CHAPITRE
Quatrième étape : Invention du problème critique (vers 1772).
Sur cette étape décisive, nous avons l'avantage d'être renseignés, dans les termes les plus clairs, par la correspondance de Kant. Il nous suffira d'encadrer de quelques remarques deux ou trois extraits de la lettre adressée par lui à Markus Herz, le 21 février 1772. (1)
L'auteur de la Dissertation voit maintenant se dessiner avec beaucoup plus de netteté, devant son esprit, le problème de l'objet, ou, comme il dit, le problème du " rapport des représentations à l'objet " ; la nécessité de résoudre ce problème donne subitement un sens nouveau à sa longue recherche d'une métaphysique critique. Depuis Î770, un doute lui était venu. Les déterminations intellectuelles, qu'il considérait comme un contenu objectif de la pensée pure, ne seraient-elles pas, seulement, la structure fonctionnelle d'une intelligence astreinte à s'exercer sur des données exogènes ? Et s'il en était ainsi, c'est à dire si les " concepts purs ", au lieu de s'imposer isolément comme autant de " données intelligibles " — que l'on constate sans les expliquer — procèdent, au contraire, de l'intelligence, comme les fonctions nécessaires de l'unité radicale du sujet connaissant, une nouvelle tâche incombe à la philosophie critique ; car il devient possible de dresser la table systématique de ces concepts purs — disons tout de suite : de faire la déduction des catégories de l'entendement pur ; au lieu de procéder déscriptivement, comme jadis Aristote, en classant, par juxtaposition, les contenus généraux de pensée, il devient possible de procéder logiquement, en dérivant à priori les concepts purs comme lois nécessaires de la pensée. On voudra bien, en lisant les extraits qui suivent, prendre pour repères ces trois points de vue solidaires : problème de l'objet — valeur purement fonctionnelle des catégories ; — système des catégories.
(1) An Mariais Herz (21 febr. 1772). Briefe von und an Kant. !, Kants Werke. Edlt. Cassirer. Bd. IX. Berlin 1918, pp. 102 sqq.
Kant fait part à son correspondant des méditations qui ont occupé, et continuent d'occuper son esprit à cette époque :
" Sur la distinction du sensible et de l'intelligible en Morale, et sur les propositions fondamentales qui résultent de là, mon étude était déjà assez avancée précédemment. Quant aux principes du sentiment, du goût et du jugement, avec leurs effets respectifs : l'agréable, le beau et le bien, j'en avais tracé depuis longtemps une esquisse, satisfaisante à mon gré. Depuis, j'ai ébauché le plan d'un ouvrage qui pourrait porter ce titre : Les frontières de la sensibilité et de la raison. J'y concevais deux parties : l'une théorique, l'autre pratique. La première comprenait les deux subdivisions suivantes : 1. La phénoménologie en général. 2. La métaphysique ; mais envisagée seulement dans sa nature et dans sa méthode. La seconde partie se subdivisait pareillement en deux sections : 1. Principes généraux du sentiment, du goût et des tendances sensibles. 2. Les premiers fondements de la moralité. Mais réfléchissant à l'ensemble de la partie théorique et au rapport mutuel de ses parties, je remarquai ceci : qu'il m'avait manqué jusque là un élément essentiel, demeuré inaperçu de moi au cours de mes longues recherches métaphysiques, comme il avait échappé aux autres chercheurs, bien qu'il renfermât la clef de tout le mystère de la Métaphysique — de cette Métaphysique qui n'avait point encore pris conscience d'elle-même. Je me posai, en effet, cette question : Sur quel fondement s'appuie le rapport de ce que nous appelons en nous des représentations, à l'objet? Si la représentation ne renferme autre chose que le mode même selon lequel le sujet est affecté par l'objet, on conçoit aisément qu'elle puisse être conforme à l'objet, comme un effet est conforme à sa cause, et l'on conçoit qu'une pareille détermination de notre esprit puisse représenter quelque chose, c'est à dire avoir un objet. Les représentations passives ou sensibles ont donc une relation concevable aux objets ; et Les principes mêmes qui sont tirés de la nature de notre esprit ont une valeur (objective) concevable à l'égard des choses, dans la mesure où celles-ci tombent sous nos sens. Pareillement, si ce que nous appelons nos représentations était actif au regard de l'objet, c'est à dire si elles contribuaient à la production de l'objet, dans le sens où l'on tient les idées divines pour les prototypes des choses, alors, encore une fois, l'on comprendrait la conformité de nos représentations avec la réalité objective. A tout le moins donc conçoit-on la possibilité, tant d'un intellectus archetypus sur les intuitions duquel seraient fondées les choses, que d'un intellectus ectypus qui puiserait les
