LOUVAIN, 19 MARS
et d'un petit nombre d'érudits de marque, parmi les médiévistes qui connaissent le mieux l'aspect historique des doctrines de S. Thomas. Pourtant, malgré des contributions de haute valeur, « l'histoire de la tradition thomiste j>. dans son ensemble, est loin encore d'être écrite.
ADDENDA ET CORRIGENDA.
p. 116, dernière ligne. — Remarque: «Le réalisme métaphysique présenté, dans cet ouvrage, comme la seule interprétation légitime de la valeur objective de la connaissance intellectuelle, suppose, par définition, que la connaissance humaine ne se limite pas à la seule connaissance d'une réalité indéterminée {quelque chose en dehors du sujet connaissant), mais que la connaissance humaine atteint le réel selon les déterminations de ce réel même: en ce sens l'homme connaît ce qui est et comme cela est.
La connaissance sensitive, elle aussi, quand elle se fait normalement, atteint le réel: c'est pourquoi elle est objective. Cependant, lorsque l'on compare la connaissance sensJtive avec la connaissance intellective, celle-ci surpasse celle-là et quant au degré d'immanence et quant au degré de perfection cognitive avec laquelle elle atteint son objet: c'est en ce sens que nous disons que la connaissance sensitive est faiblement objective et immanente ». — En parlant ici de degrés d'objectivité, nous entendions parler seulement de degrés dans la conscience de l'opposition du sujet à l'objet.
p. 144, note I. — Ajouter: Nous ne faisons d'ailleurs, ici, qu'une hypothèse, sans préciser ce que serait ce id quod, apport subjectif au verbe mental: ce pourrait être, par exemple, Vidée innée des « prima intelligibilia », de l'être en général; ou bien seulement, conformément à la doctrine de S. Thomas, le type exemplaire, purement dynamique, des « premiers principes » ou de l'être. Nous exposons ce dernier point de vue en de nombreux endroits de ce livre (voir, entre autres, dans la Table alphabétique, les références au mot « Exemplarisme »).
p. 164. ligne 9. — Lire: l'unfté transcendantale . . .
p. 198, ligne 8. — Lire: des différents organes...
p. 245, dernière ligne. — Lire: d'être et de non-être.
p, 246, ligne 7. — Fermer la parenthèse après le mot: qualitatif.
p. 263, ligne .^ ~ Au lieu de: note 8. lire: p. 228, note I.
p. 28<), ligne 9, en remontant: N. B. « L'intelligence et la volonté sont deux facultés opératives réellement distinctes, ayant chacune leur objet formel propre qui spécifie leur activité; mais elles exercent mutuellement une infhiince sur leurs actes. L'inclusion dont parle S. Thomas (S. th. I, 16, 4, ad 1) quand il dit « voliuitas et intellectus mutuo se includunt > s'entend d'une inclusion intentionnelle et objective : en effet, S. Thomas explique le texte cité en disant: l'mtelligence connaît la volonté et In volonté veut (aime...) la connaiHftance intellectuelle. Donc la volonté est dans l'intelligence en tant que la volonté ext objet de connaissance intellectuelle, et
l'intelligence est dans la volonté en tant que l'intelligence est objet de volition (d'amour) >. Du reste S. Thomas expose plus explicitement, en d'autres passages, les rapports de l'intelligence et de la volonté: outre les textes que nous commentons, voir S. th. I, 87. 4, corp., ad 1 et ad 3; Verit. XXII, 12; dans ce dernier article qui contient (in corp., ad finem) un parallèle de S. th. I. 16, 4, ad I, est marqué clairement le sens de l'expression: « voluntas vult... intellectum intelligere »: il s'agit, non d'une simple complaisance dans l'acte intellectuel effectué, mais d'une véritable motion naturelle ou élicite à cet acte (surtout corp. et ad 2).
p. 298, avant-dernière ligne du texte. — Au lieu de Ibid., lire: De Malo, VI, art. unie, corp.
