‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 2)Chapitre 6 sur 36 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Troisième étape : découverte de l'idéalité de l'espace et du temps (1768-1770.)

Cette phase de l'évolution philosophique de Kant intéresse surtout le problème des rapports entre le sensible et V intelligible, alors que la quatrième et dernière phase développera plus directement le problème de l'objet comme tel.

On pressent que les concepts d'espace et de temps, frontière commune, jusqu'ici passablement incertaine, des deux grandes zones de la connaissance, devront être élucidés pour permettre enfre elles une démarcation claire.

§ 1. — Sur r " identité des indiscernables ".

Dès 1755, Kant avait abandonné la théorie îeibnitzienne de l'espace intelligible et se ralliait à la conception métaphysique de l'espace absolu newtonien (Cf. ci-dessus, p. 15). La même année, il prend une attitude qui porte plus loin encore, car elle contient, virtuellement, l'abandon total de la rationalité de l'espace : nous voulons parler de sa réfutation du principe leibnitzien des " indiscernables ". Contre les Ontologistes, Kant établit que deux formes entièrement semblables (" indiscernables ") ne sont pas nécessairement identiques : elles peuvent rester " distinctes " par la seuie différence de lieu. (1) Or, un principe de distinction entre substances, totalement étranger aux définitions respectives de celles-ci, échappe à l'ordre de nos concepts rationnels, n'est pas un "intelligible". Dès 1755, il ne reste vraiment plus à Kant que de tirer explicitement cette conséquence.

(1) Principiorum... nova dilucidatio. 1755. Prop. XI, 2. AB, p. 409-410. Il est superflu de souligner l'équivalence de cette thèse kantienne et de la thèse thomiste du " principe d'individuation " des formes matérielles.

§ 2 — Uapriorité de l'espace.

L'opuscule de 1768, sur " Le fondement premier de la distinction des emplacements (des corps) dans l'espace " (1), si important soit-il comme indice du travail qui se fait dans l'esprit de Kant, marque moins un enrichissement doctrinal que la conscience plus vive de la nécessité, déjà entrevue, d'abandonner radicalement l'idée leibnitzienne de l'espace ; il trahit en même temps le pressentiment des difficultés théoriques que soulèvera cet abandon.

Les métaphysiciens (de l'école newtonienne) se sont donné beaucoup de peine, écrit Kant, pour démontrer à priori l'existence d'un espace absolu, condition préalable des relations locales des corps. Ne pourrait-on pas tenter de faire la même démonstration à posteriori? Euler, dans ses " Réflexions sur le temps et l'espace" (Î748), avait touché ce sujet ; mais il s'était borné à signaler la difficulté que l'on aurait à interpréter les lois du mouvement, en Mécanique, selon la théorie leibnitzienne de l'espace. Kant, lui, veut montrer de plus, que cette théorie est inacceptable absolument, même pour le pur " géomètre ". (2)

Sa démonstration repose sur une série de constatations d'expérience, dont la plus frappante est celle des figures symétriques " non-congruentes ", à trois dimensions. Ces figures, dit-il, " peuvent être entièrement égales et semblables, et pourtant différer entre elles de telle sorte que les contours de l'une ne puissent pas se superposer aux contours de l'autre ". (3) Dans le corps humain, les paires de membres en fournissent un bon exemple. Entre la main gauche et la main droite, qu'on peut supposer de dimensions rigoureusement égales, il n'y a pas de différence définissable pour qui les considère chacune isolément, en elle-même et pour ainsi dire de l'intérieur : des deux côtés, la proportion et la situation relative des parties sont identiques. La non-congruence n'apparaîtra que si l'on rapporte les deux mains à l'espace qui les enveloppe ; plus exactement, à la superficie extérieure qui les moule. Ces deux superficies, ou ces deux formes d'emplacement spatial, ne peuvent être amenées à coïncider. (4) Si l'on suppose que le premier objet

(1) Von dem ersten Grand des Unterschiedes der Gegenden im Raume. 1768. AB. pp. 377-383.

