‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 4)Chapitre 12 sur 31 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Renaissance partielle du problème de l'un et du multiple au moyen-age. les universaux. (1)

§ 1. — Avoir initial de ly épistémologie scolastique.

La désagrégation du monde romain sous le heurt répété des invasions barbares fut fatale à la philosophie. Non seulement tout progrès devint impossible, mais les traditions et les sources écrites se perdirent pour majeure partie.

Si bien que la scolastique médiévale fut réellement un recommencement, un long effort pour ressaisir le fil de la pensée humaine.

Cet effort, quoi qu'on pense de son aboutissement, ne paraîtra point méprisable, si l'on se rappelle l'exiguïté du capital de premier établissement des philosophes scolastiques antérieurs au XIIe s.

D'Aristote, rien que des traductions du tcsqï 'Eg^jvetag et des KazrjyoQku; vers le milieu du XIIe s. seulement commence à apparaître le reste de l'Organon : encore, des deux traités logiques les plus importants, les 'Ava/.ÔTLxa jzgôzega manquent en partie, les 'AvaXtouxa votega, beaucoup plus révélateurs du point de vue réaliste et métaphysique de la Logique aristotélicienne, manquent totalement. L'Organon ne fut reconstitué au complet que dans la seconde moitié du XIIe s. Alors seulement entrèrent dans la circulation générale les autres œuvres d'Aristcie : la Métaphysique, la Physique, le Ilegi yvzfjç, grâce surtout aux traductions faites sur l'arabe, puis sur le grec. L'aristotélisme retrouvé devint ainsi l'aliment de la pensée du XIIIe s.

(1) En ce qui concerne les philosophies médiévales, nos exposés s'appuient exclusivement sur le texte même des philosophes étudiés; mais nous nous faisons un plaisir de reconnaître les bons services reçus, par ailleurs, de M. De Wulf. Histoire de la philosophie médiévale. 4e éd. Louvain 1912, — Ueberweg-Heinze. Grundriss der Geschichte. der Philosophie. 11er Bd. Die mittlerc oder die patrislisehe und scholastische Zeir. [Ni. Baumgartner], 10e édit. Berlin 1915, — Fr. Picavet. Esquisse d'une histoire générale et comparée des philosophies médiévales. 2e éd, Paris 1907, — pour ne point parler de Prantl (cité plus haut), Hauréau, Stôckl, Willmann, Baeumker, Grabmann, et autres.

De Platon, à part un fragment du Timée, on ne posséda pas grand chose avant le milieu du XIIe s. Si l'on connaissait quelques théories platoniciennes, c'était avant tout par l'intermédiaire peu fidèle d'un néo-platonisme de seconde main.

Dans cette pénurie d'oeuvres de maîtres, les rares commentateurs anciens, sauvés du naufrage, furent un précieux appoint. Malheureusement l'usage qu'on en fit ne pouvait être qu'infiniment peu critique. Et puis ces commentaires portaient presque exclusivement sur la Logique formelle. Rappelons uniquement les noms de Porphyre, le néoplatonicien — que le moyen-âge traita comme un disciple d'Aristote ; et de Boëce, ce fameux " Manlius consul " (480-525), dont les traductions et les Traités encyclopédiques demeurèrent longtemps, pour les scolastiques, le principal, presque l'unique répertoire de la philosophie antique. Si l'on ajoute à cette liste des fragments philosophiques de Pères de l'Eglise (surtout le groupe des écrits augustiniens et pseudo-dionysiens); ou encore d'auteurs profanes, comme Cicéron, grandement en faveur; et enfin, un petit nombre d'ouvrages plus obscurs, on aura quelque idée de la bibliothèque philosophique qu'un médiéval pouvait trouver à sa disposition, au moment où se posa de nouveau, d'une manière explicite, l'inévitable problème de l'Un et du Multiple.

§ 2. — Réinvention graduelle du réalisme modéré

dAristote.

Malheureusement le problème se posa d'abord sous la forme d'une alternative trop étroite, dont il fallut plusieurs siècles pour le dégager. Les historiens de la philosophie ont coutume de caractériser — un peu sommairement peut-être — les données initiales de ce problème renaissant, par les termes d'une question que Porphyre, dans son " Isagoge in categorias Aristotelis " pose sans la résoudre. Voici le texte — traduit par Boèce — que les médiévaux avaient sous les yeux :

" Mox de generibus et speciebus, illud quidem, sive subsistant, sive in solis nudisque intellectibus posita sint, sive subsistentia corporalia sint an incorporalia, et utrum separata a sensibilibus an in sensibilibus posita etcirca ea constantia, dicere recusabo: altissimum enim negotium est hujusmodi et majoris egens inquisitionis. " (1)

(1) Porphyrii Intrcductio in Aristotelis Categorias, a Boethio translata. In u Commentaria in Aristotelem graeca. " Vol. IV. Berolini, 1887, p. 25, lin. 10 sqq. Voici le texte grec de Porphyre: 'AvzCxa xsqI tûv yevmv te «ai

Des trois questions posées, les deux dernières présupposent la solution de la première : celle-ci accapara d'abord l'attention. Marius Victorinus la traduit plus élégamment que Boèce : " Prima est quaestio utrum gênera ipsa et species vera sint, an in solis inîellectibus nuda inaniaque fingantur ". C'est bien l'alternative posée entre le réalisme platonicien, ou néo-platonicien — pour lequel tenait Porphyre — et le conceptualisme vide des autres écoles postaristotéliciennes. Nous en avons dit un mot à la fin du livre précédent.

