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IV. L'Empirisme phénoméniste de Hume

§ 1. — Le point de vue fondamental du u Traité de la nature humaine ".

Le phénoménisme de Hume mérite une attention spéciale à un double titre. D'abord, il représente un terme d'évolution des philosophies empiristes ; après lui, l'empirisme sous le nom de positivisme, se perfectionnera sur des points secondaires, mais, quant à l'essentiel, ne pourra que stationner ou rétrograder. Le second titre par lequel se recommande le phénoménisme de Hume est son influence considérable sur le développement de l'esprit critique chez Kant.

Or, parmi les ouvrages de Hume, celui qui exprime le plus énergiquement son empirisme radical, fut une œuvre dé jeunesse, mal accueillie du public et presque reniée plus tard par son auteur : le " Traité de la nature humaine " (Treatise of human nature. London, 1739). Averti par son insuccès, Hume reprit, dans la suite, sous forme d'Essais, mieux stylés et plus adaptés au goût du public, les idées fondamentales de son " Traité ". La réunion d'une partie des Essays constitua YInquiry conceming human understanding (1748), qui eut plusieurs éditions. C'est ce dernier ouvrage qui ouvrit décidément à Kant, ainsi qu'il le rapporte luimême, les horizons de la philosophie critique.

Malgré l'importance historique de YInquiry, nous appuyerons les remarques qui vont suivre sur le texte du Treatise. Car celui-ci présente, au fond, la même doctrine que YEssai, et, malgré certaines défectuosités d'expression, le fait avec plus d'exactitude et de

vigoureuse cohérence : là où Yinquiry permet encore de se méprendre sur certains aspects de la pensée de Hume (comme il advint à Kant lui-même, malgré sa perspicacité bienveillante), le Treatise, plus franchement radical, ne laisse aucune incertitude.

Une brève formule résume toutes les caractéristiques de Hume, comme philosophe : c'est un empiriste conséquent jusqu'au bout.

Empiriste i! l'était, sous la poussée des tendances ambiantes, qu'il subissait plus que personne. Son idéal rejoignait cette " méthode expérimentale ", dont Newton venait de codifier brillamment les applications aux sciences de la nature. Pourquoi les sciences de l'esprit, si incertaines et si capricieuses, ne seraientelles pas susceptibles d'un traitement pareil ? pourquoi ne les fonderait-on point sur la terre ferme de l'expérience ? Le jeune Hume dut rêver parfois de devenir le Newton des sciences morales Le rapprochement qu'il établit quelque part entre le principe d'attraction physique et son principe psychologique d'association suggère discrètement ce parallèle.

Nous ne nous étonnerons donc pas du sous-titre, très significatif, du Traité: "A Treatise of human Nature, being an attempt to introduce the Expérimental Method of Reasoning into Moral subjects ".

Comment Hume conduisit-il cette entreprise ?

§ 2. — Analyse du contenu de l'esprit.

Hume débute à peu près comme Locke, par l'analyse critique des " idées " : " Part. î, on ideas, their origin, composition, connexion, abstraction, etc.. " (Hume. Treatise of human nature. Edit. L. A. Selby-Bigge. Oxford, 1896. Book I, part 1, title, p. 1).

a) D'abord un inventaire général et une analyse sommaire du contenu de l'esprit : " AH the perceptions of the human mind résolve themselves into two distinct kinds, which I shall call Impressions and Ideas. — The différence betwixt thèse consists in the degrees of force and liveliness with which they strike upon the mind, and make their way into our thougth or consciousness ". (op. cit. 1. 1. sect. 1, p. 1) (1)

(1) "Toutes les perceptions de l'esprit humain se ramènent à deux genres distincts, que j'appellerai impressions et idées. La différence des

La distinctioîi de ces deux espèces d'éléments psychologiques pourra devenir incertaine dans quelque cas de frontières ; mais elle se marque fort nettement d'ordinaire. Elle correspond alors à celle qui sépare, pour user d'une autre terminologie, l'opération des sens extérieurs, avec ses prolongements affectifs et tendanciels immédiats, de l'opération des sens intérieurs (mémoire, imagination), avec pareillement son cortège d'appétitions et de sentiments. Dans l'ordre spéculatif — le seul dont nous devions ici nous occuper expressément — les v' impressions " désignent donc nos sensations actuelles, les " ideas " désignent nos représentations internes, " sensations pâlies ". Cette terminologie, remarque Hume, s'écarte un peu de celle de Locke, qui appelle " ideas " toutes " perceptions " quelconques.

Ces définitions posées, nous pouvons constater immédiatement en nous-mêmes que beaucoup de nos " perceptions " sont complexes et se laissent dissocier, par analyse, en perceptions plus simples : telle l'idée d'une pomme, où se combinent des idées de couleur, de consistance, de goût, et ainsi de suite. (Ibid. p. 2) Or, une pareille analyse ne va pas à l'indéfini : elle s'arrête nécessairement à des éléments indivisibles ; non seulement mes sens se heurtent à cette barrière, mais mon imagination elle-même : " ' Tis therefore certain, that the imagination reaches a minimum, and may raise up to itseif an idea of which it cannot conceive any sub-division, and whieh cannot be diminished without a total annihilation ". (Op. cit. Book 1, 2,sect. 1, p. 27) (1).

Nous pouvons donc dire qu'il y a des idées complexes composées d'idées simples.

Voyons maintenant d'un peu plus près quelle est la correspondance des impressions aux idées.

Les idées complexes, peuvent parfaitement ne ressembler à aucune impression complexe recueillie par les sens. (Op. cit. I. 1. sect. î, p. 3)

unes aux autres consiste dans le degré de force et de vivacité avec lequel elles frappent l'esprit et se frayent un chemin dans notre pensée ou conscience ". (Hume. Œuvres philosophiques choisies, traduites de l'anglais par Maxime David. Tome H. Traité de la nature humaine. Paris 1912, p. 9).

(1) " Il est donc certain que l'imagination atteint un minimum et peut éveiller en elle une idée dont elle ne saurait concevoir aucune subdivision, et qui ne saurait être diminuée sans un total anéantissement", (trad. cit. p. 42).

Par contre, l'expérience ne montre, entre une idée simple et une impression simple, d'autre différence que leurs degrés respectifs d'intensité ou de vivacité (" their degree of force and vivacity ". lbid. p. 2). " After the most accurate examination,... I venture to affirm, that the rule hère holds without any exception, and that every simple idea has a simple impression which ressembles it ; and every simple impression a correspond idea". (lbid. p. 3) (1) A chaque idée simple correspond une impression simple.

La conséquence immédiate de ceci définit Vorigine première de toutes nos " idées " simples : " AH our simple ideas proceed, either mediately or immediately, from their correspondent impressions ". (lbid. p. 7) (2)

Les " impressions " sensibles sont donc les matériaux premiers de notre connaissance. Mais quelle est la cause qui les produit en nous ? Cette cause nous demeure inconnue : l'impression sensible " arises in the soûl originally, from unknown causes". (ï. 1. sect 2, p. 7) (3) Il résultera d'ailleurs de toute la critique de Hume, que la recherche d'une cause externe à nos sensations doit être illusoire. " As to those impressions, which arise from the sensés, their ultimate cause is, in my opinion, perfectly inexplicable by human reason, and 'twill aîways be impossible to décide with certainty, whether they arise immediately from the objets, or are produc'd by the créative power of the mind, or are deriv'd from the author of our being". (I. 3, sect. 5, p. 84) (4)

Les impressions primitives donnent naissance à deux sortes d'idées : les idées que nous rapportons à la mémoire, et celles que nous rapportons à l'imagination. Les secondes ont moins de viva-

(1) " Après l'examen le plus précis dont je sois capable, j'ose affirmer que la règle s'applique ici sans aucune exception ; que toute idée simple a une impression simple qui lui ressemble, et toute impression simple une idée qui lui correspond", (trad. cit. p. 12).

(2) " ... toutes nos idées simples proviennent, soit médiatement, soit immédiatement, des impressions qui leur correspondent ". (trad. cit. p. 15).

(3) " ...naissent dans i'âme originellement de causes inconnues" (irad. cit. p. 17).

(4) " Pour ce qui est des impressions provenant des sens, la cause ultime en est à mon avis, parfaitement inexplicable à la raison humaine ; et il sera toujours impossible de décider avec certitude si elles proviennent immédiatement de l'objet, ou si elles sont produites par le pouvoir créateur de l'esprit, ou si elles dérivent de l'Auteur de notre existence ". (trad. cit. p. 109).

cité que les premières, mais leur caractère distinctif le plus tranché apparaît dans leur mode de composition : la complexité spéciale des souvenirs reproduit la complexité même des impressions directes, tandis que les imaginations complexes se forment et se déforment en toute liberté, (op. cit. I. 1. sect. 3, pp. 8-10) Cette souplesse de l'imagination créatrice n'est point cependant illimitée : elle permet de combiner entre elles, à volonté, les " idées " simples, mais non pas d'altérer la ressemblance de celles-ci avec les " impressions " dont elles dérivent.

