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CONCLUSIONS GENERALES DU CAHIER II

1. L'histoire de la philosophie moderne avant Kant nous a permis de contrôler, dans le fait et en détail, la prévision théorique que nous formulions dès les premières pages de ce Cahier : à savoir, que les philosophies prékantiennes, tant rationaliste qu'empiriste, développent les conséquences mêmes de la théorie générale des concepts devenue prévalente à la fin du moyen âge.

Un autre développement eût-il été possible sur la même base ? Nous ne le croyons pas ; car, si la connaissance conceptuelle directe des objets matériels n'est pas synthétique et universalisante, au sens où l'entendit S. Thomas, elle ne peut être qu'intuitive et singulière, soit qu'elle copie la perception sensible jusqu'à n'en plus différer essentiellement — comme le prétendirent les empiristes, résignés à l'agnosticisme le plus radical — soit qu'elle procède d'une pénétration intellectuelle directe des essences, sans interposition véritable d'une passivité sensible — comme le supposèrent les ontologistes de toute nuance, exagérant le réalisme métaphysique. Sur la voie de l'empirisme, la simple logique poussait au phénoménisme de Hume. Sur la voie du dogmatisme ontologiste, ou du rationalisme, la même logique impitoyable poussait au monisme de Spinoza. La philosophie sceptique de Hume et la philosophie réaliste de Spinoza représentent, chacune en son genre, des systèmes achevés, des points terminaux de la pensée, nous dirions volontiers : des fonds d'impasse : on ne s'en évade qu'en rétrogradant. Et elles nous révèlent ainsi, l'une et l'autre, la portée exacte des présupposés lointains qui les commandent.

2. On aura remarqué que le double développement — rationaliste et empiriste — de la philosophie prékantienne, se fait suivant des lignes divergentes : les phases terminales accusent entre elles une opposition irréductible, l'opposition de la raison pure et de l'expérience sensible, de l'unité intelligible et de la multiplicité matérielle. Mais il y a plus : sous l'antinomie générale du rationalisme et de l'empirisme, qui trahit le vice originel de la

philosophie prékantienne prise dans son ensemble, pullulent, au sein même des tendances opposées, les antinomies secondaires : plus nombreuses dans le rationalisme, qui affirma davantage ; plus réduites dans l'empirisme phénoméniste, qui minimise l'affirmation. Nous ferons plus tard, avec Kant, un relevé systématique et une mise au point de ces antinomies particulières. Mais nous avons déjà noté, au passage, les principales d'entre elles. Faut-il en rappeler la source prochaine ? Ce fut, de part et d'autre, la confusion de la " représentation " et de la " signification " dans le concept, l'impuissance donc à étendre la " signification " des concepts au delà des objets dont ils " représentent " directement ia forme propre. De là résultèrent : dans le rationalisme, l'intrusion inaperçue de la multiplicité quantitative au sein même de l'intelligible ; dans l'empirisme, au contraire, la collation inconsciente d'une valeur d' " objet intelligible " au phénomène comme tel, ce qui revient à confondre, en quelque mesure, l'unité proprement dite, avec l'élément inconsistant d'une multiplicité, l'absolu avec le relatif, le nécessaire avec le contingent (1).

Au total, la philosophie prékantienne, issue du nominalisme occamiste, ou du moins issue d'une thèse qui fut le fondement de l'occamisme, est emprisonnée dans une alternative fondamentale, dont les deux termes engendrent, à leur tour, des antinomies. Or, " ex vero non sequitur nisi verum ". Il devient manifeste que l'on était mal engagé dès le début, puisque les philosophies terminales — spinosisme ou wolfianisme d'un côté, phénoménisme empiriste de l'autre — recèlent chacune leur part d'erreur.

