CHAPITRE
Première étape: amendement de quelques positions wolfiennes.
Malgré leur attachement au rationalisme alors à la mode, ni Kant, ni son professeur Martin Knutzen, ne furent jamais servilement dépendants de l'orthodoxie wolfienne. Avant même de subir l'influence de Locke et de Hume, Kant abandonna plusieurs thèses de la métaphysique de Wolff.
§ 1. — L'espace.
Pour Leibnitz, suivi en cela par Wolff, la représentation d'espace n'est que l'idée confuse de l'ordre de coexistence des objets. L'espace vrai consiste donc dans une relation intelligible des monades entre elles, relation que l'étanchéité naturelle de ces dernières empêche d'ailleurs de considérer comme une interaction. (1)
Chez Kant aussi, Fespace restera longtemps un objet conceptuel, un " intelligible " ; toutefois, la notion même de cet espace intelligible ne laissera pas d'évoluer, dans son esprit, sous l'influence, semble-t-il, de la Physique newtonienne :
Dès 1747, le philosophe, encore à ses débuts, se révèle indépendant du Leibnitz de la Monadologie. Il repousse " l'harmonie préétablie " (2), et admet, entre les corps, des " attractions ", donc des " interactions " (3). Celles-ci seraient le fondement de l'ordre mutuel des substances, et l'espace, selon ses trois dimensions, résulterait du jeu des forces transitives (4). On voit à quel point îes vues de Kant se rapprochent alors de l'idée newtonienne d'un espace relatif. Il subsiste cependant une différence essentielle,
(1) Sur ce dernier point - la théorie des monades - Wolff ne suit pas nettement Leibnitz.
(2) Gedanken von der waliren Schàfzung der lebendigen Krâfte. 1747. § 6. AB, p. 20-21.
(3) op rit. § 9 saq. AB, p, 23 sqq.
(4) Ibid.
que l'on ne doit pas oublier : c'est que l'espace relatif de Newton: restant dépendant d'un " espace absolu " à trois dimensions, n'est concevable que dans ces limites ; tandis que l'espace kantien, ne dépendant que de la nature des forces qui s'exercent entre les corps, pourrait être différent de notre espace euclidien, pour une nature différente des forces en jeu : aussi Kant entrevoit-il, à ce moment, la possibilité rationnelle de métagéométries, définissant des espaces à n dimensions — ce qui n'était pas compatible avec la doctrine de Newton.
En 1755, Kant fait un pas de plus, en prenant position pour V espace absolu de Newton ; il accepte la possibilité d'un " espace vide " (1) et conçoit cet espace, indépendant de tout contenu, comme la condition métaphysique préalable de la possibilité des corps et comme le fondement absolu de l'espace relatif, imitant Newton, il appelle i'espace vide illimité : " le champ infini de la présence divine ". (2) Plus tard, la représentation d'un absolu spatial perdra, chez Kant, cette signification ontologique newtonienne, et rejoindra l'ordre de l'intuition sensible, en gardant toutefois une valeur d'à priori. Nous suivrons cette évolution nouvelle, qui sera d'une importance capitale pour la Critique (voir ci-dessous, chap. 5).
§ 2. — Raison suffisante et Cause.
Aux yeux de Wolff, les notions de Raison suffisante (Grand) et de Cause (Ur sache) sont convertibles. Selon la formule cartésienne, Dieu, ayant sa raison suffisante dans sa possibilité objective, ou dans son essence, est dit " causa sui ". Quant aux choses finies, leur justification rationnelle (Be'grùndung) traduit exactement leur dépendance ontologique d'une cause. Partout la Raison logique (der logische Grund) est Cause ontologique (ontologischer Grand ; Ur sache), et la Cause est Raison logique.
Ici encore, Kant échappe à Wolff par degrés.
Jusqu'à quel point, dans son émancipation intellectuelle, fut-il inspiré par la lecture de Crusius (1724-1770), le professeur antiwolfien de Leipzig ? Cette influence ne fut pas nulle, assurément, si nous en jugeons par la première Dissertation latine de Kant
(1) Allgemeine Naturgeschichfe und Théorie des Himmels - nach Newionischen Grundsâtze ahgehandeli. 1755. IL 1 ; A B, p. 262.
(2) op. cit. IL 7 ; AB, p. 306. Cf. pp. sqq.