données de ses élaborations logiques dans l'intuition sensible des choses. Mais notre entendement n'est point par ses représentations la cause de l'objet... et l'objet n'est point non plus la cause des représentations proprement intellectuelles (in sensu reali). Les concepts purs de l'entendement ne doivent donc pas être abstraits des impressions des sens, ni davantage exprimer la passivité des représentations dans le sens ; ils doivent au contraire avoir leur source dans la nature même de l'âme, pour autant du moins qu'ils ne sont ni produits par l'objet ni causes de l'objet. Dans la Dissertation je m'étais contenté de définir d'une manière toute négative la nature des représentations intellectuelles : je remarquais seulement qu'elles ne sont pas des modifications produites dans l'âme par l'objet. Quant à savoir comment une représentation se rapportant à un objet est possible sans passivité d'aucune sorte vis-à-vis de cet objet, je laissais cette question dans l'ombre. J'avais dit : la représentation sensible représente les choses comme elles apparaissent : la représentation intellectuelle, comme elles sont. Mais comment les choses nous sont-elles donc données, sinon par la manière même dont elles nous affectent ? (d'autre part) si les représentations intellectuelles, dont nous parlions, procèdent de notre activité interne, d'où vient la correspondance qu'elles auraient avec des objets qu'elles ne contribuent point à produire ? et les axiomes de la raison pure concernant ces objets, comment peuvent-ils s'appliquer à eux sans que l'expérience soit pour rien dans cet ajustement ? Tout cela (= la concordance à priori avec les objets) convient à la mathématique : car les objets ne sont pour nous des grandeurs ou ne peuvent être représentés comme des grandeurs, que dans la mesure où nous en engendrons activement en nous-mêmes la représentation, par addition de l'unité. Aussi les concepts des grandeurs sont-ils autonomes et leurs principes à priori peuvent-ils être mis en évidence. Au contraire, sous le rapport qualitatif, (si je demande) comment mon entendement pourrait se former à soi-même, entièrement à priori, des concepts auxquels les choses devraient nécessairement correspondre ; comment mon entendement pourrait tracer luimême les principes réels de la possibilité des choses, principes auxquels l'expérience devrait être conforme bien qu'ils fussent indépendants d'elle... — cette question laisse inévitablement traîner après elle une obscurité concernant le pouvoir de notre entendement : d'où vient en effet, à celui-ci, son accord avec les choses?" (i)
U) Lettre citée, p. p. 102-104.
Après avoir écarté les solutions de Platon, de rAalebranche, de Crusius, et le système de l'harmonie préétablie, Kant reprend en ces termes le cours de ses confidences :
" En recherchant, de la sorte, les sources de la connaissance intellectuelle, hors lesquelles il est impossible de déterminer la nature et les limites de la métaphysique, je divisai cette science en parties essentiellement distinctes et m'efforçai de ramener la philosophie transcendantale — c'est à dire l'ensemble des concepts de la raison totalement pure — à un nombre fixe de catégories. Toutefois, au lieu de procéder comme Aristote, qui prend les concepts tels qu'il les trouve, puis les juxtapose par à peu près dans ses dix prédicaments, je me conformai à la répartition naturelle de ces concepts en classes, sous un petit nombre de principes fondamentaux de l'entendement. Sans m'étendre ici sur toutes les étapes de cette recherche, jusqu'à son terme dernier, je puis bien dire que, pour l'essentiel, j'ai réussi dans mon dessein, et que je suis dès maintenant en état de présenter une Critique de la Raison pure exposant la nature de la connaissance soit théorique, soit pratique, pour autant que l'une et l'autre est purement intellectuelle. De cet ouvrage, je publierai d'abord la première partie, qui traite des sources, de la méthode et des limites de la métaphysique, puis, je travaillerai les principes à priori de la moralité ; pour la première partie, la publication pourra se faire dans trois mois environ ". (1)
Les trois mois de délai prévus s'allongèrent jusqu'à près de neuf années. Il n'en reste pas moins vrai que Kant avait, dès 1772, saisi et formulé le problème central de la Critique de la Raison pure : comment des " objets " sont-ils possibles dans la pensée ? ou, si l'on préfère, quelles sont les conditions de possibilité de la pansée objective ?
Etre " objectif ", c'est avoir une " relation à l'objet " (eine Beziehung auf den Gegenstand). (2) Nos concepts purs ne pourraient contracter cette relation que de deux manières : a) comme produits de Vobjet reçus dans le sujet ; mais alors ce ne seraient plus des " concepts purs ", à priori, mais bien des représentations particulières, des " données " passives, empiriques, et par conséquent sensibles : une représentation passive en tant qu'intellectuelle est une absurdité ; b) comme causes productrices de Vobjet : mais il est
(1) Lettre citée, p. 105.
