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III. De Locke a Hume, par Berkeley

La personnalité philosophique de Georges Berkeley, évêque anglican de Cloyne, est extrêmement originale et attachante, grâce à un mélange rare d'empirisme et d'idéalisme, de conviction religieuse, ou même mystique, et de perspicacité critique impitoyable et ingénue à îa fois. Pour ne point sortir de notre sujet, nous nous bornerons à marquer les progrès logiques dont la philosophie empiriste est redevable à Berkeley.

1. D'abord une définition plus nette des " idées abstraites". Elle se trouve développée dans l'Introduction aux " Principles of humayti knowledge". (éd. cit. p. 137 à 256) (1) Locke y est vivement pris à partie, à tort sans doute, car sa pensée semble avoir été, au fond, celle même de Berkeley. Celui-ci prête à Locke l'opinion que l'idée générale serait une image ou une représentation abstraite, une sorte (X " abstract picture ". A rencontre, il restaure, en l'épurant encore, le strict nominalisme de l'Ecole occamiste : toute représentation ou image, donc toute idée, est et reste concrète, particulière ; mais nous pouvons nous servir de certaines "idées" particulières selon une " supposition " (une signification) générale. " If we wiîl annex a meaning to our words, and speak only of what we can conceive, I believe we shall acknowledge that an idea, which considered in itself is particular, becomes gênerai, by being made to represent or stand for ail other particular ideas of the same sort ". (op. cit. Introduct. n° 12, p. 245). " And hère it is to be noted that I do not

-" (1) The Works of George Berkeley. Edit. A. C. Fraser. Tome I. Phiiosophical Works. Oxford 1901. Les références qui suivent sont toutes au premier volume de cette édition.

deny absolutely there are gênerai ideas, but only that there are any abstract gênerai ideas ". (Ibid.) (1) Il n'y a pas " d'idées générales abstraites " ; mais l'on peut dire, si l'on veut, qu'il y a des " idées générales " concrètes au sens indiqué plus haut, c'est-à-dire, des idées concrètes assumant une fonction universelle ou distributive. En vérité, la formule exacte, pour nous, serait celle-ci : dans l'idée dite " générale ", la représentation (2) est toujours particulière ; la signification est distributive.

La formation de l'idée générale se trouve d'ailleurs liée très étroitement aux nécessités du langage. (3) " The source from whence they [the gênerai ideas] flow, which appears evidently to be Language" (op. cit. Introd. n° 21, p. 253), cette "source" n'est pas autrement repérée par Berkeley qu'elle ne le fut par les anciens nominalistes, et ne le sera par les positivistes du XIXe s., jusqu'à Taine et Ribot inclusivement. Nous retrouverons bientôt, chez Hume, la prétention de créer une sémantique générale au moyen de représentations concrètes et de mots dits " abstraits ".

2. Sur un second point, Berkeley dépasse l'empirisme de Locke, et, cette fois, non seulement par la netteté plus grande de l'expression mais par la rigueur même de la pensée.

Locke admettait, — bien qu'avec une certitude de rang inférieur — l'existence d'un monde sensible externe, cause des impressions sensibles reçues par le sujet percevant. Ceci paraît un non-sens à Berkeley : " For as to what is said of the absolute existence of unthinking things, without any relation to their being perceived, that is to me perfectly unintelligible. Their esse is percipi ; nor is it possible they should hâve any existence out of the minds of thinking things which perceive them ". (op. cit. Principes I. 3. p. 259) "Esse is percipi ; being is to be perceived

(1) " Si nous voulons donner un sens aux mots que nous employons, et parler seulement de ce que nous pouvons concevoir, nous reconnaîtrons, je crois, qu'une idée qui, en soi, est particulière, peut devenir générale en assumant la fonction de " représenter ", c'est à dire de " signifier ", toutes les autres idées particulières de même espèce ". " ïl faut remarquer ici que je ne nie pas absolument l'existence d'idées générales, mais seulement l'existence d'idées générales abstraites ".

(2) C'est à dire, ïimage, l'élément de représentation. Ne pas confondre notre emploi du mot représentation avec celui qu'en font Berkeley et plus tard Hume, pour désigner la propriété de signifier distributivement les individus, et en ce sens de les " représenter ".

