‹ Le point de départ de la métaphysiqueChapitre 3 sur 70 · CHAPITRE UNIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE UNIQUE

Les deux voies de la critique.

Si l'épistémologie des Anciens n'est point restée étrangère à toute préoccupation critique, leur théorie de la connaissance procède d'un autre point de vue que la Critique moderne. Le moment est venu, pour nous, d'opposer plus directement point de vue à point de vue, afin de noter les coïncidences possibles et les incompatibilités, s'il en est.

A la considérer par les grandes lignes, l'histoire de l'épistémologie comprend une période préliminaire et deux grandes phases successives: une phase métaphysique et une phase transcendantale.

Après les tâtonnements du début, le triomphe de l'Ecole socratique sur les Sophistes établit solidement l'inéluctable nécessité de Vafjirmation, en tant que celle-ci se confond avec la position absolue des contenus de conscience, selon la règle universelle du premier principe (ce qui est, est; être et non-être, envisagés sous le même rapport, s'excluent).

L'enjeu immédiat de la lutte contre les Sophistes avait été, moins la vérité logique, que l'émancipation de la pensée objective vis-àvis des incohérences matérielles du langage: désormais la versatilité infinie des combinaisons verbales, que la contradiction même no limitait pas, fut enrayée par une élémentaire et universelle régularité reconnue aux combinaisons des concepts signiiiés par les mots; il fallut compter avec la résistance insurmontable d'une norme ab- 8<jlue: Vêtre, partout implicitement affirmé dans son identité avec soi-même. (Voir Cahier I, Livre 1).

Si grosse qu'elle fût de conséquences, cette première constatation préludait seulement au véritable problème critique, au problème de la vérité: elle signifiait surtout, à rencontre des Sophistes, que ce problème avait un sens, et même, à rencontre des Sceptiques ultérieurs, que ce problème s'imposait et ne tolérait pas l'abstention, Vfnoxn-

Mais reconnaître le droit du problème critique à se poser impérieusement, c'était, au fond, reconnaître l'existence d'une vérité

logique, l'existence d'un contenu nécessaire de nos affirmations. Quelle pouvait être cette vérité? Que devait être ce contenu? La tâche d'une théorie de la connaissance consiste précisément à résoudre cette énigme.

La solution fut cherchée successivement dans deux voies différentes.

Les Anciens engagèrent la critique de la connaissance dans la voie métaphysique. Us s'aperçurent très tôt que le contenu brut de l'esprit présente des éléments contradictoires, qui ne peuvent donc faire indistinctement l'objet d'affirmations légitimes; le problème se ramenait à introduire, dans le contenu de l'esprit, les distinctions et les étagements nécessaires pour sauvegarder le « premier principe » normatif, tout en faisant droit à la nécessité absolue et universelle de l'affirmation. Cette critique objective de la connaissance, presque achevée chez les Grecs, atteignit son point culminant dans l'aristotélisme de S. Thomas d'Aquin. Telle fut la phase initiale de la Critique de la connaissance.

A partir de cette phase objectiviste, l'oubli de plus en plus général de quelques principes fondamentaux de la synthèse thomiste provoqua, par contre-coup, le développement d'une seconde phase de la Critique. Nous avons dit comment, après les démolitions de rOccamisme, la philosophie moderne, réussissant mal à restaurer l'équilibre de la pensée théorique par la voie d'une critique métaphysique fut amenée à faire table rase du passé et à tenter la critique radicale « de la faculté même de connaître ». Cette entreprise nouvelle, préparée par Locke et Hume d'une part, par Descartes et Leibnitz de l'autre, reçut de Kant son organisation définitive. Nous avons étudié, chez ce dernier (Cahier III), la « critique de la faculté de connaître », qui est une critique transcendantale de l'objet.

Critique métaphysique de l'objet; critique transcendantale de l'objet: nous devons comparer plus minutieusement entre elles ces deux voies possibles d'une critique de la connaissance.

§ 1 . — La critique " métaphysique „ de l'objet.

On voudra bien se reporter au Cahier I pour l'étude détaillée des fondements du réalisme antique. Nous nous contenterons ici d'esquisser à grands traits l'essentiel de toute critique métaphysique (ou réaliste) de l'objet.

