CHAPITRE
Seconde étape : point de vue de la " Philosopha EXPERIMENTALE ".
§ 1. — Vers un semi-empirisme.
Durant cette seconde période, Kant s'engage dans les voies de l'empirisme et subit incontestablement l'influence de Locke, puis de Hume. D'où procédait cette orientation nouvelle, et jusqu'où devait-elle le conduire? A cette double question il faut éviter de donner des réponses extrêmes : l'impulsion initiale ne vint pas uniquement d'une circonstance externe, comme aurait été la lecture de Locke ; et, d'autre part, l'aboutissant ne fut, à aucun moment, un empirisme sceptique à la manière de Hume. L'opinion de K. Fischer, sur ce point, a été maintes fois et justement réfutée.
Rappelons-nous le problème qui hantait l'esprit de Kant à la fin de la période précédente (entre 1755 et 1762) : il y a des concepts premiers ; il y a des jugements indémontrables par le procédé rationnel de l'analyse ; quelle est leur origine ? Leur vérité s'impose à nous ; sur quoi se fonde-t-elle ? En fait d'explications, il fallait, ou remonter à i'innéisme de Descartes, ou chercher du côté de l'expérience. A cette dernière démarche, indépendamment de toute influence de Locke, Kant était préparé, par son contact personnel, qui s'affirme si étroit dès 1755, avec la " philosophie expérimentale " newtonienne.
On se souviendra que la " méthode analytique " de Newton, si elle a pour but immédiat de dégager les " causes mécaniques " (lois générales) du monde de l'expérience, ne s'arrête pas, toutefois, à un empirisme phénoméniste, mais prétend jeter les assises d'une métaphysique. (Voir Cahier II, pp. 125-128). Kant était donc tout naturellement orienté, par sympathie pour Newton, vers un empirisme métaphysique, assez voisin, en fait, du semi-empirisme de Locke. La méthode de Newton lui paraît alors le prototype de la véritable méthode philosophique. Dans le " Preisschrift " présenté à l'Acadé-
mie de Berlin en 1763, et imprimé l'année suivante, il annonce, dès la préface, son intention de rechercher, pour la philosophie, la méthode " qui donne le maximum de certitude que comporte cet ordre de connaissance ",.. " de la manière dont la méthode de Newton, appuyée sur l'expérience et la géométrie, a substitué, en sciences naturelles, un procédé ferme et sûr à l'incohérence des hypothèses physiques ". (1) Et plus loin : " La vraie méthode de la métaphysique est, au fond, identique à celle que Newton introduisit en Physique et qui s'y montre si féconde. Il y prescrit de rechercher, par des expériences précises, ou îe cas échéant avec l'aide de la géométrie, les règles auxquelles obéissent des phénomènes physiques déterminés... De même dans la métaphysique., etc. " (2) En d'autres termes, Newton part de l'expérience des corps pour y découvrir, par analyse et par abstraction, les lois générales qui les régissent ; de même le métaphysicien doit partir des concepts immédiats d'expérience pour y découvrir, par réflexion ou " expérience interne " (3), les relations et propriétés métasensibles qu'ils contiennent.
Tout ceci rappelle assez exactement, sans doute, l'origine réflexive de la métaphysique chez Locke ; mais on ne peut oublier que Kant lui-même appuie la méthode, qu'il décrit, sur l'exemple de Newton, non sur celui de Locke. Du reste entre les philosophies de Newton et de Locke, il n'existait pas de cloison étanche, au contraire.
La méthode newtonienne puise à deux sources de connaissances : l'expérience et la mathématique. Le raisonnement métaphysique ne se ramènerait-il pas au type — à priori — du raisonnement mathématique, de manière que la métaphysique soit une extension de la mathématique ? Non, dit Kant : les deux disciplines diffèrent radicalement l'une de l'autre, tant par leur matière que par la forme légitime de déduction qu'elles appliquent. En effet, la mathématique ' part d'un petit nombre seulement de " propositions indémontrables " ; tandis que celles-ci, en métaphysique, sont " innombrables ", comme sont innombrables les concepts premiers d'objets possibles. (4) D'autre part, la forme du raisonnement mathématique
(1) Untersuchungen ùber die Deutlichkeit der Grundsàtze der natiirlichen Théologie und der Moral. 1764. AB, p. 275.
(2) op. cit. p. 286.
(3) Ibid.
(4) op. cit. p. 276-278. Cf. Versuch den Begriff der negativen Grôssen ..usw. 1763. Vorrede. AB, p. 167.
est " synthétique ", celle du raisonnement métaphysique est " analytique " ; la mathématique construit ses définitions fondamentales, elle se donne son objet ; la métaphysique reçoit d'abord ses objets et les définit ensuite en les dissociant. Une philosophie qui débute par des définitions " invente " son objet, sans pouvoir le " justifier ". Aussi faut-il répudier le mathématisme métaphysique de Leibnitz et de Wolff, qui traitent comme véritables " possibles ", ou comme " essences ", les assemblages arbitraires de notes cohérentes. Les points de départ d'une métaphysique n'ont qu'une seule justification: d'être "donnés" dans une expérience. (1) t
§ 2. — L'influence de Hume.
La crise de semi-empirisme que traverse Kant atteindra son point culminant sous l'influence de Hume, mais sans acquérir, nous semble-t-il, des caractères foncièrement nouveaux.
On a beaucoup discuté sur le moment précis où s'exerça l'influence décisive du sceptique anglais, cette influence qui, selon le mot des Prolégomènes, éveilla Kant " du sommeil dogmatique ". (2)
Faut-il, avec Benno Erdmann, reporter ce tournant de la pensée kantienne jusqu'après la Dissertation de 1770 (voir plus loin, 4e étape) ? Si nous ne possédions que l'allusion des Prolégomènes, cette thèse paraîtrait assez probable. Mais il nous reste d'autres indices, d'où ressortent indubitablement deux constatations : 1° que Kant, vers 1763 et durant les années suivantes, eut l'attention très particulièrement attirée sur la philosophie de Hume ; 2° qu'à la même époque, Kant était fort préoccupé de découvrir la vraie méthode de la métaphysique ; cette préoccupation, d'ailleurs, n'était pas nouvelle, mais elle manifesta alors une acuité particulière. Voici, d'après Riehl (3), deux séries d'indices qui appuient cette double conclusion :
A. En !756, paraît la traduction allemande de Ylnquiry (Essays) de Hume, par Sulzer. — En 1759, Hamann mentionne Hume dans une lettre à Kant (27 juillet). — En 1762, Herder signale Hume parmi les philosophes étudiés cette année par Kant. — En 1765, Kant lui-même, annonce, dans son programme de cours, un examen
(1) Ibid.
