DÉRIVATION LOGIQUE DE L'EMPIRISME
L'empirisme prékantien nous retiendra moins longuement que son opposé, l'idéalisme dogmatisme. Celui-ci, à cause même du choix largement arbitraire de ses points de départ, devait se ramifier au gré des présupposés qu'il se donnait. L'empirisme, au contraire, ne pouvait avoir qu'une évolution unilinéaire, car le principe unique qui était à sa base, l'expérience, n'étant point susceptible d'options ou de compromis théoriques, allait s'affirmer de plus en plus nettement, jetant à bas tout ce qui ne procédait pas de lui. Ce développement se fit donc moins par éployement de virtualités, ou par assimilation d'éléments étrangers, que par éliminations successives, par épuration graduelle. Aussi le terme final aurait-il pu se prévoir dès les premiers stades.
Nous connaissons déjà les points de départ du progrès logique de l'empirisme.
Alors que l'Ecole thomiste, en vertu même de ses théories sur rindividuation et sur la genèse des concepts, devait considérer 1' " universel " comme le premier produit objectif de l'intelligence humaine, les Ecoles non-thomistes s'accordaient à douer celle-ci de la faculté de refléter directement et originellement les objets matériels singuliers, les individus concrets.
Cette divergence — que certains scolastiques estimèrent accidentelle — entraîna, nous l'avons dit, les plus graves conséquences. Du point de vue non-thomisie découlait, entre autres corollaires, celuici : que l'intelligence humaine, ayant pour objet propre et immédiat l'individuel subsistant, était donc avant tout une faculté du type intuitif.
Ce corollaire imputable à Duns Scot et professé par Occam, fut l'origine commune des tendances qui se partagèrent la philosophie moderne avant Kant. Chacun s'occupa de définir cette " connaissance directe " ou cette " intuition intellectuelle " et d'y accommoder une philosophie.
D'abord, il était évident que l'intelligence formait, outre les concepts individuels, des concepts abstraits. Du moment que les premiers, et les premiers seuls, étaient primitifs, les seconds devaient dériver exclusivement de ceux-là par un dépeçage analytique, fondé sur leurs similitudes. Quelle valeur objective attribuer à cette opération secondaire de l'intelligence ? Le démembrement méthodique des concepts suivait-il des lignes de partage préexistant dans la réalité même? Duns Scot, plus réaliste en cela que S. Thomas, crut que oui et professa " dogmatiquement " son " formalisme " métaphysique. Occam, poussant la méfiance critique à l'extrême, ne vit aucune raison d'affirmer une pareille correspondance et engagea la philosophie occidentale dans le nominalisme : les concepts abstraits ne pouvaient être que des points de vue subjectifs sur la réalité, des groupements simplificateurs de concepts singuliers.
Sur la thèse nominaliste — désormais victorieuse — on ne revint plus, ni dans le camp rationaliste, ni dans le camp empiriste.
A l'aube de la philosophie moderne, les activités cognitives, jugées acceptables par le nominalisme triomphant, se réduisaient donc à celles-ci : Connaissance sensible ; opérations intuitives de l'intelligence ; enfin constitution, par analyse et comparaison, d'une sorte de sémantique abstraite, soutien de la pensée et du langage.
Le nominalisme, à toutes ses étapes, rejeta dans le scepticisme un certain nombre d'esprits impatients, ou insoucieux de la vérité philosophique. Nous ne nous sommes point attardés à nous enquérir des raisons ou des motifs de ce déchet ; car, tout à côté, d'autres esprits, de valeur au moins égale, continuaient sans défaillance à tendre vers l'organisation systématique de la philosophie ; et iî était certes plus instructif de suivre ces derniers.
Le problème de la connaissance se concentra, pour eux, sur la délimitation précise des intellections du type intuitif, et secondairement sur la relation de celles-ci à la connaissance sensible.
Les tâtonnements de l'ontologisme rationaliste et dogmatiste nous sont suffisamment connus par les chapitres précédents. Voyons maintenant quelle fut la solution empiriste du problème.
D'abord les termes mêmes de ce problème n'étaient pas aussi simples qu'il paraissait à première vue ; car un inventaire rapide montre, dans l'intelligence humaine, indépendamment des " idées générales", abstraites, trois sortes de connaissances: 1° des notions désignant des objets singuliers de l'expérience interne ou externe ; 2° des notions désignant des objets étrangers à l'expérience ; 3° des principes généraux, universellement évidents, comme le principe d'identité et le principe de causalité.
