‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 2)Chapitre 8 sur 36 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Objet de la Critique.

§ 1. — Le problème.

Pourquoi, se demande Kant, prétendre, à la fin du XVIIIe s., instituer une critique de la connaissance ? Toutes les philosophies ont exercé un certain contrôle sur les matérieux qu'elles s'incorporaient ; mais à quoi bon faire de la "Critique" dans un dessein arrêté? n'en ferait-on point assez, spontanément, en raisonnant avec rigueur, tout comme on apprend les bonnes manières, en fréquentant ia bonne société ?

Kant (1) crut le moment venu de ne plus s'en rapporter seulement à ce vague instinct de vérité, qui peut guider jusqu'à un certain point notre raison spontanée. A l'expérience des siècles, cette sagesse élémentaire et native s'était montrée trop courte. Et il pouvait

(1) Voir les Prolégomènes, ainsi que les Préfaces des Ie et 2e éditions de la Critique de la Raison pure. N. B. Nos références à la Critique de la Raison pure devant désormais se multiplier, nous employerons, dans ce chapitre et dans les suivants, les notations abrégées : B et BB. pour désigner respectivement le premier et le second tome de la traduction de la " Critique de la Raison pure " par Barni (revue par P. Archambaurt. Paris, Flammarion) ; R. pour désigner le tome II (« Kritik der reinen Vernunft ») des " Immanuel Kanfs sàmmtliche Werke, herausgegeben von K. Rosenkranz" (Leipzig, 1838). Les chiffres arabes, qui suivent les sigles B, BB et R, indiquent la pagination. — Toutes nos citations seront empruntées à la traduction Barni, que nous nous permettrons, très librement, de retoucher lorsqu'il y aura lieu. Sauf indication contraire, nous citons d'après la 2e édition de la "Critique".

— Le choix de l'édition Rosenkranz et de la traduction Barni-Archambault, de préférence aux grandes éditions récentes de l'Académie de Berlin, ou de Cassirer, et à la traduction de Trémesaygues et Pacaud, nous est inspiré uniquement par la commodité du lecteur, qui peut se procurer à peu de frais, soit la réimpression de la traduction Barni, soit,, en allemand, l'édition Reklam, qui reproduit en notes la pagination de Rosenkranz.

même sembler qu'en pleine " Aufklârung " la situation de la philosophie, par le monde, n'était pas tellement différente de ce qu'elle avait été jadis, aux premiers jours du scepticisme antique. (Voir Cahier I, Livre I. ch. 1)

D'une part, une levée très drue de systèmes métaphysiques qui s'anathématisaient entre eux, et qui, pressés de plus près, dévoilaient chacun soit l'incohérence de leur contenu, soit l'arbitraire de leurs points de départ. Et si d'aventure la raison, par éclectisme bienveillant, s'efforçait de comparer et d'harmoniser ces points de départ divers, elle se trouvait bientôt, dans cette tâche même, acculée â d'insolubles antinomies. D'autre part, des philosophes étaient venus, tels David Hume, armés du principe empiriste, qu'ils avaient enfoncé comme un coin dans les métaphysiques dogmatistes : ces constructions fragiles, mal ancrées, s'étaient disjointes sous l'effort ; et les démolisseurs en voyant s'incliner des pans de murs entiers, s'étaient hâtés de conclure à l'instabilité essentielle de toute construction rationnelle. Ainsi qu'aux jours de l'ancienne Grèce, la témérité des métaphysiciens avait engendré le scepticisme.

Pourtant, au milieu de ce désarroi de la pensée philosophique, Kant s'étonnait d'un contraste, dont le spectacle n'aurait pu frapper à ce point les yeux d'un ancien ou d'un médiéval.

Dans l'universelle incertitude des métaphysiques, la Logique depuis Aristote, demeurait ferme en son immobilité sereine ; à côté d'elle, les mathématiques pures, à mesure qu'elles étendaient leurs déductions, ralliaient l'adhésion entière de tous les esprits, sans devoir redouter ces démentis du lendemain qui atteignaient les philosophies les plus en vogue ; grâce à Newton, la Physique théorique semblait avoir enfin trouvé ses principes fondamentaux et tendait vers l'enviable stabilité des connaissances incontestées ; la même tendance gagnait de proche en proche, à quelque degré, l'ensemble des sciences expérimentales. Bref, la logique analytique d'une part, les mathématiques et les sciences d'autre part, dominaient en paix la raison humaine, ou bien se développaient avec la régularité la plus rassurante. Pourquoi la métaphysique seule demeurait-elle livrée au caprice et à la contradiction ?

Vraisemblablement, pensa Kant, parce que subsiste une erreur initiale dans l'usage que les métaphysiciens font de la raison, tandis que, au contraire, mathématiciens et physiciens, chacun sur son terrain, se plient, consciemment ou inconsciemment, à la destination naturelle de nos facultés de connaître. Puisque la valeur de la mathématique et des sciences est consacrée par le succès,

cherchons à pénétrer le secret de leur réussite. Quant à la métaphysique, nous n'avons ni à la condamner ni à l'absoudre de parti pris : son procès, refait cent fois dans le passé, appelle une nouvelle et radicale revision, une critique, non plus de quelques thèses particulières, mais des facteurs primordiaux de toute métaphysique. L'humanité ne saurait se dérober à cette tâche critique : car la métaphysique, malgré ses variations capricieuses et la légitime défiance qu'elle suscite, est immortelle comme la raison humaine : une tendance invincible ramène incessamment l'esprit de l'homme en face du mystère de l'Absolu.