3. Mais il n'y a pas d'erreur totale. Toute erreur renferme une vérité partielle. Retrouver la vérité partielle de l'empirisme et de la métaphysique rationaliste, remonter au delà de leur point logique de divergence, et les concilier en y corrigeant les causes de déviation, c'est à dire le dogmatisme rationaliste et l'exclusivisme empiriste, telle sera la tâche assumée par Kant. Pour abréger le langage, nous appellerons cette tâche une tentative de synthèse du rationalisme et de l'empirisme. Avant de la décrire et de l'apprécier

(1) Nous n'avons pas insisté plus haut, et nous n'insisterons pas ici, sur cette contradiction interne de l'empirisme pur, car nous devrions anticiper trop largement sur des considérations proposées pour !a première fois par Kant. Nous y reviendrons en temps opportun (Voir Cahier III).

(voir Cahier III), nous devons, ici même, attirer plus particulièrement l'attention sur quelques points d'attache qui s'offraient à la pensée kantienne.

4. D'abord, on pourrait s'étonner que, ne faisant point abstraction des enchaînements historiques, nous ayons proposé comme type achevé du rationalisme, avant Kant, le monisme de Spinoza, puisqu'aussi bien c'est le rationalisme leibnitzien-wolfien, et non le spinosisme, qui s'imposa aux débuts de la philosophie critique.

Effectivement, c'est Wolff et non Spinoza, que Kant fit entrer en composition avec Hume. Mais cela n'importe guère, car le point précis qui intéresse la philosophie critique, est commun aux deux métaphysiciens rationalistes. Du reste, Spinoza marque bien, au point de vue doctrinal, l'aboutissement extrême du rationalisme prékantien. Et il peut même y avoir quelque intérêt à noter que, logiquement parlant, Wolff n'avait d'autre défense contre le monisme que le raisonnement étrange où il essaie de déduire, du principe formel d'identité, le principe ontologique de raison suffisante. (Voir ci-dessus, livre II, chap. 4, p. 106) Or, ce raisonnement, non seulement contient une évidente pétition de principe, mais dissimule une véritable contradiction ; Kant la nota, équivalemment, lorsque, durant la phase précritique de son évolution personnelle (Voir Cahier III), il crut remarquer l'impossibilité de démontrer analytiquement une " cause " ontologique quelconque, c'est à dire de traiter comme " raison logique " d'un effet une réalité distincte de celui-ci. Dès lors, aux yeux de Kant, l'opposition entre cause et effet échappait à la justification rationnelle, laquelle n'atteignait plus, dans les choses, que le principe immanent, fondement de leur identité nécessaire. Si Kant s'en était tenu là, et, au lieu d'avancer dans la voie critique, eût entrepris de construire un système de métaphysique spéculative, il n'aurait pu, sans illogisme ou du moins sans arbitraire, éviter le panthéisme spinosien. Une fois renversée la frêle barrière du paralogisme wolfien, les principes rationalistes, entraînent, de leur nature, au monisme. De cette affinité logique, nous aurons une confirmation nouvelle en étudiant, plus tard, les grands systèmes transcendantalistes, issus du kantisme et infiniment proches d'un spinosisme qu'on aurait transposé dans le ton de l'idéalisme critique (Voir Cahier IV).

Nous pourrions donc dire, avec quelque apparence de raison, que si, dans l'histoire des idées, le wolfianisme est un point d'attache " réel " de la philosophie kantienne, le spinosisme en est un point d'attache " virtuel ".

5. Kant n'avait pas seulement par devers lui, le soutenant, et peut-être aussi l'emprisonnant, les métaphysiques rationalistes : il put bénéficier des essais d'épistémologie critique tentés par ses prédécesseurs. Nous réduirons à trois chefs principaux les enseignements qui se dégagent de ces essais.

1° Le rôle épistémologique du Sujet. — On attribue parfois, à la philosophie moderne, le mérite d'avoir introduit la considération du Sujet dans le problème de la connaissance.

Ne chicanons pas sur l'exagération de cet éloge, dont la forme exclusive n'est guère équitable envers celles des philosophies anciennes qui soulignèrent la spontanéité du Sujet et l'immanence de l'Objet dans la connaissance intellectuelle. Du reste, tout système qui se hausse jusqu'à une métaphysique de la connaissance, doit appuyer sur la considération du Sujet. Car la relation de connaissance entre nécessairement, dans une' construction ontologique, comme synthèse immanente de Sujet et d'Objet.

