‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 2)Chapitre 22 sur 36 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Examen de la " Critique de la faculté de juger ".

§ 1. — L'opposition et F unité des deux domaines (théorique et pratique) de la Raison. (1)

Les deux premières Critiques nous ont livré la clef des deux grands domaines de la raison pure : le domaine théorique et le domaine pratique.

Le domaine théorique, celui de la science, se rapportant tout entier à la synthèse objective des phénomènes sous les catégories, embrassait exclusivement les choses sensibles, la " nature ". C'est le domaine de la causalité empirique.

Le domaine pratique s'offrait à notre action comme un ordre de fins métasensibles, " postulées " par la forme même des lois morales, et dominées par la Fin dernière, la Fin absolue. C'est le domaine de la causalité libre.

Notre volonté, considérée comme faculté tendancielle, garde contact avec ces deux domaines à la fois. Elle présentera particularité d'agir conformément à des concepts, c'est à dire, dans la terminologie de Kant, avec finalité. Ces concepts qui la déterminent peuvent être de deux sortes : soit des concepts d'objets empiriques (Naturbegriffe), soit des concepts moraux (F reiheitsbe griffe) (R. 8-9 — Ba. I. 11-12). Dans le premier cas, la fin poursuivie par notre volonté est d'ordre technique (technisch-praktisch), et les règles de notre action ressortissent au domaine expérimental et théorique de la raison, à la science, comme de simples corollaires pratiques, des applications (R. 10-11 — Ba. I. 13-14). Dans le second cas, la fin posée par notre volonté dépasse le domaine expérimental et

(1) Cf. R. Einleitung, I, II, pp. 8-14 — Ba. I. 11-21. Dans ce chapitre, la lettre R désignera l'édition Rosenkranz, tome 4. Le sigle Ba, la traduction française de la " Critique du Jugement ", par J. Barni (2 vol. Paris 1846).

théorique, elle est absolue en soi, nouménale, purement pratique (moralisch-praktisch) ; et la règle d'action qui nous y assujétit, le devoir, postule, pour prendre un sens rationnel, l'existence de réalités supérieures aux limites et contraintes de la Nature.

Entre ces deux genres de fins que se propose notre tendance volontaire, disons plus brièvement : entre le domaine théorique et le domaine moral de la raison, la démarcation est nettement tranchée ; aucun concept commun, aucun empiétement d'objet formel dans un sens ni dans l'autre ; car objet transcendant et objet empirique, liberté et déterminisme causal, devoir moral et nécessité physique, s'opposent contradictoirement. (R. 14 — Ba. I. 19)

Pourtant, à défaut de compénétration directe, il faut bien que ces deux domaines soient reliés de quelque façon ; selon l'expression de Kant, sur l'abîme qui les sépare, il faut bien que quelque pont soit jeté. (R. 14, 37 — Ba. I. 20, 55) En effet, c'est d'une seule et même conscience que procèdent l'usage théorique et l'usage pratique de la raison : c'est le même sujet qui connaît empiriquement la nature et qui s'oblige à réaliser la fin dernière de l'ordre moral. Il y a plus : cette " unité subjective " de la nature et de la moralité se double d'une " unité finale " de subordination ; car, en définitive, la " matière " de l'impératif catégorique, les moyens de réaliser la " fin morale ", ce sont précisément ces " fins techniques " que notre volonté poursuit dans la Nature : " l'homme empirique est soumis à la législation de l'homme rationnel ", dit Kant.

A moins donc que toute moralité ne soit vaine, nul doute que n'existe, entre l'usage purement théorique et l'usage purement pratique de la raison, un terme de liaison, un anneau intermédiaire, permettant au sujet humain d'harmoniser ce double usage de ses facultés. (R. 4 et 14 — Ba. I. 4, 20)

§2. — La médiation de la " faculté de juger ". (1)

Dès lors, cherchons à discerner, parmi les activités psychologiques de l'homme, ce chaînon intercalaire.