L'imagination constitue donc, pour nous, un merveilleux instrument d'analyse des idées les plus complexes, puisqu'elle nous rend capables, par un jeu illimité de combinaisons, d'y séparer les idées simples les unes des autres, (op. cit. I. 1. sect. 3 et 4, p. 10)

b) Les idées complexes sont formées d'idées simples. Mais le groupement de ces dernières est-il livré au hasard ? Non pas : manifestement une certaine régularité préside à ces combinaisons. On peut se la figurer comme l'effet d'une " gentle force ", d'une force qui ne serait ni absolument contraignante, ni absolument indispensable dans chaque cas particulier, mais dont l'influence habituelle orienterait cependant d'une manière efficace les rapprochements d'idées simples, (op. cit. I. 1. sect. 4, pp. 10-11). Bien entendu, il ne s'agit pas d'évoquer ici quelque cause mystérieuse, quelque influence occulte, qui échapperait totalement à nos perceptions (I. 1. sect. 4, p. 13) : à strictement parler, on constate seulement certaines règles générales, purement empiriques, selon lesquelles s'effectuent les associations d'idées : ces règles ou principes d'association sont : la ressemblance, la contiguïté temporelle et spatiale, et le rapport de cause à effet, (op. cit. I. 1. sect. 4, p. 11)

L'association représente, pour ainsi dire, Yattraction newtonienne transposée dans l'univers de la pensée : " Hère is a kind of Attraction, which in the mental world will be found to hâve as extraordinary effects as in the natural, and to show itself in as many and as various forms ". (op. cit. sect. 4, pp. 12-13) (1)

Ici comme dans l'attraction physique, le plus ou moins de proximité des termes associés commandera le plus ou moins de solidité du lien qui les unit. " Cousins in the fourth degree are connected

(1) " Voici une sorte d'attraction, qui, on le verra, produit dans le monde mental d'aussi extraordinaires effets que dans le naturel, et se manifeste sous des formes aussi nombreuses et aussi variées ". (trad. cit. p. 20).

by causation, if I may be allowed to use that term ; but not so closely as brothers, much less as child and parent", (op. cit. I. 1. sect. 4. p. II) (1)

§ 3. — Vidée générale.

Nous connaissons déjà les matériaux dont sont construites les idées, et nous connaissons aussi les modes généraux de groupement de ces matériaux : au moyen de ces matériaux, éléments simples de la sensibilité, et de leurs lois d'association, nous devons donc pouvoir, en principe, réédifier l'ensemble de la connaissance humaine.

Pourtant une catégorie d'idées semble, de prime abord, réfractaire à l'analyse dont nous avons usé jusqu'ici : les idées abstraites. Cest une erreur : les idées dites " abstraites " rentrent dans ie schéma commun ; seulement elles nous révèlent une propriété de l'esprit sur laquelle notre attention n'avait point encore été attirée. Soit l'idée générale d' " homme ", par exemple : iî est évident, et personne ne s'avise de le contester, que cette idée peut nous servir à désigner un nombre indéfini d'individus humains, présentant à tous les degrés possibles les attributs de l'humanité ; mais comment cet usage universel de l'idée d'homme s'explique-t-il ? Ici, les opinions commencent à diverger. Pour les philosophes anciens, l'explication était aussi simple que sommaire : l'idée générale est abstraite non seulement dans son emploi ou sa fonction, mais en ellemême, dans ses éléments constitutifs de représentation. Heureusement, remarque Hume, " a great philosopher (Dr. Berkeley) has disputed the receiv'd opinion in this particular and has assertecl that ail gênerai ideas are nothing but particular ones, annexed to a certain term, which gives them a more extensive signification •". (op. cit. I. 1. sect. 7, p. 17) (2)

On se rappellera la thèse nominaîiste de Berkeley (voir ci-dessus,

(1) " Des cousins du quatrième degré sont liés par causalité, s'il m'est permis d'user de ce terme, mais non pas aussi étroitement que des frères, bien moins encore qu'enfants et parents ". (trad. cit p. 22).

(2) " Un grand philosophe (Dr Berkeley) a contesté l'opinion reçue sur ce point, et affirmé que toutes les idées générales ne sont autre chose que des idées particulières, attachées à un certain terme qui leur donne une signification plus étendue ".. (trad. cit. p. 30).

p. 144), que Hume célèbre comme " une des plus grandes et des plus appréciables découvertes " de la philosophie de son temps. ïl nous suffira de montrer ici comment Hume ramène cette thèse aux termes du plus pur empirisme.

Il établit d'abord " that the mind cannot forai any notion of quantity or quaiity without forming a précise notion of degrees of each " (op. cit. I. 1. sect. 7, p. 18) (1) : sa preuve de cette concrétude de toute notion invoque le rapport, exposé plus haut, entre impression et idée. Et il conclut : " Abstract ideas are therefore in themseîves individuai, however they may become gênerai in their repre sensation (=signification.Voir la remarque faite à propos de Berkeley, p. 145). The image in the mind is only that of a particular object. tho' the application of it in our reasoning be the same, as if it were universal ". (lbid. p. 20) (2)

Le raisonnement de Hume est correct, dans sa forme, car il s'appuie sur le présupposé empiriste qui fait de la " représentation ", de " l'imagerie ", toute l'essence de l'idée. Locke déjà s'était mis dans les serres de ce postulat initial (cf. p. 131) : il n'y échappait partiellement qu'au prix d'une série d'inconséquences. Or, dans toutes les philosophies, on admettra que l'image sensible ne peut, en elle-même, être abstraite et universelle, astreinte qu'elle demeure aux conditions -de la quantité concrète. Ce que l'on contestera à Hume, ce n'est donc pas le caractère " particulier " de l'image, comme telle, ou de l'élément de représentation, dans l'idée générale, ce sera plutôt la prétention de définir adéquatement 1' " idée " ou le " concept " par l'image.

Mais eût-on admis que l'idée dite générale se réduise à un complexe d'impressions sensibles plus ou moins atténuées, une grosse difficulté barre encore la route à l'empirisme. Hume lui-même avoue Y usage universel de cette idée. Comment passer d'une image particulière à une signification universelle ?

L'analyse que fait Hume de ce processus mérite d'être suivie

(î) " ... que l'esprit ne saurait se former aucune notion de quantité ou de qualité, sans se former une notion précise des degrés de chacune ". (trad. cit. p. 31).

(2) " Les idées abstraites sont donc en elles-mêmes individuelles, quelque générales qu'elles puissent devenir quant à ce qu'elles représentent. L'image existant dans l'esprit n'est que celle d'un objet particulier, quoique l'application que nous en faisons dans notre raisonnement soit la même que si cette image était universelle ". (trad. cit. p. 33).

attentivement dans ses principales étapes, (cf. Op. cit. I. 1. sect 7, pp. 20 à 22) :

a) C'est un fait, dit-il, qu'à des objets semblables, lorsqu'ils se présentent souvent à notre expérience, nous appliquons un seul et même nom, malgré les différences intensives, extensives ou autres qui les séparent.

b) Lorsque l'habitude de cette dénomination commune s'est enracinée en nous, le rappel du nom banal évoque l'idée d'un quelconque des individus auxquels il avait été appliqué précédemment, et, en vertu de l'habitude acquise, éveille la tendance à évoquer successivement dans notre imagination l'idée des autres individus associés au premier.

c) L'éveil de la tendance évocatrice, créée par l'habitude, ne conduit pas nécessairement au rappel conscient de tous les individus rattachés précédemment au terme général : souvent, ce défilé complet serait impossible. Leur évocation actuelle dépend d'autres circonstances, comme une nécessité subjective, un but actuellement poursuivi, etc.. A défaut de ces influences renforçantes, l'évocation demeure potentielle (" they are not really and in fact présent to the mind, but only in power ". Ibid. p. 20) (1) : mais nous nous tenons prêts à passer en revue, selon nos besoins ou nos caprices, les individus que le vocable universel a attirés au seuil de notre conscience (" We.. keep ourselves in a readiness to survey any of them, as we may be prompted by a présent design or necessity ". Ibid) (2).

L'idée générale n'est donc qu'une représentation particulière qui s'accompagne d'une puissance définie d'évocation créée par l'habitude et actuellement bandée par un mot abstrait. " The word raises up an individual idea, along with a certain custom; and that custom produces any other individual one, for which we may hâve occasion ". (Ibid. p. 21) (3)

d) L;idée générale n'est pas seulement une puissance d'évocation, elle est en même temps une pierre de touche, un agent d'élimination.

(1) " Us ne sont pas réellement et effectivement présents à l'esprit, ils ne le sont qu'en puissance ". (trad. cit. p. 34).

(2) " ... Nous nous tenons prêts à examiner l'un quelconque d'entre eux, selon que nous y pouvons être portés par un dessein ou un besoin présent ". (trad. cit. p. 34).

(3) " Le mot éveille une idée individuelle en même temps qu'une certaine habitude : et cette habitude produit toute autre idée individuelle dont nous pouvons avoir besoin ". (trad. cit. p. 34).