Ce qui est vrai, toutefois, c'est que la philosophie moderne fit un usage plus directement épistémologique de la notion du Moi ou du Sujet. En principe, elle n'avait pas tort. Une fois mise en question la valeur générale du réalisme antique, où donc chercher un appui pour la critique, devenue opportune, de nos certitudes fondamentales, sinon en ce k< point singulier " où Sujet et Objet se rencontrent et se confondent, c'est à dire dans le Moi ?

Descartes érigeant le " je pense, donc je suis " en pierre angulaire de toute sa philosophie, préludait au " subjectivisme " inévitable de la Critique moderne. Cependant, il ne reconnut point l'angle spécial sous lequel le Moi se prête à fonder une Critique vraiment rigoureuse : le Moi cartésien reste le Moi-substance, portion de l'Objet ontologique. Et puis, il faut bien l'avouer, la fonction directement épistémologique du " cogito " cartésien se réduit à fournir, dans une application particulièrement claire, le type du critérium d'indubitabilité ou d'évidence, que Descartes étend ensuite, par analogie, à d'autres objets. Au total donc, la préséance du Moi n'est encore ici que la préséance d'un objet privilégié entre d'autres objets : avec des velléités d'indépendance absolue, l'épistémologie cartésienne évolue dans les cadres du réalisme objectiviste des Anciens.

L'empirisme, aussi, fait appel au Sujet, mais seulement à un " sujet psychologique ", lieu d'assemblage et agent d'association des représentations sensibles. Or les faits et gestes d'un " sujet

psychologique", alors même qu'ils expliqueraient le " mécanisme ;' de la connaissance, n'en pourraient fonder la "valeur" objective ; ce que Hume proclame, d'ailleurs, avec la bonne grâce d'un scepticisme souriant.

Par contre, Leibnitz, le Leibnitz des " Nouveaux Essais ", en définissant l'intelligence comme fonction objective (aperceptive), formelle à la fois et active, faillit être plus heureux ; mais il ne sut pas justifier critiquement son point de vue dynamique.

Faudra-t-il donc, en épistémoîogie sinon en métaphysique, abandonner toute considération du Sujet pensant ? Pas nécessairement Et même, l'échec des tentatives que nous venons de rappeler, suggère, par exclusion, la condition sous laquelle une utilisation du " Sujet " pensant dans la critique de V " Objet " pensé deviendrait légitime : ne point se laisser entraîner — en Critique, évidemment — à traiter le Sujet, soit comme Objet (Descartes), soit comme simple faculté psychologique extrinsèque à l'Objet (Hume) : le Sujet ne peut définir la valeur de l'Objet que dans la mesure exacte où, s'identifiant à l'Objet, il se l'oppose ; ou bien, en d'autres termes, dans la mesure où le " cognoscens in actu " se trouve être, identiquement, ie " cognoscibile in actu ". Cette notion nouvelle du Sujet, envisagé comme fonction intrinsèque et constitutive de l'Objet pensé (disons : comme " Sujet transcendantal "), va s'imposer à toute la philosophie critique, et d'abord à la philosophie kantienne.

2° La notion du phénomène. — Poser le problème du réalisme métaphysique, c'est disjoindre, " per modum quaestionis ", du contenu de la conscience l'affirmation ontologique qui l'enveloppe; c'est donc équivalemment définir le phénomène comme objet " précisif " d'investigation. Chaque fois que les Anciens s'efforcèrent de justifier leur réalisme, ils utilisèrent — implicitement du moins - — la notion de phénomène. On avouera, cependant, qu'elle ne reçut sa pleine signification critique que dans la philosophie moderne. au moment où, pour la première fois, la réalité métaphysique y fut, non seulement mise en question, mais rejetée tout entière, systématiquement, dans le domaine hypothétique de l'inconnaissable. A ce moment, la notion de phénomène, cessant de représenter un point de vue purement méthodique et provisoire de l'esprit, fut employée à délimiter un territoire privilégié de la connaissance et à qualifier une philosophie. Qu'on veuille se souvenir de la critique des idées du Moi, de la substance et de l'existence, dans l'empirisme de Hume: on aura remarqué que, cette fois, la répudiation du réalisme meta-

physique correspondait expressément à l'adoption du phénomène comme objet formel de la connaissance. Le phénomène revêt, dès îors, une signification technique très nette : c'est le pur contenu de conscience, dépouillé de toute propriété ontologique ; ou encore : la représentation en tant qu'elle ne pose qu'elle-même.