\\. Elle suppose, outre des données quelconques de conscience (une matière ou un contenu de connaissance), la valeur absolue du

« premier principe » dans son application à ces données. Ce qui équivaut à l'affirmation objective universelle de l'être, où, si l'on veut, à la synthèse nécessaire de l'être et de la donnée affirmable.

2° Elle se développe par une diversification progressive de cette afîirmation d'être, sous le contrôle constant du « premier principe ». Aucun objet ne participe, de droit, à l'affirmation objective générale que dans la mesure où il peut être rattaché à un système lié de ;'concepts: la cohérence logique des concepts exprime le dosage nécessaire de l'être dans les objets.

Or, dès l'affirmation des données les plus primitives, la cohérence logique semble compromise: l'Un voisine avec le Multiple, l'être s'alourdit de non-être. La critique ontologique exige de toute nécessité un point de vue synthétique, d'où cette antinomie primitive soit objectivement surmontée. A défaut d'une synthèse purement statique, qui tôt ou tard se montre inconsistante, la synthèse dynamique par le « devenir » apparaît comme la seule forme de conciliation des termes opposés. Mais le « devenir » même se définit par une opposition d'acte et de puissance: les proportions diverses de l'acte et de la puissance, échelonnées entre l'acte pur et la pure puissance, doivent livrer le tableau complet des catégories objectives de l'être, constituer la charpente d'une véritable ngun)} q)iXoaoq}lay au sens d'Aristote.

Cette répartition objective de l'être intéresse la totalité de l'objet possible de connaissance, et par conséquent l'objet de la connaissance réfléchie non moins que l'objet de la connaissance directe. Or, un contenu de conscience, quel qu'il soit, dès le moment où il tombe sous la réflexion, manifeste une opposition d'objet et de sujet, de Moi et de Non-moi. La réflexion, atteignant le sujet, y découvre un plan nouveau d'objectivité: le sujet devenu objet à son tour. Si l'on veut bien nous passer cette terminologie inélégante, nous dirons donc que les déterminations objectives du contenu immédiat de la conscience en général, se divisent en déterminations objectivo-objectives, ou cosmologiqucs, et en déterminations objectivo-suhjectives, ou psychologiques.

Sous la réflexion, le contenu de la conscience apparaîtra donc comme quelque chose qui tient à la fois, ontologiquement, du Moi et du Non-moi, c'est-à-dire comme une relation entre un Sujet réel et un Objet réel.

Dès lors (réserve faite pour la théologie naturelle, qui appartient au domaine de la connaissance analogique) tous les problèmes Immédiats de la philosophie spéculative se réduiront à découvrir

I une forme logique d'équilibre des éléments cosmologiques entre | ; eux, des éléments psychologiques entre eux, et enfin des deux I ' groupes dans leur relation mutuelle. La combinaison régulière du J premier principe et des données multiples aura fait s'organiser côte à côte une Métaphysique du Non-moi, une Métaphysique du Moi, et enfin une théorie de la connaissance comme relation du Moi et du Non-moi métaphysiques.

3° Une « critique de l'objet » pour être complète et viable, doit, d? plus, intégrer dans le système de la raison l'action volontaire. . En d'autres termes, une critique métaphysique doit embrasser à la / fois la raison théorique et la raison pratique.

En effet, parmi les objets de l'expérience interne, se rencontre, à côté de la possession spéculative, l'action proprement dite, celle qui tend à réaliser des fins conscientes. Spéculation et action interfèrent perpétuellement entre elles, l'une préparant l'autre, à tour de rôle. Comment réduire à l'unité logique cette alternance du savoir et du vouloir dans notre « devenir » interne?

Aristote et S. Thomas affrontèrent ce problème difficile. L'analyse des données de conscience nous révèle, disent-ils, l'indigence initiale de notre activité spéculative, dépendante, pour s'exercer, d'une matière externe de connaissance; d'autre part, elle nous montre notre activité pratique tout appliquée à saisir et à s'approprier cette matière externe, de manière à diminuer, dans notre faculté connaissante, l'écart entre la puissance et l'acte, et ainsi, en accroissant sans cesse l'ampleur de notre savoir, à nous faire tendre lointainement et indéfiniment vers la plénitude de toute activité théorique: Vintuition intellectuelle de l'être, la contemplation du suprême intelligible, tod ixdXiata èmaxrixon : « contemplatio optimi intelligibilis », dit S. Thomas après Aristote (S. th. II II", 180, art. 4, c).

