‹ Le point de départ de la métaphysiqueChapitre 14 sur 70 · E RÉALISME DANS LE FINALISME : ÉTAT DU PROBLÈME · texte numérisé non relu

E RÉALISME DANS LE FINALISME : ÉTAT DU PROBLÈME

Nous voici arrivés à la dernière étape du raisonnement épistémologique que nous nous efforcions de découvrir sous les formules traditionnelles du thomisme. Déjà, il est vrai (nous le rappellerons d'une manière précise un peu plus loin) nous avons préparé cette étape par des constatations empruntées soit à la psychologie de l'affirmation, soit à l'étagement logique des objets affirmables. Telles quelles, ces considérations préliminaires, si elles eurent le grand avantage de nous documenter sur la pensée de S. Thomas, ne présentent pas encore l'ordonnance rigoureuse d'une preuve critique: elles appellent une mise en œuvre, et d'ailleurs aussi des compléments. Que nous reste-t-il exactement à démontrer? Que toute énonciation, pour être objective (dans sa forme même d'énonciation) doit contenir l'affirmation implicite d'une réalité absolue (déterminée, en d'autre termes, que Vabsolu nouménal entre dans les présupposés logiques de l'objet comme tel. Or, si nous pouvions établir que le donné de la connaissance ne s'objective devant notre pensée qu'en prenant implicitement (« exercite ») la valeur d'une fin, notre thèse ne serait plus tellement difficile à prouver; car l'ordre des fins — l'ordre « pratique » — est absolu, non-phénoménal, et s'objectiver comme fin, c'est nécessairement aussi s'objectiver dans l'absolu selon une forme définie. Il suffirait alors, pour achever notre preuve générale, de mettre bien au point l'idée traditionnelle, peu exploitée, de l'interpénétration nécessaire entre l'ordre pratique et l'ordre théorique, et de montrer sous quelles conditicjns cette compénétration n'altérerait en rien la valeur spéculative des évidences rationnelles.

/Remarque préalable. — Nous ne nous dissimulons pas qu'un petit nombre de lecteurs, habitués à dresser une cloison étanche entre finalité et spéculation, auront quelque peine à entrer suffisamment dans notre pensée pour la bien entendre. Désirant prévenir, autant que possible, tout malentendu, nous les prierions de vouloir bien,

fn nous lisant, se souvenir des points suivants, sur lesquels nous sommes, vraisemblablement, d'accord avec eux:

1* De soi, l'intelligence — « ut est res quaedam », comme dit S. Thomas — possède une finalité interne (Voir plus haut, Section II, chap. 5, note 8) et tend réellement vers son Bien, qui est la possession « intentionnelle » de l'Etre, disons d'un mot: le Vrai.

2* La finalité interne d'agents immatériels est, et ne peut être, qu'une finalité intentionnelle: c'est la finalité qui répond à la puissance d'enrichissement de la forme comme forme. Le mot: « intentionnel », désigne la propriété de toute perfection formelle qui survient à un sujet déjà pleinement constitué dans son être naturel (c'est-à-dire à un sujet déjà constitué en acte second quant à sa subsistance propre, selon son essence et selon ses puissances). « Intentionnel », dans la terminologie de S. Thomas, s'oppose donc à « naturel », mais non à « ontologique » ou à « réel ».

Une même forme peut d'ailleurs être à la fois naturelle et intentionnelle (par exemple: les formes subsistantes, séparées, qui sont actuellement intelligibles à elles-mêmes). Et en tout cas, répétons-le, une forme simplement intentionnelle, c'est-à-dire intentionnelle sans être « naturelle » (species), ne laisse pas que d'être, en tant qu'intentionnelle, une perfection réelle du sujet qui la possède, un accident réel de ce sujet, l'acte d'une puissance réelle, le terme réel d'une tendance antécédente et la spécification réelle d'une tendance conséquente. Ou encore: le but dernier de l'activité créée la plus élevée qui soit, celle d'un agent intellectif, appartient éminemment à l'ordre intentionnel. Cet ordre constitue donc un aspect — et non le- moindre — de Vordre ontologique. Même, là où l'ordre ontologique atteint sa perfection, le réel et l'intentionnel coïncident totalement: l'essence de Dieu est identiquement Actualité pure et Pensée subsistante.

3* Aussi ne devra-t-on pas s'étonner de nous voir appliquer — à la suite de S. Thomas, d'ailleurs — les axiomes généraux de la causalité ontologique à des réalités intentionnelles, comme sont les species, « cognoscibles en acte » et immanentes au sujet.

4" Qu'il soit donc bien entendu, entre notre lecteur et nous, qu'en parlant de la finalité interne de l'intelligence, nous aurons toujours e!i vue, non une tendance ordonnée, de soi, à la production ou à la modification d'une « nature » (d'un esse naturale), mais une tendance ordonnée, de soi, à la perfection purement intentionnelle d'un sujet déjà en acte comme « nature ».