Entre nos deux grandes facultés spéculatives, entre l'entendement (Verstand), faculté constitutive des concepts, et la raison (Vernunft),

(1) Cf. R. Einleitung, III. 14-17— Ba. I. 21-26.

faculté créatrice des idées transcendantales, s'interpose une troisième faculté, que Kant n'avait point jusqu'ici considérée à part, savoir la faculté d'utiliser les concepts dans des jugements, la " faculté de juger " (Urteilskraft).

D'un autre côté, si nous comparons les facultés de connaissance en général aux facultés appétitives, nous rencontrons là aussi, à mi-chemin des unes et des autres, une faculté intermédiaire : celle qui commande " le sentiment de plaisir et de déplaisir " (Gefuehl der Lust und Unlust).

Or, la " règle à priori " de la faculté connaissante (objective) réside dans l'entendement ; la " règle à priori " de l'appétit supérieur ou rationnel (le seul qui importe ici) siège dans la raison. Il y a donc lieu de supposer que le parallélisme des termes extrêmes (connaissance-entendement ; volition-raison) s'étend jusqu'aux facultés intermédiaires, c'est à dire que la ''faculté de juger", mitoyenne entre l'entendement et la raison, contient pour sa part un " principe à priori " qui n'est point sans connexion avec " le sentiment de plaisir ou de peine ", inséré entre la pure connaissance et la pure appétition.

Une critique attentive de la "faculté de juger" s'impose donc, à l'effet d'en découvrir la " règle à priori " d'exercice et le rapport au sentiment. (R. 17 — Ba. 1. 25)

§3. — La " finalité formelle 'principe à priori de la faculté de juger. (1)

"D'une manière générale, la faculté de juger est le pouvoir de penser le particulier comme compris sous l'universel ". (R. 17 — Ba. I. 26)

Il se peut que, l'universel étant préalablement donné, la fonction judicative se borne à " subsumer " sous lui le particulier. Dans ce cas, l'on appellera la faculté de juger " déterminante " (bestimmend). Tel est son rôle dans l'application des catégories aux phénomènes sensibles : le jugement synthétique à priori " détermine objectivement " les phénomènes en les subsumant sous les catégories de l'entendement.

Mais il se pourrait aussi que le particulier seul fût donné, et

(1) Cf. R. Einleitung, IV, V, 17-26 — Ba. I. 26-39.

qu'il s'agît précisément de lui trouver un universel, un concept surordonné. On dirait alors que la faculté de juger est " réfléchissante " (reflectirend), car elle devrait, connaissant déjà le particulier comme objet, y découvrir par réflexion l'universel exigé.

Nous ne reviendrons pas sur l'usage " déterminant " de la faculté de juger, puisqu'il se confond avec la fonction synthétique de l'entendement déjà étudiée dans la Critique de la raison pure.

Par contre nous pourrions à bon droit nous demander ici jusqu'à quel point la faculté de juger est susceptible d'un usage " réfléchissant ".

Kant, par une considération très simple, fait toucher du doigt la part extrêmement large que le " jugement réfléchissant " occupe dans notre conception de la Nature. (Pour tout ce qui suit, cf. R. 14, 21-23, 23-25 — Ba. I. 26, 31-35, 36-39)

Il s'en faut de beaucoup que le seul entendement suffise à nous tracer du monde un tableau satisfaisant. Que nous apprend en effet la simple application des catégories au donné empirique ? Elle nous apprend que chacun des éléments du donné est soumis aux conditions générales (quantité, causalité, réciprocité, etc.) qui commandent la possibilité même de tout objet de la nature. Mais, en dehors de ces attributs généraux, notre connaissance directe ne nous présente qu'une multiplicité concrète, confuse et interchangeable, de phénomènes, sur le classement et l'enchaînement desquels ne mord plus l'a priori de l'entendement. Soient des phénomènes A, B, C,.. : ce que j'en sais à priori, c'est, ni plus ni moins, ce que je sais à priori d'autres phénomènes qualitativement différents M, N, O,.., c'est à dire, que les uns et les autres obéissent aux principes universels de l'expérience que nous imposent les catégories. (Voir ci-dessus, Livre III, chap. 4, § 3) Mais, par exemple, que la matière d'un concept donné de causalité doive être A et B plutôt que A et C, ou bien telle association complexe de phénomènes. AM-BN, plutôt que telle autre, AR-CS ; que la matière d'un concept donné de substance doive être ABC. plutôt que ABM.. ou plutôt que AMR.. ; bref, que le dessin qualitatif du contenu de chaque concept, non seulement soit, mais doive être celui-ci, plutôt que celui-là, comment le saurais-je, soit à posteriori, puisque l'expérience me livre le fait actuel et non la nécessité du fait, soit à priori, puisque les formes de mon entendement ne précontiennent en aucune façon le modèle qualitatif du donné empirique comme tel ?