(2) Prolegomena. Edit. Rosenkranz. Bd. III, p. 9.
(3) Der philo sophische Kritizismus. 2e Aufl. Leipzig. 1908. p. 308 soq.
des doctrines éthiques de Hume, Shaftesbury et Hutcheson. (1) En 1763 déjà, dans l'opuscule " Beweisgrund, etc." (dont nous parlerons plus loin), il semble que Kant ait présente à la pensée la "critique de l'existence" par Hume; mais certainement, en 1766, dans les " Tràume eines Geistersehers ", la proximité de Hume se trahit dans la coïncidence des formules elles-mêmes.
B. D'autre part, en 1764, Hamann fait allusion à une " nouvelle " métaphysique de Kant; et en 1765, dans une lettre à Lambert (31 déc), Kant lui-même annonce son projet de publier un livre "sur la méthode propre de la métaphysique". (2) Du reste, Kant encore, arrivé au terme de son évolution critique, déclare que les premiers germes en étaient apparus vers 1765. (3)
Fut-ce là le " réveil du sommeil dogmatique " dont parlent les Prolégomènes ? Pas nécessairement ; et peut-être Benno Erdmann a-t-il raison d'en reporter la date après 1770. Mais il résulte, du moins, des données rappelées ci-dessus, que l'influence de Hume entre relativement tôt et pour une large part dans le long et patient travail de pensée qui aboutit à la Critique de, la Raison pure.
Quel était, entre 1763 et 1766, l'état d'esprit de Kant vis-à-vis du problème métaphysique ? L'état d'esprit d'un chercheur profond et un peu lent, qui, après avoir étudié des aspects particuliers du problème, en entrevoit tout à coup une solution d'ensemble, mais presque aussitôt s'aperçoit qu'elle n'est point mûre, et, consciencieusement, la remet sur le métier. Cet état d'esprit se reflète dans la lettre du 31 décembre 1765, à Lambert. Kant, qui, dans le " Preisschrift " de 1763, proclamait l'opportunité d'une table systématique des concepts premiers de la métaphysique, et qui exigeait, pour cette discipline, une méthode aussi précise que celle de la Physique newtonienne, projetait dès lors de publier sur ces matières un ouvrage d'ensemble, qui fut même annoncé, au marché des livres de Leipzig, pour Pâques 1763. Mais bientôt le philosophe prudent confie à Lambert qu'il préfère surseoir quelque temps à cette publication, car "en fait d'affirmations métaphysiques, il en rencontre, dit-il, beaucoup plus d'abusives que de légitimes ". Instruit par les surprises des adhésions prématurées, il a d'ailleurs
(1) Mag. lmm. Kants Nachricht von der Einrichtung seiner Vorlesungen in dem Winterhalbenjahre von 1765-1766. AB, p. 311.
(2) An ], H. Lambert (31 déc. 1765). Kants Werke. Edit. Cassirer, vol. 9 (Briefe von und an Kant. ï.) Berlin, 1918, p. 47.
(3) An J. Bernouilli (16 nov. 1781). Briefe I. Edit. cit. p. 204-205.
pris l'habitude d'examiner de très près, dans les problèmes qui se posent à lui, les conditions préalables d'une solution et l'état exact des données. (1) Bref, l'Introduction critique à la métaphysique " nouvelle ", annoncée comme prochaine, se montre plus malaisée à écrire qu'il n'avait paru d'abord : en attendant qu'elle soit au point, Kant espère se dédommager en publiant des Premiers principes métaphysiques de la philosophie naturelle et des Premiers principes métaphysiques de la philosophie pratique. (2)
On voit s'ébaucher ici la distribution des grands ouvrages de Kant. Mais le Traité critique sur la méthode de la métaphysique reste le principal souci. Souci accru si possible, et teinté d'un peu d'impatience découragée, en 1766, dans le livre, si curieux et plein d'ironie : " Les rêves d'un visionnaire interprétés par les rêves de la métaphysique ". Cette satire impitoyable de la métaphysique dogmatique de l'époque ne contient pas, comme l'a cru K. Fischer, une capitulation devant le scepticisme de Hume, mais révèle seulement une crise intellectuelle aiguë chez un métaphysicien désenchanté, qui, même alors, ne veut pas douter" de la métaphysique comme telle ". " Il a le malheur, déclare-t-il, d'en être épris, bien qu'il ne puisse se flatter d'en avoir reçu beaucoup de faveurs ". (3) Ce n'est pas à la métaphysique" elle-même, traitée objectivement ", qu'il s'en prend, confie-t-il à Mendelssohn (4) : cette métaphysiquelà, " il en est convaincu, importe au bien véritable et durable de l'humanité ". (5) Un des buts principaux de ses " Tràume ", sous leur apparence légère et sceptique, a été d'inculquer aux métaphysiciens la nécessité " d'examiner très attentivement si la tâche (qu'ils assument) est suffisamment déterminée, eu égard à nos possibilités de connaître, et quelle relation les problèmes posés ont à ces concepts d'expérience, sur lesquels doivent, en tous cas, s'appuyer tous nos jugements. Dans cette mesure, la métaphysique est une science des limites de la raison humaine ". (6)
Voilà le grand mot lâché : " les limites de la raison ". La métaphysique étant analytique et non synthétique, n'a de " contenu " que
(1) An J. H. Lambert (31 déc. 1765) Kants Werke. Edit. Cassirer. Vol. 9. (Briefe von und an Kant. 1.) Berlin, 1918. p. 47.
(2) Ibid.
(3) Tràume eines Geistersehers, usw. 1766. AB, p. 367.
(4) An Moses Mendelssohn (8 apr. 1766). Kants Werke. Edit. Cassirer. (Briefe von und an Kant. 1.), vol. 9, p. 57.
(5) lbid.