Je suppose, dit Hume, que le mot triangle évoque en moi l'idée particulière d'un triangle équilatéral, et que, là-dessus, je prononce étourdiment que tout triangle a les trois angles égaux entre eux ; aussitôt, sous le choc de cet élément étranger, qu'elle refuse, la tendance évocatrice, liée au mot triangle va me présenter l'idée d'un triangle rectangle ou d'un triangle scalène quelconque. A ce moment m'apparaîtra, intuitivement, une contradiction entre la notion générale de triangle et le caractère restrictif de n'avoir que des angles égaux entre eux. (Ihid. p. 21)

Ma tendance évocatrice se comporte comme un organisme, qui assimile ce qui lui convient et rejette ce qui le contrarie. Ce double processus se passe en dessous de la conscience claire, qui en constate le résultat.

e) Mais, dira-t-on, l'idée générale qui figure dans nos raisonnements humains, y est employée souvent pour désigner la totalité des individus, réels ou possibles, auxquels elle convient. On ne peut cependant supposer que, dans ces cas si ordinaires, l'esprit, avant d'appliquer le terme abstrait, ait passé en revue les individus en puissance d'évocation, tous et chacun. Evidemment, répond Hume, ce dénombrement n'est presque jamais possible ; mais nous prenons instinctivement un raccourci : " we abridge that work by a more partial considération, and find but few inconveniences to arise in our reasoning from that abridgement ". (Ibid. p. 21). (1) C'est à dire que nous évoquons un certain nombre d'individus, juste assez pour nous rendre compte des limites entre lesquelles les objets désignés par un même signe verbal se montrent interchangeables ; et pour compléter la totalité, nous nous en remettons à la tendance évocatrice elle-même, qui reste en puissance d'un nombre illimité d'individus : " However this may be, 'fis certain that we form the idea of individuals, whenever we use any gênerai term ; that we seldom or never can exhaust thèse individuals ; and thatthose which remain, are onîy represented by means of that habit, by which we recall them, whenever any présent occasion requires it ". (Ibid. p. 22) (2)

(1) " ... nous abrégeons ce travail par une considération plus partielle, et voyons peu d'inconvénients s'ensuivre en nos raisonnements du fait d'abréger ainsi ". (trad. cit. p. 34).

(2) "Quoi qu'il en soit, il est certain que nous formons l'idée d'individus, chaque fois que nous usons d'un terme général quelconque ; que nous pouvons rarement ou ne pouvons jamais épuiser ces individus ; et que ceux qui restent ne sont représentés que grâce à l'habitude par où nous les rappelons, chaque fois qu'une occasion présente le requiert" (trad. cit. p. 35-36).

f) L'universalité de l'idée générale repose donc, en derrière analyse et exclusivement, sur une habitude psychologique, déclanchée par le langage, et tendant à évoquer devant notre esprit des séries d'individus, selon îa gamme de leurs similitudes. Mais cette habitude (" custom ", " habit ") n'est-ce point quelque chose de bien mystérieux ?

Oui et non. Toute expérience, si l'on veut, est un mystère. Mais du moins, le processus d'évocation virtuelle ou explicite, auquel on fait appel ici, semblera moins mystérieux si on le rapproche d'autres processus analogues, qui se déroulent en nous. (Op. et loc. cit. p. 22. sqq.) Est-ce donc, poursuit Hume, que l'impossibilité où nous sommes de nous représenter chacune des unités, qui constituent un nombre élevé, nous empêche de nous servir correctement de ce nombre dans nos raisonnements ? Au lieu d'une impossible addition d'unités, il suffit, pour nous guider, d'avoir conscience de la règle fixe, selon laquelle chaque nombre doit être édifié : nous symbolisons cette règle par le groupement des chiffres. Et ne trouvonsnous pas, en nous-mêmes, des exemples quotidiens de ces déroulements ordonnés d"idées ou de mots, que suffit à provoquer le moindre signe que nous percevons ?

Parler d'une " habitude active ", au sens où il a été fait plus haut, ce n'est donc point recourir à une vaine hypothèse, mais bien à un processus naturel dont l'expérience interne nous fait foi.

On remarquera — il en vaut la peine — que le caractère d'abstraction des idées générales est transposé par Hume du plan de la conscience claire à celui de l'activité naturelle. Dans l'idée générale, la représentation, ou l'imagerie, reste concrète ; les applications réelles seront concrètes : le seul élément qui demeure vraiment abstrait, c'est la loi d'exercice (disons en termes scolastiques : la spécification propre) de la tendance évocatrice : "aptitude", " règle", ou " loi ", comme on voudra, en vertu de quoi l'imagination est en puissance de telle série d'idées semblables plutôt que de telle autre série. Cette abstraction vécue, Hume, en vertu du principe empiriste, la constate sans se flatter de l'expliquer davantage.

Nous ne prétendrons pas que la " constatation " de Hume soit inexacte : bien au contraire, il est impossible de construire une théorie de l'abstraction intellectuelle sans passer d'abord par une abstraction vécue ; et nous verrons bientôt Kant lui-même chercher dans une règle abstraite d'action, dans le " schème ", l'intermédiaire, qui doit souder impressions sensibles et catégories intellectuelles en l'unité des concepts.

Mais, si Hume a touché juste sur un point qui ne manque pas d'importance, il échoue à parfaire sa théorie des idées générales. L'empirisme lui met des oeillères et l'empêche de traiter sérieusement un second problème, aussi inévitable que le premier : la conscience que nous prenons de l'universalité de certaines idées, et conséquemment notre pouvoir de constituer arbitrairement une sémantique abstraite, verbale ou autre. C'est trop peu, pour expliquer cette conscience et ce pouvoir, de nous dire que, devant un nom abstrait, nous passons une inspection rapide d'un nombre plus ou moins grand des individus qu'il évoque, et qu'ensuite nous totalisons les autres évocations possibles. Si Hume avait étudié de plus près la manière dont peut naître en nous cette " totalisation " consciente d'une série individuelle indéfinie, sans doute se serait-il vu contraint d'élargir beaucoup les frontières de son empirisme.. Nous y reviendrons quand le moment sera venu d'esquisser à notre tour une théorie de la connaissance abstraite.

§ 4. — Critique de la science.

Remarquons d'abord, pour n'y plus revenir, que l'analyse mentale, se ramenant, aux yeux de Hume, à un inventaire immédiat des éléments présents à l'esprit, participe à la valeur même de l'expérience directe : c'est, à vrai dire, une forme de cette expérience. L'usage des jugements strictement analytiques ne soulève donc aucune difficulté.

Mais les relations dont l'ensemble constitue la connaissance rationnelle — la " science " — ne se réduisent pas toutes à l'identité logique sur laquelle repose l'analyse. Il reste à considérer de plus près sept espèces fondamentales de relations qu'énumère Hume : la ressemblance, la contrariété, la proportion quantitative ou numérique, le degré qualitatif,jles relations spatiales et temporelles^ l'identité (objective ou métaphysique), la causalité, (op. cit. I. 3. sect. 1. p. 69)

Un premier triage de ces relations apparaît immédiatement possible : car certaines d'entre elles adhèrent si étroitement aux idées qu'elles rapprochent, qu'une modification de la relation entraîne une modification des idées elles-mêmes, et vice-versa. Telles sont les quatre premières relations énumérées ci-dessus. Les trois dernières, au contraire, sont de telle nature que leur altération laisse intactes les idées où elles s'attachent. (Ibid.)

a) Critique des perceptions différentielles et des relations

mathématiques.

Examinons d'abord la première classe de relations : celles de ressemblance et de contrariété, de proportion quantitative et de degré qualitatif.

Ces quatre relations possèdent une valeur objective équivalente à celle des idées elles-mêmes : " depending solely upon ideas, [they] can be the objets of knowledge and certainty ". (Ibid. p. 70) (1) Pourquoi ? Parce que trois au moins de ces relations : la ressemblance, la contrariété et le degré qualitatif, " are discoverable al first sight, and fall more properly under the province of intuition than démonstration " (Ibid. p. 70) (2) : ce sont de véritables intuitions immédiates, nous dirions aujourd'hui : des " perceptions différentielles ". En effet, pour constater que deux représentations se ressemblent ou diffèrent qualitativement, je n'ai besoin ni de réflexion, ni de raisonnement : il me suffit d'ouvrir les yeux. Ce pouvoir de discernement n'est pas illimité : dans les limites de son exercice, il est immédiat et infaillible. (Ibid.)

La " proportion quantitative ou numérique " demande un examen plus attentif. Car elle est le fondement des sciences mathématiques, qui prétendent à l'universalité et à la certitude apodïctique.

Entre certaines limites, cette relation résulte, etle aussi, d'une perception différentielle : montrez-moi à la fois d'eux nombres notablement différents, ou deux figures de dimensions contrastantes, il n'est pas de doute que j'en percevrai immédiatement l'inégalité et même la proportion approximative, à condition toutefois que je puisse les embrasser d'un seul regard interne. Mais en dehors de ce cas, lorsque les nombres grandissent ou que les figures se compliquent, ma perception différentielle devient de moins en moins précise et je ne puis plus fixer avec exactitude les proportions des objets qu'indirectement, moyennant un "artifice" de démonstration (" in a more artificial manner". Ibid. p. 70).

Cet " artifice " n'atteint pas un degré égal de perfection dans tout l'ensemble des sciences mathématiques.

(1) ... u dépendant uniquement des idées, elles peuvent être objets de connaissance et de certitude ". (trad. cit. p. 92).