En vertu du seul entendement, je possède donc : d'une part des déterminations à priori qui m'apprennent à quelles lois générales

obéira toute expérience ; d'autre part une masse variée de déterminations empiriques plus ou moins complexes, plus ou moins constantes, dont les formes concrètes de groupement, ne participant à aucune nécessité à priori, demeurent radicalement " contingentes " (zufâllig). (R. 22 — Ba. I. 34)

Notre esprit borne-t-il là son ambition ? S'accommode-t-il de cet hiatus béant entre les déterminations catégoriales et la multiplicité contingente des formes empiriques ? Dans le fait, entre les principes souverains de la " nature en général " et la multitude hétérogène des phénomènes concrets, est jeté, comme un pont immense et multiple, le système des lois inductives particulières, celles qui synthétisent le détail protéiforme de l'expérience, et le hiérarchisent selon les genres et les espèces. (R. 23-24 — Ba. 1. 34-38)

Comment de pareilles lois empiriques — nécessaires et universelles, du moins dans leur formule subjective — sont-elles donc possibles ?

Ici apparaît, en son plein jour, la fonction "réfléchissante" du jugement.

Les lois inductives, exprimant des groupements empiriques de phénomènes, ne sauraient prétendre à l'universalité qu'en vertu d'un principe à priori. Mais quel principe aura la puissance d'amalgamer, sous des unités figurées de plus en plus générales, la multiplicité qualitative de l'expérience, de manière à organiser un système compréhensif de genres et d'espèces ? Les catégories n'y suffisent, ni en fait, ni en droit : elles ne descendent point assez bas vers le " donné ". Reste seulement, parmi les principes à priori, le principe directeur de l'action, le principe de finalité : mais de quel droit l'invoquer ici, et dans quel sens ?

La " raison pratique " a découvert en nous une Fin dernière, une Fin absolue (le Souverain Bien), que nous avons l'obligation de réaliser par la conformité de notre action empirique à la loi de notre liberté. Accepter, comme nous le devons, cette Fin dernière, c'est admettre, du même coup, entre nos facultés et le monde des phénomènes, la mesure de correspondance, d'accord préalable, qui permette une poursuite efficace de la Fin dernière. Cet accord préalable est conçu nécessairement comme l'effet d'une Intelligence ordonnatrice, qui aurait adapté la constitution des choses aux exigences actives de notre raison pratique. (Cf. R. 18 et 36-37 — Ba. I. 28-29, 55-57). Au regard de cette Intelligence suprême, les choses de la nature répondraient donc, dans leur manière d'être, à autant de fins partielles, subordonnées à la réalisation, qui nous incombe, de la

Fin dernière. Ainsi s'impose à notre pensée réfléchissante la présence, dans la nature, d'une téléologie, ou, comme on peut l'appeler aussi, d'après Kant, d'une finalité formelle (formelle Zweckmàssigkeit), c'est à dire, en somme, d'une adaptation ordonnée et hiérarchique des phénomènes à l'unité finale de la Raison pure pratique. (Voir aussi, à la fin de la Critique de la faculté de juger, la Méthodologie, p. ex. R. 357-358 — Ba. ï. 175-177)

On voit sans peine que ce " principe d'une finalité formelle de la nature " (R. 19 — Ba. I. 30) inclut un principe de spécification des choses (R. 25 — Ba. I. 38) : car les choses s'ordonnent et s'adaptent à notre action, non pas précisément selon leurs formes individuelles — infiniment diverses et variables — mais selon leurs formes spécifiques et génériques, selon une échelle de genres et d'espèces.