(6) Tràume, usw. Edit. cit. p. 368.
celui même que fournit Vexpérience. Non pas que la raison soit limitée en tant que raison ; mais on doit se demander " s'il n'y a pas ici des limites, qui sont imposées, non certes par les bornes de notre raison, mais par celles de l'expérience, qui fournit à la raison les données (die Data) ". (1)
Cette distinction nettement tranchée entre la portée illimitée de la Raison, comme " forme " de nos connaissances, et sa limitation " matérielle " résultant de la limitation même de ses " données ", toutes empruntées à l'expérience, est, à ce moment, extrêmement remarquable. Si elle ne définit pas encore le rapport exact du " formel " et du " matériel ", de l'a priori et de l'empirique, dans la connaissance humaine, du moins pose-t-elle le problème en des termes qui délimitent l'aire des solutions possibles et font pressentir la Critique de la Raison pure.
Kant n'aura point, plus tard, à renier sa formule de 1766 ; dans l'intervalle, il apprendra, sans doute, que la participation formelle de la Raison à la connaissance n'est pas purement analytique et que, par contre, il y a de l'a priori dans la sensibilité ; mais les termes extrêmes, qu'il joint et oppose ici dans toute connaissance objective, resteront inchangés : d'un côté, la Raison analytique, dont la valeur est absolue, mais d'ordre purement formel ; d'autre part, Vexpérience, pourvoyeuse unique du " contenu ou de la matière " de nos concepts. La conjonction de ces deux termes livre à] la fois — nous le constaterons plus tard — le fondement absolu et les limites infranchissables de la " métaphysique " de Kant, celle qu'il appelait lui-même : die Metaphysik von der Metaphysik. (2)
Gardons-nous, toutefois, d'anticiper induement sur l'évolution ultérieure de la pensée kantienne, en assimilant ici les " Data " de l'expérience avec le " donné phénoménal " dont il sera question dans la Critique. Ce serait rapprocher Kant de Hume beaucoup plus qu'il ne convient, et nous condamner à interpréter, plus tard, la Dissertation de 1770 comme une réaction excessive contre l'empirisme, suivie presque immédiatement d'une contre-réaction — ce qui n'est guère vraisemblable, étant donné le tempérament intellectuel de Kant, et ne cadre pas avec ses déclarations. Kant n'a pas encore, en 1766, discerné clairement la part du sensible et la part de l'intelligible dans les Data expérimentaux, c'est à dire dans les concepts directs d'expérience : ceux-ci, bien qu'ils soient donnés par l'expé-
(1) An M. Mendelssohn.., usw. Briefe I. Edit. cit. p. 59.
(2) An Markus Herz (1781) Briefe I. Edit. cit. p. 198.
rience et ne valent que des objets d'expérience, désignent toutefois, pour lui, dans ces limites, des " réalités ontologiques " : l'expérience n'exclut pas la métaphysique, elle nous la révèle. Comment et dans quel sens exact ? Voilà le problème que Kant n'a point encore résolu.
Il fait allusion lui-même, en plusieurs endroits, à cette aurore encore brumeuse de sa pensée critique ; par exemple,, dans une " réflexion ", qui date d'après 1770, mais se réfère précisément à l'époque dont nous parlons ici : " il a fallu un temps notable avant que les concepts se fussent ordonnés, dans mon esprit, de manière à m'y représenter un tout et à me permettre de tracer clairement, comme j'en avais l'intention, les limites de la science. Dès avant la Dissertation (de 1770), j'avais l'idée d'une influence des conditions subjectives de nos connaissances sur leurs conditions objectives, puis aussi de la distinction du sensible et de l'intellectuel : mais cette dernière distinction était, chez moi, purement négative ". (1)
Une autre difficulté préoccupait Kant et devait contribuer à le plonger dans l'état d'esprit, plutôt fâcheux, que révèlent les " Tràume : c'était très bien de réduire les vérités métaphysiques en concepts primitifs expérimentaux ; mais où résidait la garantie de vérité ontologique de ceux-ci ? Pas dans les " impressions " sensibles comme telles, puisque, purement " subjectives ", elles ne contiennent pas de " principia essendi " (2). Pas davantage dans le principe de Crusius : " Ce que je ne puis penser que comme vrai, cela est vrai..". Car, disait Kant dès 1763, raisonner ainsi revient simplement à constater la certitude subjective de connaissances indémontrables ".(3) D'autre part, la nécessité métaphysique est une nécessité objective, réclamant donc une justification objective. Comment celle-ci serait-elle possible ? La clef de cette difficulté, Kant ne la possédera que plus tard, dans la " Déduction transcendantale xdes catégories". En attendant, sa perplexité chercheuse s'exprime parfois, à retonnement.de ses amis, sur le ton du persifflage. (4)
A cette époque aussi l'attention de Kant se porte, avec une certaine
(1) B. Erdmann. Reflexionen Kants.. usw. Bd. II. Leipzig, 1885, n° 6 p. 5.
(2) Noter la " réflexion " suivante de Kant sur Locke ; bien qu'appartenant probablement à une période un peu ultérieure, elle pourrait convenir ici : " Locke : subjektiv ; er nahm die Eindrucke fiir die principia essendi". Reflexionen, n° 224, p. 66. Cf. n° 227.
(3) Untersuchung liber die Deutlichkeit.. usw. Preisschrift 1764. AB, p. 295.
(4) An M. Mendeîssohn (8 apr. 1766) Briefe, I. Edit. cit. p. 55.
prédilection, sur les problèmes moraux, soit qu'une défiance croissante de la métaphysique suscite en lui, selon la loi ordinaire, l'attrait plus ou moins conscient pour un pragmatisme compensateur, soit que l'étude des moralistes anglais, et surtout peut-être la lecture de J. J. Rousseau (le Contrat social et Y Emile furent édités en 1762) aient étendu son horizon philosophique et plus largement " humanisé " ses préoccupations habituelles. Dans la finale, très significative, des Traume, il exalte la " foi morale " par dessus les subtilités transcendantes des raisonneurs professionnels. Cellesci peuvent bien provoquer le vain applaudissement des écoles ; mais, après tout, nous importent-elles grandement, lorsque nous avons, dans la " foi morale ", un guide sûr, " seul adapté à la condition présente de l'humanité ", et dont nous pouvons dire qu'il " nous conduit, sans détour, à notre fin véritable" ?(1)
Déjà le Traité sur les preuves de l'existence de Dieu (1763) — dont nous allons parler — se termine sur ces mots : " Il est absolument indispensable que l'on se convainque de l'existence de Dieu ; il est moins nécessaire qu'on la démontre ". (2) Où l'on peut voir, si nous ne nous trompons, une première annonce du dogmatisme moral de la Critique de la Raison pratique.