p. 300, ligne 4, en remontant. — Lire: tout ce qui concerne l'activité de l'intelligence...
p. 309, note 2, ligne I. — Lire: à quel point...
p. 358, avant-dernière ligne du texte. — An lieu de: forme analytique, lire: norme analytique.
p. 372, ligne 27. — Au lieu de: Ces expressions offrent..., lire: Cette
notation offre...
p. 380, ligne 7. — Lire: ...au Livre /// de sa Métaphysique... p. 422, ligne 11. — Au lieu de: objectivement affirmé, lire: objectivement
représenté...
p. 422, ligne II, en remontant. — Au lieu de: il ne cherche..., lire: Kant
ne cherche...
p. 425, à la fin du « corollaire >, ajouter: (Cf. ci-dessus, p. 401. proposit.
p. 446, ligne 2. — Lire: se résolve elle-même en éléments simples, ou
bien...
Introduction.
Nous nous proposons, dans ce volume, de dégager, d'analyser, et d'ordonner selon leur unité organique, les éléments essentiels d'une théorie de la connaissance épars dans l'œuvre métaphysique de S. Thomas.
Nous le ferons avec la préoccupation secondaire, mais entièrement loyale, de saisir les points de contact autant que les points de divergence entre la philosophie scolastique traditionnelle et la philosophie critique inspirée de Kant, Non pas que nous désirions multiplier les références comparatives et les parallèles ingénieux: un vaste tableau schématique des correspondances et des discordances entre thomisme et kantisme, pour intéressant qu'il dût paraître au premier coup d'oeil, se révélerait fallacieux et artificiel à un examen plus approfondi. Parfois nous suggérerons un rapprochement; en général, cependant, la comparaison ne sera pas soulignée; elle demeurera virtuelle, entre les lignes; encore que le souci de la faciliter au lecteur ait inspiré le choix des points de vue et le mode de l'exposé.
Après cette exploration patiente de la métaphysique thomiste de la connaissance, nous essayerons plus directement d'en appliquer les principes à la solution des problèmes fondamentaux de la philosophie critique. Nous dirons bientôt, dès le Livre I, à quelles conditions pareille application, qui transpose la méthode ontologique en une méthode transcendantale, devient légitime et praticable.
Si nous ne nous trompons, l'on pourra constater avec nous que l'agnosticisme kantien, non seulement n'est point irréfutable, mais peut même être surmonté à partir de ses propres principes.
Le sujet et la distribution intérieure du présent volume lui confèrent une certaine autonomie, car il contient l'esquisse d'une théorie générale de la connaissance qui se suffit à elle-même. Nous per-
mettra-t-on cependant d'avouer que tel quel, isolé des Cahiers précédents, il ne répondrait qu'à demi à notre but et perdrait la moitié de sa valeur démonstrative. Notre intention, en effet, comme nous l'indiquions dès les premières pages du Cahier I, a toujours été de faire converger vers la solution thomiste des problèmes d'épistémologie une démonstration théorique et une démonstration historique (1).
Les lecteurs de nos précédents travaux savent ce que nous entendons par cette « démonstration » historique, que nous ne jugeons point entièrement négligeable. Elle ne consiste pas à vouloir établir, comme un fait acquis, l'influence universelle et décisive du thomisme en des phases privilégiées de l'histoire des idées: cette hégémonie n'a jamais existé, et ne prouverait peut-être pas grand chose. Ce que nous avons cru possible de montrer est tout différent: c'est que la pensée philosophique, à travers ses tâtonnements, ses oscillations, ses déviations, ses redressements, ses progrès, recherche obscurément, à chaque époque, et aujourd'hui autant que jamais, une position d'équilibre, qui correspond, en fait, pour l'essentiel, à celle qu'occupa l'aristotélisme thomiste. En faveur de celui-ci, les Scolastiques revendiquent volontiers les privilèges de la « perennis philosophia ». Leur prétention, si on la dégage des formules déplaisantes, et manifestement excessives, de quelques auteurs, peut ne point paraître tellement injustifiée.