L'application consciente du principe de finalité aux objets empiriques se fait dans un jugement. La faculté de juger n'y est pas " déterminante ", elle n'y constitue pas, à proprement parler, d'objets nouveaux : les phénomènes lui étaient présentés, réduits déjà en " objets " ; tout son rôle se restreint à projeter, secondairement et réflexivement, sur ces objets, le principe général de finalité. Celuici constitue donc bien " une règle à priori " pour l'usage réfléchissant de la faculté de juger.

§ 4. — La " faculté déjuger " et le sentiment. (1)

Avant de préciser davantage l'application du principe de la finalité aux objets, il convient d'étudier le lien qui rattache la faculté de juger au sentiment.

" L'obtention d'une fin (die Erreichung jeder Absicht) s'accompagne toujours d'un sentiment de plaisir ; et si la condition déterminante de cette obtention est une représentation à priori, le sentiment de plaisir se trouve donc aussi fondé à priori et valable universellement ". (R. 27 — Ba. I. 40-41)

Or, on constate que l'exercice " déterminant " de la faculté de juger n'éveille aucun écho affectif ; aussi bien n'en doit-il pas éveiller, puisqu'il se fait en vertu d'une " activité de nature " et non par dessein. (R. 27 — Ba. I. 41) Au contraire, l'exercice réfléchi de la faculté de juger, développé conformément à une fin explicite (fin à la fois théorique : l'unité rationnelle,, et pratique : le

(1) Cf. R. Einleitung, VI. 26-28 et VIII. 29-33 — Ba. I. 39-49.

bien moral, réalise les conditions indispensables pour la naissance d'un sentiment de plaisir. Et puisque l'activité réfléchissante de la faculté de juger se déploie sous l'influence d'un "principe à priori ", il faudra bien que le sentiment correspondant de " plaisir " dépasse le niveau d'une satisfaction purement contingente et affiche des prétentions à une valeur universelle.

Parmi les sentiments que nous éprouvons, y en a-t-il qui répondent à ces conditions ?

Nous pouvons écarter d'emblée les sentiments simplement " agréables " (angenehm). L'impression " agréable " ne dépend point d'un principe universel à priori, mais de la satisfaction de tendances concrètes et sensibles, étroitement subjectives : nul ne prétendra que ce qui lui paraît agréable doive, sans plus et à priori, flatter également son voisin.

Il est toutefois un genre de plaisir dont les prétentions se haussent jusqu'à une sorte d'objectivité : le plaisir esthétique. Chaque fois que nous l'éprouvons, nous jugeons " beau " l'objet auquel il s'attache, — beau, non seulement à nos yeux et pour le moment présent, mais pour tous et absolument. Si donc quelque sentiment est lié au " principe à priori " inspirateur du jugement " réfléchissant " ce ne peut être que le sentiment esthétique.

§5. — Sentiment esthétique et finatisme subjectif. (1)

Kant distingue deux formes du plaisir esthétique : le sentiment du beau et le sentiment du sublime. Essayons de les traduire en termes de finalité : transcription possible, car tout sentiment de plaisir trouve son expression naturelle dans un jugement de finalité: ce qui est beau est bien en quelque façon. Mais finalité ne dit pas toujours beauté : outre la beauté, un objet peut recevoir les attributs téléologiques d' " agrément ", d' " utilité ", de " bonté ". Dans notre appréciation, la beauté diffère certes de Yagrément, qui n'est qu'un rapport matériel et subjectif à nos facultés sensibles. Le beau, dans sa notion formelle, diffère aussi du bien en général et de Y utile ; à vrai dire ces deux derniers caractères sont objectifs,, comme le beau, mais leur objectivité se réfère toute à l'ordre existentiel ;

(1) Cf. R. Einleitung, VII. 29-33, et I Teil, I, 1" und 28 Buch, 45 sqq. Ba I. 43-52, et 65 sqq.

ils représentent un " intérêt " de notre nature, l'intérêt d'un moyen ou d'une possession ; or, le beau, comme tel, fait abstraction de l'existence pour ne se prendre qu'à la forme ; il ne provoque en nous qu'une complaisance désintéressée. Le jugement esthétique ne se confondra donc point avec le jugement de finalité par lequel nous nous assignons un but ou des moyens.

