CHAPITRE
Analyse générale du mouvement et de la finalité.
s. Thomas revient souvent sur l'analyse du mouvement et de l'activité en général. Parcourons seulement quelques textes significatifs.
Tout mouvement tend à une fin. — D'abord une thèse fondamentale: tout mouvement (au sens large de ce mot), tout passage de la puissance à l'acte implique tendance à une fin (« tendit ad finem »). Plus universellement encore: « Omne agens agit propter finem » (S. c. G. III. 2). Il n'est pas de mouvement qui ne soit oriente, ni d'activité qui n'ait un but.
Ce finalisme radical est d'une évidence primitive, purement analytique, pour qui reconnaît la valeur dynamique du mouvement et de l'action ; en d'autres termes pour qui ne prétend pas réduire le mouvement à une série de qualités ou d'états enfilés sur un devenir abstrait, et réduire l'action à la présence brute d'un 4 conséquent » suivant un « antécédent ». Or, S. Thomas se tient, comme Aristote, dans la présupposition générale d'une valeur dynamique du mouvement, et à fortiori d'une valeur dynamique de l'action: « Motus est actus existentis in potentia prout in potentin » (1). Le mouvement ne serait pas mouvement, si l'acte du moment présent n'y contenait virtuellement l'acte du moment qui suivra. Or, dans cette préconttnance dynamique, dans cette indivision d'un acte et d'une virtualité, qui caractérise chaque moment que traverse le mobile, il
(1) La réalité du mouvement, comme passage de la puissance à l'acte — et non comme simple succession de phénomènes — peut être démontrée, soit par la nécessité môme de recourir à cette notion dynamique pour éviter des antinomies dans l'interprétation métaphysique du réel, soit par l'analyse des conditions internes et externes qui rendent possible la perception sensible du mouvement comme succession dans l'egpate, soit enfin par l'expérience immédiate du mouvement (au sens large) cumme activité personnelle. — Ici, nous n'avons besoin, provisoirement, que d'une analyse de notions; en les appliquant, plus loin, nous aurons i-xidemment à montrer la légitimité de cette application.
n'y a point de place pour une indétermination quelconque par rapport au moment suivant: sinon, l'acte serait puissance en tant qu'acte, et réciproquement la puissance en tant que puissance serait acte. La valeur dynamique d'un mouvement ou, plus universellement, d'une activité en exercice (1), est, à chaque instant, parfaitement déterminée. Mais c'est précisément cette détermination virtuelle que nous appelons une « fin », lorsque nous la considérons, par anticipation, comme le terme naturel du devenir présent.
* Si agens non tenderet ad aliquem effectum determinaium, omnes effectus essent ei indifférentes; quod autem indifferenter se habet ad multa, non magis unum eorum operatur quam aliud. Unde, a contingente ad utrumque non sequitur aliquis effectus nisi per aliquid quod determinetur ad unum. Impossibile igitur esset quod ageret. Omne igitur agens tendit ad aliquem determinatum effectum, quod [qui] dicitur finis ejus » (S. c. G. III. 2, 7°. Cf. les autres arguments proposés dans le même chapitre) « Objectum operationis terminât et perficit ipsam, et est finis ejus » (/ Sent. I. 2. 1. ad 2).
Donc, tout passage de la puissance à l'acte suppose, dans le principe dynamique immédiat de ce devenir, la tendance à une fin déterminée. Mais cette fin, précontenue dans la tendance, peut, selon les cas, être consciente ou demeurer inconsciente. Dans le premier cas, la fin meut en tant qu'objet connu, et la finalité qu'elle commande est une finalité élicite; dans le second cas la fin agit seulement comme forme physique de la tendance et la finalité prend le nom de finalité naturelle: « Materia non consequitur formam, nisi secundum quod movetur ab agente. Nihil enim reducit se de potentia in actum. Agens autem non movet nisi ex intentione finis: Si enim agens non esset determinatum ad aliquem effectum, non magis ageret hoc quam illud. Ad hoc ergo quod determinatum effectum producat, necesse est quod determinetur ad aliquid certum, quod habet rationem finis. Haec autem determinatio sicut in rationali natura fit per rationalem appetitum qui dicitur voluntas; ita in aliis fit per inclinationem naturalem, quae dicitur appetitus naturalis (S. th. 1. Il•^ 1. 2, c).