(2) op. cit. p. 378.

(3) op. cit. p. 38Ï.

(4) op. cit. p. 382.

créé fût une main humaine, elle devait être nécessairement, dès le premier instant, soit une main droite, soit une main gauche ; et pourtant, la définition purement intelligible des deux mains (selon la formule leibnitzienne, qui subordonne l'étendue à Tordre ontologique des parties) est la même. (1)

Kant conclut de là — et c'est ce qui nous importe plus que son argumentation même — " que les déterminations de l'espace ne dérivent pas de la situation relative des parties de la matière, mais inversement, que ces situations relatives dépendent des déterminations de l'espace ; et qu'ainsi, dans la constitution des corps, se rencontrent des différences, entendons des différences réelles, qui ne peuvent se rapporter qu'à un espace- absolu et originel ". (2)

Comment comprendre ceci ? L'espace absolu des mathématiciens est une condition à priori, nécessaire, de notre représentation des corps : il n'est donc pas simplement empirique et contingent. Et l'on ne peut dire non plus, avec Leibnitz, qu'il soit un pur concept abstrait, dépendant de la définition préalable des choses. Mais serat-il possible d'exprimer " intelligiblement ", par des " idées de la raison ", la réalité d'un concept, qui, loin d'être abstrait, comme les autres concepts, est concret et présent intuitivement à notre sens interne ? (3)

Kant ne sait trop encore comment concilier, dans le concept d'espace, le caractère à priori, (qui semblerait le rapporter à l'entendement pur) avec le caractère manifestement intuitif et singulier (qui le rattache plutôt aux facultés sensibles).

§ 3. — La " grande lumière " de 1769.

L'année 1769 apporta à Kant, selon sa propre déclaration, une " grande lumière ". (4) Nous en trouverons le reflet immédiat dans la Dissertation latine de 1770, où le départ est enfin nettement marqué entre l'élément sensible et l'élément intelligible de nos connaissances, grâce à une définition de la nature de nos représentations d'espace et de temps.

Mais auparavant, on voudrait savoir quel est le processus de

(3) op. cit. p. 383.

(4) Benno Erdmann. Reflexionen Kants. Bd. II. n° 4, p. 4.

pensée qui conduisit Kant, des positions acquises dans l'opuscule de 1768, à celles que consacre la Dissertation de 1770.

Si les témoignages directs font ici défaut, par contre les indices généraux et la logique interne des problèmes en cause convergent vers l'hypothèse défendue naguère (1885) par B. Erdmann, et, depuis, généralement admise : à savoir que l'esprit de Kant, dès sa première émancipation du dogmatisme woifien, fut constamment stimulé par le scandale des antinomies métaphysiques. (1) Sans aucun goût personnel pour le scepticisme, il s'efforçait toutefois de se démontrer à soi-même, tour à tour, le pour et le contre, dans l'espoir de déceler ainsi les illusions où se prend notre raison. (2)

Or, l'antinomie de l'espace absolu des mathématiciens et de l'espace abstrait des métaphysiciens avait attiré son attention de longue date. Comment résoudre cette antinomie, se demandait-il dans i'Introduction de la Monadologia physica (1756), "puisqu'il doit sembler plus facile d'accoupler griffons et chevaux que de concilier philosophie transcendantale et géométrie ? La métaphysique, en effet, nie absolument la divisibilité indéfinie de l'espace ; la géométrie affirme cette divisibilité avec la même certitude qu'elle affirme ses autres propositions... etc. " (3) Si l'on ajoute que la correspondance de Leibnitz et de Clarke, où s'affrontent les deux conceptions de l'espace, était connue de Kant (l'édition de Dutens date de 1768), et que la préoccupation de cette antinomie perce dans tout l'opuscule de 1768 (Grund des Unterschiedes.. im Raiimé), surtout peut-être dans la finale, où, après avoir écarté l'espace leibnitzien, Kant sent l'antinomie renaître au sein même du concept métaphysique de l'espace absolu ; si l'on ramasse tous ces indices, et qu'on les rapproche de la solution apportée enfin, en 1770, aux contradictions résultant du " contagium sensitivae cognitionis cum intellectuali " (4), on concluera volontiers que c'est avant tout la perception de plus en plus précise de V antinomie de l'espace, qui fit jaillir la "grande lumière" de 1769. Celle-ci n'était autre chose que la découverte de " l'idéalité de l'espace et du temps ", avec son corollaire : la distinction nette tracée entre la sensibilité et l'entendement.