D'autre part, le jugement esthétique est universel et singulier tout à la fois. Singulier par son objet formel, qui ne peut être que concret et particulier ; universel par la valeur de beauté de cet objet au regard de tout sujet qui viendrait à le contempler. L'universalité est donc ici celle du rapport dynamique de l'objet à une disposition commune des sujets connaissants. Il en résulte que le jugement esthétique ne saurait emprunter sa valeur caractéristique aux seules notes conceptuelles de l'objet : le moment décisif réside plus haut, dans la manière même dont le sujet est affecté par l'objet.

Bref : 1° le beau n'est pas tel par sa matière — sinon il ne serait qu' " agréable " — mais par sa forme (R. 67-68 — Ba. I. 96-97) ;

2° cette forme, puisque qu'elle provoque une complaisance, est une forme de finalité (R. 68 — Ba. I. 97) ;

3° cette finalité est " reconnue sans concept ", c'est à dire n'est pas inférée de la considération objective d'un concept (R. 55), mais directement éprouvée devant un objet ;

4° cette finalité est désintéressée, c'est à dire qu'elle n'est ni la poursuite d'un but, ni l'attache à une possession. (R. Ibid. et 47 sqq. — Ba. loc. cit. et 67-68)

Toutes ces exclusions faites, une seule espèce de finalité subsiste : Vharmonie de l'objet avec le jeu libre, sans contrainte, de nos facultés ; c'est à dire, si l'on veut, une convenance formelle entre l'objet empirique et la disposition parfaitement normale de notre subjectivité connaissante ; une subordination des caractères formels de l'objet aux conditions à priori de notre finalité personnelle. Que nous nous y complaisions, rien d'étonnant : le sentiment de plaisir découle naturellement de l'activité totale et parfaitement ordonnée de nos facultés.

L'analyse du sentiment du sublime conduirait, par un détour, aux mêmes conclusions (R. 97 sqq. — Ba. I. 137 sqq.). Alors que, dans la contemplation du beau, la jouissance s'attachait immédiatement à l'activité harmonieuse de l'imagination et de l'entendement, ici, devant le " sublime ", la réaction affective est beaucoup

plus complexe : elle implique, au premier moment, un heurt de l'imagination et de l'entendement, qui se trouvent dépassés, écrasés, déconcertés par un spectacle trop grand ; puis, à un second moment, l'entrée en scène de la raison, qui prend triomphalement conscience de sa supériorité " infinie " sur les facultés inférieures et sur leur objet empirique.

Qu'il s'agisse du sublime, ou du beau,, le sujet porte donc en soi-même, dans l'harmonie hiérarchique de ses facultés, la norme dernière du jugement esthétique.

Si l'on veut appeler " goût " la faculté de porter des jugements esthétiques, il est clair, d'après les principes de Kant, qu'une' " science objective du goût " manquerait totalement de base, puisque les éléments décisifs du jugement esthétique n'appartiennent point à l'objet en soi, mais à la réaction du sujet connaissant ; pourtant, comme le jugement esthétique dépend essentiellement d'une disposition à priori des facultés du sujet, c'est à dire d'une condition universelle, une " critique du goût " doit être possible. (Cf. R. Einleitung, 32-33, et I Teil, î. 2, paragr. 34 et sqq. — Ba. I. 49 et 213 sqq.)

§ 6. — Esthétique ettéléologie (Finalisme objectif), (1)

Nous ne pouvons pas nous étendre, dans ce volume, sur le détail de l'esthétique kantienne. Un seul point réclame encore notre attention : le rapport qui ne peut manquer d'exister entre le jugement esthétique et le jugement objectif de finalité.