Rappelons brièvement les péripéties instructives, logiques autant qu'historiques, dont nous avons suivi l'enchaînement à travers les Cahiers 1 et IL La doctrine de S. Thomas avait marqué, au moyen âge, le point culminant de la synthèse philosophique; cette doctrine, parfaitement cohérente, et plus compréhensive qu'aucune autre, achevait de restaurer, dans l'Occident latin, la phase aristotélicienne de la pensée antique, et l'accordait positivement, sans confusion comme sans désharmonie, avec un élément nouveau de notre civilisation: le surnaturalisme chrétien. En dehors de ce point de vue dominant, d'où S. Thomas définit à la fois les possibilités et les limites de la raison, il ne restait place logiquement, et il n'y eut place historiquement, que pour deux orientations générales de la philosophie: un nominalisme franc, virtuellement agnostique, et
(I) Nous regrettons d'avoir été amené, par des circonstances indépendantes de notre volonté, à intervertir l'ordre de publication des Cahiers IV et V. Le fascicule différé ne devant pas tarder à paraître, nous avons maintenu, dans le texte du présent volume, celles des références au Cahier IV qui ne supposent pas de pagination.
un ontologisme dogmatique, impuissant contre le nominalisme. La philosophie moderne prékantienne prolongea directement ces deux courants appauvris de la Scolastique; mais, tôt émancipée, et de plus en plus affranchie des préjugés traditionnels, elle en vint à oublier ses origines, et négligea, dans son évolution souvent brillante, de reconsidérer le principe nominaliste dont elle procédait; ainsi, par une sorte de déterminisme logique, à peine dévié çà et là sous des influences contingentes, les deux tendances issues du moyen âge finissant développèrent successivement au grand jour les conséquences latentes dans les positions initiales: le rationalisme cartésien, type moderne du réalisme dogmatique, livra son fruit mûr dans le monisme de Spinoza; l'empirisme, expression inévitable du nominalisme franc, repK>ussa de plus en plus toute compromission, pour se reconnaître enfin dans le phénoménisme sceptique de Hume; le rationalisme aboutit de la sorte à des antinomies flagrantes et insolubles, l'empirisme à l'impuissance de l'agnosticisme le plus radical.
Gardant devant les yeux, comme un repère fixe, la synthèse métaphysique intégrale réalisée jadis dans la philosophie thomiste, nous pûmes, à chaque étape, non seulement mesurer par rapport à lui un écart de plus en plus manifeste, mais encore saisir la raison logique des déviations constatées et par conséquent en pressentir le remède possible. Ce remède eût été, sans rien sacrifier des conquêtes plus récentes, le retour vers un point de vue synthétique jadis méconnu.
Vint Kant, en qui se rencontrèrent les deux courants divergents de la philosophie moderne. Parti du rationalisme wolfien, mais impressionné ensuite fortement par l'empirisme de Locke et de Hume, il perçut la nécessité de sauvegarder la part de vérité latente dans l'une et dans l'autre de ces tendances opposées. Grâce à l'effort prolongé de sa pensée personnelle, appliquée à l'analyse des conditions fondamentales du savoir humain, il sut rapprocher, dans l'unité du concept objectif, la sensibilité et l'entendement, imprudemment disjoints depuis la fin du moyen âge. La première des deux grandes antinomies modernes se trouvait ainsi résolue (Voir Cahier I, Livre IV, ch. 3). En même temp,s, par sa critique des synthèses de l'entendement et des anticipations de la raison, il proscrivait l'abus rationaliste de l'intelligence conceptuelle. Le dogmatisme cartésien, visé par lui, ne s'est pas relevé de ce coup droit.
