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I. L'ESPRIT POSITIF DANS LA PHILOSOPHIE ANGLAISE

Ce n'est point, sans doute, par l'effet d'un pur hasard que les Iles Britanniques furent la terre d'élection de l'empirisme, alors que le rationalisme ontologiste demeura plus exclusivement continental. Quelle que soit la cause, ethnique ou historique, de ce partage des aptitudes prédominantes, expérimentales d'une part, logiques de l'autre, le milieu philosophique anglais se fit toujours remarquer par un exceptionnel souci de l'expérience, accompagné d'une méfiance instinctive des spéculations incontrôlables.

Cette disposition d'esprit, livrée à elle-même sans contrepoids, devait créer, en philosophie, une propension très forte à l'empirisme le plus radical. Or, deux " contrepoids ", des plus puissants, vinrent successivement à manquer : nous voulons dire, le prestige des grandes métaphysiques antiques et médiévales, puis l'influence des croyances spirïtualistes. Une fois libéré, l'esprit empiriste précipita son évolution. Nous en étudierons plus loin, chez Hume, le stade terminal.

Le tour d'esprit positif des milieux britanniques en dehors même de la lignée empiriste, eut très tôt son expression savante : nous la relèverons seulement dans trois types de penseurs anglais particulièrement représentatifs de leurs époques respectives.

Dès le moyen âge, un groupe de " précurseurs " de la science moderne avait surgi à Oxford, dominés par la personnalité si curieuse du " doctor mirabilis ", Roger Bacon (vers 1210-1292). Initié aux sciences par le physicien, Pierre de Méharicourt, et par Robert Grosseteste, dont il loue le savoir peu commun — " nullus scivit scientias sicut dominus Robertus, episcopus Lincolniensis " — il porta à une ampleur, exceptionnelle pour l'époque, ses connaissances, non seulement livresques, mais souvent aussi expérimentales,

en Histoire naturelle, en Médecine, en Mathématiques, en Linguistique. Sa valeur personnelle et son influence scientifique confèrent une portée spéciale aux principes méthodologiques qu'il formule dans ses écrits.

Citons seulement deux ou trois lignes de YOpus mains : elles constituent pour ainsi dire, l'ébauche première de l'empirisme anglais, mais d'un empirisme retenu encore par le double contrepoids que nous avons dit plus haut :

" Positis radicibus sapientiae Latinorum pênes Linguas et Mathematicam et Perspectivam, nunc volo resolvere radiées a parte Scientiae Expérimentales, quia sine experientia nihil sufficienter scire [sciri] potest. Duo enim sunt modi cognoscendi, scilicet per argumentum et per experimentum. Argumentum concludit et facit nos concedere conclusionem, sed non certificat neque removet dubitationem ut quiescat animus in intuitu veritatis, nisi eam inveniat via experientiae.... " (Opus Majus, pars VI, cap. 1, in The " Opus Majus " of Roger Bacon, edited by j. H. Bridges. T. II London 1900, p. 167). " Quod ergo dicit Aristoteles quod demonstratio syïlogismus est faciens scire, intelligendum est si experientia comitetur, et non de nuda demonstratione...." (p. Î68). Les Mathématiques non plus, assure R. Bacon au même endroit, n'échappent pas à cette nécessité du contrôle expérimental.

Mais de quelle expérience s'agit-il ?

Le docteur médiéval sait la définir assez largement pour y inclure l'évidence rationnelle (qui est une " illumination naturelle "), la grâce de foi et l'illumination mystique. L'expérience, dit-iî, est de deux sortes, l'une sensible, l'autre spirituelle : " Duplex est experientia ; una est per sensus exteriores.. (expérience sensible immédiate et témoignage) ..Et haec experientia est humana et philosophica..; sed.. non sufficit homini, quia non plene certificat de corporalibus propter sui difficultatem, et de spiritualibus nihil attingit. Ergo oportet quod intellectus hominis aliter juvetur ; et ideo sancti patriarchae et prophetae, qui primo dederunt scientias mundo, receperunt illuminationes interiores et non solum stabant In sensu. Et similiter multi post Christum fidèles. Nam gratia fidei illuminât rnultum, et divinae inspirationes, non solum in spiritualibus, sed corporalibus et scientiis philosophiae ; secundum quod Ptolemaeus dicit in Centiîogio quod duplex est via deveniendi ad notitiam rerum, una per experientiam philosophiae, alia per divinam operationem.