Kant énonce à ce propos une remarque qu'il ne faut pas perdre de vue. (R. 27-28) Depuis longtemps, l'homme a perdu, par accoutumance, la fraîcheur originelle des impressions qui durent accompagner son premier contact avec la nature, réfléchie dans ses facultés. L'expérience se répétant et se compliquant, le sentiment esthétique se fait aussi plus tardif, plus lent à surgir. N'était la loi psychologique de " l'habitude qui émousse ", il devrait pourtant s'éveiller chaque fois que naît en nous, sous le choc d'un objet empirique, la conscience d'une réaction harmonique et adaptée de nos facultés connaissantes. Et effectivement, observe Kant, c'est encore, pour nous, un plaisir profond et durable de découvrir, à la

(1) Cf. R. Einleitung, VHÏ. 33-36 — B a. I. 50-55.

réflexion, le groupement possible de plusieurs lois naturelles sous un point du vue compréhensif qui les unifie. Mais au lieu de vastes synthèses, s'agit-il, plus modestement, de réunir une diversité quelconque d'objets empiriques sous des unités spécifiques ou génériques immédiates, l'opération, identique pourtant à la précédente, perd infiniment de sa saveur, pour la bonne raison qu'elle nous est devenue aussi familière, aussi banale, que notre usage quotidien des choses.

Malgré tout, cette opération, même à ses degrés inférieurs, répond à une exigence harmonique de nos facultés connaissantes et provoque donc un état, au moins vague, de satisfaction esthétique. Veut-on s'en convaincre ? Faisons l'épreuve négative : imaginons l'état mental où nous serions réduits, s'il nous était brusquement interdit de généraliser aucun groupement qualitatif ; si, en dehors des quelques principes absolument universels de l'expérience, nous nous sentions livrés aux fluctuations infinies et à l'inintelligible diversité de phénomènes ou de groupes phénoménaux hétérogènes les uns aux autres : ce serait pour notre esprit un effarement subit et un irrémédiable désarroi. Car quelque chose en nous postule la généralisation des groupements empiriques, la constitution de types abstraits ; à défaut de quoi, le " libre jeu " de nos facultés se voit entravé, et c'est un sentiment très vif de déplaisir qui nous envahit, (durchaus missfallen. R. 28 — Ba. I. 42)

Or, on l'a vu déjà (p. 227), la constitution de types abstraits hiérarchisés est commandée par le principe général de " spécification de la nature ", lequel n'est qu'un aspect du principe à priori de finalité, règle suprême de la faculté de juger. Tout exercice, généralisateur ou spécificateur, du jugement " réfléchissant " emporte, au moins de droit, un caractère esthétique.

Inversement, il faudrait dire que tout jugement esthétique conduit, de soi, à un jugement " spécificateur " et même à un jugement de finalité objective. Car prendre conscience — immédiatement — de l'adaptation d'un objet à la finalité de nos facultés cognitives, n'est-ce point prendre conscience — médiatement — d'une " destination formelle " de l'objet lui-même, c'est à dire de sa finalité interne ? (R. 34 — Ba. I. 50 sq.)

La finalité objective — ou téléologie — se trouve donc rattachée étroitement à la finalité subjective ou esthétique. Toutes deux appartiennent à l'activité réfléchissante de la faculté de juger : tandis que l'une rapporte immédiatement et affectivement l'objet empirique à l'activité harmonieuse des facultés du sujet, l'autre, véritable

inférence rationnelle, repart vers l'objet, et en exprime le principe interne de convenance par quoi il est une " fin naturelle " (Naturzweck R. 34 — Ba. I. 51). L'une et l'autre d'ailleurs, nous l'avons dit, peut se couvrir de la fin morale de l'homme comme d'une garantie pratique très haute (Cf. ci-dessus, p. 226-227) : l'homme, en tant qu'agent moral, apparaît ainsi, de plus en plus, comme la clef de voûte et la fin de toute la nature créée. (R. II Teil, IL, paragr. 83, p. 332 — Ba. II. 139)