(2) " (Trois de ces relations) se découvrent à première vue et relèvent plus proprement du domaine de l'intuition que de celui de la démonstration ". (trad. cit. p. 92).

En Algèbre et en Arithmétique, l'exactitude est et demeure entière à tous les degrés de complication du raisonnement. Pourquoi donc ? Parce que ce raisonnement procède analytiquement, par identités logiques, et ne met en œuvre d'autre étalon que Yunité universelle du nombre : unité universelle, car toutes nos représentations, sans exception, offrent le caractère commun d'être " nombrables ". " We are possest of a précise standard, by which we can judge of the equality and proportion of numbers ; and according as they correspond or not that standard, we détermine their relations, without any possibility of error ". (Ibid. p. 71) (1)

En Géométrie, la certitude et la précision n'atteignent plus ce maximum, faute d'un " étalon " aussi sûr et aussi universellement applicable que la " pure unité du nombre ". Car la géométrie est réduite à procéder par application d' " unités de mesure ", par superposition de lignes, de plans et de figures. Or, les procédés de mesure, de superposition, ne sont jamais qu'approximatifs. Comment, par exemple, démontrer en toute rigueur que deux lignes droites ne peuvent avoir de segment commun ? tant que, dans notre représentation idéale, ces droites forment entre elles un angle appréciable, nous constatons directement l'absence de coïncidence longitudinale ; mais qu'en est-il pour des valeurs d'angles inférieures à ce que nous pouvons imaginer? (Op. cit. I. 3. sect. 1. pp. 70-71)

Certaines relations quantitatives, telle la relation de parfaite égalité géométrique, ne reposent donc pas directement sur l'expérience : ni les sens ni l'imagination n'ont assez de finesse pour égaler les postulats et les théorèmes euclidiens. Que conclure de là ? " That geometry can scarce be esteem'd a perfect and infallible science ". (Ibid. p. 71) (2) " Geometry falls short of that perfect précision and certainty, which are peculiar to arithmetic and algebra ". (Ibid.) (3)

Est-ce à dire que la géométrie occupe un rang inférieur dans les sciences ? Bien au contraire. Si elle se place un degré plus bas que les sciences du nombre, qui ont le privilège d'être à la fois

(1) " Nous sommes en possession d'un étalon précis par où juger de l'égalité et de la proportion des nombres ; et selon qu'ils correspondent ou non à cet étalon, nous en déterminons les relations, sans aucune possibilité d'erreur ". (trad. cit. p. 93).

(2) " ... la géométrie peut à peine être tenue pour une science parfaite et infaillible ". (trad. cit. p. 94).

(3) " ... la géométrie, quoique manquant de la précision et de la certitude parfaites, qui appartiennent en propre à l'arithmétique et à l'algèbre"., (trad. cit. p. 94).

issues de l'expérience et valables pour toute expérience, elle reste cependant, par la généralité même de son objet : l'étendue, de beaucoup supérieure aux autres sciences expérimentales, fondées sur des jugements divers du sens et de l'imagination. D'ailleurs l'imprécision qui s'attache à tous les procédés géométriques de comparaison ne saurait donner naissance à des erreurs bien considérables : à condition de réserver une marge d'approximation, la géométrie tire de l'expérience générale qui la fonde, des garanties d'absolue sécurité. (Ibicl. pp. 71-72)

b) Critique, des relations spatiales et temporelles.

Hume, nous l'avons dit, range les relations à l'espace et au temps parmi celles dont la modification n'affecte pas l'idée même des objets localisés ou datés. Elles ne participent donc pas directement à la valeur objective des idées. Que sont-elles?

Le " Treatise " leur consacre de longs développements, qui complètent les analyses déjà faites par Berkeley. (Op. cit. I. 2. sect. I à V)

D'abord, la conception théorique des mathématiciens, ou des philosophes, qui supposent l'infinie divisibilité de l'espace et du temps, manque totalement de base. En fait, dans la division de l'espace — et il faut dire la même chose du temps — notre imagination ne saurait dépasser un certain minimum, qui coïncide tout au moins avec les valeurs minimales des impressions de la vue et du toucher. Une " extension " vide, sans contenu tactile ou visuel, n'est pas représentable, donc n'est pas. L'élément d'extension apparaît ainsi comme un attribut des éléments sensoriels qualitatifs : la finitude de ces derniers, oppose une limite à nos efforts d'analyse ou de division de l'étendue elle-même.

Hume résume comme suit sa pensée : " If the second part of my System be true, that the idea of space or extension is nothing but the idea of visible or tangible points distributed in a certain order, it follows that we can form no idea of a vacuum, or space, where there is nothing visible or tangible ". (Op. cit. I. 2, sect. 5, p. 53) (1)

(1) '"Si la seconde partie de mon système est vraie, à savoir : que l'idée d'espace ou d'étendue n'est pas autre chose que l'idée de points visibles ou tangibles distribués suivant un certain ordre, il s'ensuit que nous ne pouvons nous former aucune idée d'un vide, c'est à dire d'un espace où il n'y ait rien de visible ou de tangible ". (trad. cit. p. 74).

Mais si cette conclusion de Hume est vraie, si nous n'avons aucune intuition de l'espace (ou du temps) en dehors de la perception même des objets sensibles, qu'est-ce donc que l'idée d'espace absolu (ou bien, parallèlement, l'idée de pure durée) que nous semblons pourtant posséder ? Cette prétendue idée d'espace pur est factice : c'est la généralisation de l'idée abstraite de "distance", substituée, par l'effet d'une ressemblance trompeuse, à l'idée primitive et concrète d' " extension ". (Op. cit. I. 2. sect. 5, p. 62)

Que ce glissement d'une idée à une idée voisine, sous le couvert d'une dénomination unique, soit possible, et constitue la source de nos erreurs, Hume l'explique longuement à l'endroit cité (pp. 60-62). Nous n'avons pas le loisir d'entrer dans tout ce détail. Supposons donc dûment démontrée la possibilité générale de l'erreur selon les principes de la philosophie empiriste ; et considérons seulement, comment la substitution illégitime a pu se faire ici.

L'expérience des objets étendus est discontinue ; l'espace pur, au contraire, n'admet pas de discontinuité. Comment les lacunes de l'extension expérimentée furent-elles comblées, jusqu'à permettre l'idée d'un espace continu ?

Soit une série d'objets contigus. Entre deux termes plus ou moins éloignés de la série, je puis établir une relation de " distance " ; ce sera d'abord, si l'on veut, l'échelonnement des sensations tactiles et visuelles qui remplissent l'intervalle ; mais l'expérience m'apprend bientôt que la relation de distance reste identique, alors même que les sensations intercalaires changent de nature : la relation de distance devient indépendante, dans ma pensée, de telles ou telles impressions particulières. Je puis aller plus loin, et supposer, par exemple, l'annihilation des objets intermédiaires. Que demeure-t-il dans mon expérience pour représenter la distance ? Il reste au moins ceci : que, pour passer d'un bord à l'autre de la lacune ainsi créée, je dois déplacer l'œil ou la main, ni plus ni moins que si l'intervalle était plein d'objets visibles et tangibles. (1) J'en arrive ainsi à considérer la " distance " — invisible et intangible en elle-même — comme une "capacité d'objets corporels, ou de sensations visuelles et tactiles " (" A capacity of receiving body, or of becoming visible and tangible ". Op. cit. I. 2. sect. 5, p. 63), capacité représentée et

(1) On se rappellera que, dans les théories de l'espace proposées par les psychologues empiristes anglais du 19e s., ce sont les « sensations musculaires » qui fournissent l'élément de continuité nécessaire à la synthèse de l'idée d'espace. C'est déjà le point de vue de Hume.

mesurée, dans mon expérience actuelle, par une sensation motrice de ma main ou d'une autre partie de mon corps. (" sensation of motion in the hand, or other member of the body". Ibid. p. 62). Rien ne m'empêche d'agrandir à l'indéfini, par l'imagination, cette capacité : j'obtiens alors la notion d'espace pur et continu. L'origine psychologique de cette notion en dénonce la valeur exacte, ou mieux, montre à quel élément précis est liée cette valeur.

En effet, je me représente l'espace absolu comme une " capacité d'objets ", c'est à d'ire comme la condition externe permanente d'un certain ordre de mes sensations visuelles et tactiles. J'adopte donc l'hypothèse d'une cause stable, extérieure à moi, d'où dépendrait la fixité des distances que je constate.

" Tis only causatlon, which produces such a connexion.. ; nor can the other two relations (c. à. d. " relations of time and place ") be ever made use of in reasoning, except so far as they either affect or are affected by it. There is nothing in any objects to persuade us, that they are either always remote or always contiguous ; and when from expérience and observation we discover, that their relation in this particular is invariable, we always conclude there is some secret couse, which séparâtes or unités them ". (Op. cit. I. 3. sect. 2, pp. 73-74) (1)

Il faut remarquer, dès maintenant, l'importance exceptionnelle attribuée par Hume à l'idée de cause. Dès que les relations affirmées dépassent le niveau de perceptions différentielles, elles impliquent un rapport de causalité : leur valeur objective sera commandée par la valeur même de ce rapport, qui assume ainsi un rôle central et décisif.

c) Critique de la relation d'identité objective. (Substance et Moi

substantiel).