§ 3. — Les limites de la métaphysique.
L'influence de Hume, à laquelle nous pouvons attribuer une large emprise sur l'évolution philosophique générale de Kant, aux abords de 1766, eut des effets particulièrement nets dans le tracé des " frontières de la métaphysique " en deux points importants : Y existence et la causalité.
a) Existence.
Kant déclarait, presque simultanément : dans le Preisschrift de 1763-64, que la cohérence logique d'une définition n'emporte pas la réalité de 1' " essence " définie (voir ci-dessus, p. 22) — et, dans le Traité Beweisgrund.. usw. (1763), que le procédé analytique de
(1) Traume. AB, p. 373.
(2) Beweisgrund.. zu einer Démonstration des Daseins Gottes. 1763. AB, p. 163.
la raison ne suffit pas à démontrer une existence. Cette double \/ déclaration donne le coup de grâce à l'on tologi sine rationaliste ; car, si la réalité transcendante d'une essence — ou la possibilité d'un objet — ne se conclut pas à priori de la cohérence même de la définition correspondante, cette réalité de l'essence — ou cette possibilité de l'objet — ne peut se manifester à nous que par l'existence même de l'objet : " ab esse ad posse valet illatio " ; et si l'existence échappe, de droit, à toute démonstration analytique, il ne reste qu'une seule voie pour s'assurer de la possibilité d'un objet conçu : la constatation empirique de son existence.
Mais pourquoi l'existence échappe-t-elle à toute démonstration purement analytique ? Parce que ce genre de démonstration consiste exclusivement à montrer l'identité d'un prédicat et d'un sujet. (1) Or, l'existence réelle n'est jamais, à proprement parler, un prédicat : elle n'appartient, par identité, à la définition ou à la notion d'une chose, ni comme attribut essentiel, ni comme accident : elle demeure en dehors du concept de la chose, si loin que soit poussée la détermination intelligible de ce concept. Sans doute, penser l'existence d'une chose n'équivaut point à connaître l'existence* d'une chose ; mais la notion d'une chose pensée comme existante ne diffère pas, pour cela, de la notion de cette chose connue comme existante : de part et d'autre, le sujet et ses prédicats analytiques sont les mêmes ; la seule différence est celle-ci, que dans le premier cas, le rapport entre l'objet conçu et l'existence est simplement représenté, tandis que, dans le second cas, celui d'un jugement d'existence réelle, ce rapport est, comme dit Kant, posé absolument. A l'existence " réelle " d'une chose, correspond, dans notre pensée, la " position absolue " de cette chose. (2)
Par conséquent, nier l'existence réelle de quoi que ce soit, en d'autres termes, refuser à un objet pensé cette " position absolue ", qui est d'un tout autre ordre que la relation analytique d'un sujet et d'un prédicat, ne peut entraîner, de soi, aucune contradiction logique. Même, l'hypothèse de la totale non-existence (néant), considérée dans le seul rapport logique de ses termes, n'est pas incohérente. (3) Le néant ne se réfute pas par simple analyse formelle, et l'existence ne se démontre donc pas non plus analytiquement.
(1) Beweisgrund.. usw., AB, p. 72.
(2) Beweisgrund ; ..usw. AB, p. 73. " Das Dasein ist die absolute Position eines Dinges ".
(3) op. cit. p. 78. " Es ist zwar keyn innerer Widerspruch in der Ver-
neinung aller Existenz ".
On ne peut se défendre de rapprocher ces vues de Kant (qui reparaîtront intégralement dans la Critique de la Raison pure) de conclusions toutes semblables, que nous avons relevées sous la plume de Hume (voir Cahier II, pp. 166, 168). La ressemblance, toutefois, ne va pas jusqu'à l'identité, car les antécédents invoqués de part et d'autre sont traités dans un esprit différent, toujours rationaliste chez Kant, radicalement empiriste chez Hume.
b) Causalité.
La raison décisive de rejeter toute démonstration analytique de l'existence vaut également pour la démonstration analytique de la causalité. Très tôt, sinon de tout temps, Kant avait repoussé l'assimilation wolfienne de la cause physique et de la raison logique; nous avons dit qu'il alla plus loin, et après s'être séparé de Wolff, s'écarta aussi de Crusius, qu'il avait paru suivre un moment ; en effet, dès 1763, dans son opuscule sur les ''Grandeurs négatives", il conteste formellement qu'une " cause réelle " puisse jamais être conçue comme " raison logique", l'une étant une fonction d'altérité, la seconde, une fonction d'identité.
Déjà il résultait de ces prémisses que la nécessité d'une cause n'est point démontrable en raison.
En 1766, dans les Tràume, Kant revient sur ce sujet et renforce encore ses déclarations antérieures ; la forme qu'il leur donne trahit l'influence prochaine de Hume (voir Cahier II, p. 168, "Critique de la causalité"), bien que le fond ne soit que la continuation parfaitement normaie d'une évolution commencée depuis longtemps : " Lorsque l'on a atteint (en philosophie) les relations fondamentales, alors la tâche du philosophe est achevée : comment quelque chose puisse être une cause, ou posséder une force, cela notre raison est radicalement incapable de le pénétrer ; de pareilles relations ne peuvent être tirées que de l'expérience. Car la règle de notre raison porte seulement sur la comparaison selon Y identité et la contradiction. Or, dans la mesure même où quoi que ce soit est cause, quelque chose est posé par autre chose ; et il devient impossible d'obtenir, entre ces deux termes, une relation par identité ; comme il est impossible aussi que surgisse une contradiction par le fait que je refuserais de reconnaître un des deux termes comme cause : comment, en effet, y aurait-il contradiction (logique) entre poser quelque chose et supprimer autre chose ? Par conséquent, les concepts fondamentaux des choses en tant que causes..., s'ils ne sont
point empruntés à l'expérience, sont entièrement arbitraires et aussi peu susceptibles d'être prouvés que d'être réfutés ". (1)
Kant, incontestablement, entre ici très avant dans le sillage de Hume ; toutefois, de l'un à l'autre, persistent des incompatibilités irréductibles ; elles s'exprimeront plus tard dans la conscience qu'aura Kant, d'avoir, non pas réédité, mais poursuivi et "achevé" l'œuvre critique commencée par son " sagace prédécesseur " : Hume, en effet, a posé le problème critique, et même a contribué grandement à l'imposer à la pensée de Kant ; mais il ne Ta pas vraiment résolu, le scepticisme n'étant point une solution ; Kant au contraire, prétend bien donner au problème une solution positive. Du reste, à l'époque dont nous parlons, non seulement Kant n'abolit point totalement, comme Hume, le domaine traditionnel de la métaphysique, mais il conserve même quelque chose d'une ontologie transcendante. Nous nous en convaincrons en étudiant sa critique des preuves de l'existence de Dieu, publiée en 1763 : rien n'indique que sa pensée ait sérieusement varié sur ce sujet avant 1770, ou même
c) Existence de Dieu.