(1) Voir la démonstration de B. Erdmann, dans Rejlexionen.., II. Introduction, pp. XXXIV sqq.

(2) op. cit. Refl. n° 4, p. 4.

(3) Monadologia physica. AB. p. 475.

(4) De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principiis. § 23. AB. p. 411.

Chose curieuse, le principe même qui va frayer directement la voie à une Critique agnostique, vint à maturation, dans l'esprit de Kant, sous l'influence des Nouveaux Essais de Leibnitz (publiés par Raspe en 1765). La Dissertation de 1770, dont nous allons parler, semble, à première vue, un retour au rationalisme ontologiste ; elle rend presque partout un son leibnitzien : au fond, cependant, elle marque un progrès dans la ligne même du développement régulier de Kant vers ie point de vue rigoureusement critique.

§ 4. — La Dissertation de 1770.

" Ce qui répugne aux lois de l'intelligence et de la raison, remarque Kant dès le début de sa Dissertation, est certes absolument impossible ;... il n'en va pas de même de ce qui répugne seulement aux conditions de la connaissance intuitive " (c'est à dire, chez l'homme, de la connaissance sensible). (1) Cette dernière répugnance, en effet, n'est que " subjective " : elle peut toutefois " simuler une répugnance objective " et induire en erreur les imprudents qui mesurent le domaine des essences, ou de la réalité en soi, aux limites plus étroites de notre entendement imparfait. (2)

Cette distinction, entre le représentable (dans la sensibilité) et Y intelligible, entraîne deux conséquences, dont l'une semble confirmer l'ontologisme leibnitzien, mais dont l'autre le sape à la base.

Si Y intelligible n'est pas enfermé dans les bornes du représentable (sensible), une métaphysique transcendante est possible. Par contre, si le non-représentable (dans la sensibilité) n'est pas nécessairement Y inintelligible, il y a dans notre esprit des sources d'impossibilité, c'est à dire des impossibilités à priori, qui tiennent à la condition subjective de notre sensibilité et non à la condition objective de notre raison. Or, 1' " impossibilité à priori " n'est que l'expression inverse d'une " nécessité à priori ". Concluons : si le représentable et Y intelligible ne sont pas des notions convertibles, il faut admettre une " nécessité à priori " de la sensibilité, et par conséquent une " science du sensible " : " sensualium itaque datur

(1) De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principiis. 1770. § 1. AB, p. 389.

(2) îbid.

scientia ". (1) Pour l'école cartésienne, au contraire, et pour Leibnitz en particulier, il n'y avait de science que de l'intelligible ; mais le sensible se ramenait à l'intelligible comme le " confus " au " distinct ".

Or, la possibilité d'une " science du sensible " résout, en principe, l'antinomie de l'espace, lequel doit à la fois être à priori et concret, intuitif et nécessaire ; on dira que l'espace réunit tous les caractères d'un " à priori de la sensibilité " ou d'un " intuitus originarius ". (2) Et il en est de même du temps.

Kant expose avec quelque détail la fonction à priori du " concept d'espace " dans la connaissance sensible.