Malheureusement, Kant put croire que le coup portait beaucoup plus loin; et d'interminables malentendus s'ensuivirent. Non moins
que les philosophes dont il combattait les doctrines, il demeurait confiné dans l'horizon nominaliste: certaines perspectives lui restant fermées, sa critique en fut viciée pour une part. Après avoir redressé l'entendement contre les Empiristes, et l'avoir ensuite protégé contre les témérités ontologistes, il n'aperçut pas clairement la continuité profonde de l'intelligence conceptuelle avec la raison transcendante, spéculative et pratique. Nous étudions, dans le Cahier IV, l'origine de cette « erreur kantienne ». Si Kant retrouva inconsciemment, par des voies nouvelles, des positions anciennes, il faut constater aussi qu'il ne remonta pas assez haut vers le passé: la clef de « l'antinomie de la raison et de l'entendement », la seconde des grandes antinomies modernes, gisait par delà le conceptualisme stérile où il s'arrêta. Il se rapproche de la théorie aristotélicienne du concept, sans toutefois la rejoindre: la rançon de cette insuffisance (qu'il ne soupçonna jamais, ne concevant de métaphysique que sur le type cartésien) fut cet agnosticisme spéculatif, tempéré par la croyance morale, que nous avons défini en termes techniques dans le Cahier III (1).
Dans ce même Cahier III, et dans le suivant, nous avons pu nous convaincre, par l'étude des origines historiques du kantisme et par l'examen direct de l'analyse kantienne de l'entendement, que l'agnosticisme de Kant repose, en fait et de droit, sur une conception trop exclusivement formelle et statique de la connaissance, en d'autres termes, sur l'oubli du rôle de la finalité dynamique dans la connaissance objective. II semblait donc que seule une épistémologie qui ferait une place à la finalité parmi les conditions constitutives de toute connaissance d'objet, eût chance d'échapper aux serres de la Critique.
Etions-nous amenés, ainsi, jusqu'au seuil même de la métaphysique thomiste, dans laquelle le lien naturel entre la connaissance et la finalité interne, entre le domaine de la forme et le domaine de Vacte, est partout supposé? Pas encore.
Notre Cahier IV expose comment Fichte, enfermé dans le point
(I) Qu'on nous permette de le déclarer ici une fois pour toutes: nous nous efforçons, avec la plus scrupuleuse bonne foi, de comprendre et d'apprécier en elles-mômcs, objectivement, des doctrines. Leurs répercussions morales et religieuses restent étrangères à l'objet de ce travail. Chacun sait d'ailleurs que le danger d'une doctrine fausse n'est pas rigoureusement proportionnel au degré d'erreur théorique qu'elle renferme; une vérité incomplète peut se montrer plus pernicieuse qu'une erreur grossière, celle-ci étant moins séduisante ou plus aisément réformable.
de vue transcendantal, reconnaît à l'a priori suprême de la conscience, outre la signification (kantienne) d'une condition formelle d'unité, la signification plus foncièrement primitive d'un pur commencement dynamique, d'une Tatfiandlung (acte, ou action, considérés préalablement à tout contenu). Or un pur dynamisme initial (Moi pur), astreint à s'exprimer dans une conscience, est avant tout un Devoir-être, un Sollen, et, par conséquent, dès qu'il embrasse un contenu formel, devient le principe d'une tendance (Streben). On sait les modalités que revêtit ce finalisme dynamique dans les trois grandes formes de l'Idéalisme transcendantal.
En tant que finalisme radical, la conception de Fichte, restituant Vacte sous la forme, apportait un co>mplément nécessaire au transcendantalisme statique; mais par là même — comme s'en plaignit Kant — elle déversait toute une métaphysique dans le cadre de la Critique, elle submergeait et emportait la Critique.
A cela, nous ne verrions pas, nous, d'inconvénient majeur. Une * critique » ne doit pas nécessairement jeter un veto sur la métaphysique: une « critique » ne préjuge rien de la valeur absolue de son objet; si, à partir des présupposés volontairement restreints qu'elle se donne, elle aboutit à faire reconnaître la nécessité objective et à faire discerner les conditions de légitimité d'une métaphysique, pourquoi, dès ce moment, ne s'effacerait-elle pas, comme disparaît un échafaudage provisoire? il sera clair que les réserves méthodologiques qu'elle s'imposait n'exprimaient pas des impuissances réelles de la raison, voilà tout.