Les relations temporelles et spatiales n'ont donc de valeur, par elles-mêmes, que dans la mesure où elles sont un aspect de î'expé-

(1) u Seule, la causalité produit une (pareille) connexion.. ; et les deux autres relations ne sauraient jamais être d'aucun usage dans le raisonnement, sinon pour autant qu'elles affectent la causalité ou sont affectées par elle. Il n'y a jamais rien, en quelques objets que ce soit, qui nous persuade qu'ils soient toujours éloignés ou toujours contigus ; et quand, par expérience ou observation, nous découvrons que leur relation à cet égard est invariable, nous concluons toujours qu'il y a quelque cause secrète, qui les sépare ou les unit ". (trad. cit. p. 97).

rience directe, c'est à dire, entre les limites fort restreintes de l'extension concrète simultanément perceptible et de la durée concrète saisie sans interruption. Au delà, ces relations valent ce que peut valoir la relation de causalité.

Même chose doit se dire, selon Hume, de la relation d'identité objective, qui présente d'ailleurs une connexion très étroite avec la relation de temps. L'identité perçue n'est, en effet, dans le langage de Hume, ni l'unité actuelle d'une perception, ni la ressemblance extrême dé deux perceptions, mais la persistance inchangée d'une perception à travers une durée : " the principle of individuation (or principle of identity) is nothing but the invariableness and uninterruptedness of any object thro' a supposed variation of time ". (Op. cit. I. 4. sect. 2, p. 201) (1)

Pour des intervalles de temps assez brefs, l'identité d'une perception (ou d'un objet) se traduit dans l'expérience immédiate : ce n'est, en somme, qu'une perception prolongée. Mais bientôt surviennent des éclipses de la perception actuelle : l'identité cesse d'être expérimentée. Que faisons-nous alors ? " We readily suppose an object may continue individually the same, tho' several times absent from and présent to the sensés ; and ascribe to it an identity, notwithstanding the interruption of the perception, whenever we concîude, that if we had kept our eye or hand constantly upon it, id wou'd hâve convey'd an invariable and uninterrupted perception. But this conclusion beyond the impressions of our sensés can be founded only on the connexion of cause and effect ". (Op. cit. 1. 3. sect. 2, p. 74) (2) Entre des perceptions successives, semblables, mais discontinues, nous rétablissons la continuité, c. à. d. l'identité, en les rapportant toutes à une même cause objective persistante. Encore une fois, nous dépassons l'expérience immédiate par le seul moyen de la causalité.

(1) " ... le principe d'individuation (= principe d'identité) n'est autre chose que le caractère invariable et ininterrompu d'un objet quelconque à travers un changement de temps supposé ".. (trad. cit. p. 249).

(2) " Nous supposons volontiers qu'un objet peut demeurer numériquement le même quoique plusieurs fois absent et présent pour les sens, et lui attribuons de l'identité, malgré l'intermittence de notre perception, chaque fois que nous concluons que, si nous avions gardé constamment sur lui nos yeux ou notre main, il nous eût procuré une perception invariable et ininterrompue. Mais cette conclusion, dépassant les impressions de nos sens, ne peut être fondée que sur la connexion de cause à effet ". (trad. cit. p. 97)

La relation d'identité forme le noyau psychologique de l'idée de substance et de l'idée du Moi.

Qu'est-ce que la " substance " ? Dira-t-on avec l'Ecole, que la substance " is something which may exist by itself " ? (Op. cit. I. 4, sect. 5, p. 233) (1) Mais cette définition, observe Hume, convient à toute perception claire et distincte. (Ibid.) En réalité, la •substance" désigne une collection stable d'idées simples, groupées sous un seul nom. (I. 1. sect. 6, p. 16) Nous concevons la substance comme la cause permanente et métempirique de la stabilité d'un groupement de représentations, comme "l'identité" profonde d'une idée complexe.

Quant à Vidée du Moi subsistant, c'est ni plus ni moins l'idée de l'identité personnelle. Sans doute, il est des philosophes qui nous gratifient de l'intuition immédiate, lumineuse, de cette identité substantielle et permanente. (Op. cit. I. 4. sect. 6, p. 251) Malheureusement l'expérience leur donne le démenti. A quoi se résout la conscience que nous avons de nous-mêmes ? To "a bundle or collection of différent perceptions, which succeed each other with an unconceivable rapidity, and are in a perpétuai flux and movement ". (Ibid. p. 252) (2) Dans cette multiplicité mouvante, nous introduisons l'unité et la permanence, l'identité en un mot, par le même procédé causal qui nous la fait attribuer à des objets extérieurs, à des plantes et à des animaux. (Ibid. p. 254)

La formation de l'idée du Moi se trouve d'ailleurs favorisée par le jeu de la mémoire, qui enfile la série entière de nos perceptions selon leurs ressemblances et leurs relations dynamiques. (Ibid. pp. 260-262) Mais le lien de la mémoire ne suffirait pas à fonder expérimentalement ce " something unknown and mysterious, Connecting the parts beside their relation " (Ibid. p. 254) (3), ce quelque chose que nous appelons " soûl, self or substance " ; d'autant moins que, ce " quelque chose " de permanent, nous retendons, par une extrapolation hardie, au delà même des bornes actuelles de notre mémoire. (Ibid. p. 262)

Si l'idée du Moi a quelque valeur, elle la doit — elle aussi — à la

(1) "... est quelque chose qui peut exister à soi seul ". (trad.cit. p. 284)

(2) "... un faisceau ou une collection de différentes perceptions, qui se succèdent avec une inconcevable rapidité, et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuel ". (trad. cit. p. 306)

(3) " ... quelque chose d'inconnu et de mystérieux, qui relie les parties en outre de la relation ". (trad. cit. p. 308)

relation de causalité, fondement de la relation d'identité métempirique. De sorte que nous sommes rabattus, une fois de plus, sur ce rapport de cause et d'effet, qui apparaît comme le seul fondement des connaissances qui prétendent dépasser l'expérience actuelle : " Hère then appears, that of those three relations, which dépend not upon the mère ideas, the only one, that can be trae'd beyond our sensés, and informs us of existences and objects, which we do not see or feel, is causation ". (Op. cit. 1. 3. sect. 2. p. 74) (1)

d) Critique de la notion d'existence.

Dans le passage que nous venons de citer, Hume fait dériver d'une application du principe de causalité toute connaissance métempirique d'objets existants. C'est le moment de préciser, avec le philosophe anglais, cette notion d'existence. (Op. cit. 1. 2 sect. 6, p. 66 sqq.)

Il importe, avant tout, de distinguer l'idée d'existence de l'idée d'existence extérieure. L'idée simple d'existence se confond avec la perception elle-même ; toute idée est, par le fait, l'idée d'un être (" of a being ") : " The idea of existence, then, is the very same with the idea of what we conceive to be existent. To reflect on any thing simply, and to reflect on it as existent, are nothing différent from each other ". (Ibid. pp. 66, 67) (2) L'existence, en rigueur, n'est donc pas une idée distincte, qui puisse être jointe ou pas jointe à d'autres idées : elle se confond avec le fait même de la représentation, sensorielle ou idéale.

Mais voilà : les philosophes, suivant d'ailleurs le mouvement instinctif et illusoire de l'imagination, prétendirent s'avancer au delà des données d'expérience immédiate et découvrir, derrière l'existence idéale, une existence externe, plus profonde, et si l'on peut dire, plus réelle (Ibid. et 1. 4, sect. 2, p. 211) ; cette hypothèse d'une double existence répondait à leur besoin de se définir, sous la variabilité discontinue des perceptions, une identité permanente.

(1) '• Ainsi donc il apparaît que, des trois relations qui ne dépendent pas purement des idées, la seule qui puisse être poursuivie au delà de nos sens, et qui nous fasse connaître des existences et des objets que nous ne voyions ni ne touchions, c'est la causalité ". (trad. cit. p. 97)

(2) " L'idée d'existence ne fait qu'un avec l'idée de ce que nous concevons comme existant. Réfléchir à quelque chose tout simplement. et y réfléchir comme à quelque chose d'existant, ne sont pas deuxchoses différentes l'une de l'autre ". (trad. cit. p. 89)

Or, nous avons vu plus haut que la valeur de la relation métempirique d'identité dépendait de la valeur de la relation de causalité. Il nous faudra donc étudier cette dernière avant de savoir s'il est légitime de doubler " l'existence idéale ", d'une " existence externe " ; les " perceptions ", d'" objets " distincts d'elles ; 1'" apparence ", d'une " réalité" ("existence and external existence, perceptions and objets, appearance and existence ". //. ce).

e) Critique de la causalité.

1° Le principe métaphysique de causalité.

Qu'est-ce au juste que la " relation de causalité " ?