Du reste, cette finalité de la nature — qui se traduit subjectivement dans le sentiment esthétique — ne nous découvre pas d'emblée toute la hiérarchie détaillée des genres et des espèces : ce qu'elle nous livre, ce n'est directement que le principe justificateur d'une pareille hiérarchie. (R. 28 — Ba. I. 42) Elle oriente notre conception des choses vers une ample " systématisation de l'expérience " (System der Erfahrung. cf. R. Einleitung 18 et II Teil, I. paragr. 66, pp. 261 sqq — Ba. I. 28-29 et II. 35 sqq.), dont l'achèvement offre à nos efforts beaucoup moins un but à réaliser qu'une limite à serrer incessamment de plus près. Aussi nos lois particulières, légitimées en principe par le jugement réfléchissant de finalité, gardent-elles dans leur physionomie concrète une part irréductible de " contingence " (R. 22 — Ba. I. 34), c'est à dire que leur formule empirique ne participe jamais qu'imparfaitement aux attributs à priori de la finalité. Sans doute, elles peuvent recevoir indéfiniment des confirmations expérimentales (R. 25 — Ba. I. 37 sq.) et tendre ainsi vers une valeur immuable et absolue : elles ne franchiraient toutefois cette limite supérieure que le jour où leur ensemble épuiserait la totalité de l'expérience possible. (R. 25-26 — Ba. I. 36-39). Le " système de l'expérience " est donc voué à l'inachèvement.

Il existe, pourtant, au sein de la nature, des cas privilégiés, dans lesquels la finalité interne se circonscrit plus nettement à nos yeux : nous voulons parler des organismes vivants (R. II Teil, I. paragr. 65, p. 260 — Ba. II. 33 sqq.). Ceux-ci présentent une grande analogie avec ces autres objets empiriques, incontestablement revêtus de finalité, que sont les produits de l'art, au sens le plus général de ce mot.

Dans un objet artificiel, tout le groupement des parties fut effectué intentionnellement, sous l'influence de l'idée du tout : envisagée au point de vue causal (au point de vue de la causalité efficiente), la forme concrète du tout n'est qu'une résultante, et néanmoins, le concept de cette forme a présidé efficacement à sa réalisation ; or, c'est bien là que gît l'essentiel de la finalité, dans

l'influence antécédente du tout, en tant qu'idée, sur les parties. Dans les corps vivants, l'anatomie descriptive aussi bien que l'étude génétique nous montrent constamment une relation des parties au tout si étroite, qu'elle semble impossible à concevoir sans une influence antécédente (et idéale, par conséquent) de la forme du tout sur les parties, c'est à dire sans une finalité active, à l'intérieur même de l'être vivant.

§ 7. Conséquences épistémologiques. (1)

Le domaine de Y entendement, c'est à dire la Nature en tant qu'objet de science, est assujetti tout entier à la loi rigide de la causalité : tout groupement de phénomènes y prend inévitablement les caractères d'une pure " résultante ". C'est l'empire du déterminisme causal, l'asservissement du tout à la partie.

D'autre part, grâce à la liberté morale, le domaine de la raison s'éclaire du principe de la finalité absolue, dont l'emprise s'étend même, indirectement, sur les choses de la nature et les revêt, dans le jugement réfléchissant, de cette " finalité formelle ", concrète, que nous avons examinée longuement. C'est la prédominance du tout sur la partie.

Relativement donc aux mêmes objets de l'expérience, nous trouvons en présence deux principes opposés : le principe de la causalité (Mécanisme), condition de l'intuition sensible et de la science ; le principe de la finalité concrète (Téléologie), condition d'efficacité externe du vouloir libre et ainsi conséquence indirecte de l'impératif moral.

Ces deux principes se limitent mutuellement : aucun des deux ne saurait avoir, dans sa généralité, de valeur absolue. Ce sont donc, chacun isolément et à des titres divers,, des principes " régulateurs " de notre connaissance. (R. II Teil, paragr. 69, pp. 272 sqq. et paragr. 74, pp. 287 sqq — Ba. II. 51 sqq. et 72 sqq.)

Comme leur opposition découle tout entière de l'irréductible dualisme de nos sources de connaissance — entendement enchaîné à une matière intuitive sensible et raison transcendante, sans contenu

(1) Cf. R. Einleitung VIII, IX, pp. 33-40, et II Teil, I paragr. 60, pp. 239- 241 et II, pp. 271 sqq. (Dialektik der teleol. Urteilskr.) — Ba. I. 50-59; II. 3 sqq. et 49 sqq.