Les grands systèmes de panthéisme idéaliste rejoignirent effectivement la métaphysique, non pas — nous l'avons montré — la métaphysique de la « chose en soi » kantienne (jugée impensable, contradictoire), mais la métaphysique du Sujet transcendantal. Ils dépassent le kantisme, en procédant de lui.
Cependant, à leur tour, ces splendides constructions rationnelles reposent sur une analyse insuffisante des conditions du « savoir ». Orgueil de la raison, les systèmes panthéistiques, à tout prendre, la diminuent, en raccourcissent la portée naturelle (1); nous avons dit comment le levain du rationalisme les travaille tous à quelque degré — de ce rationalisme qui prétend hausser l'entendement au niveau
(1) Souvent leurs auteurs mêmes en conviennent, explicitement ou implicitement. Témoin Fichte, Schelling, Schopenhauer,... qui en arrivent à concevoir, ou même à postuler, une Réalité transcendant l'objet du Savoir. Spinoza lui-même ne demeure enfermé dans son monisme qu'en < rationalisant > totalement le vouloir.
d'une raison transcendante, mais rabaisse, en réalité, la raison aux proportions de l'entendement.
Récapitulons. L'agnosticisme kantien exigeait d'être surmonté; il ne pouvait l'être que par la reconnaissance du rôle spéculatif de la finalité dynamique; l'Idéalisme transcendantal post-kantien, qui s'engagea dans cette voie, ne réussit pas à quitter l'ornière rationaliste; aussi bien, quoiqu'il représente l'effort constructif le plus gigantesque qu'ait osé la philosophie, demeura-t-il impuissant devant l'énigme de la raison supérieure.
A cette énigme, reste-t-il une solution possible? Sans doute: il en reste une, que la philosophie critique n'a jamais pris la peine d'examiner sérieusement; et il n'est que loyal de l'essayer, avant de se résigner à abandonner la partie en prononçant V« ignorabimus » irrévocable.
Cette solution possible, nous ne l'avons pas tenue jalousement en réserve, afin de la produire ici comme un deus ex machina, ce qui nous eût paru peu loyal envers nos lecteurs; et il ne nous incombe pas non plus de la construire laborieusement nous-mêmes, ce qui semblerait, à bon droit, téméraire; elle existe: nous en avons rappelé l'existence, « importune, opportune », dès les premières pages de cet ouvrage. Avant même de l'étudier de plus près, nous pouvons dire déjà qu'elle est postulée logiquement par toute la philosophie moderne, même par ces philosophies hautaines, « épigones » du criticisme kantien, qui dissimulent, sous leur dialectique somptueuse, un reste persistant d'indigence. La place reste libre pour une philosophie qui posséderait les avantages de l'Idéalisme transcendantal, sans en partager les tares essentielles: pour un finalisme rationnel, non rationaliste; pour une épistémologie qui réduise les prétentions illusoires de la raison, mais maintienne effective la suprématie de cette dernière sur l'entendement abstractif.
L'aristotélisme, précisé et complété — corrigé, si l'on veut — par les Scolastiques et plus particulièrement par S. Thomas, répond aux conditions ici posées.
Telle est la thèse que nous faisons nôtre, si exorbitante qu'elle doive paraître à quelques-uns de nos lecteurs. Qu'on daigne d'ailleurs nous bien entendre.
U tradition scolasliquc n'a pas envisagé — ou bien a envisagé tous un autre angle -— une partie des problèmes qui nous préoc-
cupent vivement aujourd'hui. De plus, la terminologie dont elle use, quoique extrêmement précise et, dans le domaine métaphysique, supérieure, selon nous, à la terminologie des modernes, est aujourd'hui à peu près ignorée en dehors des milieux ecclésiastiques et n'offre guère, pour la plupart de nos contemporains, qu'un intérêt rétrospectif: a-t-elle chance de reconquérir jamais la faveur universelle des philosophes? on peut le souhaiter, mais il est permis d'en douter; et cela n'a vraiment pas une importance capitale, puisque l'on aarait toujours la ressource de trouver, ou de créer, dans le langage moderne, des équivalents appropriés (1).