La tradition philosophique a toujours fait grand état d'un principe général de causalité, qu'on peut énoncer à peu près comme suit : " Whatever begins to exist, must hâve a cause of existence". (Op. cit. 1. 3, sect, 3, p. 78) (1) Selon les uns, cette proposition serait intuitive, immédiatement évidente ; selon d'autres, elle peut du moins être évidemment démontrée. Or, dit Hume, elle ne saurait être une intuition, car nous n'avons d'intuition que l'expérience directe des phénomènes sensibles. Quant aux prétendues démonstrations, ou bien elles contiennent une pétition de principe et présupposent la causalité ; ou bien elles équivoquent sur le mot " production ", qui, à vrai dire, ne signifie ni plus ni moins que causalité ; ou bien elles insistent, à côté de la question, sur l'impossibilité, pour le "néant", d'être cause, (pp. 80-81) Evidemment, continue le critique : " if every thing must hâve a cause, it follows, that upon the exclusion of other causes we must accept of the object itself or of nothing as causes. But 'tis the very point in question, whether every thing must hâve a cause or not ". (Ibid. p. 81). (2)

La critique de Hume, sur le terrain où il la développe, est irréfutable : d'aucun syllogisme ne sortira légitimement le principe de causalité. Et il ne suffit pas, pour prouver rationnellement la causalité, de constater en nous un instinct de causalité, une poussée aveugle de l'intelligence à enjamber son objet propre pour faire un saut dans l'inconnu. Car l'esprit peut, sans contradiction logique, résister

(1) " Tout ce qui commence d'exister doit avoir une cause de son existence ". (trad. cit. p. 102)

(2) " Si tout doit avoir une cause, il s'ensuit que, toute autre cause étant exclue, nous devons accepter pour cause l'objet lui-même ou le néant. Mais c'est précisément le point en question, que de savoir si tout doit ou non avoir une cause ". (trad. cit. p. 105)

à ces tendances folles et se confiner sagement dans un ordre de connaissances qui lui soit porportionné. C'est l'attitude que l'empiriste observe à sa façon., (cf. ibid. p. 79)

D'ailleurs, on va montrer d'un seul coup l'impossibilité tant d'une preuve intuitive que d'une preuve déductive du principe général de causalité. Nous citons littéralement le raisonnement de Hume, parce qu'il met bien en évidence un des postulats fondamentaux de son empirisme. " As ail distinct ideas are separable from each other, and as the ideas of cause and effect are evidently distinct, ' twill be easy for us to conceive any object to be non-existent this moment and existent the next, without conjoining to it the distinct idea of a cause or productive principîe. The séparation, therefore, of the idea of a cause from that of a beginning of existence, is plainly possible for the imagination ; and consequently the actual séparation of thèse objects is so far possible, that it implies no contradiction nor absurdity ; and is therefore incapable of being refuted by any reasoning from mère ideas ; without which it is impossible to demonstrate the necessity of a cause. " (Ibid. pp. 79-80) (1)

On remarquera les deux présupposés qui soutiennent ce raisonnement : 1° l'identité complète de l'idée et de la représentation ; 2° l'assimilation, que nous avions déjà soulignée chez Locke, de la séparabilité logique (par abstraction analytique) avec la séparabilité réelle. Ces présupposés, admis par Locke, sont mortels pour son dogmatisme semi-empiriste. Ils ne le sont pas moins, à tout prendre, pour le dogmatisme cartésien, puisque le premier des deux présupposés (dont le second n'est qu'un corollaire) réédite l'axiome fondamental du rationalisme : l'objet formel de l'intelligence, ou l'intelligible, commensuré à l'unité même de la représentation conceptuelle ; or, il se pourrait que, en fait, et quoi qu'en pensent cartésiens ou leibnitziens, les éléments de " représentation ", même dans nos idées les plus sublimes, fussent tous d'origine sensorielle, et que

(1) " ... toutes les idées distinctes étant séparables les unes des autres, et les idées de cause et d'effet étant évidemment distinctes, il nous est aisé de concevoir un objet quelconque comme inexistant en ce moment, et comme existant à l'instant d'après sans y joindre l'idée distincte d'une cause ou d'un principe productif. La séparation de l'idée de cause d'avec celle de commencement d'existence est donc manifestement possible à l'imagination ; par conséquent la séparation effective de ces objets est possible dans la mesure qui consiste à n'impliquer aucune contradiction ni absurdité, et partant n'est susceptible d'être réfutée par aucun raisonnement fondé uniquement sur des idées ; à défaut de quoi il est impossible de démontrer la nécessité d'une cause ". (trad. cit. p. 103)

leur unité fût donc purement celle de la quantité. Dans ce cas, le découpage imaginatif prendrait la valeur d'une analyse rationnelle et deviendrait le signe d'une séparabilité objective. Et Hume aurait parfaitement raison de prétendre que l'idée d'une cause, n'appartenant jamais identiquement à la représentation d'un objet quelconque, et pouvant donc toujours en être disjointe, n'est pas susceptible de démonstration logique.

Malgré cela, aux yeux d'un philosophe leibnitzien, l'empirisme n'aurait pas encore partie gagnée. En effet, objecterait-on, la nature et la condition de l'idée de cause furent inexactement saisies par Hume. Pourquoi serait-il interdit de supposer que l'idée d'une cause transcendante n'ait pas, primitivement, le caractère d'une représentation autonome, mais bien celui d'une relation complémentaire (exigence de " raison suffisante "), dont l'intelligence affecterait universellement les représentations qu'elle reçoit ? un des termes de cette relation serait toujours la représentation donnée ou l'objet empirique ; l'autre terme se définirait uniquement, par la relation ellemême, comme un complément du premier ; il constituerait ce que Hume appelle une " relative idea ".

Ce dernier répondrait sans doute que pareille " idée relative " peut n'être pas impossible " a priori ". Mais fût-ce là, vraiment, notre idée de cause, que cette idée serait totalement dépourvue de valeur scientifique, attendu qu'elle ne porte la garantie ni de l'expérience, ni de la nécessité logique : si vous lui accordez une valeur, c'est par instinct ou par décret arbitraire. " Quod gratis affirmatur, gratis negatur ".

— Mais, pourrait répliquer le dogmatiste idéaliste, si je ne justifie, ni expérimentalement, ni logiquement, le principe de causalité, jai du moins pour moi l'évidence avec laquelle il s'impose à toute intelligence. Mon dogmatisme positif est ici plus raisonnable que ne le serait un dogmatisme négateur.

— Soit, concluerait Hume : aussi mon empirisme phénoméniste n'ira point jusqu'à la négation de ce qui dépasse l'expérience : il se contentera de tracer les limites au delà desquelles la raison humaine s'aventure imprudemment ; mon empirisme est " sceptique ", tout simplement. On aurait prise sur lui, et on le rejetterait bon gré mal gré, s'il paralysait totalement l'intelligence humaine ; mais celle-ci garde, dans le domaine de l'expérience, tout son jeu utile, puisqu'elle peut encore recevoir ou se former des " objets ", percevoir leurs relations mutuelles immédiates et préparer ainsi les réactions motrices : toute cette activité objective demeure indépendante de la rela ■

tion ontologique de causalité. Mais il y a plus, et je prétends rendre compte, empiriquement, de X inclination naturelle qui pousse notre entendement à " inférer " des effets aux causes.

2° Le principe empirique de causalité.

Si la causalité ne nous est point imposée par un raisonnement à priori, il faut bien qu'elle nous soit suggérée par l'expérience :

" Since it is not from knowledge or any scientific reasoning, that we dérive the opinion of the necessity of a cause to every new production, that opinion must necessarily arise from observation and expérience. " (Op. cit. 1. 3, sect. 3, p. 82) (1)

La genèse du principe de causalité doit nous éclairer sur sa portée véritable, de même que la genèse des idées nous a renseignés sur leur valeur possible.

C'est un fait que, dans notre expérience directe, certaines impressions ou certaines idées se sont trouvées en " conjonction constante ", de façon que l'une accompagnât ou suivît régulièrement l'autre. Par exemple, à l'impression " flamme " a toujours succédé l'impression " chaleur ". Dans ce cas, poursuit Hume, " without any farther ceremony, we calî the one cause, and the other effect, and infer the existence of the one from that of the other. " (op. cit. 1. 3. sect. 6. p. 87) (2) C'est à dire que, chaque fois que l'une de ces impressions associées revit dans la mémoire ou dans la sensation directe, elle évoque l'idée de l'impression conjuguée.

L'association constante et répétée des deux termes empiriques d'une relation de causalité nous livre, fait observer Hume, un nouvel aspect de cette relation, moins décourageant, peut-être, que la notion métaphysique de production, qui ne nous permettait pas d'avancer d'une ligne. Par eux seuls les rapports empiriques de simple contiguïté ou de succession ne suffisent évidemment pas pour représenter la relation causale ; avec la. " conjonction constante ", nous approchons du but ; encore un pas et nous rejoindrions l'idée de " connexion nécessaire " équivalente à l'idée de " relation causale ". (cf. op cit. 1. 3, sect. 6, p. 87)

(1) " Puisque ce n'est pas de la connaissance ni d'aucun raisonnement scientifique que nous tirons l'opinion de la nécessité d'une cause pour toute production nouvelle, cette opinion doit nécessairement provenir de l'observation et de l'expérience ". (trad. cit. p. 106)

(2) " Sans plus de cérémonie, nous appelons l'un cause et l'autre effet, et, de l'existence de l'un, inférons celle de l'autre." (trad. cit. p. 114)

— Mais ce dernier pas n'est-il pas précisément le plus difficile à faire ? Accumulez, tant que voudrez, les conjonctions particulières, vous aurez bien l'idée d'une association constante dans le passé, nullement l'idée d'une connexion nécessaire, d'où vous tireriez l'idée d'une cause.