La puissance, la forme et la fin. — Si tout passage de la puissan-
(1) Nous disons: ou d'une activité: car tout mouvement est, à chaque instant, une activité, soit du mobile même (mouvements spontanés) soit d'un moteur externe (mouvements passifs). Le déterminisme des étapes du mobile, laissé à lui-même, n'est qu'un cas particulier du déterminisme absolu de la relation entre agent en acte et action (ou effet immédiat).
ce à l'acte est un mouvement à une fin, un lien étroit se trouve assuré, du coup, entre les divers éléments que l'analyse découvre dans tout processus actif: la fin anticipée, ou la cause finale; la puissance, active ou passive, qui se développe; la forme de l'activité déployée; la forme du terme effectué.
Lisons d'abord quelques passages, dans lesquels S. Thomas note le rapport exact de ces termes entre eux:
« Cum bonum sit quod omnia appetunt, hoc autem habeat rationem finis, manifestum est quod bonum rationem finis importât; sed lamen ratio boni praesupponit rationem causae efficientis [puissance active] et rationem causae formalis [forme envisagée dans l'effet produit]. Videmus enim quod id quod est primum in causando, ultimum est in causato... [c'est-à-dire que la virtualité initiale, dans la cause, correspond à l'ultime réalisation dans l'effet: la puissance originelle d'une cause se marque, au terme de l'action, dans la forme de l'effet achevé (1)]. In causando autem primo invenitur bonum, et finis qui movet efficientem; secundo actio efficientis movens ad formam; tertio advenif forma [c'est-à-dire la forme effectuée] » (S. th. 1. 5. 4, c). Entre ces trois éléments successifs: cause finale, action, forme effectuée, doit exister une proportionnalité rigoureuse. Examinons de plus prés le rapport de la forme et de l'action:
« In omnibus quae non a casu generantur, necesse est formam esse finem generationis cujuscumque. Agens autem non ageret propter formam, nisi in quantum similitudo formae est in ipso. Quod quidem contingit dupliciter: in quibusdam enim agentibus praeexistit forma rei fiendae secundum esse noturalc, sicut in his (iuae agunt per naturam... In quibusdam vero secundum esse intelligibile, ut in his quae agunt per intellectum, sicut similitudo domus praeexistit in mente aedificatoris; et haec potest dici idea domus... » (S. th. l. 15. I, c).
Ainsi, la forme qui sera réalisée au terme de l'action préexiste comme forme de la tendance active elle-même; elle y préexiste soit seulement comme forme physique de l'agent {secundum esse naturale), soit de plus comme idée exemplaire de l'effet (secundum esse intellif>ibile) Cf. S. th. \. Il", 1. 2, c. En d'autres mots, la fin, qui sera réalisée au terme de l'action, constitue, au cours de l'action.
(I) « Fini», etsi sit postremiis in executione, est tanien primus in intentione agentÏH, et hoc modo habct rationetii causae > (S. th. I. I!*', I I. ad I).
la détermination spécificatrice de la tendance active, avec ou sans interposition objective, idéale, de cette détermination. Ce que S. Thomas dit quelque part des « actes volontaires » vaut, au même titre, pour toute activité: « Actus voluntarii speciem (spécification) recipiunt a fine, qui est voluntatis objectum. Id autem a quo aliquid speciem sortitur, se habet ad modum formae in rébus naturalibus. Et ideo, cujuslibet actus voluntarii forma quodammodo est finis ad quem ordinatur, tum quia ex ipso recipit speciem, tum quia modus actionis oportet quod respondeat proportionabiliter fini » (S. th. II. II", 4. 3, c).
Nous discernons donc, au sein de tout changement actif, trois moments parfaitement proportionnels entre eux, et équivalents, sauf leur position respective dans le développement de l'action: la fin (ou la cause finale), la forme de l'action (de l'agent en tant qu'agent), la forme effectuée (de l'effet en tant qu'effet).