Il ne saurait donc être question de biffer d'un trait six siècles de philosophie post-médiévale, comme s'ils n'étaient qu'une parenthèse malheureuse, où l'erreur n'aurait été compensée par aucun progrès; ni davantage de tenter l'entreprise, absolument vaine, de penser la philosophie d'aujourd'hui avec un cerveau du XIII"* siècle ou de la parler selon le Glossaire de Du Cange. Personne ne songe à cela; le voulût-on, d'ailleurs, on ne remonte pas le courant de la vie.
Par contre, ce qui nous importe vraiment dans cet ouvrage, c'est de savoir si, oui ou non, le fonds doctrinal de l'aristotélisme thomiste peut, grâce à des éléments de valeur permanente, éclairer d'une lumière décisive la fluctuation des systèmes du passé, non moins que le fouillis actuel des idées philosophiques.
Que le thomisme, abstraction faite même de sa démonstration
(1) Ce problème de terminologie nous a causé, confessons-le, pas mal d'ennui. Ecrivant d'abord pour des étudiants en philosophie scolastique, dans le but de leur faciliter la prise de contact avec les principales doctrines critiques, nous ne pouvions nous écarter beaucoup des modes de pensée et d'expression qui leur sont familiers. Y substituer purement et simplement ces « équivalents », dont nous parlons dans le texte, c'eût été, croyons-nous, provoquer d'innombrables malentendus; d'autant plus que le choix de pareils équivalents doit reposer sur une interprétation très exacte des doctrines philosophiques que l'on prétend comparer. Par contre, vis-à-vis de lecteurs étrangers à la Scolastique, le langage de l'Ecole, alors même qu'il est compris, perd beaucoup de ses avantages. Nous fûmes donc contraint d'user de compromis: c'est-à-dire d'exposer le plus possible chaque type de philosophie selon ses moyens propres d'expression, mais en veillant à ce que le contexte fournît toujours à un lecteur attentif — scolastique ou non, — l'exacte interprétation des termes employés. Lorsqu'il s'agit de philosophie scolastique, nous prenons pour base le lexique médiéval, quitte à l'orienter discrètement, s'il y a lieu, vers les locutions modernes correspondantes, ou bien, lorsqu'il s'agit de problèmes nouveaux, à le doubler de formules nouvelles, empruntées telles quelles au vocabulaire contemporain. Un compromis n'est jamais entièrement satisfaisant...
intrinsèque, fournisse un point de repère dominant, d'oii s'ordonne avec clarté le jeu des oppositions et des affinités qui remplissent l'histoire de la philosophie médiévale et moderne, nous achèverons de le montrer, sous le biais de l'épistémologie, dans ce V* Cahier. Que cette même p|hilosophie thomiste permette également d'envelopper d'un coup d'œil ferme et net la multitude des tendances philosophiques du présent, et (la chose n'eût-elle qu'un intérêt méthodologique) nous livre un critérium partout applicable, un principe d'ordre éclairant l'apparent chaos, c'est là une constatation que nous ne sommes pas seul à avoir faite, mais que nous jugeons assez importante, pour la consigner dans un VI' Cahier.
Les remarques qui précèdent fixent le but et Vesprit des pages qu'on va lire.
Nous allons devoir: 1" Dégager de la métaphysique thomiste les lignes saillantes d'une théorie générale de la connaissance — mieux que nous ne pûmes le faire dans le Cahier I, où nous n'envisagions encore que globalement le problème de l'Un et du Multiple. 2° Dans cette analyse même de la doctrine thomiste, recueillir, autant que possible, les matériaux d'une épistémologie conforme aux exigences critiques des modernes.