" Sensibilité " dit " réceptivité " d'un sujet connaissant, devant un objet présent qui l'affecte. (3) Et non pas stade confus d'une connaissance intellectuelle, comme le veut Wolff. (4) La représentation sensible, dépendant de la qualité du sujet réceptif, nous donne donc les objets, " non comme ils sont en soi " mais " comme ils apparaissent " (uti apparent). (5)

Dans la représentation sensible, la pure sensation, passive, joue le rôle d'une " matière ", et apparaît toujours coordonnée à d'autres sensations simples, sous des formes générales — espace et temps — qui expriment les lois mêmes de notre subjectivité réceptive. (6)

Nous disons bien : les lois mêmes du sujet réceptif, en d'autres termes, des déterminations formelles à priori de la représentation sensible. En effet, les propositions suivantes, relatives au temps et à l'espace, se démontrent rigoureusement, selon Kant :

1 ° Le concept d'espace n'est pas abstrait des perceptions externes, mais présupposé à celles-ci comme leur condition de possibilité (§15. A)

2° Le concept d'espace est une représentation singulière, embrassant en soi les objets sensibles, et non pas une notion générale descendant par identité à des inférieurs. (§ 15. B)

3° Le concept d'espace est donc une intuition pure : intuition parce qu'il n'est pas un concept discursif, abstrait ; intuition pure, parce qu'il n'est pas composé de sensations, mais constitue la forme préalable nécessaire (à priori) des sensations externes. C'est

(1) op cit. § 12. p. 398.

(2) Ibid.

(3) op cit. § 3. p. 392.

(4) op. cit. § 7. p. 394.

(5) op. cit. § 4. p. 392.

(6) op. cit. § 4. p. 393.

l'intuition pure de l'espace qui fournit l'objet de la géométrie. (§ 15. C)

4° L'espace n'est pas quelque chose d'objectif et de réel (substance, accident ou relation), mais quelque chose de subjectif et d'idéal, c'est à dire, une sorte de schéma coordinateur de nos sensations externes, dérivé, selon une loi stable, de la nature même de notre esprit. (§ 15. D)

5° Bien que le concept d'espace, rapporté à la " réalité en soi ", doive être dit purement imaginaire, toutefois, rapporté aux " phénomènes " sensibles, il est, non seulement entièrement vrai (verissimus), mais le fondement de la vérité des sens externes. Il traduit, en effet la loi même de X apparence ; ou, si l'on veut, la géométrie exprime véritablement la loi naturelle des choses pour autant que celles-ci affectent nos sens. L'espace est donc le " principe formel du monde sensible" en tant que sensible. (§15. E)

Les mêmes conclusions s'appliquent au temps, sauf que ce dernier " concept " commande les déterminations spatiales elles-mêmes et tout l'objet du sens interne. En outre, par une anticipation assez vague encore sur la future théorie du " schématisme ", Kant signale la proximité de la forme du temps à l'entendement, et le rôle privilégié qu'elle assume dans l'intellection. (i)

Le " principe de l'idéalité de l'espace et du temps " est désormais acquis à la Philosophie critique : il signifie que l'espace et le temps, loin d'exprimer une condition ontologique des objets, ne sont autre chose, dans notre connaissance, que les conditions générales et nécessaires de la sensibilité, les lois à priori du phénomène. Ils échappent donc à toutes les difficultés que soulèveraient, sur le terrain de la " réalité en soi ", certaines de leurs propriétés, telles la divisibilité et l'extension indéfinies. (Voir plus loin : " La solution kantienne des antinomies ")

L'auteur de la Dissertation 1770, au moment même où il élargit, au point de le rendre infranchissable, le fossé qui séparait sa philosophie de la métaphysique leibnitzienne, semble, d'autre part, travailler à le combler, en reconnaissant, au dessus de la zone élargie des phénomènes, la zone épurée, et plus lumineuse que jamais, des vrais " intelligibles ", des noumènes. Retour offensif de " l'illusion métaphysique " ? Non ; disons plutôt : sursaut d'une pensée restée foncièrement ontologique, et maintenant libérée

(1) op. cit. Corollarium. pp. 405-406.

soudain des entraves spatiales ou temporelles, qui l'empêchaient de se dresser et de se reconnaître. Que les Nouveaux Essais soient pour quelque chose dans cette réaction, qui ne durera guère, nous !e voulons bien ; elle eût pu d'ailleurs se produire sans eux. Voyons en quoi consista la brusque échappée de la pensée kantienne vers une Métaphysique transcendante.