Il fallait donc, ou bien embrasser un ontologisme arbitraire, ou bien rattacher ces trois sortes d'éléments à la prétendue expérience intellectuelle primitive des objets singuliers — qui n'était, au fond, qu'une transposition de l'expérience sensible. On pressent où devait aboutir cette option, chez des philosophes moins soucieux de transcendance et de spiritualisme religieux que ne l'étaient les médiévaux : exclusion franche de tout présupposé ontologiste ; rejet de toute idée innée ; identification de l'intelligence avec le " sens interne " ; réduction des principes rationnels à leurs succédanés inductifs ; enfin, par un suprême effort de logique, abandon du réalisme métaphysique et restriction de la connaissance à l'expérience immédiate, c'est à dire au " phénomène " comme tel.(Voir aussi, à ce sujet, notre Cahier I, Livre IV.)
Cette chaîne logique, reliant l'occamisme au phénoménisme le plus extrême, mit quelque temps à se dérouler tout entière. Elle n'eut sa conclusion dernière que chez Hume.
Cependant, chose curieuse, la distance qui sépare Occam de Hume avait été franchie, tout d'une haleine, dès la première moitié du 14e siècle, par un de ces intraitables raisonneurs qui poussent jusqu'aux plus paradoxales conséquences la logique de prémisses mal critiquées : nous voulons parler du nominaliste Nicolas d'Autrecourt. Son équipée fut d'ailleurs purement théorique, car les condamnations qui le frappèrent, jointes sans doute à d'autres causes de stérilité, l'empêchèrent de fonder école (1).
L'exemple de Nicolas d'Autrecourt montre, d'une manière presque schématique, où mène logiquement toute épistémologie qui se donne pour point de départ unique Y intellect! on directe de l'individuel concret et pour mode unique de raisonnement V analyse.
11 écrit au franciscain Bernard d'Arezzo, son contradicteur : " Sustinui in aula Sorbone in disputationibus, quod sum certus evidenter de objectis quinque sensuum et de actibus meis " (Prima epist. ad Bernardum, éd. Lappe, p. 6*, lin. 14-16) Voilà délimitée la matière directe de nos connaissances.
(1) Le peu de textes de Nicolas d'Autrecourt parvenus jusqu'à nous ont été publiés par j. Lappe ( " Nicolaus von Autrecourt. Sein Leben, seine Philosophie, seine Schriften ") dans les Beitrâge zur Gesch. der Philos, des Mittelalters. Bd. VI. 2. 1908, pp. 1-31 et î*-48*. Voir aussi deux pages de C. Baeumker dans : Arch. f. Gesch. d. Philos.. Bd. 10, 1897, pp. 252-254.
Et voici maintenant l'unique traitement rationnel dont elle est susceptible, l'analyse :
" Primum quod occurrit in origine dicendorum est istud primum : Contradictoria non possunt esse simul ver a ". (Altéra epist. ad Bernardum, éd. cit. p. 6*, lin. 32-33) " ...Clarum est, quod in nostrum principium dictum omnis nostra certitudo resolvitur et ipsum non resolvitur in aliud sicut conclusio in principium ". (Ibid. p. 7*, lin. 20-22)
De là suivent des corollaires, dont nous citerons seulement les deux principaux.
" Tertium corollarium, quod infero juxta dicta, est, quod excepta certitudine fidei, nulla est alla certitudo nisï certitudo primi principii vel que in primum principium [ — principium identitatis aut contradictionis] potest resolvi ". (Ibid. p. 8*, lin. 15-17 )
" Sextum corollarium est, quod in omni consequentia evidenti, reducibili in primum principium per quotvis média, consequens est idem reaiiter citm antécédente vel cum parte significati per antecedens". (ibid. p. 9*, lin. 1-4)
Le raisonnement légitime se borne donc à une substitution, totale ou partielle, de termes identiques. Mais de là suit une très grave conséquence :
" Juxta ista dicta posui alibi inter ceteras conclusiones unam que fuit ista : Ex eo quod aliqua res est cognita esse, non potest evidenter evidentia reducta in primum principium vel in certitudinem prirni principii inferri, quod alia res sit ". (Ibid. p. 9*, lin. 15- 19) Du fait d'une existence, nous ne pouvons jamais conclure à une autre existence. Le principe de causalité est donc parfaitement illusoire ; car la forme de raisonnement : " A est, ergo B est " ne saurait d'aucune manière se réduire au principe de contradiction. (Ibid. p. 10*, lin. 6 et sqq.)