Bon gré mal gré, nous voilà donc aux prises avec un problème impérieux d'épistémologie, qui nous ressaisira chaque fois que nous chercherons à l'esquiver. Mieux vaut l'aborder de front, et l'épuiser une fois pour toutes. C'est ce que Kant entreprend de faire dans la Critique de la Raison pure.

§ 2. — Délimitation du problème ; jugements analytiques et jugements synthétiques à priori.

Suivons l'auteur de la Critique dans la délimitation plus précise qu'il trace du problème.

La Logique classique, la Mathématique, les Sciences et la Métaphysique se présentent comme des systèmes enchaînés de jugements ; leur valeur objective dépend de celle des jugements qui les constituent, puisqu'aussi bien les attributs de vérité ou de fausseté logiques appartiennent en propre au jugement.

Or, parmi les jugements, il en est de purement analytiques, qui ne font difficulté pour personne, car ils reposent immédiatement sur cette norme universelle de la pensée, qu'est le principe d'identité ou de contradiction. Ils dissocient, détaillent, " explicitent " une notion donnée, c'est tout : leur prédicat était déjà contenu, implicitement, dans le concept de leur sujet ; aussi, tout indispensables qu'ils soient aux démarches successives de notre raison, n'enrichissent-ils pas notre connaissance. " Lorsque je dis, par exemple : tout corps est étendu, j'énonce un jugement analytique" (Kritik der reinen Vernunft. Einleitung. R. 21. Cf. 21-23 et supplem. V, 700-701. B. 43. Cf. 42-46.), parce que l'étendue fait partie de la définition même du corps. Mon jugement est " déclaratif ", " explicatif ", nullement "extensif". (ibid.)

D'autres jugements sont tels que le concept du prédicat " bien que lié au concept du sujet, soit entièrement en dehors de lui ". (Ibid.) On peut dissocier à l'infini la notion du sujet, y appliquer sa pensée sans relâche, jamais on n'y trouvera inclus, explicitement ni implicitement, le prédicat. Celui-ci est donc réellement ajouté au sujet, et non pas seulement découvert dans le sujet ; le jugement, cette fois, enrichit la connaissance, il est " extensif ", " synthétique ". (Ibid.)

Aucun philosophe ne conteste l'existence de certains jugements synthétiques. Lorsqu'on affirme que " les corps sont pesants " (Ibid.), on ne peut certes prétendre tirer l'attribut " pesanteur " du concept même de corps ; peut-être, en fait, n'y a-t-il point de corps qui ne soit doué de masse, de pesanteur ; il reste cependant que l'esprit, de la simple notion d'un " continu à trois dimensions " ne saurait tirer ni déduire en aucune manière l'idée de pesanteur. Celle-ci a dû " s'adjoindre " à l'idée de corps, et le jugement est synthétique.

Jusqu'ici, nulle difficulté ni embûche de terminologie. Mais prenons garde : nous allons devoir nous engager dans un maquis, où dès à présent nous guette la controverse.

Si l'on tombe facilement d'accord pour reconnaître des jugements synthétiques, on cesse de s'entendre dès qu'il s'agit d'en faire un recensement exact et surtout de déterminer le principe de la synthèse judicative.

Notre premier effort, ici, doit être de saisir exactement la pensée et la terminologie de Kant.

Reprenons le jugement : " Tous les corps sont pesants ". S'il exprime seulement le " fait général " qui résume les expériences accumulées, c'est à dire, s'il exprime seulement l'intégration empirique du passé et du présent sous une formule collective, point de doute que ce jugement ne soit synthétique à posteriori, autrement dit, que le lien de la synthèse n'y soit l'expérience directe : la synthèse est empiriquement donnée.

Mais allons plus loin (1). Supposons que ce jugement d'induction : Les corps sont pesants, traduise à nos yeux une propriété " universelle " et " nécessaire " des corps. C'est bien là, d'ailleurs, le sens que les philosophies traditionnelles attribuent aux propo-

(1) Nous anticipons en ceci sur des remarques que Kant développe seulement, soit dans la seconde partie de la Critique, soit dans les Prolégomènes et dans la Critique du jugement.

sitions inductives. Pouvons-nous dire que la nécessité et l'universalité de la synthèse nous soient immédiatement données dans l'expérience ? Quelle proportion y a-t-U entre une somme, même indéfiniment accrue, de synthèses particulières, qui se répètent, et l'universalité absolue de ces synthèses ? entre un fait, multiplié autant de fois que l'on voudra, et une nécessité proprement dite ? La pure accumulation de l'expérience ne suffit pas à justifier une synthèse " universelle et nécessaire " : le principe de cette synthèse ne saurait donc être totalement à posteriori c. à. d. d'ordre empirique, mais doit être d'un ordre différent, à priori.

Voilà déjà constatation faite d'une " synthèse à priori " : s'il existe des jugements inductifs nécessaires et universels, leur nécessité et leur universalité dépendent d'une " condition " logiquement préalable à l'expérience concrète et individuelle, disons le mot : d'une " condition à priori ".

Mais il est des " synthèses à priori " plus évidentes, si possible, que les précédentes. Kant les distribue en trois genres.

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