Le temps et l'espace selon Kant, appartiennent à l'ordre " phénoménal " en leur qualité de formes coordinatrices, nécessaires et universelles, des sensations. Mais X apparence multiple, ainsi structurée, n'est pas encore, à proprement parler, Y expérience. Cette dernière suppose, en plus, un " usage logique " ou analytique de l'entendement, appliquant à Yapparence le principe normatif de contradiction. (1) L'application ''réfléchie" de l'entendement analytique à Yapparence fournit les concepts généraux, que l'on appelle " concepts empiriques " et les " lois phénoménales ". (2) Les concepts généraux empiriques, si loin qu'on en veuille étendre l'universalité, ne deviennent jamais de vrais concepts intellectuels quant au contenu {= au " réel " par opposition à leur forme logique, analytique, d'élaboration) : " Conceptus itaque empirici per reductionem ad majorem universalitatem non fiunt intellectuales in sensu reali, et non excedunt speciem cognitionis sensitivae, sed, quousque abstrahendo adscendant, sensitivi manent in indefinitum ". (3)

Un " objet phénoménal " aux yeux de Kant, n'exige donc encore, pour être dûment constitué, qu'une matière sensible, ordonnée dans le temps et dans l'espace, et soumise à la règle analytique de l'entendement.

Mais quelles conditions exigera la constitution d'un objet " intelligible " ?

D'abord, évidemment, la même règle analytique (logique) de l'entendement. L'usage logique de notre intelligence " s'étend à toute science sans exception ", à la science de l'intelligible comme aux sciences du sensible. (4) La seconde condition, c'est que notre intelligence, outre son " usage logique ", ait, en tant qu'intelligence, un " usage réel ", c'est à dire qu'elle possède un contenu proprement intellectuel. (5) En va-t-il ainsi ?

(1) op. cit. § 5. p. 394. Comparer, ci-dessus, notre chap. 4, § 2, c, p. p 32, 36, 38.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

Oui, croit pouvoir affirmer Kant. Nous le constatons dans les concepts fondamentaux de la " philosophie première " ou de la Métaphysique, et dans les concepts moraux. (1) En effet, des notions comme la possibilité, l'existence, la nécessité, la substance, îa cause, etc., qui ne contiennent en elles-mêmes aucun élément sensible et ne font partie non plus d'aucune représentation sensible, ne peuvent être extraits de nos concepts d'expérience : elles offrent donc bien un contenu purement intellectuel. (2)

Ces concepts fondamentaux de la métaphysique sont rangés souvent parmi les " concepts abstraits ". Kant réprouve cette terminologie. Car, à vrai dire, le pur " concept intellectuel ", s'il fait abstraction du sensible (c'est à dire s'en sépare totalement), ne fut pa\s abstrait du sensible (c'est à dire ne fut pas emprunté au sensible) ; c'est plutôt un concept abstrayant ou abstractif (abstrahens) qu'un concept abstrait (abstraetus). Pour éviter toute ambiguïté, Kant préfère nommer les concepts strictement intellectuels : idées pures. (3)