Il faut étendre cette proportionnalité à un quatrième élément: la puissance active ou passive, qui entre en jeu dans l'action: « Potentia, secundum illud quod est potentia, ordinatur ad actum. Unde oportet rationem potentiae accipi ex actu ad quem ordinatur; et per consequens oportet quod ratio potentiae diversificetur ut diversificatur ratio actus. Ratio autem actus diversificatur secundum diversani rationem objecti (1). Omnis enim actio vel est potentiae activae vel passivae. Objectum autem comparatur ad actum potentiae passivae sicut principium et causa movens: color enim, in quantum movet visum, est principium visionis. .Ad actum autem potentiae activae comparatur objectum ut terminus et finis... Ex his autem duobus actio speciem recipit, scil. ex principio vel ex fine seu termine » (S. th. l. 77, 3, c).
Ainsi donc, la « puissance passive », mise en acte, a pour 1 ratio », pour spécification propre, celle même de son objet; c'està-dire que, dans la mesure où elle est passive, elle est définie extrinsèquement par cet objet comme par le « principe moteur » qui l'élève à l'acte.
La « puissance active » au contraire, pour autant qu'elle est active, mesure sa virtualité propre de l'intérieur, sur la « fin » qu'elle
(1) « Proprie illud assignatur objectum alicujus potentiae,... sub cujus ratione omnia referuntur ad potentiam > {S. th. I. 1.7, c). Il s'agit donc ici de Vobjet formel, non de l'objet matériel, sauf dans la mesure où celui-ci correspond à l'objet formel. < Non quaecumque diversitas objectorum diversificat potentias animae, sed differentia ejus ad quod per se potentia respicit » (5. th. 1. 77. 3, c).
tend à produire, sur le terme ultime que peut réaliser son dynamisme interne. Ainsi, ajoute S. Thomas le « principe » d'une part et la « fin » de l'autre, délimitent également la « forme spécificatrice » de l'action, — que celle-ci soit subie ou exercée.
La prévision de la fin dans la forme. — Nul doute que, dans tout mouvement, la mesure de la « fin » ne soit à la fois la mesure de la « puissance » mise en jeu, la mesure de la « forme spécificatrice » de l'action, et la mesure de la « forme spécificatrice » de l'effet.
Il suit de là que la fin de l'action, si l'on désigne ainsi l'effet considéré en soi, par anticipation, doit être entièrement déterminée. Car un effet, un terme d'action, se pose dans l'ordre de l'existence et ne souffre donc aucune indétermination. Qui connaîtrait la fin, directement, en elle-même, comme effet à produire ou à obtenir, la connaîtrait comme individuelle au sens le plus strict. Ce serait la connaissance adéquate de la fin: Dieu connaît toute fin comme individuelle. Aussi, sous le regard de Dieu, n'y a-t-il pas, à proprement parler, de « hasard », d'indétermination causale dans le monde. Il en va du reste autrement pour notre intelligence abstractive: nous sommes réduits à prévoir les effets par généralisation inductive du mode d'opération de leurs causes secondes et partielles, c'est-à-dire — pour nous borner ici à l'essentiel — que nous avons la préscience des fins uniquement dans la « forme spécificatrice » des mouvements qui tendent à ces fins.
Mais jusqu'à quel point l'effet réel, complètement « individué », se trouve-t-il précontenu dans la « forme spécificatrice » de l'action d'une cause seconde?
Le terme propre de l'action c'est la forme effectuée. Si cette forme était une forme subsistante, réunissant en soi, en tant que forme, toutes les conditions internes nécessaires pour recevoir l'existence, la « forme spécificatrice de l'action » et le terme réel, individuel, de celle-ci se correspondraient exactement, sauf la subsistance actuelle (1). Si au contraire la « forme effectuée » ne peut se réaliser que dans une matière, la « forme spécificatrice de l'action », considérée en elle-même (2), ne précontiendra ni la subsistance actuelle de l'effet concret, ni la condition prochaine, matérielle et concrète de cette subsistance, c'est-à-dire l'individualité de l'effet; car la « for-
(1) Laissons de côté la question de savoir si cette hypothèse est vraiment concevable dans l'ordre de la causalité seconde.