Nicolas d'Autrecourt pose alors sa conclusion dernière :
" Ex ista régula sic decîarata.. infero quod numqua\m Aristoteles habuit noticiam evidentem de aliqua substantiai alia ab anima sua, inielligendo substantiam quamdam rem aliam ab objectis quinque sensuum et a formalibus experientiis nostris. Et ideo est, quia de tali re habuisset noticiam ante omnem discursum — quod non est verum, cum non appareant intuitive ; et item rustici scirent taies res esse — ; nec sciuntur ex discursu, scilicet inferendo ex perceptis esse ante omnem discursum, quia ex una re non potest inferri, quod alia res sit, ut dicit conclusio supra posita ". (Ibid. p. 12*, lin. 19-29)
Dans une autre lettre, dont on possède des extraits (" Epistola Nicholay ad Egidium ". edit. Lappe, pp. 24* et sqq.), il apparaît à l'évidence que Nicolas se rend parfaitement compte de l'étendue des conséquences sceptiques qui dérivent du principe posé. Déjà la " causalité " ontologique est jetée par-dessus le bord. Voici venir le tour de la " substance ", conçue comme sujet d'inhérence. On avait objecté que la notion de certains objets implique relation à d'autres objets ; par exemple, en connaissant l'existence de la blancheur comme accident, je connais par le fait même l'existence corrélative d'une substance. — Oui, répond-il, l'inférence suivante est parfaitement légitime : " Accidens est, igitur subiectum est ", à condition toutefois que l'antécédent: "accidens esse" ait la signification formelle de " aliquid esse in subiecto ". Dans ce cas, en effet, la proposition serait analytique et même tautologique. Mais, la blancheur que je perçois est-elle un " accident " dans le sens qu'on vient de dire ? Comment le saurais-je ? La proposition : " (haec) albedo est accidens ", c'est à dire " albedo est in subiecto ",...." non est evidens ex se nec per experientiam" (Epist. ad Egidium, éd. cit. p. 28*, iin. 9-35). L'expérience, manifestement, ne nous donne que son objet immédiat, le phénomène de la blancheur ; et d'autre part il n'y a aucune contradiction logique à poser ce phénomène sans le rattacher à un sujet d'inhérence ou à une substance : " ..omnibus positis, que sunt in ligno vel lapide apparentia ante discursum oinnem, potest esse sine contradictione, quod ibi nulla res sit, que dicatur substantia, quia hoc Deus potest facere, cum tamen non possit contradictoria simul vera facere ; igitur ex istis apparentibus non potest evidenter inferri, quod ibi sit aliqua substantia". (ïbid. pp. 29*, lin. 29-31 et 30*, iin. 1-3)
Après cela, il est bien superflu de se demander s'il reste place pour des fins métaphysiques. Or, une philosophie qui ignore substances, causes et fins réalise nécessairement le type d'un phénoménisme sceptique. Les traits généraux de l'empirisme de Hume se trouvent donc, ici, anticipés par un simple effort de rigueur logique.
Il faut d'ailleurs, pour demeurer dans îa vérité historique, faire suivre le rapprochement entre Nicolas d'Autrecourt et Hume de deux réserves. D'abord, le " Magister Nicholaus" semble avoir été entraîné à ses thèses extrêmes beaucoup moins par le souci de fonder une philosophie nouvelle que par son humeur de dialecticien. Il insinue cette humble excuse dans les deux rétractations dont nous possédons le texte : " hec omnia dixi... praecise causa collationis,... et hec omnia sum paratus revocare ". (Edit. Lappe. Rétractation au
pape Clément, p. 33*, lin. 27-28) La philosophie de Hume, fruit d'un développement séculaire et reflétant une partie des tendances ambiantes, devait avoir une valeur interne bien supérieure et une tout autre portée. Il n'en reste pas moins vrai que les conclusions, un peu sommaires, de Nicolas d'Autrecourt, sont inattaquables dès qu'on en admet les prémisses : et cette démonstration logique d'un phénoménisme avant la lettre ne manque pas d'intérêt. Il convient, en second lieu, de remarquer que le " maître " parisien, à la différence du philosophe anglais, ne semble pas s'être fait scrupule de professer — par ailleurs — des thèses métaphysiques que ne justifie guère son épistémologie ; nous avons constaté chez Duns Scot une discordance analogue entre les exigences critiques poussées à l'extrême et l'affirmation confiante de certains points de doctrine. En réalité, les anticipations hardies des logiciens clairvoyants, qui préludaient à la critique moderne, gardèrent longtemps quelque chose d'un " jeu dialectique " : petit à petit seulement, les convictions héréditaires furent sérieusement ébranlées et la critique prit un rôle prépondérant. De ce développement réel et vécu, nous observerons les phases principales dans l'empirisme anglais.