On conclura sans doute de ces remarques, que le réalisme thomiste, tel que nous le comprenons, est essentiellement idéaliste, et que l'opposition de la Nature et de l'Idée y doit apparaître toujours i;ne dégradation du Réel. Nous en convenons volontiers. Mais cette alliance du Réalisme et de l'Idéalisme constitue justement un des traits les plus larges et les plus profonds de celles des doctrines scolastiques qui demeurèrent indemnes du virus nominaliste.

Nous avions déjà dit tout cela — équivalemment — dans le chapitre consacré à Vontologie de la connaissance (ci-dessus. Livre II, Section II, chap. 1, § 2).

Etat de notre problème. — Avant d'étudier, chez S. Thomas, l'ultime terme moyen de notre raisonnement: la finalité de l'intellij;ence, rappelons quelques conclusions précédemment acquises.

On a montré ci-dessus:

1. Que le « donné », représenté en nous, se constituait en « objet » devant notre esprit, grâce à l'affirmation judicative, à la compositio aut divisio (voir Livre II, sect. II, chap. 1, § 3, et chap. 5, § 2 et 3).

2. Que l'affirmation est un acte intellectuel exprimant, dans l'assimilation d'un donné particulier, le repos de la tendance soit naturelle soit élicite du sujet intelligent vers sa fin (voir Livre II, scct. II, chap. 5, § 4).

D'où il s'ensuit de deux choses l'une: ou bien le donné sature, par soi seul, cette finalité; ou bien, demeurant inadéquat à celle-ci, il ne la peut mettre en repos, par rapport à lui, que dans la mesure où il se subordonne à un objet plus compréhensif. saturant. On pressent l'importance qu'il y aura, au point de vue de notre étude. r< analyser la finalité de l'intelligence humaine et à mesurer l'ampleur de son objet dernier et adéquat.

3. Que l'objet adéquat de nos affirmations s'étend au delà de toute représentation conceptuelle, au delà de tout contenu pouvant affecter statiquement notre intelligence (voir Livre II, section II, chap. 4, 5; section III, chap. I). Puisque néanmoins l'objet universel de l'affirmation doit être imprimé d'une manière quelconque dans notre intelligence, il faut bien que ce soit sous un mode dynamique, comme une fin anticipée dans une tendance. Dr ce chef encore, l'examen de la finalité intellectuelle s'impose à nous.

4. Enfin, nous venons de constater, dans le chapitre précédent (Livre II, section ill, chap. 1, § 3), que l'affirniution judicative aupplée à sa manière la fonction objective de l'intuition intellec-

iuelle. Dans l'intuition intellectuelle, le sujet précontient toutes les déterminations de l'objet connu et s'oppose celui-ci comme un principe efficient ou un principe exemplaire s'oppose son effet.

Mais une intelligence non-intuitive, qui ne possède point à priori cette plénitude de déterminations, est astreinte à passer progressivement de la puissance à l'acte. L'affirmation s'y intercale, comme une phase intermédiaire, entre la passivité initiale et l'intuition pleine, qui serait l'acte objectif parfait. L'affirmation marque un « moment » dans un mouvement.

Comment, dans ces conditions, peut-elle suppléer l'intuition objective? Nous montrerons, dans les pages suivantes, qu'elle le peut à deux points de vue. Qui dit intuition dit intériorité des détermina tions de l'objet: à défaut d'une intériorité préalable de l'objet dans le sujet, l'affirmation consacre, à chaque étape, la pénétration d'un donné dans la faculté intellectuelle. Ensuite, intuition dit objectivation immédiate: l'affirmation effectue la référence objective du donné intériorisé, ou pour mieux dire la projection immédiate de ce donné dans la réalité objective, non, certes, comme effet produit, mais comme fin poursuivie. Nous disons: comme fin poursuivie, car il n'est pas d'autre possibilité logique nous; sommes entre les serres d'une alternative unique: une forme immanente à un sujet ne saurait, pour s'objectiver, se détacher du sujet, dans le sujet même, que de deux manières: selon l'acte créateur, ou producteur, qui la réaliserait hors le sujet, c'est le mode intuitif plus ou moins parfait; ou bien selon l'acte tendanciel qui la poserait en fin extérieure,en « objet », d'une assimilation possible, c'est le mode affirmatif.

On voit que, de toutes parts, nous sommes ramenés vers la finalité intellectuelle, qu'il s'agisse de nous rendre le donné immanent, ou de le projeter au dehors comme objet! L'intériorisation du donné doit se faire selon la « finalité antécédente » de l'intelligence. D'autre part, la « projection objective » du donné, l'aperception de <f l'autre » comme un « autre en soi », n'est concevable, non plus, que dans l'ordre des fins. C'est dire que la réaction totale de l'intelligence, recevant l'espèce intelligible, doit introduire cette « species » dans le courant d'une finalité ultérieure: le donné s'objective en devenant un élément de la « finalité conséquente » du sujet qui affirme.

Nous allons reprendre, par le détail, le quatrième point de cette esquisse, afin surtout d'étudier la valeur attribuée par S. Thomas lui-même aux amorces de solution critique que renferme la finalité intellectuelle. Nous préparerons ainsi directement la déduction rigoureuse qui est désormais notre objectif.

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