(2) Nous entendons, au sens prârisif, la forme dynamique, sans envisager les conditions matérielles qui la limitent peut-être dans l'agent même.
me spécificatrice » d'une tendance, dont le terme doit se réaliser dans la matière, est, de soi, une forme abstraite et universelle. Absolument comme est abstraite et universelle, considérée dynamiquement, la forme plastique idéale qui pousse l'artiste à saisir l'ébauchoir ou le pinceau: car cette forme, à ce stade, peut encore se réaliser identiquement et pour ainsi dire indifféremment, dans telle ou telle matière, à tel ou tel point de l'espace, à tel ou tel moment du temps. La forme dynamique, r« exemplaire », vécu ou conscient, du produit matériel d'une cause seconde, n'atteint son entière détermination, et par conséquent son individualité complète, qu'au moment même de sa réalisation achevée, dans l'effet: car alors seulement, concrétée dans la matière, la forme dynamique cesse de trouver devant elle des modes de réalisation équivalents et interchangeables (1),
Nous aboutissons à cette conclusion que, dans toute activité successive ou dans tout mouvement — partout donc où se révèle à nos yeux une « tendance » — l'étendue réelle de la puissance exercée, tant active que passive, se mesure sur la fin entièrement obtenue: la puissance précontient, condensée en virtualité (positive ou privative), l'expansion totale de l'action (exercée ou subie). Quant à la forme directrice de l'action, elle se mesure aussi sur le terme à effectuer, du moins sur l'élément formel de celui-ci: purement dynamique au début, elle accumule les déterminations réelles au cours de l'action, mais demeure indéterminée à proportion des possibilités matérielles non encore épuisées. Un « devenir actif » qui, dans ces conditions, pourrait prendre conscience de ce que nous appellerions volontiers sa puissance « prospective » (2), la connaîtrait donc seulement d'une manière imparfaite, à travers des formes plus ou moins indéterminées par rapport au résultat final: il n'y rencontrerait encore les fins que présagées dans des formes abstraites (3).
La fin de l'action immanente. — Avant d'appliquer cette analyse à la finalité de l'intelligence humaine, remarquons avec S. Thomas que la fin ou le terme de l'action peut, selon les cas, demeurer
(1) Nous avons parlé déjà de cette « abstraction dynamique », latente dans toute activité, et fondement psychologique de l'abstraction théorique. Voir, par exemple p. 151.
(2) Ce terme assez expressif a été employé par divers auteurs, p. ex. en philosophie, par M. Maurice Blondel. à propos de la connaissance, et en biologie théorique, par M. H. Driesch.
(3) Dieu même, remarque S. Thomas, ne pourrait connaître les fins singulières (matérielles) dans les formes abstraites, « per causas universales ». Voir le texte de S. th. l. 14, 11, c et parallèles — que nous avons cité plus haut, p. 166.
interne à l'agent — « effet immanent » {actio iminanens) — ou se réaliser en dehors de l'agent — « effet extérieur » {actio transicns): « Bonum aliquod consequimur multipliciter: uno modo sicut ^ormam in nobis existentem, ut sanitatem aut scientiam; alio modo ut aliquid per nos operatum sicut aedificator consequitur finem faciendo domum; alio modo sicut aliquod bonum liabitum vel possessum, ut ille qui émit consequitur finem possidendo agrum » (S. th. I. 103. 2, ad 1). « Philosophus loquitur de finibus artium; quarum quaedam habent pro finibus operationes ipsas, sicut citharistae finis est citharizare; quaedam vero habent pro fine quoddam operatum, sicut aedificatoris finis non est aedificare, sed domus... » {Ibid. ad 2. Cf. S. c. G. III. 2, I").
La fin de l'action immanente se rencontre soit dans un état subjectif de l'agent, soit même dans une nouvelle activité de celui-ci, par exemple: « volo citharizare », « appeto discere ». Il importe toutefois de bien remarquer ce qui suit: jamais une activité tendancielle, c'est-à-dire une activité qui se déploie par passage de la puissance à l'acte, ne saurait être à soi-même sa propre fin: l'acte par lequel on veut quelque chose ne se confond pas avec le « quelque chose » que l'on veut par cet acte; aussi, la fin absolument dernière de nos actions immanentes ne peut-elle être un acte de vouloir, puisqu'aussi bien celui-ci, par définition même, est ordonné ultérieurement à un objet, qui ne peut être indéfiniment un vouloir: * Actio aliqua dupliciter dicitur voluntaria: uno modo quia imperatur a voluntate sicut ambulare vel loqui; alio modo quia elicitur a voluntate, sicut ipsum velle. Impossible autem est quod ipse actus a voluntate eiicitus sit ultimus finis. Nam objectum voluntatis est finis, sicut objectum visus est color; unde sicut impossibile est quod primum visible sit ipsum videre, quia omne videre est alicujus objecti visibilis, ita impossibile est quod primum appetibile, quod est finis, sit ipsum velle » (S. th. I. II", I. 1, ad 2).
