‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 3)Chapitre 6 sur 27 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le milieu philosophique de la Renaissance.

Le Cal de Cusa appartient à la toute première lignée, chercheuse et enthousiaste, des Humanistes de la Renaissance. Depuis l'époque où il achevait le " De docta ignorantia ", jusqu'à l'apparition du manifeste inaugural de la philosophie cartésienne, le " Discours de la Méthode ", deux siècles environ devaient s'écouler : période de transition, où, à défaut d'ceuvres vraiment décisives pour l'orientation générale de la pensée, ne manquèrent point les épisodes philosophiques brillants.

D'abord, vers la fin du 15e siècle, et pendant tout le 16e siècle, se succédèrent les essais plus ou moins heureux de restauration des doctrines antiques par les Humanistes philosophes : platoniciens, comme Bessarion, Marsile Ficin, ou même Pic de la Mirandole ; aristotéliciens, comme Gennadius, Ange Politien, Lefèvre d'Etaples, ou comme les tenants des écoles rivales, averroïste et alexandriste, de Padoue ; stoïciens, comme Juste-Lipse ; épicuriens, comme Laurent Valla ; éclectiques et antiaristotéliciens, comme Louis Vives ou Pierre de la Ramée. De cette résurrection multiple, l'éclat divers achevait d'effacer le prestige de la Scolatique officielle.

Sur le terrain ainsi remanié, surgissent alors, en Italie, des philosophes plus personnels, représentants d'un naturalisme nouveau : naturalisme empiriste chez Telesio ; naturalisme de tendance panthéistique, chez Patrizzi, Campanella, et surtout chez ce Giordano Bruno, que nous aurions pu traiter, dans cet ouvrage, comme un chaînon intermédiaire — chaînon logique, tout au moins — entre Nicolas de Cusa, dont il se réclame avec un peu d'exagération, et Spinoza, qu'il influença peut-être, directement ou indirectement, par ses écrits.

Mais à tout prendre, le naturalisme panthéistique italien n'eut point d'emprise générale et profonde sur la philosophie de l'époque : il jeta seulement quelques lueurs inquiétantes, plus vives que durables.

Vers le même temps, (16e et 17e s.), le progrès rapide des sciences expérimentales et la part croissante que prennent les mathématiques dans l'élaboration de celles-ci, ramènent de plus en plus l'attention vers les méthodes inductives et la théorie de l'expérience. Francis Bacon sonne ia charge contre l'apriorisme scolastique en philosophie naturelle ; Galilée, à la fois théoricien et praticien, inaugure les triomphes de la " méthode expérimentale " sur un aristotélisme mal compris et momifié.

Si nous ajoutons à cette liste quelques sceptiques, tels Montaigne, Charron ou Sanchez, nous aurons fait à peu près le tour des milieux antiscolastiques de la Renaissance.

Dans le camp scolastique, terministes, scotistes, thomistes et aîbertiniens (''Nominales" et " Reaies ") se partagent les chaires officielles de philosophie et de théologie. Nous avons dit, dans notre Cahier i, pourquoi la Scolastique préthomiste, non moins que la philosophie de Duns Scot, restent impuissantes contre le Nominalisme: seul le Thomisme pouvait dresser un rempart infranchissable; encore, cet avantage n'appartient-iî qu'à un thomisme intégral, fidèle à la théorie synthétique du concept direct. Or, il faut bien avouer que, malgré la haute valeur des deux grands commentateurs, Cajetan et François de Ferrare, qui illustrèrent les écoles thomistes au début de la Renaissance, celles-ci avaient perdu beaucoup de leur éclat extérieur, peut-être même quelque chose de leur héritage doctrinal. Elles ne surent point exploiter, en temps opportun, leurs richesses latentes : et la philosophie moderne fut livrée, définitivement, à l'esprit nominaliste.

Toutefois, au commencement du 16e siècle, un renouveau local de la Scolastique rouvrit à celle-ci, en quelque mesure, et dans quelques domaines, l'audience des modernes. Sous l'influence prépondérante de Cajetan, le dominicain François de Vittoria (qui avait été élève, à Paris, de Pierre Crockaert, bruxellois, un thomiste sérieux et ami du progrès) fut l'initiateur du mouvement que l'on a nommé " la renaissance scolastique espagnole ". 11 forma luimême, à Salamanque, des disciples brillants, tels Melchior Cano et Dominique Soto. Bientôt les Jésuites, à leur tour, entrent en ligne : au Collège Romain, Tolet, ancien élève de Soto, donne un enseignement thomiste. A l'Université portugaise de Coimbre, Pierre Fonséca dirige la publication du Cursus Conimbricensium, tentative intéressante pour mettre au point l'aristotélisme traditionnel. D'autre part, François Suarez, le " doctor eximius ", esprit clair, indépendant, subtil et profond à la fois, éclectique par méthode, publie son œuvre

considérable de théologie et de philosophie : née dans une période de transition et de tâtonnements, cette œuvre, supérieurement intelligente, et destinée à exercer durant trois siècles une influence si considérable, portera néanmoins, à travers ses succès, la marque de son origine mêlée : sa faiblesse, en matière philosophique, sera d'avoir, sur un canevas thomiste, inséré des thèses scotistes ou augustiniennes inassimilables. Or, justement, ces points de vue antithomistes, adoptés par Suarez, étaient ceux qui créèrent jadis les malentendus d'où naquit la philosophie moderne. Aux erreurs initiales de celle-ci, la philosophie suarésienne, malgré le crédit dont elle jouit en dehors même des milieux scolastiques, ne pouvait apporter l'antidote, puisqu'elle reposait, en dernière analyse, sur les mêmes présupposés lointains.

Cette Scolastique rénovée, soit thomiste, soit éclectique, inspira de nombreux titulaires de chaires publiques ou privées, dispersés par l'Europe entière. Descartes, élève au Collège des Jésuites de La Flèche, dans le premier quart du 17e s., fut atteint par le mouvement général. Il connut directement ou indirectement les œuvres de S. Thomas, de Tolet, des Commentateurs de Coimbre, et même de Suarez (voir Gilson, Index scolastico-cartésien. Paris 1913) : si mauvais souvenir qu'il ait gardé des leçons de philosophie scolastique qu'on lui infligea, on voudrait en connaître d'une manière plus précise l'inspiration ; car l'esprit le plus indépendant garde toujours quelque chose d'une initiation première. Nous n'avons pas le moyen de satisfaire cette légitime curiosité ; mais nous ne croyons pas superflu de rappeler, aujourd'hui même, (1) que la philosophie cartésienne n'est, ni logiquement, ni psychologiquement, ni historiquement un " commencement absolu ". Si originale qu'elle puisse être ou se prétendre, elle entre en scène grevée d'un héritage de présupposés, dont les plus lourds ne sont pas ceux dont Descartes eut explicitement conscience.

(1) Au moment de livrer nos pages à i'impression, constatons que l'opportunité de ce rappel n'a pas diminué. Nous n'en voulons qu'une preuve. A propos des derniers ouvrages de M. Gilson, qui prend à tâche de démontrer les origines médiévales de la philosophie moderne, un critique — non-scolastique — signale cette thèse comme une nouveauté intéressante, un autre critique — scolastique, celui-ci — s'inquiète déjà de voir exagérer une parenté qu'on ne revendiquait plus de part ni d'autre.

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