(2) Kant entend : une relation à " l'objet en soi ", indéterminé, qui répond à la capacité objective de la raison.
trop manifeste que notre intelligence ne crée pas l'objet auquel elle se réfère : une " intuition intellectuelle " active, totalement productrice de son objet, fut-elle possible, dépasse la portée de l'entendement humain. (1)
Nos " concepts purs " ne présentent donc, en eux-mêmes, aucune " relation à l'objet " : tel fut le dernier mot de Kant sur l'ontologisme rationaliste, jadis son point de départ.
D'un autre côté, notre connaissance objective renferme incontestablement, outre le " donné " empirique, de l'a priori : non seulement de l'a priori sensible (espace et temps), mais de l'a priori intelligible — témoin l'existence même des " concepts purs " ou des " catégories ". Il ne faudrait donc pas, en réaction contre l'ontologisme, s'exposer à choir dans l'excès opposé, l'empirisme phénoméniste. Hume n'a pas vu en quoi le percept sensible, plus ou moins compliqué par association, diffère de l'objet empirique. (2) Il y a, dans toute expérience objective, si modeste soit-elle, de l'universalité et de la nécessité, c'est à dire plus que des groupements et des consécutions de phénomènes sensibles.
Considérés isolément, ni les concepts purs de leur côté, ni d'autre part, les produits de la sensibilité, ne réalisent donc les conditions qu'exige la constitution d'un objet dans notre pensée. Cette constatation ramène Kant de Leibnitz vers Hume, mais non pas, toutefois, jusqu'à Hume. Certes, ne trouvant pas, dans la connaissance humaine, d'objet purement rationnel, Kant devra se rallier à ce qu'il appelle lui-même le " principe de Hume ", en déclarant illégitime " tout usage objectif de ia raison au delà du champ de l'expérience possible ". (3) Mais l'insuffisance objective affecte également, quoique pour des raisons diverses, et les représentations sensibles et les concepts purs : les insuffisances respectives de ces deux sortes d'éléments sont complémentaires, nous le verrons mieux plus loin. (4)
(1) Kant reprend des considérations comme celles-ci dans la Critique et dans les Prolégomènes. Voir, par ex. Prolégom. § 8, 9. Edit. Rosenkranz, pp. 36 - 37, où il est démontré que la seule " intuition à priori " possible est celle de la sensibilité.
(2) Voir, par exemple, dans les Prolégomènes, § 18, Edit. Rosenkranz, p. 58, la distinction entre les Wahrnehmungsurteile et les Erfahrungsarieile.
(3) Prolegomena, §58. Edit.. Rosenkranz, p. 136.
(4) Erdmann rapporte à cette période, ou même aux années 1774 et suivantes, l'influence décisive de Hume, à laquelle font allusion les Prolégomènes. Nous ne risquerons pas ici de conjectures sur le moment
Qu'on nous permette cependant, au moment de franchir le seuil de la Critique, de dresser ici, tel un fanal qui éclairera désormais notre route, l'antithèse fameuse que Kant inscrira sur la première page de sa "Logique transcendantaîe " : " Les concepts, sans contenu intuitif, sont vides ; les intuitions, sans concepts, sont aveugles ". Ne faudrait-il donc point chercher la possibilité de la " pensée objective " dans une unité synthétique des concepts purs et des intuitions sensibles ? Kant ne crut pas qu'une autre solution fût possible : pourquoi celle-ci s'impose, et quelles conséquences résultent de là, il ne l'exposera qu'après de lentes et minutieuses réflexions, en 1781, dans la première édition de la Critique de la Raison pure.
Nous nous proposons d'étudier maintenant cet ouvrage capital, en suivant d'assez près la marche même, qu'on souhaiterait parfois plus directe et plus rapide, de son auteur.
précis où se produisit, chez Kant, grâce au philosophe anglais, le " réveil du sommeil dogmatique ". Ce qui nous paraît certain, c'est que la critique de Hume était présente, depuis longtemps, dans l'horizon philosophique de Kant : elle l'aida d'abord à rechercher l'origine de toute connaissance directe dans l'expérience ; et il est bien probable qu'elle lui facilita aussi le passage à la conclusion agnostique qui résultera des prémisses de 1772, savoir la restriction de la valeur de nos connaissances à l'expérience possible. On peut dire, d'aiileurs, quelle que soit la mesure d'influence que Ton reconnaisse à Hume, que Kant ne définit pas complètement sa position vis-à-vis de lui avant 1772. Et les marques d'estime multipliées, à l'égard du philosophe anglais, dans la Critique de la Raison pure et dans les Prolégomènes, semblent bien refléter en outre un voisinage intellectuel plus étroit et relativement récent, postérieur même à 1772.