Fins partielles et fin dernière. — La fin proprement dite demeure donc, en tout cas, distincte de l'activité qui y fait tendre. Mais considérons une puissance opérative donnée: toute fin n'en sature pas la tendance active; entre l'ébranlement initial de la puissance et le déploiement complet des virtualités mises en jeu, les étapes intermédiaires s'échelonnent comme autant de fins partielles, qui acheminent à tmc fin totale et saturante: la fin dernière (S. th. I. Il", 1. 5, c). « In his quac agutit propter finem omnia intcrmcdia inter primum aficns et uUimum finem sunt fines re^pectu priorum et principia activa respectu sequentium * {S. c. G. III. 2, 4").
Ce qui fait la valeur dynamique des fins intercalaires, c'est la tendance même à une fin dernière: « Necesse est, quod omnia, quae homo appétit, appetat propter ultimum finem » (S. th. I. Il", 1. 6, c). Les fins partielles prennent le caractère de fins subordonnées ou de moyens en regard de la fin dernière.
Mais, dira-t-on, pourquoi les fins partielles ne s'enchaîneraientelles pas les unes aux autres, à l'infini, sans fin dernière?
C'est impossible, dit S. Thomas: « Impossibile est in fiiiibus procedere in infinitum » (S. th. I. II", 1, 4, c). Car il n'en va pas d'une superposition de fins comme d'une pure succession, même nécessaire, de phénomènes: dans une succession de phénomènes, aucun phénomène particulier n'est (du moins n'est de soi) la condition dynamique actuelle de tous les autres; dans une subordination de fins, la fin dernière, commandant la virtualité initiale de l'agent, est et demeure la plus radicale condition de possibilité de chacune des fins secondaires. Cette proposition analytique, S. Thomas la démontre par des raisons qu'il serait superflu de développer ici, puisqu'aussi bien ni Kant, ni personne après lui (1), ne nie que, dans l'ordre nouménal, où s'étend le « règne des fins », les fins partielles (« conditionnées ») ne dussent être absolument subordonnées à la fin dernière (« condition inconditionnée »). Cf. S. th. l. Il", 1. 4, c; 6, c; S. c. G. III. 2, 3° et 4". Si quelque débat doit s'élever à ce propos entre thomistes et philosophes critiques, il concernera le point de savoir si l'idée même de fin peut prendre une valeur objective.
(1) Cette concession de Kant, et de tant d'autres (que, dans l'ordre nouménal, toute série de « conditionnés » appelle un « inconditionné > qui la termine), concession nécessaire en ce qui concerne les causes finales, semble, à première vue, trop généreuse en ce qui concerne les causes efficientes; car, dans l'ordre nouménal même, on peut, avec les Scolastiques, définir, à côté de « causae per se subordinatae », des « causae per accidens subordinatae » dont il est impossible de démontrer analytiquement qu'elles ne puissent s'enchaîner à l'infini. Il est vrai qu'à y regarder de plus près encore, on constaterait que ces dernières causes {per accidens subordinatae) s'enchaînent selon des conditions (espacetemps) considérées comme ontologiques par les Scolastiques, mais rapportées par Kant exclusivement à l'a priori de la sensibilité (phénoménale), nullement à un à priori rationnel (nouménal). Aussi, pour que la notion de « causes ontologiques, accidentellement subordonnées » revêtit, aux yeux d'un philosophe criticiste, une signification définie, faudrait-il établir d'abord le lien qui rattache les conditions générales intrinsèques de l'expérience sensible aux nécessités rationnelles strictes. Ce problème est trop délicat pour que nous puissions l'aborder ici.