Si l'existence réelle ne s'exprime point par un prédicat, et ne peut donc faire l'objet d'une démonstration analytique, l'argument ontologique cartésien est sans portée, répète Kant en 1763. (2) Dès 1755, il proclamait cette impuissance de l'argument préféré des métaphysiciens rationalistes. (3)
Et si aucune " cause " n'est démontrable analytiquement, l'argument cosmologique traditionnel, fondé sur la contingence des choses existantes et concluant à une Cause première transcendante, se trouve, aussi, ébranlé par la base. Du reste, admît-on une application valable du principe de raison suffisante, contraignant d'affirmer l'existence d'un être absolument nécessaire, il resterait à démontrer qu'un être nécessaire doive posséder la perfection absolue et unique qui définit Dieu : preuve impraticable, sinon par un recours déguisé à l'argument ontologique. (4) Ne scrutons pas davantage
(1) Tràume ... usw. AB, p. 370.
(2) Beweisgrund.. usw. (III. 2). AB, p. 156.
(3) Principiorum primorum.. nova dilucidatio. 1755. Prop. VI, scholion AB, p. 394-395.
(4) Beweisgrund.. usw. AB, p. 157-158.
ici cette dernière considération, qui nous occupera plus tard, à l'occasion de la Critique de la Raison pure.
Kant renonce-t-il donc à démontrer, par la raison spéculative, l'existence de Dieu ? Nullement ; il retient comme valables deux arguments : l'argument tiré de l'ordre et dé l'harmonie des choses et un argument fondé sur l'existence des " possibles ".
Le premier de ces arguments fut, de tous temps, envisagé par Kant avec une faveur marquée. Il lui paraît, et lui paraîtra toujours, éminemment persuasif, encore que métaphysiquement incomplet. Il se rencontre d'ailleurs à toutes les étapes de la carrière littéraire du philosophe: en 1755, dans la "Théorie du Ciel" (1), et, au moins esquissé, dans la dissertation " Nova dilucidatio " (2) ; puis, traité fort au long et soumis à une discussion serrée, dans le " Beweisgrund.. " de 1763(3) ; enfin, plus tard entouré d'approbations et de réserves à la fois, dans la " Critique de la Raison pure ", où nous le retrouverons.
Le second argument, celui des " possibles " est le seul pour lequel Kant revendique toute la rigueur d'une démonstration rationnelle. Il l'avait exposé déjà sommairement dans la Dissertation latine de 1755(4), et il le reprend ici avec plus d'ampleur.
L'argument des " possibles " — qu'il ne faut pas confondre avec l'argument ontologiste tiré de la " possibilité interne " de l'essence divine — est d'origine leibnitzienne. Le voici sous sa forme originelle, où il n'apparaît encore que dans le rôle modeste d'une confirmation de la preuve fondée sur l'essence de Dieu :
" L'essence de la chose, écrit Leibn'itz, n'étant que ce qui fait sa possibilité en particulier, il est bien manifeste qu'exister par son essence, est exister par sa possibilité. Et si YEstre de soy étoit défini en termes encore plus approchans, en disant que c'est l'Estre qui doit exister parce qu'il est possible, il est manifeste que tout ce qu'on pourroit dire contre l'existence d'un tel être, seroit de nier sa possibilité. — On pourroit encore faire à ce sujet une proposition modale qui seroit un des meilleurs fruits de toute la Logique : savoir que si l'Estre nécessaire est possible, il existe. Car VEstre nécessaire et YEstre par son essence ne sont qu'une même chose. Ainsi le raisonnement, pris de ce biais, peut avoir de la solidité ;
(1) Allgemeine Naturgeschichte und Théorie des Himmels. 1755. Vorrede, und andersw. AB, pp. 221 sqq.
(2) op. cit. Propos. XIII ; AB, pp. 412. sqq.
(3) Beweisgrund... AB. pp. 93-154.
(4) Principiorum ...nova dilucidatio. Prop. VIII. — AB, p. 395.
et ceux qui veulent que des seules notions, idées, définitions, ou essences possibles on ne peut jamais inférer l'existence actuelle, retombent en effet dans ce que je viens de dire ; c'est à dire qu'ils nient la possibilité de VEstré de soy. Mais ce qui est bien à remarquer, ce biais même sert à faire connoître qu'ils ont tort, et remplit enfin le vuide de la démonstration. Car si YEstre de soy est impossible, tous les estres par autruy le sont aussi ; puis qu'ils ne sont enfin que par YEstre de soy : ainsi rien ne sauroit exister. Ce raisonnement nous conduit à une autre importante proposition modale égale à la précédente, et qui jointe avec elle achève !a démonstration. On la pourroit énoncer ainsi : si l'entre nécessaire n'est point, il n'y a point d'Estre possible. Il semble que cette démonstration n'avoit pas été portée si loin jusqu'ici : Cependant j'ay travaillé aussi ailleurs à prouver que l'Estre parfait est possible ". (1)
La deuxième proposition modale de Leibnitz, érigée en démonstration indépendante, constitue le fond essentiel de l'argument des " possibles " développé par Kant.
La " possibilité " dont il est question dans cet argument est la " possibilité interne ", l'absence de contradiction entre les notes constitutives d'un concept objectif. Toute " possibilité interne " présente deux aspects inséparables : un aspect normatif, " formel " : la cohérence logique ; un aspect matériel ou " réel " : le contenu logiquement cohérent. (2) Tout " possible " — quel qu'il soit — se trouverait donc supprimé, aussi bien par suppression de son élément réel que par suppression de son élément formel (c'est à dire, par contradiction logique). (3)
Dès lors, nous pouvons raisonner comme suit :
" Ce qui supprimerait toute possibilité est absolument impossible ". (4)
Or, l'inexistence d'un Etre nécessaire supprimerait toute possibilité.