Les premiers philosophes médiévaux se laissèrent enserrer entre les branches d'un dilemme qui les forçaient, croyaient-ils, à opter pour ou contre la valeur réelle de la pensée abstraite. Point de vue simpliste et provisoire, dont la logique médiévale s'évadera enfin nettement, à l'aube du XIIIe s., après des soubresauts qui la porteront alternativement aux deux thèses extrêmes. A vrai dire, pendant toute cette période de tâtonnements, qui mène du IXe s. jusqu'à la fin du XIIe, il ne s'agit pas, à proprement parler, de réalisme, de conceptualisme ou de nominalisme bien définis : c'est plutôt une phase de progression oscillante vers un équilibre terminal unique, celui du réalisme aristotélicien rénové. Le vrai nominalisme, conscient de lui-même, ne surgira que plus tard, au déclin du Moyen-Age.

Il y avait bien quelque inconvénient à cette oscillation autour d'une position moyenne non encore reconnue. Et le principal fut peut-être de retarder l'avènement — ou plutôt le retour — d'une synthèse métaphysique parfaitement équilibrée, comme l'avait été celle d'Aristote.

L'écueil du réalisme extrême fut toujours le panthéisme : dans la philosophie grecque, le platonisme conduisit au néoplatonisme émanatiste; au début du moyen-âge (IXe s.) le réalisme de J. Scot Eriugène l'entraîna jusqu'à un panthéisme apparenté à l'émanatisme alexandrin ; plus tard, au XIIe s., le réalisme platonisant de l'école de Chartres frise le panthéisme et contribue en tous cas à pousser sur ce terrain défendu les Bernard de Tours et les Amaury de Bènes.

Mais l'antiréaîisme rencontre aussi des écueils: le plus grave est sa tendance à compromettre la valeur de la connaissance rationnelle, de la " science ", et, sur le terrain psychologique, à rompre l'unité synergique de la sensibilité et de l'entendement.

Au surplus, les réalistes avaient pour eux le sentiment instinctif qui garantit pratiquement à tout homme la valeur de ses concepts; et ils

siôôv io fièv eïze vqéozïjxev ehe xai èv fiôvw.ç ipiXaïq èmvoîcuç ycshai dxt ■/.(Ci vqj£OT7]>côra GojficiTd toxiv fy âoéjtiaza 7tal ïiôtï-qov yoyQiOzà r\ èv zolç iuoOt]Tolç xcU neoi zama vqïtOTÔjva, 7iaoaiv})ooiwj Xêyeiv.. (op. cit. IIoQgwQlov 'Etoayœyti, p. 1, lin. 9 sqq.).

s'appuyaient volontiers sur îe patronage, un peu bruineux dans se éloignement, de l'ontologisme platonicien. Les anti-réalistes, meta physiciens moins confiants et parfois moins profonds, furent suscités par les abus du réalisme, et puisèrent leur force, moins dans la tradition que dans une critique plus déliée et plus psychologique.

S'il y eut de part et d'autre, des intempérances de langage et de pensée, pourtant, la plupart des philosophes médiévaux, jusqu'à 3a fin du XIIe s., réussirent à naviguer entre Charybde et Scylla,.. au prix, il faut bien l'avouer, d'obscurités ou d'inconséquences difficilement évitables. Petit à petit seulement on reconnut la passe sûre.

Ne traitons donc pas leurs formules imparfaites, simplement approximatives, comme autant de points de vue définis, mais poussons immédiatement jusqu'à la solution plus élaborée qui, proposée plus tôt, eût sans doute rallié les suffrages : nous voulons parler du réalisme tempéré.

Le premier exposé parfaitement explicite de cette solution se rencontre dans le Metalogicus (1159) de Jean de Salisbury. C'était la solution aristotélicienne, préparée par les luttes dialectiques des XIe et XIIe s., précisée et confirmée par l'étude directe des écrits du Stagirite. Au nom de celui-ci, le réalisme à la Guillaume de Champeaux, comme aussi tout réalisme platonisant, est banni de la scène philosophique : " Qui., ea (universalia) esse (subsistere) statuit, Aristoteli adversatur " (1) {Metalogicus, II. 20. M. P. L. vol. 199, p. 878, col. I. B.). Il s'y substitue une théorie positive, moyenne, fondée sur l'analyse de l'abstraction, mère du concept : c'est du pur aristotélisme.

(1) Ioannis Saresberiensis, Metalogicus. lib. II, cap. 20. Migne P. L. Vol. 199, p. 878, col. 1. sqq. :

" Porro hic [Aristoteles] gênera et species non esse, sed intelligi tantum

asseruit " (col. 1. B) " Et quidem rébus existendi unus est modus, quem

scilicet natura contulit, sed easdem intelligendi aut significandi non unus est modus. Licet enim esse nequeat homo, qui non sit iste, vel alius homo, intelligi tamen potest et significari : ita quod nec intelligatur nec signifi-

cetur iste, vel alius. " (col. 2. A) " Ratio autem ea [gênera et species]

deprehendit, substantialem similitudinem rerum differentium pertractans apud se, desinitque [= definitque?], sicut Boëtius ait, generale[m] conceptum suum, quod de hominum conformitate perpendit, sic : " animal rationale mortale ". Quod utique, nisi in singularibus esse non potest. " (col. 2. B.)

p. 888, col. 2. B-C: " Unde, licet Plato coetum philosophorum grandem, et tam Augustinum quam alios plures nostrorum, in statuendis ideis habeat assertores, ipsius tamen dogma in scrutinio universalium nequaquam sequimur: eo quod hic Peripateticorum principem Aristotelem, dogmatis huius principem profitemur. "

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