intuitif, mais appuyée sur l'absolu moral — nous pouvons admettre que l'antinomie s'évanouirait au regard d'une " intelligence intuitive " (R. II Teil, II, p. 297, et voir aussi tout le paragr. 76, ibid. — Ba. II. 89 et 78 sqq.), créatrice à la fois de la matière et de la forme de son objet. Dans Y intuition intellectuelle, véritable création artistique de l'objet théorique, finalité et causalité s'harmoniseraient au point de se confondre (R. II Teil, II. paragr. 75, p. 294 — Ba. II. 84-85) : aussi bien, Dieu, la suprême intuition créatrice, n'a-t-il point de peine à concilier, jusque dans le détail, le déterminisme naturel et la fin morale, — pas plus, toute proportion gardée, qu'un sculpteur pétrissant la glaise, n'a de peine à concilier la cohésion de la matière inerte avec l'idéal plastique qu'il y imprime.

Or notre faculté de juger, tant dans son usage esthétique que dans son usage téléologique, imite en quelque sorte cette activité souverainement artistique de l'intelligence intuitive : par-dessus les objets que lui impose l'entendement encadrant l'expérience, elle feint, pour son propre usage, des objets nouveaux, produits d'une sorte de " technique naturelle ", dans lesquels la finalité se superpose à la pure causalité (R. II Teil, II„ paragr. 77, pp. 302-309 — Ba. II. 96 sqq.) ;au moyen de ces objets nouveaux, elle s'efforce d'édifier un système dont l'unité se resserre à mesure que s'en accroisse l'ampleur ; elle tend ainsi, réellement, par des efforts successifs, à construire par le dehors cette " intuition intellectuelle " qu'elle n'a point trouvée toute montée dans son avoir natif.

Efforts impuissants ? Oui et non. Impuissants, en ce sens que le terme ultime s'en dérobera toujours. Féconds, au contraire, en ce sens que l'expérience renouvelée se montre accueillante à nos tâtonnements finalistes : elle les fait réussir, ou les corrige ; confirmations et retouches qui ont un prix égal pour l'édification ultérieure et indéfinie de notre " système de la nature ".

Mais si, de fait, notre " système de la nature " s'enrichit sans cesse d'apports nouveaux et reçoit en même temps la consécration toujours plus large de la réussite, qu'est-ce donc qui nous empêche de nous représenter les créations finalistes de la faculté de juger comme les anticipations progressives, le " devenir ", si Ton veut, d'une " intuition intellectuelle " dont l'objet adéquat (identique à elle ?) serait un " substrat intelligible des choses ", une Idée unique, immanente au monde? (R. 308 — Ba. II. 104. Cf. R. II Teil, II, paragr. 77, pp. 302-308 — Ba. II. 96-105)

Kant se laisse un instant séduire par ces perspectives, qui annoncent Schelling ; mais aussitôt son sens critique austère le ressaisit ;

et il éprouve le besoin de réaffirmer que le principe de finalité concrète, bien que subjectivement universel et nécessaire, n'en reste pas moins modestement " régulateur " et simplement " heuristique ". Principe utile et fécond, auquel manquera toujours, pour prendre une valeur objective, de s'incorporer à une intuition.

Une dernière remarque. Si le principe de finalité n'a qu'un " rôle régulateur ", n'oublions pas toutefois le privilège unique qui rehausse une de ses applications. Le " sentiment esthétique " apparaît en nous comme le " réactif " naturel et immédiat de l'exercice téléologique de la faculté de juger : sous l'affirmation esthétique — " cela est beau " — le sentiment qui la fonde met l'approbation confuse de tout notre être, qui jouit de s'éployer librement selon sa loi propre. En un sens très rigoureux l'on pourrait donc dire que nous sentons directement notre finalité personnelle, et que la finalité des objets est un postulat logique de notre vie affective. Tant vaut le sentiment comme révélateur de notre être profond, tant valent aussi les présupposés théoriques du sentiment, c'est à dire la finalité universelle.

Pourtant, ici encore, n'exagérons rien, et ne nous laissons pas glisser insensiblement de Kant à Schleiermacher. La distance reste grande entre les postulats kantiens de la Raison pure pratique et les présupposés de la vie affective : les premiers participent à l'exigence universelle du devoir, ils touchent l'objectif et l'absolu ; les seconds sont liés à l'exercice concret d'une tendance, ils demeurent subjectifs et relatifs, si impérieux soient-ils.

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