(1755), où il fait le plus grand cas de Crusius, même lorsqu'il discute son opinion. Ce dernier contredisait formellement la thèse de la réciprocité entre " raison logique " (logischer Grand) et " cause réelle" (W irklichkeits grand) : d'après lui, la raison logique d'un objet n'en exprime pas toujours la cause réelle, bien que la connaissance de la cause réelle fournisse nécessairement la raison logique de l'objet. (1) Kant dit la même chose, lorsque substituant la notion de " raison déterminante " à celle de " raison suffisante ", (2) il distingue, de plus, la " raison déterminante antécédente " (ratio essendi vel fîendi) de la " raison déterminante conséquente " (ratio cognoscendi) : la seconde ne coïncide pas nécessairement avec la première. (3)
Nous venons de relire la Nova dilucidatio, et nous n'échappons pas à l'impression que cette Dissertation inaugurale engage bien plus profondément qu'on n'a coutume de le dire, le procès du wolfianisme intégral. Non seulement Kant y répudie nettement la démonstration paralogistique du principe de raison suffisante, risquée par Wolff (4), mais — élargissant la brèche, déjà ouverte par l'opposition de la " ratio cognoscendi " et de la " ratio essendi " — il pose en thèse que la " possibilité logique " de l'Être nécessaire représente, tout au plus, la " ratio cognoscendi " de son existence ; car l'existence comme telle, condition préalable de toute possibilité, ne pourrait être elle-même fondée sur une possibilité (5). Appeler Dieu " causa sui ", c'est énoncer une absurdité logique : " existentiae suae rationem aliquid habere in seipso, absonum est " ; le pur actuel n'a d'ailleurs nul besoin de raison explicative. (6) Et, partant de là, Kant rejette catégoriquement " l'argument ontologique cartésien ". (7)
Chose curieuse, le même Kant, qui s'éloignait de Wolff sur les pas de Crusius, va maintenant, sans pour cela revenir en arrière, quitter Crusius par fidélité persistante au principe le plus fondamen-
(1) Abhandl. vom Saîz des zureichenden Grandes. §37 (référence empruntée à v. Aster, op cit. p. 443)
(2) Principiorum primorum cognitionis metaphysicae nova dilucidatio. Sectio II, prop. 4. A B, p. 393.
(3) op. cit. p. 391 sqq.
(4) op. cit. p. 397 - 398.
(5) op. cit. p. 394-395 (Prop. VI et VÏI)
(6) op. cit. p. 394 (Prop. VI)
(7) op. cit. p. 394-395.
tal du rationalisme leibnitzien-wolfien : le principe qui ramène, en dernière analyse, toute justification rationnelle à l'identité nécessaire (voir ci-dessus, p. 7 sqq.).
Selon Leibnitz, en effet, comme les vérités objectives sont des " jugements ", et que la vérité du jugement réside dans l'identité reconnue du sujet et du prédicat, il faut que le sujet du jugement contienne dans ses notes intelligibles quelque chose qui soit, identiquement, et l'exigence même du prédicat, et l'exclusion de la contradictoire de ce dernier. De sorte que seule l'analyse du sujet peut fournir la justification rationnelle du prédicat : toute démonstration véritable, se suffisant à elle-même, est analytique. La vérité rationnelle d'un objet — connue dans un jugement — suppose donc nécessairement l'identité de cet objet avec sa raison explicative, avec son Grand logique. Kant n'abandonnera jamais cette conception leibnitzienne du " pur rationnel " réduit au " pur analytique " ; il l'affiche au moment même où il va se séparer nettement de Leibnitz et de Wolff sur d'autres points : " Omnis nostra ratiocinatio in praedicati cum subjecto, vel in se vel'in nexu spectato, identitatem detegendam resolvitur ". (1)
Mais prétendre que toute démonstration rationnelle se fait par analyse du sujet, ou bien que le Grund logique est tel précisément par son identité avec l'objet qu'il fonde dans la pensée, n'est-ce point contredire la supposition de Crusius : à savoir, que (réserve faite sur la proposition réciproque) la " cause réelle " d'un objet, traduite en concept, en fournit la " raison logique " ? En effet ; Kant crut bientôt s'apercevoir que la Cause (Ursache), c'est à dire la raison ontologique extrinsèque à l'essence, non seulement n'est pas convertible avec la raison logique, mais ne peut jamais coïncider avec elle : car " raison logique " dit identité d'un objet et de sa raison explicative ; " cause " dit opposition relative d'un effet et de son principe physique. La " cause " est, par définition, " autre " que l'effet : " etwas Anderes ", comme il est déclaré formellement, en 1763, dans l'opuscule sur les " Grandeurs négatives". (2)
Cette remarque de Kant, amorce lointaine, et peut-être même prémisse décisive de la Philosophie critique, résultait déjà, un peu confusément, de la Dissertation de 1755 ; et elle va bientôt, en 1766, sous l'influence de Hume, revêtir une forme plus intransigeante
(1) Nova dilucidatio, etc. I. prop. III, schol. AB, p. 391.