" Et sunt septem gradus nu jus scientiae interioris. Unus per

illuminationes pure scientiales. Alius gradus consistit in virtutibus.. Tertius..in septem donis Spiritus Sancti,. etc.. Septimus.. in rapti-

bus, etc " (op. cit. pp. 169-171)

Les canaux par lesquels la science nous est communiquée empruntent donc, selon Roger Bacon, les diverses formes suivantes de l'Expérience :

1°) La connaissance (ou expérience) purement sensible. Sur ce point Bacon est d'accord avec toutes les écoles médiévales.

2°) La tradition historique, le témoignage. Le principe de l'expérience historique ne sera pas non plus contesté ; il n'en va pas de même, d'ailleurs, du " traditionalisme " professé par Bacon.

3°) L'illumination divine. Celle-ci peut être purement naturelle (illuminationes pure scientiales), du type même de cette " illumination " divine ordinaire, à laquelle beaucoup de philosophes médiévaux, de l'école augustinienne et franciscaine, attribuent le même rôle qu'Aristote à l'intellect-agent. Telle fut, par exemple, la thèse expressément enseignée à Oxford par un contemporain de Bacon, le franciscain Roger Marston. Mais l'illumination peut être aussi surnaturelle, depuis les dons infus jusqu'à la splendeur de l'union mystique.

On remarquera que le fidéisme de Duns Scot et d'Occam trouverait place aisément dans les cadres de cette " expérience " fort large. Tous ces philosophes franciscains, malgré les nuances importantes qui les séparent, se rejoignent dans le culte du "fait", fait sensible ou fait spirituel, et d'instinct conçoivent l'ensemble de la connaissance humaine sur le type intuitif réceptif, dont le modèle est l'expérience sensible. Ils deviendront — logiquement — dans la querelle des Universaux, soit ontologistes et ultra-réalistes comme Duns Scot, soit nominalistes comme Occam, car l'idée d'une " activité synthétique " primitive de l'intelligence leur fait défaut.

R. Bacon s'en fut, très tôt, poursuivre à Paris sa carrière — souvent contrariée — de savant et de philosophe. Mais les vrais héritiers de son esprit se rencontrent en Angleterre. Rappelons seulement les noms de deux illustres représentants de cet " idéal positif ", qui rendit possible — psychologiquement parlant — le succès rapide de la philosophie empiriste.

Le chancelier Francis Bacon de Vérulam (1561-1626) eut l'intuition de la place considérable que les sciences allaient occuper dans le monde moderne. Le principal mérite de son œuvre réside dans la protestation vigoureuse et éloquente qu'il y élève contre l'abus

de l'argument d'autorité et de la déduction aprioriste dans les sciences d'observation. Cette revendication des droits de l'expérience eut un immense et long retentissement.

On ne saurait en dire autant du détail des méthodes inductives proposées par F. Bacon: lorsqu'elles s'écartent des règles générales d'induction, déjà formulées sommairement par Aristote, et pratiquées brillamment par Galilée, ces méthodes baconiennes, sans laisser d' être ingénieuses, deviennent compliquées et inutilisables (1). On sent immédiatement qu'elles sont le fruit d'une pensée abstraite et systématique plutôt que d'une expérience de métier. Cette circonstance même permet de considérer, avec plus d'assurance encore, Fr. Bacon, non point certes comme un savant très personnel, mais comme le représentant de 1' " esprit positif" qui grandissait autour de lui. Il en subit lui-même l'influence, et s'en fit le promoteur intelligent, ou, comme il dit, le " héraut " : " Ego enim buccinator tantum, pugnam non ineo " (De dignitaie et augmento scientiaram. ÏV. 1). ïl se compare aux envoyés dont il est dit dans Homère : yalQzte 7Ci)Qvxeçf Aiôç âyyeXoi ï)ôè xcù àvàoùv. (Ibid).

