DÉDUCTION DE L'AFFIRMATION ONTOLOGIQUE
Entre les chapitres précédents et ceux qui vont suivre, il y a la même différence qu'entre la phase analytique (dissociatrice) et la phase dédudive (synthétique) de la preuve transcendantale dans les philosophies critiques (1).
Jusqu'ici en effet (à part les chapitres préliminaires, dont la portée était plus générale), nous avons recherché dans les contenus objectifs de conscience, tels que nous pouvions les observer en nous, les « conditions à priori » qui nous les rendaient logiquement et psychologiquement intelligibles. Nous avons emprunté les éléments de cette induction rationnelle au contexte métaphysique où nous les offrait S. Thomas: c'est là qu'il convenait de les étudier, pour ne point faillir à notre tâche d'exégète. Nous avions d'ailleurs conquis le droit de procéder ainsi, dès le moment où nous établîmes, avec les réalistes anciens, la nécessité d'attribuer une signification ontologique à tout contenu d'affirmation. Cependant, comme nous l'avons suggéré çà et là, on pouvait aisément découvrir, sous nos inférences ontologiques, le dessein précisif d'une « réflexion transcendantale » au sens moderne.
Désormais, et sans perdre de vue que nous devons avant tout interpréter fidèlement une doctrine métaphysique, nous allons adopter la méthode franchement dédudive qu'exige l'achèvement d'une démonstration critique. Nous entreprenons, en effet, d'établir à priori, « par concepts », que, pour toute intelligence non-intuitive, le moyen, ^et le seul moyen, de représenter, comme objets, les contenus de conscience, est l'affirmation strictement métaphysique de
(1) Voir ce que nous avons dit: a) dans le Cahier ///, de la «déduction transcendantale des catégories » chez Kant (surtout pp. 84-85 et pp. 110-114. avec la Note des pages 111-112); — b) dans le Cahier IV (Livres 11 et III), des deux versants, analytique et synthétique, de la démonstration transcendantale chez Fichte. — Voir aussi, dans ce Cahier V, le bref rappel des deux aspects de la démonstration critique: Livre I, chap. unique, § 3, pp. 22-23.
ceux-ci, c'est-à-dire leur rapport déterminé, au moins implicite, à une Réalité transcendante: de telle façon que refuser cette affirmation revienne à nier la possibilité même de la pensée objective. Si nous pouvions mener à bon terme cette démonstration, nous aurions rattaché l'affirmation de la valeur métaphysique des objets, comme « noumènes », à la nécessité du postulat « minimum » de toute Critique: la pensée objective, comme telle; nous aurions fait, dans le cadre de la métaphysique thomiste, une « déduction transcendantale de l'affirmation ontologique ». Et peut-être nous suffirait-il ensuite d'alléger notre démonstration du contexte métaphysique dont elle s'entourait, pour la transposer légitimement, amincie mais non énervée, sur le terrain de la philosophie kantienne. Cette utilisation polémique nous occupera dans le Livre 111.
On se souviendra qu'en tout état de cause, une thèse préalable nous reste acquise (voir Section 1), savoir que le pur relativisme, ou le pur phénoménisme, ne se formule qu'au prix d'une contradiction latente, et que, par conséquent, un Absolu, au moins indéterminé, s'impose inéluctablement à notre intelligence. Ceci, Kant ne le niait pas en principe, puisqu'il admet, non seulement un absolu logique, mais la réalité de la « chose en soi ». La tâche qui nous incombe maintenant porte plus loin, et vise directement l'agnosticisme kantien: elle consiste à montrer comment l'absolu ontologique entre en rapport défini avec nos facultés spéculatives dans le processus même d'« objectivation ».
Le terme moyen qui va nous permettre de saisir ce rapport se trouve déjà clairement indiqué dans la Philosophie première d'Aristote: c'est le couple notionnel de l'Acte et de la Puissance. En faisant rentrer aussi bien l'Absolu transcendant que nos représentations immanentes dans les alternatives rigoureuses d'une métaphysique de l'Acte et de la Puissance, nous verrons s'accuser peu à peu, selon un enchaînement continu et nécessaire, les conditions de toute connaissance objective.