Donc l'inexistence d'un Etre nécessaire est absolument impossible.
La mineure de ce syllogisme se prouve aisément, selon Kant : en effet, l'inexistence de l'Etre nécessaire (subsistant par soi) entraîne
(1) Leibnitz. Extrait d'une Lettre... touchant ta démonstration Cartesienne de l'existence de Dieu par le R. P. l'Amy Bénédictin. Mémoires de Trévoux. Sept. - Oct. 1701, p. 205-206.
(2) Beweisgrund., usw. I. 2. 1. AB, p. 77-78.
(3) op. cit. ï. 2. 2. AB, p. 78.
(4) op. cit. î. 2. 3. AB, p. 79.
l'impossibilité de toute réalité, donc l'impossibilité de l'élément réel (c'est à dire non purement logique) de tout possible, donc l'absence de toute possibilité. (1)
La majeure, au contraire, n'est pas, semble- t-il, dénuée d'ambiguïté. Elle peut recevoir diverses significations :
a) Entre l'affirmation, qu'on supposerait préalablement admise, du " possible ", eKl'affirmation d'une condition qui supprimerait toute possibilité, il y a incompatibilité logique. Donc, ce qui effacerait tout " possible " — soit au point de vue " formel ", par exemple la négation^du principe d'identité ; soit au point de vue matériel ou " réel ", par exemple la négation de toute existence, — est impossible. Kant lui-même, à la fin du § 2 (Ie partie, 2e considération) semble suggérer cette exégèse. Mais il reste alors à justifier l'affirmation préalable du " possible ". Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point.
b) Ce qui supprime toute possibilité serait soi-même impossible, puisque, s'il était soi-même possible, il ne supprimerait pas toute possibilité. Proposition, en apparence du moins, évidente et analytique. Or, à y regarder de plus près, ce qui est évident, c'est seulement qu'une prétendue " essence " positive, ou un " possible ", dont la notion comporterait la négation de toute possibilité, serait logiquement contradictoire et absolument impossible. Mais le premier terme de la majeure : " ce qui supprime toute possibilité ", ne désigne pas, ici, une " essence " ou un " possible ", destructeur de toute possibilité ; il s'agit d'une pure condition idéale, entraînant logiquement la négation de toute possibilité ; ou, pour préciser, il s'agit de savoir si la proposition : " il n'y a pas d'être nécessaire ", ou " rien n'est ", considérée en soi, dans sa signification propre, serait impossible, c'est à dire intrinsèquement contradictoire, par cela seul qu'elle contient analytiquement cette autre proposition : " rien n'est possible " ; ou encore, il s'agit de savoir si Yhy-
U) op. cit. I. 2. 4. AB, p. 79-81 ; et 1. 3. 1 et 2. p. 81-83. Ce que Kant dit ici n'est point en contradiction avec sa critique de l'argument cosmologique, à laquelle nous fîmes allusion plus haut (p.30.). Là, en effet, l'Etre nécessaire était supposé déduit, à partir des existences contingentes, par la voie de la causalité ; ici, il est reconnu pour la condition logique de la possibilité comme telle. Là - bas, la perfection absolue, l'unité, etc. de l'Etre nécessaire étaient censées démontrées par le concept même de sa " nécessité " ; ici,, ces attributs divins de l'Etre nécessaire sont garantis, analytiquement, par le fait même que cet Etre est posé comme condition du contenu " réel " de tout " possible " quelconque.
pothèse : " absence de toute existence ", jointe à sa conséquence : " absence de toute possibilité ", offense le principe de contradiction. Oui, semble-t-on dire, ou plutôt, faire dire par Kant : " ce qui supprime toute possibilité " se range soi-même dans la catégorie de l'impossible ou du " contradictoire " ; donc l'absence de toute existence est impossible. (1)
Nous hésitons à imputer à Kant (malgré certaine similitude matérielle avec les formules qu'il emploie au § 3 des pages citées) une équivoque aussi misérable. Car il est bien évident que l'impossibilité de " l'inexistence totale " est une impossibilité concernant l'ordre objectif auquel se rapportent les " possibles ", c'est à dire une impossibilité relative à l'être. Mais on n'a pas le droit de transformer, sans plus, comme s'il s'agissait de termes identiques, la notion d'une impossibilité objective en une notion logiquement impossible (c'est à dire contradictoire). (2) Le " néant de l'existence " est aussi le néant de l'essence, ou de la possibilité objective: il " contredit " Y être sur toute la ligne ; mais contredit-il aussi la règle analytique de la raison, aussi longtemps, du moins, que celle-ci n'a point pris position pour Y être réel ou possible? Kant lui-même ne l'a pas cru ; quelques lignes avant la phrase que nous cherchons à interpréter, il déclare formellement que l'hypothèse du néant total n'est pas contradictoire dans les termes : " On ne peut prétendre que cette négation (de toute existence) renferme une contradiction interne. Mais qu'il y ait de la possibilité, et que pourtant rien n'existe, voilà qui est contradictoire ". (3) Du reste, qu'on veuille se rappeler la doctrine générale de Kant sur le concept d'existence : " l'existence n'est pas un prédicat ", et sa négation, même totale, bien qu'elle soit peut-être impossible à d'autres titres, ne répugne pas dans les termes.
Est-il vraisemblable que l'auteur du Bewèisgrund ait poussé la
(1) On a attribué, à la majeure du syllogisme kantien, une autre signification prétendument analytique, qui ne répond pas, d'ailleurs, au texte du . " Bewèisgrund " ; elle revient à ceci : " S'il n'y a pas d'existence, il n'y a pas de possibilité, et par conséquent, le possible devient impossible, ce qui répugne dans les termes ". Cette interprétation forcerait à renvoyer Kant, comme un méchant élève de logique, au Traité des " Sophismata in dictione " ! On avouera qu'elle n'est pas vraisemblable.
(2) Et cela, justement, d'après Kant, parce que la possibilité dépend, non seulement d'une condition " formelle et logique ", mais d'une condition " matérielle et réelle " (contenu). Voir ci-dessus, p. 32 et plus loin, p. 36.