Francis Bacon n'était qu'un théoricien de l'expérience ; Newton (1642-1727), praticien et théoricien à la fois, génie incomparablement plus ferme et plus sobre que F. Bacon, devint, aux yeux des chercheurs positifs et des philosophes du XVIIIe s., le type presque idéal du savant. La grandeur, la fécondité, la précision rigoureuse de son œuvre provoquaient une admiration dont le contre-coup se fit sentir, non seulement dans le développement ultérieur de l'astronomie et de la physique, mais dans celui même de la philosophie : à des titres divers, Hume et Kant s'avouent tributaires de l'idéal nevvtonien. Quel était cet idéal ?

Newton l'esquisse en plusieurs endroits de ses deux grands ouvrages : les Naturalis philosophiae principia mctthemattca et VOptice. Son idéal, c'est une Philosophie expérimentale, s'élevant, par analyse inductive, jusqu'aux causes physiques les plus universelles :

" Methodus analytica, écrit-il, est, expérimenta capere, phaenomena observare, indeque conclusiones générales inductione inferre, nec

(1) Voir, par exemple, dans le Novum Organnm (Œuvres de F. Bacon. Trad. Riaux. Paris 1845), Livre H, aph. 21 et suiv., les neuf grandes articulations de la théorie inductive et les 27 subdivisions des seules " prérogatives de faits ".

ex adverse* ullas objectiones admittere, nisi quae vel ab experimentis vel ab aliis certis veritatibus desumantur. Hypothèses enim, in Philosophia quae circa expérimenta versatur, pro nihilo sunt habendae. Et quamquam ex observationibus et experimentis colligere inductione, non sit utique generalia demonstrare, at haec tamen ratiocinandi methodus optima est quam ferat rerum natura, tantoque firmior existimari débet illatio, quanto inductio magis fit generalis. Quod si ex phaenomenis nihil quod contra opponi possit, exoriatur, conclusio inferri poterit universalis. Et si quando in experiundo postea reperiatur aliquid, quod a parte contraria faciat, tum demum non istis exceptionibus affirmetur conclusio oportebit Hac analysi licebit ex composais rébus ratio cinatione colligere simplices ; ex motibus vires mov entes ; et in universum, ex effectis causas, ex causis particularibus générales, donec ad generaiissimas tandem sit deventum ". (Isaac Newton. Optice. Lausannae et Genevae, 1740. Lib. III, qu. 31, p. 329)

La " Philosophie expérimentale " procède donc analytiquement et par induction. Elle part des faits et n'admet aucune conclusion qui ne ressorte, soit directement de l'expérience, soit d'un raisonnement rigoureux fondé sur l'expérience. Elle repousse l'apriorisme et la pure hypothèse. Son but est d'atteindre les causes suprêmes du monde physique.

Quand Newton parle ainsi des " causes ", nous croyons — à rencontre de quelques auteurs — qu'il entend souvent de véritables " causes efficientes ", et non de simples " lois " des phénomènes. Luimême insinue plus d'une fois la distinction entre la loi, ou " cause mécanique ", comme est la gravitation, et la " cause physique " proprement dite :

