usage hypothétique de la raison est donc très semblable à celui de la théorie scientifique : c'est moins une connaissance qu'une " méthode " (BB. 168 ; R. 504), un procédé " heuristique " (BB. 178, 183,.. R. 515, 520). Tel est le rôle légitime et naturel de la raison humaine, celui que Kant se plaît à nommer : " rôle régulateur ".

Mais ce rôle régulateur ne se double en aucune façon d'un " rôle constitutif ", plus ou moins probable, dans la connaissance objective : la raison ne nous donne pas ses idées comme des " objets " définis : elle nous dit seulement que tout se passe, empiriquement, " comme si " (als ob) les idées pures représentaient des objets transcendants. Et. en effet, à la différence de ce qui existe dans les sciences empiriques, l'hypothèse transcendantale, qui sert de principe synthétique d'explication, ne saurait, à aucun titre, être jamais contrôlée par expérience directe, puisqu'elle demeure ellemême étrangère au domaine empirique : seules ses conséquences sont susceptibles de vérification. Pour établir avec certitude la réalité objective de cette idée, la moindre condition requise serait d'avoir vérifié toutes ses conséquences possibles. Mais " comment veut-on connaître toutes les conséquences possibles qui, dérivant d'un même principe transcendantal,, en prouveraient l'universalité ? " (BB. 167 ; R.503) Il faudrait épuiser l'infini.

C'est donc une entreprise chimérique que de vouloir transformer le rôle hypothétique et régulateur de la raison en un rôle constitutif d'objets proprement dits. La " raison spéculative ", chez l'homme, ne connaît pas d' " objets transcendants ".

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