Les idées pures n'étant pas abstraites de l'expérience sensible, seraient-t-elles donc " innées " (conceptus connati) ? (4) Non ; l'innéisme est une " philosophie paresseuse ". (5) Elles sont " acquises ", en ce sens qu'elles expriment les lois générales d'une activité que notre entendement n'exerce qu'à l'occasion de l'expérience. (6) Dès lors, quelle valeur logique possèdent ces " idées pures " ? Elles représentent le point de vue absolu de l'intelligence sur les objets mêmes que le sens perçoit relativement : elles représentent donc des déterminations ontologiques apportées aux objets phénoménaux. (7) Et à ce titre elles ont un double usage : un usage négatif et critique, dans la mesure où, sans étendre notre science au delà des objets d'expérience, elles nous empêchent d'y confondre le sensible avec l'intelligible et nous préservent des erreurs qui naissent de cette confusion ; — un usage dogmatique, par le fait que les " idées pures ", objet de l'ontologie et de la

(1) op. cit. § 8. et cf. §7, p. 395.

(2) Ibid. Cf. § 6. p. 394.

(5) op. cit. § 15. Corollarium, p. 406.

(6) op. cit. § 8. p. 395.

(7) Remarquer comment, pour Kant, l'usage de la raison, dès que celle-ci possède un " contenu " intelligible, est ontologique. L'auteur de la Critique n'abandonnera jamais ce point de vue.

psychologie rationnelle, s'ordonnent nécessairement sous le type souverain d'une " perfection nouménale ", d'un " maximum perfectionis ", — qui, pour la Raison " théorique " sera Dieu, et pour la Raison ''pratique" sera le Bien moral. (1) Dans l'ordre spéculatif, le seul dont Kant s'occupe ici, on dira donc que Dieu, parce qu'il est, comme Idéal, le principe intelligible {principium cognoscendi) de toute perfection, en est aussi, comme existence, le principe efficient (principium fiendi). (2)

Manifestement, Dieu reste toujours, aux yeux de Kant, " l'archétype " et le " principe " de tous les " possibles " (3), encore que la Dissertation suppose l'existence de Dieu plutôt qu'elle ne la démontre formellement.

On pourrait, toutefois, dégager une sorte de preuve de l'existence divine de la trame même des développements qui remplissent la Sectio IV : " De principio formae mundi intelligibilis ". Le raisonnement reviendrait essentiellement à ceci :

La forme du monde sensible, c'est à dire la coordination spatiale et temporelle, étant d'ordre phénoménal, ne se conçoit que comme " apparence " d'une unité mondiale réelle, intelligible, liant entre elles les " substances " que nous reconnaissons sous les phénomènes. (4) Or, cette unité intelligible du monde ne peut résulter de la simple coexistence des substances ; le commerce des substances doit se fonder sur un lien de dépendance ou de causalité réciproque. (5). Mais toute dépendance causale serait impossible entre substances également " nécessaires " ; les substances du monde sont donc forcément " contingentes ", c'est à dire sont "entia ab alio " (6) ; sinon elles ne pourraient former entre elles une totalité réelle. Considérons maintenant le principe d'où dépendent les substances contingentes : ce principe est nécessairement un Etre noncontingent, et extramondial (7). Et il ne peut être qu'unique : non seulement " architecte " de l'univers, mais " créateur ". En effet, l'unité de coordination des substances dans le monde ne saurait avoir d'autre fondement dernier que leur dépendance essentielle

(1) op cit. §9. p. 395-396.

(2) Ibid. p. 396.

(3) Cf. praes. § 9 et ÎO.

(4) op. cit. §16. p. 406-407.

(5) op. cit. § 17 et 18. p. 407-408.

(6) op. cit. §20. p. 408. Cf. §19.

(7) op. cit. § 19. p. 408.

vis-à-vis de cet Etre nécessaire. (1) Et celui-ci ne fût-il pas unique, l'unité du monde serait brisée : il y aurait, non pas un monde, mais autant de mondes qu'il y aurait d'êtres nécessaires et créateurs. (2)

L'unité intelligible du monde exige donc, pour être possible, l'unité même d'une Cause première extramondiale.