— C'est juste ; aussi apparaîtra-t-il plus loin que, d'après Hume, la " connexion nécessaire " de la cause et de l'effet est une conséquence de l'inférence causale et non pas le moyen terme sur lequel s'appuyerait cette inférence. (Ibid. p. 88)

Nous devons donc découvrir un autre intermédiaire entre la " conjonction constante " et la " causalité ".

A cet effet, étudions l'inférence causale de plus près. (cf. Ibid. pp. 88 à 90)

J'ai trouvé, dans le passé, l'impression B succédant constamment à l'impression A. Or, voici, par exemple, que le souvenir de A s'éveille en moi. Comment passerai-je de l'idée de A à l'exigence de l'idée de B. ?

Par voie de raisonnement ? Une seule démonstration de B serait possible : celle qui se fonderait sur le moyen terme suivant : " constance des lois naturelles ", ou bien " ressemblance de l'expérience future et de l'expérience passée ", ou quelque chose de ce genre.

Mais qui donc démontrera, sans recourir par avance au principe de causalité, " that those instances, of which we hâve had no expérience, resemble those of which we hâve had expérience " (Ibid. p. 89) ? (1) Car je puis certes "concevoir un changement dans îe cours de la nature ". (Ibid.)

L'inférence causale n'est donc pas un raisonnement construit sur les termes A et B. Puisqu'elle n'est pas non plus une constatation directe de ces deux termes, mais le passage d'un terme actuellement donné, à un autre terme non encore donné, nous n'avons plus d'autre ressource que de considérer ce " passage " en lui-même, tel qu'il se présente à l'expérience interne.

Or, il se présente tout d'abord comme un cas d'association, mais d'association renforcée par une connexion constante dans le passé. (Ibid. p. 93) Nous constatons, en effet, d'une manière générale, que la répétition d'un même processus psychologique crée en nous une " habitude ", en vertu de laquelle les impressions simultanément éprouvées tendent à revenir ensemble au jour de la conscience claire.

(1) " . . . que les cas dont nous n'avons pas eu expérience ressemblent à ceux dont nous avons eu expérience." (trad. cit. p. 116)

Une association fréquente et non contredite dans le passé doit créer une tendance de plus en plus forte à l'évocation commune des éléments associés.

Traduisons ce fait psychologique dans le langage objectif de la causalité, et nous verrons la " connexion constante " de deux impressions successives se transformer en un appel irrésistible de l'une par Vautre, en d'autres termes, devenir, par l'intermédiaire d'une habitude du sujet, une :c connexion pratiquement nécessaire ", c'est à dire indénouable.. Nous trouvons ainsi, dans la tyrannie même de l'habitude évocatrice, une " relation naturelle " de causalité, qui nous contraint de passer de telle ou telle impression à telle ou telle idée. Cette " relation naturelle et vécue " (op. cit. pp. 93-94) emporte notre esprit, dit Hume, au delà des éléments strictement " philosophiques " (c'est à dire = empiriquement donnés) de la connaissance directe.

La substitution d'une " habitude nécessitante " à une simple " connexion constante " nous a rapprochés de la causalité véritable, sans encore toutefois nous la faire atteindre. Car il nous servirait de peu d'avoir constaté que l'éveil d'une impression ou d'une idée s'accompagne de l'invincible attente d'une autre impression ou d'une autre idée : le rapport de causalité doit nous permettre, à partir d'un terme existant, de conclure à Vexistence objective d'un second vienne, et non pas seulement à son évocation idéale.

Ici, Hume fait appel à la notion de " croyance " ou d' " assentiment " ("belief or assent", op cit. î. 3, sect. 5, p. 86), qui joua toujours un rôle si important dans la psychologie anglaise.

Il est évident qu'au point de vue de l'existence objective, nous rangeons spontanément, en ordre d'importance croissante, les idées de l'imagination, celles de la mémoire et les impressions directes. Pourquoi cette gradation ? Elle ne tient pas à l'adjonction de je ne sais quelle idée d'existence aux deux dernières catégories : les souvenirs et les impressions ; car " nous ne possédons pas d'idée abstraite d'existence, séparable de l'idée des objets particuliers ". (op. cit. Appendix, p. 623) Elle ne tient pas davantage à une différence de contenu, ni à une distribution diverse des impressions ou des idées. Elle tient donc seulement à la " manière " dont certaines idées, subjectivement, nous affectent, c'est à dire, à un sentiment : " Belief is nothing but a peculiar feeling, différent from the simple conception ". (Ibid. p. 624 ; et cf. 1. 3. sect. 7) (1)

(1) " . . . la croyance n'est autre chose qu'un sentiment particulier, différent de la simple conception." (trad. cit. p. 332)

Encore faut-il préciser la nature de ce " sentiment " de croyance, qui s'attache au souvenir et à la perception directe. D'abord, entre impressions ou souvenirs d'une part, et idées de l'imagination d'autre part, nous ne découvrons d'autre différence subjective qu'un plus ou moins vigoureux relief, une plus ou moins grande "vivacité ". Comment un souvenir réel devient-il une simple idée, sinon en pâlissant, en s'effaçant à quelque degré ? Inversement, une imagination, à force d'être répétée, prend de la consistance et finit par usurper la place du souvenir ou de l'impression : témoin les menteurs de bonne foi et les hallucinés. " Thus it appears that the belief or assent, which always attends the memory and sensés, is nothing but the vivacity of those perceptions they présent, and that this alone distinguishes them from the imagination ". (I. 3, sect. 5, p. 86) (1)

Comment la " croyance " intervient-elle dans la relation de causalité ? Nous pouvons constater par expérience (cf. I. 3, sect. 8) que la croyance qui s'attache à une impression s'étend aux idées qui lui sont associées, et avec d'autant moins de déchet que l'association est plus étroite. Or, la tendance évocatrice créée par l'habitude est bien le lien le plus immédiat et le plus indénouable que nous connaissions entre perceptions ; et cette tendance, on l'a vu, fait la base physique de la relation dite de causalité. Il suit de là que, dans le rapport causal, les deux termes émergeront avec des indices de crédibilité sensiblement égaux. Si le terme originel est une impression ou un souvenir, nous investirons de la même valeur objective, du même degré existentiel, le terme évoqué. (Ibid.) " The transition from a présent impression, always enlivens and strengthens any idea. When any object is presented, the idea of its usual attendant immediately strikes us, as something real and solid. ' Tis felt rather than conceived, and approaches the impression from which it is dëriv'd, in its force and influence ". (op. cit. Appendix, p. 627) (2)

Il serait impossible, remarque Hume, de pousser l'analyse du

(1) " Il apparaît ainsi que la croyance ou l'assentiment qui accompagne toujours la mémoire et les sens, n'est autre chose que la vivacité des perceptions qu'ils offrent, et que cela seul les distingue de l'imagination." (trad. cit. p. 112)

(2) " La transition à partir d'une impression présente avive et renforce toujours toute idée. Quand s'offre un objet quelconque, l'idée de son concomitant ordinaire nous. frappe aussitôt comme quelque chose de réel et de solide. Elle est sentie plutôt que conçue, et approche, pour la force et l'influence, de l'impression d'où elle dérive." (trad. cit. p. 335)

rapport de causalité au delà des constatations que Ton vient de faire ; qu'on le scrute autant que l'on voudra, on n'y constatera vraiment que trois éléments essentiels, qui sont : au point de départ, un premier terme, impression ou souvenir ; puis, une habitude évocatrice devenue impérieuse et faisant surgir un second terme, précédemment associé au premier ; enfin un investissement du second terme par l'indice de réalité du premier terme, un transfert d'assentiment ou de croyance.

De cette analyse découle immédiatement la valeur èpistémologique du principe empirique de causalité.

D'abord, le lien de causalité ne comporte pas de justification rationnelle : c'est un processus naturel, psychologique, dont nous constatons en nous le déroulement régulier et dont nous pouvons apprécier l'utilité pratique. N'y cherchons pas une valeur spéculative, qui n'appartient qu'à l'expérience directe.

Mais du moins, comme processus naturel irrésistible, que nous apprend, ou nous impose à croire, la causalité ? Tous les philosophes établissent une affinité particulière entre la causalité et l'ordre des faits, l'ordre existentiel. La causalité nous fait affirmer — instinctivement— l'existence. L'existence de quoi, au juste? ' - On nous permettra de citer le texte même de Hume : " The only existences, of vvhich we are certain, are perceptions, which being immediately présent to us by consciousness, command our strongest assent, and are the first foundation of ail our conclusions. The only conclusion we can draw from the existence of one thing to that of another, is by means of the relation of cause and effect, which shews, that there is a connexion betwixt them..,. The idea of this relation is deriv'd from past expérience, by which we find, that two beings are constantly conjoin'd together, and are always présent to the mind. But as no beings are ever présent to the mind but perceptions, it follows that we may observe conjunction or a relation of cause and effect between différent perceptions, but can never observe it between perceptions and objects "... {op. cit. I. 4, sect. 2, p. 212) (1)

(1) " Les seules existences dont nous soyons certains sont les perceptions, qui, nous étant par la conscience rendues immédiatement présentes, commandent notre assentiment le plus fort et constituent le premier fondement de toutes nos conclusions. La seule conclusion que nous puissions tirer de l'existence d'une chose à celle d'une autre, c'est celle que nous tirons au moyen de la relation de cause et d'effet, laquelle

Donc, la relation de causalité ne fait autre chose qu'étendre le caractère existentiel de perceptions actuelles à des perceptions évoquées ; perceptions actuelles et perceptions évoquées sont ou furent des éléments d'expérience immédiate, externe ou interne. Entre des termes de cette nature, le rapport causal s'établit légitimement et nécessairement, bien qu'irrationnellement.