(3) op cit. I. 2. 2. AB, p. 78. Cf. p. 81. Nous soulignons.
distraction jusqu'à oublier, à quinze lignes de distance, que l'existence n'est point susceptible de démonstration analytique ? Et admettrons-nous une interprétation de l'argument des possibles, qui contraindrait à avouer, soit que la formule kantienne présente, au fond, les mêmes difficultés que l'ancienne preuve ontologique rejetée par Kant (K. Fischer) (1) — soit que la dialectique de Kant, illusionnée par l'ambiguïté du mot " possible ", s'est égarée ici jusqu'à la contradiction formelle (A. Riehl) (2) ? Riehl insinue que le sentiment rétrospectif de confusion pour une erreur aussi voyante expliquerait assez bien pourquoi le philosophe, qui reprit plus tard, dans la Critique de lai Raison pure, toute sa réfutation antérieure de l'argument ontologique, fait silence sur son propre argument des " possibles ". Cette omission, nous allons le voir, s'explique beaucoup plus naturellement en rendant à la preuve des possibles, la signification d'une étape normale dans le développement de la pensée critique chez Kant.
Deux points concernant la valeur formelle de cette preuve nous paraissent hors de doute : 1° elle est à priori (par opposition à " empirique "). Kant la classe formellement en dehors des preuves à posteriori, fondées sur l'appréhension d'une existence (3); 2° elle n'est pas purement analytique ; et en cela elle s'oppose à l'ancien argument ontologique, ou du moins à l'argument ontologique tel que Kant et beaucoup d'autres philosophes le comprennent. (4)
Comment, dans ces conditions, peut se nouer la preuve- ?
Nous croyons que Kant donne ici la première ébauche un peu claire d'un mode de raisonnement qui sera fréquemment employé dans la Critique, et en particulier, dans la " Déduction transcendantale des catégories " : nous voulons dire : îe raisonnement appuyé sur le postulat nécessaire de toute Critique, la " pensée objective " considérée précisivement en elle-même, abstraction faite du sujet psychologique aussi bien que de l'objet en soi.
Reprenons donc et complétons l'argument des " possibles ", selon l'interprétation que nous croyons devoir faire du texte de Kant :
(1) Kuno Fischer. Geschiclite der neueren Philosophie. 5e Aufl. Bd. IV. (Kant. I.) Heidelberg, 1909, p. 249.
(2) A. Riehl. Der philosoph. Kritizismus. Bd. 1. 2e Aufl. p. 307-308.
(3) Beweisgrund.., III ; AB, p. 175 sqq.
(4) Nous avons dit, au Cahier II, pourquoi l'argument ontologique de Descartes n'est pas, à proprement parler, un paralogisme, encore qu'il repose sur un présupposé erroné.
Nier l'Etre nécessaire, c'est détruire le fondement de toute possibilité. C'est donc supprimer tout " possible ".
Mais supprimer tout " possible " (" ailes Môgliche "), c'est nier la pensée objective elle-même, en supprimant tout contenu possible de la pensée (" ailes Denkliche ").
Or, nier la pensée objective elle-même, est une impossibilité à priori — puisque la pensée objective, niée dans un jugement, s'y affirme implicitement par sa négation même.
Donc, supprimer toute réalité des possibles est une impossibilité à priori, comme aussi de supprimer toute existence ou de supprimer l'existence de l'Etre nécessaire.
Quelles que soient la caractéristique logique et la valeur réelle de ce raisonnement, montrons d'abord qu'il répond bien à la pensée de Kant. D'après lui, en effet, la possibilité " formelle " n'est autre que la règle absolue de la non-contradiction ; appliquée à un " contenu ", cette condition formelle constitue avec lui un " possible ", c'est à dire, avant tout, un " objet pensable ou intelligible " (ein Denklichès). (1)
Pour Wolff, un " possible " était, non seulement un " intelligible " dans la pensée, mais du coup, et corrélativement, une " réalité possible ". Kant, au moment où nous sommes, a déjà abandonné la thèse ontologiste de l'équation parfaite entre la cohérence logique et la possibilité réelle : le " possible " est donc envisagé par lui simplement comme un contenu de pensée conforme à la règle logique de la pensée : c'est un pur " Denkliche ". (2) Le mot et l'idée du " Denkliche " jouent, dans la preuve kantienne, un rôle qu'on n'a peut-être pas assez souligné. Non seulement le " Denkliche " est souvent substitué au " Môgliche ", mais il semble que, dans l'ordre de la démonstration, le " Denkliche " forme le dernier anneau, l'attache nécessaire de toute la chaîne. Considérons quelques textes
" Si je veux songer, fût-ce un instant, à la raison pour laquelle ce qui se contredit soi-même est l'absolu néant et l'impossible, je remarque ceci : que, en détruisant le principe de contradiction, le dernier fondement logique de tout le pensable ( — de toute pensée
(1) Cette conception se retrouve dans la Dissertation de 1770.
(2) Un " Denkliche ", dont la valeur de réalité objective doit nous être "donnée" dans l'expérience. Sans "possible", pas de "pensable"; mais tout " pensable " (c. à. d. tout édifice cohérent de notes dans notre entendement) ne représente pas nécessairement une " possibilité " réelle et positive. Cf. ci-dessus.
objective), on fait évanouir toute possibilité, et qu'il ne reste plus rien à penser. Je conclus immédiatement de là que si je nie toute existence en général, et qu'ainsi disparaisse le dernier fondement réel de tout le pensable ( — de toute pensée objective), du même coup, toute possibilité s'évanouit et il ne reste rien à penser. Aussi, quelque chose peut être absolument nécessaire (à un double titre) : soit que sa négation supprime l'élément formel commun à tout pensable ( — à tout objet de pensée comme tel).., soit que sa négation supprime l'élément matériel nécessaire à tout pensable et enlève toute donnée à la pensée". (1) Redisons ceci en deux mots : Toute proposition est absurde, qui nie soit la forme logique, soit le contenu nécessaire de la pensée objective. Dès lors, la signification de la " preuve des possibles " se précise et s'éclaircit.