On voit sans peine quel est le point de départ ou le présupposé " nouménal " de tout le raisonnement : savoir, que l'unité phénoménale du monde exprime réellement l'unité intelligible d'une pluralité de substances. La " Critique " abattra tout ce laborieux échafaudage.

Résumons en quelques propositions les points saillants de la " Propédeutique " philosophique, que Kant prétendait esquisser dans la Dissertation de 1770 :

1. Les objets sont représentés, dans notre connaissance, de deux manières : a) phênoménalément, selon qu'ils nous " apparaissent " ; b) intelligiblement, selon qu'ils " sont en eux-mêmes ".

2. Les objets phénoménaux nous sont donnés dans les " concepts empiriques ". Ceux-ci, en tant que représentations objectives, résultent de l'application de la norme logique d'identité aux associations spatiales et temporelles de sensations.

3. Les objets intelligibles nous sont donnés dans les " concepts purs ". Ceux-ci expriment, sous la norme logique d'identité, un contenu propre de l'entendement. Ils ne sont pas, toutefois, des "intuitions intellectuelles ", mais seulement des déterminations intelligibles générales, que nous ne rapportons aux individus qu'à travers les concepts empiriques de ces derniers.

4. La confusion de Vobjet phénoménal et de Yobjet intelligible engendre des antinomies. Et cette confusion dérive toujours d'une erreur sur la nature de l'espace et du temps — intuitions pures de la sensibilité, auxquelles leur apriorité et leur nécessité prêtent une apparence illusoire ^intelligibles purs ou de noumènes.

Ainsi donc, si nous ne nous trompons, Kant, en 1770, fait dépendre la possibilité d'un objet, dans notre connaissance, de ces deux conditions nécessaires et suffisantes : a) existence en nous d'un contenu de représentation, b) sous la norme logique d'identité. L'objet sera phénoménal ou nouménal d'après la nature du contenu de représentation : phénoménal, si le contenu est passivement reçu par la faculté connaissante réceptive (sensibilité) ; nouménal, si ce

(1) op. cit. §20. p. 408.

(2) op. cit. §21. p. 408.

contenu est activement produit par la faculté connaissante, nonréceptive (entendement).

Kant, à ce moment, ne pénètre pas encore bien avant dans le problème de la constitution de l'objet comme objet. Admettant, avec presque tous les philosophes ses prédécesseurs, que la représentation devient " objet conscient " au sein du jugement, et ne concevant encore le jugement que sur le type analytique, il reconnaît en nous autant de classes d'objets connus qu'il y constate de genres de représentations justiciables de la norme d'identité. Ces représentations sont, indifféremment, à ses yeux, soit les groupements spatiaux et temporels du donné sensible, soit les unités métasensibles qu'expriment les concepts généraux de la métaphysique et de la morale. Pas plus que Hume ni Wolff, il ne se demande si les groupements spatiaux et temporels sont par eux seuls assez unifiés, ou d'autre part, si les unités générales de l'entendement sont en elles-mêmes assez complètement déterminées, pour faire isolément fonction d'objets sous la norme d'identité. Cette question, d'ailleurs, naîtra bientôt dans son esprit, et la réponse sera le fond même de la Critique de la Raison pure.

L'opposition de l'objet sensible et de l'objet intelligible, telle que Kant la conçoit en 1770, montre chez lui l'adhésion persistante à un principe d'épistémologie que nous ne trouverons jamais contredit, non plus, dans la suite. Nous entendons : le principe du réalisme foncier de l'intelligence.