Mais en serait-il le même si le second terme était, non pas une idée dérivée de l'expérience, une impression affaiblie, mais seulement ce que Hume appelle une " idée relative ", c'est à d'ire une vague et abstraite notion, comme celle d'objet ou de réalité extérieure, jamais expérimentée en elle-même, et résultant seulement d'un travail illusoire de l'imagination ? Non pas, car ici ferait défaut cette " conjonction " constante des deux termes dans l'expérience passée, conjonction sans laquelle l'habitude évocatrice perd toute garantie expérimentale. Le principe empirique de causalité ne conduit donc pas au principe ontologique de causalité.

§5. — Conclusion générale: Phénoménisme absolu et scepticisme. Revanche indirecte de la métaphysique.

a) Notre dernier espoir d'atteindre une réalité métempirique s'effondre avec le principe ontologique de causalité.

Il nous reste uniquement, en fait de valeurs spéculatives, les données immédiates de l'expérience, c'est à dire, selon Hume, la " perception " comme telle (comme " phénomène ", dirait-on depuis Kant) : soit la perception simple qui nous fournit les éléments de notre connaissance, soit la perception différentielle qui nous découvre en même temps quelques-unes de' leurs relations élémentaires.

La critique empiriste de Hume aboutit donc à un phénoménisme absolu.

montre qu'il y a entre elles une connexion. . . L'idée de cette relation dérive de l'expérience passée, par laquelle nous voyons que deux existences sont constamment jointes entre elles et sont toujours ensemble présentes à l'esprit. Mais comme jamais ne sont présentes à l'esprit d'autres existences que des perceptions, il s'ensuit que nous pouvons observer une conjonction ou une relation de cause à effet entre différentes perceptions, mais que jamais nous ne saurions en observer une entre perceptions et objets. " (trad. cit. p. 260-261)

On comprend dès lors la portée de cette boutade qui termine Y " inquiry concerning human Undet standing " : " Quand nous parcourons nos bibliothèques, si nous sommes fidèles à nos principes quel massacre ne devrions-nous pas faire ! Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique par exemple, nous nous demanderons : Contient-il des raisonnements abstraits touchant la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux touchant des choses de fait et d'existence? Non. Jetez-le donc au feu, car il ne peut contenir que sophismes et illusion ". (D. Hume. Œuvres philosophiques choisies, traduites par Maxime David, t. I, Paris 1912. Essai sur V entendement humain. Finale, p. 180). A part une seule science abstraite — la Mathématique pure, nous avons vu pourquoi — l'empiriste ne saurait reconnaître pour valables que les sciences expérimentales. Voilà délimité le terrain de la connaissance humaine. Mais sur ce terrain même, l'entendement ne dispose d'aucun moyen légitime pour distinguer "objectif" et "subjectif", réalité et apparence, existence idéale et existence extérieure ■ chaque perception n'affirme qu'elle-même et ce qui dépend d'elle : tout nous est " phénomène ".

b) On aura remarqué que les raisonnements critiques qui conduisent Hume au phénoménisme, reposent toujours, en dernière analyse, sur les postulats fondamentaux de l'empirisme : l'expérience immédiate et l'analyse. Peut-être, ici ou là, pourrait-on contester la valeur logique de ces raisonnements ; mais, pour l'essentiel, ils touchent le but, si l'on concède leurs prémisses. Nous nous croyons en droit de répéter que Hume n'est qu'un empiriste conséquent avec lui-même.

Est-ce à dire que, moyennant l'admission du principe empiriste, le phénoménisme de Hume offre une solution de tous les problèmes que se pose invinciblement la raison humaine ? Loin de là. Et le philosophe anglais fait lui-même, maintes fois, l'aveu de sa perplexité. Il se sent aux prises avec une antinomie sans cesse renaissante, qui le saisit tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.

Les perceptions isolées n'ont pas besoin, en vertu du principe empiriste, de justification ultérieure : elles sont les éléments primitifs, les atomes psychologiques, auxquels tout doit être ramené. Mais d'autre part, ces perceptions s'associent, nécessairement, régulièrement : elles s'associent en groupements objectifs, elles s'associent dans l'unité de la conscience ; qu'est-ce que cette liaison mystérieuse.

qui ne se justifie point par les seuls éléments ainsi reliés, et qui s'impose néanmoins à l'activité de mon entendement ? je puis la constater en moi, cette liaison, comme un processus irrésistible, " but ail my hopes vanish, when I corne to explain the principles, that unité our successive perceptions in our thought or consciousness. I cannot discover any theory, whieh gives me satisfaction on this head ". (op. cit. Appendix. p. 635-636) (1)

Je subis donc une nécessité unificatrice, que je renonce à définir en elle-même et à expliquer : je devrai me borner à en décrire les effets et à en poursuivre les analogies. D'autant plus que le principe empiriste m'accule à deux conclusions inconciliables, semble-t-il, avec toute explication raisonnable de mes tendances associatrices : " Kshort, there are two principles, which i cannot render consistent ; nor is it in my power to renonce either of them, viz. that ail our distinct perceptions are distinct existences, and that the rnind never perceives any real connexion among distinct existences ". (Ibid. p. 636) (2) Si je pouvais admettre, soit l'inhérence de perceptions distinctes en un sujet psychologique simple et existant, soit la perception directe d'une compénétration réelle entre les impressions objectives dont l'existence m'est donnée, tout s'éclaircirait ; mais j'abandonnerais alors le principe empiriste d'analyse, fondement premier de ma critique. Que faire ? " For my part, î must plead the privilège of a sceptic, and confess, that this difficulty is too hard for my understanding ". (Ibid. p. 636) (3)

On voit quelle est l'antinomie à laquelle Hume se dérobe par une pirouette sceptique : c'est la vieille et primitive antinomie de la multiplicité et de Vanité. L'empirisme pulvérise la connaissance humaine ; il se trouve, dès lors, fort empêché devant les manifestations d'unité, que la Nature malicieuse lui propose incessamment,

(1) "Mais tous mes espoirs s'évanouissent quand j'en viens à expliquer les principes qui unissent nos perceptions successives dans notre pensée ou notre conscience. Je ne puis découvrir aucune théorie qui me donne satisfaction sur ce chapitre. " (trad. cit. p. 339)

(2) " Bref, il y a deux principes que je ne puis rendre compatibles, et tels qu'il n'est en mon pouvoir de renoncer à aucun des deux ; savoir : que toutes nos perceptions distinctes sont des existences distinctes, et que l'esprit ne perçoit jamais aucune connexion réelle entre des existences distinctes." (trad. cit. p. 339)

(3) " Pour ma part, je dois invoquer le privilège du sceptique et confesser que cette difficulté est trop forte pour mon entendement." (trad. cit. p. 339)

comme autant de problèmes irritants et pour lui insolubles.

A vrai dire, l'empirisme ne veut pas même connaître de l'antique antinomie. Il embrasse la multiplicité parce que l'expérience est multiple ; quant à l'unité de ce multiple, il ne la nie pas, il l'ignore, il se doit de l'ignorer, car il n'en trouve pas d'explication dernière.

Mais voici la revanche de l'unité métempirique. Elle s'attache à toutes les démarches du philosophe phénoméniste. Bannie du décor lumineux de la connaissance, elle se réfugie sous le plancher de la scène, dans la machinerie qui commande obscurément, mais efficacement, l'agencement entier du décor. De là, Hume ne parvient point à la déloger ; il doit en reconnaître l'influence, aussi profonde qu'inexplicable. S'agit-il de l'unité abstraite des idées générales ? elle n'aura point de place dans la conscience claire, soit : mais elle descendra se réaliser dans les caractères spécifiques de Vactiviîé évocatrice. Ou encore entre les successions d'impressions et d'idées, ce sera Yhabnude active qui jettera, comme un trait d'union, le lien dynamique de causalité. Enfin les discontinuités et les éclipses d'une expérience trop courte se combleront tant bien que mal par l'empiétement de cette " croyance ", qui crée dans la diversité ondoyante des idées la stabilité d'une " valeur en soi ". Les termes si souvent répétés par Hume, de " custom ", " habit ", " belief or assent ", sont autant d'hommages indirects à l'unité métaphysique et d'aveux d'impuissance de l'empirisme pur. En les pressant un peu, on en verrait sourdre les notions métaphysiques de " spécification " ou de "causalité formelle", de "finalité" et d"être".

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