De ces deux buts coordonnés, le premier nous impose une méthode et une allure qui ne plairont guère, hélas! aux lecteurs pressés. Pour fournir la preuve de nos assertions successives, nous nous verrons condamné à une exégèse littérale de textes; et quel que soit notre souci d'éviter les longueurs ou les redites, il faudra bien nous résigner au minimum de minutie, en dessous duquel un exposé exégétique ne prouve plus ce qu'il avance.
Et comme, en outre, nous faisons une exégèse de textes scolastiques, c'est dans le mode de penser scolastique que nous devrons avant tout nous replonger pour les comprendre. Nous ne voudrions pas d'ailleurs insinuer, que les quelques précieuses idées anciennes, ainsi recueillies, puissent faire leur chemin par le monde sous l'habit un peu démodé que nous leur laisserons. Nous n'écrivons pas un ouvrage de propagande.
A l'exégèse exacte de textes de S. Thomas — que nous choisirons exclusivement parmi ceux qui reflètent les lignes organiques incontestables de sa philosophie — nous joindrons, disions-nous, la re-
cherche et le triage de matériaux susceptibles d'entrer dans une épistémologie critique, entendue au sens des modernes.
Faut-il ajouter que nous ne songeons aucunement à attribuer au Docteur médiéval une anticipation divinatrice des préoccupations et des solutions du criticisme récent; et que nous songeons encore moins à lui imputer l'ordonnance que nous tenterons des solides moellons qu'il nous aura livrés presque entièrement taillés. Nous portons seul la responsabilité de la partie constructive de notre livre.
Ne donnons pas à croire, pourtant, que nos pages se distingueront par une spéciale originalité. Est-il même une seule de nos propositions qui ne se rencontre, formellement ou équivalemment, chez quelque Scolastique ancien ou moderne? En vérité, comment le savoir? mais il nous semble probable que nous formulerons peu, très peu de thèses réellement neuves.
Aussi bien, retenant à notre compte les imperfections de cet ouvrage, faisons-nous hommage de tout ce qu'il peut contenir d'utile et de solide aux philosophes scolastiques, écrivains ou professeurs, nos prédécesseurs immédiats ou simplement nos aînés, grâce auxquels nous nous sentons en continuité avec la grande tradition thomiste. Ce que nous devons à leurs livres, ou à leur enseignement (déjà lointain), ou encore à de stimulants échanges de vues (1), ne se prête guère à mensuration, mais doit être considérable.
(1) Dans cette mention trop discrète, nous songeons à quelques savants et obligeants collègues, et à d'autres amis excellents. Qu'ils veuillent trouver ici l'expression de notre gratitude.
Remarque. — Les règles de bibliographie (voir Cahier I, Introduction, XI), que nous avons dû nous imposer pour éviter d'allonger nos volumes plus qu'il n'était strictement nécessaire, nous interdisent de mentionner, soit pour les louer, soit pour y apporter quelques réserves, les travaux nombreux et souvent importants des Scolastiques contem|x>rains. Nous départir, en quoi que ce fût, de cette norme, nous eût entraîné à devoir, pour rester conséquent avec nous-même, doubler au moins le nombre de nos pages. On ne se méprendra pas, nous voulons l'espérer, sur les motifs, très simples et très évidents, de notre attitude. Celle-ci, d'ailleurs, offre d'autant moins d'inconvénients, que les œuvres les plus considérables, que nous eussions eu à citer, sont certainement connues de tous les lecteurs de nos Cahiers (1).
(1) Ecrivant ces lignes à Louvain même, dans le voisinage du florissant Institut de Philosophie, fondé par Son Eminence le Cardinal Mercier, il nous eût été agréable de témoigner, sous une formule moins banale, l'estime en laquelle nous tenons l'œuvre épistémologique considérable suscitée par la Critériologie de l'illustre prélat: les études à la fois solides et parfaitement à jour, de Mgr Sentroul, de M. le Prof. Léon Noël et du R. P. Kremer, C. SS. R., nous paraissent d'un vif intérêt, et nous regrettons à plus d'un égard de ne pouvoir les examiner en détail dans cet ouvrage.