Selon Kant, l'intelligence, ou l'entendement, est, de sa nature, la faculté du " réel ontologique ", du " réel en soi " (1). Tout ce qu'elle enveloppe comme " matière " de son opération, l'intelligence le

(1) Markus Herz, dans ses " Betrachtungen ans der speculativen Weltweisheit" (1771), sorte de paraphrase de la Dissertatio de Kant, nous apporte, sur la fonction objective de la raison, un écho fidèle de la pensée kantienne à ce moment. N'ayant pas actuellement sous la main l'ouvrage de Herz, nous citons d'après B. Erdmann (Reflexîonen. II. p. LU.) : " Das Intellectuelle ist das Vermôgen, sich solche Dingen vorzustellen, denen ihrer Beschaffenheit wegen durch die Sinne kein Eingang verstattet wird. Die sinnliche Erkenntniss hat... zum Vorwurfe... den verânderten Zustand, weicher durch ihre Eindrùcke zuwege gebracht worden ist. Hingegen ist bey den Vernunfterkenntnissen kein Mittet zwischen den âusseren Gegenstânden und der Erkenntniss von ihnen, daher sind jene das unmittelbare Object von dieser. Wenn nun jede Erkenntniss, nach demjenigen welches ihr nàchster Vorwurf ist, sich richtet, verschieden ist, wenn dieser sich verândert, und unverânderlich ist wenn dieser bestândig derselbe bleibt, so wird auch die sinnliche

rapporte, tel quel, à ia " réalité en soi ". Si l'intelligence possède en propre un contenu purement intelligible, nullement relatif, ce contenu a, par le fait même, une valeur objective absolue de " chose en soi ". Demander s'il y a une Métaphysique " valable comme science ", c'est demander, en d'autres termes, s'il y a, dans notre pensée, des déterminations objectives métasensibles. Or, en 1770, Kant admet encore que les déterminations propres de notre entendement y représentent, par elles-mêmes, un contenu objectif, une sorte de " donné à priori ". Dans ce cas, " l'usage réel " de l'intelligence revêt, dans son ordre, une pleine valeur ontologique — quelle que soit, d'ailleurs, la dépendance extrinsèque où la faculté intellectuelle puisse se trouver vis-à-vis d'une sensibilité parallèle. Même si nous supposions l'entendement sans contenu objectif propre, cette faculté ne laisserait pas de demeurer, aux yeux de Kant, " faculté de l'objet ontologique ". Mais alors se poseraient des problèmes nouveaux, que nous rencontrerons plus tard. (1)

Kant ne vit d'abord lui-même, dans sa Dissertation de 1770, qu'une " grande lumière ", une lumière nouvelle projetée sur l'épistémologie ; ébloui et momentanément satisfait, il négligea un reste d'ombre, qui s'attachait à la distinction du sensible et de l'intelligible et réclamait une critique plus pénétrante encore. Il croyait bien avoir saisi et fixé, dès lors, les principes fondamentaux de cette " Méthode de la Métaphysique ", où se portaient, depuis plusieurs années, ses préoccupations habituelles. " Depuis environ un an, écrit-il en septembre 1770, à Lambert, je suis parvenu, je m'en flatte, à une conception que je ne prévois pas devoir modifier jamais, mais seulement développer — et d'après laquelle il est possible de soumettre tous les genres de questions métaphysiques à des critères sûrs et faciles, et de décider avec certitude dans quelle mesure elles sont ou non susceptibles de solution ". (2)

Or, au moment où Kant croyait ainsi sa tâche épistémologique virtuellement terminée, il s'engageait déjà inconsciemment dans un nouveau et dernier tournant de son évolution précritique.

Erkenntniss... in verschiedenen Subjecten verschieden sein mussen... Hingegen da die reine Vernunfterkenntniss sich unmittelbar auf âussern Gegenstànde beziehet, so kann sie nur alsdann einer Verânderung un'terworfen sein, wenn die àussern Objecte selbst eine verschiedene Gestalt annehmen, oder von einer andern Seite betrachtet werden ; so lange dièse aber dieselben bleiben, muss auch die Erkenntniss davon in allen Subjecten einerley sein ". (op. cit. p. 27)

(1) Voir plus loin, Livre IV, chap. 1 : "Réalité de la chose en soi".

(2) An J. H. Lambert (2 sept. 1770) Briefc. I. Edit. cit. p. 74.

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