" Sunt ergo in rerum natura causae efficientes, quarum vi particulae corporum cohaerescant attractionibus admodum fortibus : istaeque causae, quaenam sint, philosophiae officium est, in experimentis versando, invenire,\ (Optice, lib. III, q. 31. pp. 319-320) " Utique, déclare-t-il ailleurs, si verus omnis in hac philosophia progressus non quidem statim nos ducit ad causae primae cognitionem, at certe propius propiusque nos ad eam perpetuo adducit, eaque re permagni est aestimandus ". (Optice, lib. III, qu. 28, p. 298. Cf. Ibid. pp. 297-298 et lib. III, qu. 31, pp. 319 bas, 326 bas, 327-330. Voir aussi: P rincipi 'a editio altéra, Amstelodami, 1723, lib. III. Regulae philosophandi 1 et 2, cum explanatione subiecta) Il serait difficile de concilier ces textes, et d'autres semblables, avec l'opinion qu'exprimait, à son cours, il y a quelques années,

un philosophe contemporain des plus érudits : pour Newton, disaitil, " la cause elle-même n'est jamais qu'une loi plus générale que les autres : elle ne saurait être un principe métaphysique ".

Ce qui est vrai, c'est que Newton distingue les lois mécaniques d'avec les causes physiques, et qu'à ses yeux la " gravitation universelle " n'est encore qu'une loi générale, dont la cause prochaine peut faire l'objet d'hypothèses diverses : " Ex phaenomenis naturae, duo vel tria derivare generalia motus principia, et deinde explicare quemadmodum proprietates et actiones rerum corporearum omnium ex principes istis manifestis consequantur, id vero magnus est factus in philosophia progressus, etiamsi principiorum istorum causae nondum essent cognitae. Quare motus principia supradicta proponere non dubito, cum per naturam universam illa latissime pateant, eorumque causas exquirendas relinquo ". (Optice, lib. ÏÏI, qu. 31, p. 326).

Les " generalia motus principia " désignent ce que nous appelons des " lois mécaniques " : l'attraction ou la gravitation se range dans cette catégorie. 11 n'en faudrait d'autre preuve que l'insistance mise par Newton à dégager les termes d' " attraction ", de " gravité", etc.... de toute signification physique. Qu'on se rappelle le texte souvent cité : " Rationem vero harum Gravitatis proprielatum ex phaenomenis nondum potui deducere, et hypothèses non fingo ". {Principia, lib. III, pp. 483-484) Dans la " Monitio altéra ad lectorem", écrite en 1717 pour la seconde édition de YOptice, voici comment s'exprime Newton : " Et ne quis gravitatem inter essentiales corporum proprietates me habere existimet, quaestionem unam de eius causa investiganda subieci. Quaestionem, inquam : quippe qui experimentis rem istam nondum habeam exploratam ". (Optice, 2a éd. Monitio altéra.) Et veut-on savoir quelle est cette explication physique de la gravité ? Rien moins que 1' " action du milieu ", dont l'idée a été reprise au XIXe s. par Faraday et Maxwell : le mouvement des corps l'un vers l'autre serait dû à des poussées du milieu élastique (l'éther) où ils sont plongés. Newton d'ailleurs ne propose cette explication qu'à titre de pure hypothèse, et il prend la précaution de le rappeler par cette parenthèse : " Iste enim aether quid sit non definio ". (Optice, lib. III, qu, 21, p. 283)

Ainsi donc, l'édifice grandiose de la gravitation universelle — objet d'admiration pour Hume et pour Kant — se borne réellement à une élaboration de lois générales ; mais il constitue, dans la pensée de Newton, le propylée expérimental d'une philosophie des causes

véritables. Newton ne sacrifiait pas encore à l'empirisme : bien plutôt combinait-il la méthode empirique avec la tradition métaphysique des Ecoles (Voir Principia, 2a edit. Amstelodami 1723. Préface de Newton, du 8 mai 1686, et la préface de Roger Cotes. — Principia, Definitio VIII, p. 5 ; lib. 1, sect. II, p.. 147, surtout le scholium pp. \12-\13. — Optice, lib. III, qu. 28, pp. 297-298 ; 319- 320 ; 324 : " Causa attractionis est aliquod principium actuosum ").

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