Kant bénéficia du déblaiement opéré par Hume ; il reprit la notion du phénomène, devenue le point de départ obligé de toute enquête critique. Toutefois, il dut commencer par dissiper une équivoque, qui subsiste chez le sceptique anglais : nous l'avons signalée plus haut ; et il vaut la peine de la souligner encore, avant d'aborder la philosophie kantienne. Hume ne fait pas de distinction de droit entre le " phénomène " et 1' " objet phénoménal " ; pour lui, le " phénomène " est la représentation manifestée dans la conscience claire, introduite dans les rapports d'association, symbolisée dans le langage, bref, portant tous les attributs d'un "objet"' de pensée. Or, les conditions qui expliquent la présence d'une représentation brute, c'est à dire d'un contenu diversifié, dans nos facultés connaissantes, ne suffisent peut-être pas à expliquer comment cette représentation prend, pour nous, valeur d' " objet ", c'est à dire s'oppose, au sein même de notre esprit, à notre subjectivité connaissante. L' " objectivation " de la diversité empirique pose un problème, que Hume ne semble pas avoir soupçonné, et qui deviendra le problème central de la " Critique de la Raison pure " : " Comment de simples représentations peuvent-elles être rapportées à des objets " (c'est à dire : prendre, dans la pensée, valeur d'objets) ?

Nous verrons, chez Kant, la différentiation s'opérer entre le problème du réalisme métaphysique (traité par Hume) et le problème nouveau de 1' "objectivation " comme telle.

3° Espace, identité et cause. — Dès le début de sa carrière philosophique, Kant se trouva aux prises avec ces trois notions, qui devaient jouer un rôle important dans la lente élaboration du point de vue critique (Voir Cahier HI).

Il les rencontrait affublées d'interprétations, non seulement contradictoires entre elles, mais de plus, comme il s'en aperçut peu à peu, également inacceptables chacune en elle-même.

Vespace — en quoi la plupart des Scolastiques reconnaissaient un élément irrationnel, fondé sur la matière — s'était " intellectualisé" chez les Cartésiens ; il devenait même simplement, dans la philosophie leibnitzienne-wolfienne, le stade confus d'une idée de coexistence objective. Chez les Empiristes, au contraire, l'espace

restait attaché à îa représentation sensible — non pas comme une condition universelle et préalable de celle-ci, mais comme une élaboration secondaire de sensations visuelles, tactiles et motrices.

Quant à Y identité, elle n'était plus, aux yeux des Empiristes, que la pure coïncidence, de fait, de îa représentation avec elle-même ; tandis que, pour les Rationalistes, la relation fondamentale d'identité gardait le caractère de la nécessité proprement dite, à la fois logique et ontologique.

Entre la relation d'identité et celle de causalité, le wolfianisme, soucieux de " rationaliser " la " cause " en la fondant sur une nécessité analytique, établissait des accointances suspectes : la " raison intelligible " ou la " raison logique " (Gnind) devenait l'équivalent de la " raison ontologique " ou de la " cause " (Ur sache). La notion de " cause " se rapprochait ainsi, dangereusement, de la notion d' " essence ".

D'autre part, sous l'analyse de Hume, l'idée de cause ontologique s'effritait en une poussière de relations phénoménales.

Pour découvrir, dans ces trois notions difficiles et contestées, un sens qui n'acculât, logiquement, ni à l'impuissance sceptique, ni à un dogmatisme antinomique, Kant eut besoin de longs tâtonnements, qui le mirent enfin sur la voie d'une synthèse générale de l'empirisme et du rationalisme. Nous montrerons ceci dans le Cahier III.

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