(2) Versuch den Begriff der negativen Grôssen in die Weltweisheit einzufiihren. 1763. Allgemeine Anmerkung. AB, p. 201-204.
encore ; mais dès 1763, elle s'exprimait en termes parfaitement clairs — qu'il vaut la peine de rappeler, car ils révèlent, en Kant, le rationaliste convaincu, tout féru d'analyse, mais déjà guéri de l'illusion qui trompait Leibnitz et Wolff sur la portée transcendante de la méthode étroitement analytique.
" Je comprends très bien, écrit-il, comment une conséquence puisse être appuyée sur une raison (Grund) d'après la règle de l'identité, c'est à dire pour autant que l'analyse des concepts montre cette conséquence incluse dans cette raison... Je puis voir clairement la liaison de la raison et de la conséquence, parce que la conséquence est, identiquement, un concept partiel de cette raison même... Mais que quelque chose découle de quelque chose d'autre (aus etwas anderem) sans que ce soit en vertu de la règle d'identité, voilà ce que je voudrais bien qu'on m'expliquât. Une raison de la première espèce, je l'appelle raison logique, parce que son rapport à la conséquence jouit d'une évidence logique, c'est à dire est manifeste selon la règle de l'identité. Une raison de la seconde espèce, je l'appelle raison ontologique (réelle), parce que sa relation à la conséquence est représentée dans mes concepts vrais, sans toutefois que la nature de cette relation se prête au jugement. Or, au sujet de cette raison ontologique et de son lien à une conséquence réelle, voici la simple question que je pose : Comment comprendre que, parce que quelque chose est, autre chose doive être ?" (1)
Et il conclut : " D'après nos concepts, la raison' ontologique' (Realgrund) n'est jamais une raison logique (logischer Grund), et ce n'est pas la règle d'identité qui fait conclure du vent à la pluie,.. J'ai réfléchi sur la nature de notre connaissance, concernant ces jugements qui mettent en jeu raisons et conséquences, et je me propose d'exposer un jour en détail le fruit de mes réflexions. Il en résulte que la relation d'une raison ontologique à l'objet, posé ou écarté par celle-ci, ne peut en aucune façon être exprimée par un jugement, mais seulement par un concept : ce concept, on pourra le ramener, par analyse, à d'autres concepts plus simples, représentant également des raisons ontologiques, mais de telle façon cependant que notre connaissance de la relation susdite (de dépendance réelle) s'arrête à des concepts, simples et irréductibles, représentant des raisons ontologiques dont le lien à leurs conséquences ne soit pas susceptible d'éclaircissement ultérieur ". (2)
(1) op. cit. AB, p. 202.
(2) op. cit. AB, p. 203-204. " ..nicht kann deutlich gemacht werden " On remarquera ce rappel - fréquent dans les premiers mémoires de Kant-
Qu'on veuille remarquer comment Kant, pour justifier les relations métaphysiques qui ne se ramènent pas à l'identité, postule l'existence en nous de concepts objectifs, primitifs et indémontrables. L'origine de ces concepts rebelles à l'analyse, il ne la spécifie pas encore ; mais le problème travaille son esprit. Déjà l'année précédente (1762), il parlait de " jugements indémontrables ", c'est à dire de "vérités" non analytiques (1), et se séparait des Wolfiens intempérants, aux yeux desquels un seul principe restait indémontrable, celui d'identité : " La connaissance humaine est pleine de... jugements indémontrables (unerweisliche Urteilë)... Ces philosophes-là se trompent, qui procèdent comme s'il n'y avait aucun principe indémontrable sauf un seul ". (2)
du principe cartésien de " l'idée claire et distincte ". Seulement le principe est interprété ici, comme il le fut par Spinoza, Leibnitz et Wolff, dans le sens d'une " clarté " rationnelle se confondant avec la nécessité analytique, celle-ci ne s'exprimant d'ailleurs que dans le jugement : " Ich sage... dass ein deutlicher Begriff nur durch ein UrteiL. môglich sei." — Von der falschen Spitzfindigkeit der vier syllogistischen Figuren. 1762, Schlussbetrachtung. AB, p. 58.
(1) Ces "jugements indémontrables" par simple analyse, sont évidemment ceux qui ne font qu'exprimer les relations internes des " concepts premiers indémontrables ", dont il est question dans les textes cités un peu plus haut.
(2) Von der falschen Spitzfindigkeit, usw. AB, p. 61. Dès cette première période de son évolution précritique, Kant affirma, sur d'autres points encore, son indépendance croissante vis-à-vis de Leibnitz et de Wolff. Nous signalerons ces points à l'occasion de problèmes plus nettement posés durant les étapes suivantes.