(3) " La source d'où elles (les idées générales) découlent, c'est à dire, manifestement, le langage "...

or known " ; " ii is évident there is no other substance than spirit, or that which perceives ". " Hère it is clear there can be no unthinking substance or substratum of... ideas " (Ibid. 6, 7 ; pp. 260-261) (1) — c'est le leit-motiv, répété sous les formes les plus diverses. En l'adoptant, Berkeley se montre empiriste plus conséquent que Locke : car, d'expérience directe, nous n'en avons que des " phénomènes ", et non de leur cause objective. Berkeley, comme Locke, suppose d'ailleurs, à la manière cartésienne, que le Moi pensant a conscience de sa substance propre : aussi considère-t-il les " phénomènes " (le " percipi ") comme des modalités réelles inhérentes à l'actualité immatérielle de l'esprit ; il ne professe donc pas, comme Hume, un phénoménisme absolu ; mais il cherche ailleurs que Locke le substratum et la cause des " perceptions ".

S'il n'y a pas lieu de poser derrière les phénomènes, une réalité matérielle, " a material substratum ", il ne reste plus aucune raison de distinguer des qualités primaires et des qualités secondes (op. cit. 1. 9 sqq. pp 262 sqq.) : les unes et les autres sont, au même titre, de pures modalités de l'esprit. Tellement que l'étendue ellemême, la spatialité à trois dimensions, dont on voudrait faire soit l'essence soit l'attribut principal de la matière, doit son origine à une combinaison de sensations visuelles et tactiles, et n'est donc elle-même qu'une "perception" composée, (op. cit. 1. 42-44 et alibi. Cf. le très remarquable " Essay toward a new theory of vision6", au commencement du même volume de l'édition de Fraser.)

3. Sur son empirisme, plus conséquent et plus radical que celui de Locke, Berckeley, évêque anglican, croyant et zélé, greffe un dogmatisme idéaliste, presque mystique, qui semble être inspiré surtout par un souci élevé d'apologétique. Nous ne pouvons nous attarder à considérer cette partie du système, si intéressante soit-elle. Comme Locke, Berkeley dote l'esprit du sentiment immédiat de sa passivité dans la perception sensible et dans la combinaison régulière

(1) " Quant à ce qui est dit de l'existence absolue de choses nonpensantes, indépendamment de la perception qu'on en aurait, cela reste, pour moi, parfaitement inintelligible. Leur esse, c'est leur percipi ; et il n'est pas possible qu'elles aient quelque existence actuelle en dehors des choses pensantes qui les perçoivent ". " Esse est identiquement percipi ; l'être doit être perçu ou connu ". " Il est évident qu'il n'existe d'autre substance que l'Esprit, ou ce qui perçoit ". " Iï est donc évident qu'il ne peut y avoir de substance non-pensante, ou de substratum des idées ".

des idées selon certaines lois fixes, qu'on peut appeler " lois naturelles " (" laws of nature ". Cf. op. cit. 1. 30, p. 273 et plus haut). Par contre, l'esprit a conscience de pouvoir évoquer à volonté et combiner arbitrairement — par le jeu de la mémoire et de l'imagination — les idées qu'il possède : l'esprit sait donc qu'il est actif autant que passif, (op. cit. 1, 28, pp. 272, 273) Il discerne parfaitement sa passivité de son activité.

De ceci ressort une conséquence importante. Les idées, en ellesmêmes, étant inertes ; d'autre part, notre esprit subissant passivement l'impression première des idées et certaines de leurs ' consécutions " (qui correspondent d'ailleurs à nos désirs et à nos besoins) ; la cause productrice de ces idées et de leurs combinaisons nécessaires doit être cherchée en dehors de nous. Mais il n'existe pas de substance active matérielle ; et d'ailleurs nous ne concevons la causalité que sur le type de l'activité spirituelle dont nous avons conscience en nous-mêmes. La cause immédiate de nos perceptions, en tant que nous en sommes passivement affectés, doit donc être " some other Will or Spirit" (1. 29), une Intelligence supérieure à la nôtre et imprimant en nous une participation de sa sagesse ; cette cause immédiate doit être Dieu (1.32,33).

Tel est l'essentiel du dogmatisme idéaliste par lequel Berkeley couronne, ou si l'on préfère, corrige son empirisme..

Tout ceci posé, nous sommes en état de tenter une petite opération, très simple, qui nous mènera d'une traite jusqu'à l'extrême bout de l'horizon empiriste.

Amputons la philosophie de Locke et celle de Berkeley de tous leurs éléments rationalistes et dogmatistes.

Amendons l'empirisme de Locke par l'empirisme de Berkeley.

Il nous restera, comme résidu, le phénoménisme de Hume. Nous allons lui consacrer quelques instants d'examen.

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