L'argument de Kant, dirions-nous pour nous résumer, repose incontestablement sur la vérité de cette proposition : "il y a du possible ". Leibnitz s'en tenait là, considérant sans doute cette proposition comme évidente par elle-même. Kant la rapproche avec insistance d'une autre proposition : " Il y a de la pensée". Et l'on estimerait justement, que, dans son esprit, la seconde proposition sert d'appui à la première : ''La possibilité interne ou les essences des choses — écrit-il en formulant la conclusion de son Traité — sont cela même dont la suppression effacerait tout le " pensable " : " Die innere Môgîichkeit, die Wesen der Dingen, sind nun dasjenige, dessen Aufhebung ailes Denkliche vertilgt ". (2) Das Denkliche : c'est Yultima ratio.
Voit-on la portée de cette introduction du Denckliche — " pensée objective ", " objet pensable ", " objet comme tel ", " possibilité du concept objectif " — dans la perspective de l'argument des " possibles " ? La nécessité propre du Denkliche détermine le genre de nécessité de toute la preuve. Or le Denkliche représente à la fois le fait et le droit : il échappe à la contingence du fait empirique, et participe donc à la nécessité à priori ; mais il n'atteint pas la nécessité purement analytique. Vabsence de toute pensée n'est pas une contradiction logique ; et pourtant, la négation de toute pensée, ou, plus exactement, la négation de toute attitude objective de la pensée, est impossible. Pourquoi ? Parce que la négation même est, comme l'affirmation ou comme le doute, une attitude objective de la pensée : nier, douter, affirmer, c'est, en tous cas,
(1) Beweisgrund, AB. p. 82.
(2) op. cit. AB, p. 162.
" juger " ; que ie rapport du prédicat au sujet, dans le jugement soit concordance ou discordance, il n'importe ici : positif ou négatif, il est également " posé dans l'absolu ", référé à une norme objective, selon une relation transcendantale (relation de " vérité logique ", disaient les scolastiques), où la pensée se pose elle-même implicitement (" exercite ") en s'opposant l'objet. Dans la négation de toute pensée objective, il y aurait donc à la fois " position " implicite et " soustraction " explicite de cette même pensée : contradiction entre le " vécu " et V " exprimé ", et non pas contradiction purement logique (contradictio in termtnis) ; contradiction, d'ailleurs, qui peut être ramenée à la forme d'une contradiction logique par un acte de réflexion, explicitant le " vécu " et mettant au jour, sur le même plan cette fois, le conflit de la position et de la négation.
Le raisonnement que nous venons de faire, d'après Kant, n'est ni une induction, ni une déduction analytique : il appartient au type — intermédiaire — du raisonnement " transcendantal ", qui. sans avoir été totalement absent de l'épistémologie des Anciens (1), prendra un grand développement dans la Philosophie critique ; il n'est ici qu'ébauché ; nous l'étudierons de plus près dans la suite.
Nous voudrions, toutefois, bien que ce soit anticiper sur le Livre IV de ce Cahier, montrer encore, très brièvement, en quel sens l'argument des " possibles ", tel que nous l'avons exposé, marque une étape normale dans l'évolution de la pensée kantienne.
La " pensée objective " (" in actu primo ", c'est à dire la possibilité prochaine d'un objet dans la pensée) est nécessaire. Or, elle serait radicalement impossible, non seulement s'il n'y avait pas de norme logique de la pensée, mais tout autant s'il n'y avait pas de " contenu " (de " Reale ", dit Kant) pour la pensée. Pour qu'une pensée objective soit possible, il faut donc quelque chose qui s'oppose, comme Réel au pur Logique. Sur cette exigence fondamentale, Kant, à notre connaissance, n'a jamais varié.
Quel est le Réel ainsi exigé ? En ce second point la doctrine de Kant a évolué. A l'époque du Beweisgrund, et jusqu'aux abords de la période critique définitive, Kant admet encore que le contenu objectif de la pensée, quoique originaire de l'expérience, soit constitué, non seulement par des phénomènes, mais par des éléments ayant en eux-mêmes valeur d'intelligibles : tels les concepts géné-
(1) Voir Cahier /, pp. 28-29, 54.
raux d'une métaphysique de la nature. Supposant au Reale une valeur intelligible positive, il la fonde, rationnellement, sur un Etre suprême, doué pareillement d'attributs positifs. Plus tard seulement, il croira découvrir la relativité foncière de tout le contenu matériel de notre connaissance. Le Reale postulé par la pensée objective, ne pourra plus être alors qu'un ensemble de déterminations phénoménales ; et la preuve d'un Etre nécessaire, positivement intelligible., perdra son fondement premier. Il en restera néanmoins ceci, qui n'est plus une " démonstration de Dieu " : le " Réel phénoménal ", essentiellement relatif, n'étant pensable que par le complément logique d'un Absolu, d'une Réalité en soi, postuler le phénomène équivaut à postuler, au même titre, la " Chose en soi ". Nous verrons plus loin, que, d'après la Critique, la Chose en soi n'est pas déterminable par nous selon sa réalité propre : à notre entendement nonintuitif, elle n'est accessible que comme fondement rationnel des phénomènes. Elle assume, dans la Critique, une des fonctions assignées, par le Beweisgrund, à l'Etre nécessaire, défini comme le fondement de tout le " contenu " des " possibles " ; elle n'est pas toutefois l'équivalent de cet Etre.
Nous devrons revenir plus tard sur la notion kantienne dé " chose en soi ". Si notre interprétation est exacte, le Kant de la Critique n'abandonne aucunement le cadre rationnel dressé par le Kant du Beweisgrund ; mais il en arrive à concevoir en un sens plus étroitement phénoménal la nature du " Reale der Môglichkeit " ou des " Data des Denkîichen " : il ébranle ainsi lui-même la valeur de son argument des " possibles ", en tant que preuve de l'existence d'un " Etre parfait et souverainement réel ". Cette preuve n'avait donc plus lieu d'être présentée. Il en persiste, à peine, quelques fragments, dans les passages de la Critique de la Raison pure relatifs à " l'Idéal transcendantal ".
Au total, la seconde étape de la philosophie précritique de Kant, si elle le détache de plus en plus du wolfianisme intégral, laisse incomplètement résolus deux problèmes fondamentaux : 1° Le rapport exact du phénomène et de l'intelligible dans la connaissance objective. 2° Les conditions de possibilité de l'objet dans la pensée,
La solution complète de ces deux problèmes pourrait seule rendre définitive une réponse à la question centrale qui domine les préoccupations de Kant : la valeur de la Métaphysique.