L'unité établie par S. Thomas entre la spéculation et l'action est donc avant tout l'unité concrète d'une fin dernière, spéculative et absolue, déchiffrée par nous dans le mouvement qui nous y fait tendre. Puisque le terme dernier de l'act'.on est la contemplation, notre action volontaire même devient ainsi réellement de l'Intelligible in fieri, le devenir de l'Intelligible en nous.

§ 2. — La " Critique transcendantale de l'objet „, ou la " Critique de la faculté de connaître „.

Alors que la critique métaphysique, suivant le mouvement spontané de l'esprit, affirme d'abord la réalité absolue de l'objet, quitte

à retoucher ensuite celui-ci, à le subdiviser et à le distinguer conformément aux exigences les plus sévères de la logique analytique, la critique transcendantale arrête d'abord le mouvement de l'esprit, suspend l'affirmation réaliste et isole, pour le considérer en soi, le contenu apparent de la conscience. Son point de départ n'est pas un « absolu ontologique », reconnu d'emblée sous les apparences, rnais une diversité ordonnée de « phénomènes » contingents, présents à la pensée, et dont il s'agit précisément d'apprécier le rapport éventuel avec un absolu ontologique.

Dans la critique transcendantale, le « premier principe » (le principe d'identité) demeure hors de conteste, comme norme de la pensée; dans la critique métaphysique, il livrait, de plus, immédiatement, la clef du réel (ontologique).

Outre la norme logique de l'identité et la capacité de recevoir des données phénoménales (cela seul ne conduirait pas au delà de l'empirisme de Hume), une critique transcendantale adopte nécessairement un autre présupposé, dont on comprendra la portée si l'on se souvient des pages que nous lui avons consacrées dans le Cahier III: nous voulons dire, la légitimité d'une méthode transcendantale d'analyse (1).

En effet, la nouvelle critique se pique de définir la valeur de l'objet conscient par sa composition transcendantale, c'est-à-dire, par le rapport de ses éléments constitutifs aux « facultés » dont ils procèdent. Une « faculté » n'est d'ailleurs autre chose, ici, qu'un pouvoir de détermination à priori de l'objet. La méthode transcendantale doit permettre de discerner, au sein de l'objet, la trace de pareilles déterminations.

Selon Kant nous possédons, dans la « réflexion » sur nos conterus objectifs de conscience, l'instrument approprié de cette tâche. Car la réflexion découvre, sous l'unité de tout objet représenté, un échelonnement d'éléments complémentaires, ayant entre eux respectivement des rapports logiques de déterminable à déterminant, de matière à forme, de multiplicité à unité synthétique: conditions formelles à priori, se commandant l'une l'autre, et, tout en bas, matière sensible. La matière sensible apparaît comme une condition restrictive, irrationnelle, une diversité primitive et extrinsèque, qui lie l'objet à telle portion de l'espace et à tel moment de la durée. Les conditions formelles, au contraire, présentent toutes un certain

(I) Sur la notion du « transcendantal >, voir Cahier III, pp. 81 et suivantes.

degré de généralité, qui les fait déborder l'objet particulier et le moment présent: ce sont des conditions à priori, unificatrices et universalisantes; elles le sont d'autant plus largement qu'elles se rapprochent davantage d'une condition suprême: l'unité pure aperceptive. Cette dernière, condition à priori de tout « objet » possible dans une conscience, nous définit, en termes critiques, le pur « sujet connaissant », alors que les conditions à priori subordonnées nous définissent seulement des « facultés » de ce sujet: entendement catégorial et sensibilité.

Si l'analyse de Kant est exacte, connaître objectivement, c'est-àdire prendre conscience de quoi que ce soit comme objet, consiste donc à déterminer à priori, selon des conditions formelles de plus en plus générales, un contenu matériel imposé du dehors à notre sensibilité. D'où une conclusion critique fondamentale: puisque, en Critique, nous acceptons, comme donnée initiale inévitable, le « phénomène conscient » ou 1'* objet dans la pensée », nous en acceptons par le fait même toutes les conditions de possibilité, toutes les « conditions constitutives » nécessaires; et nous les acceptons — ni plus ni moins — telles qu'elles se révèlent à l'analyse de l'objet. Si elles impliquaient l'existence objective d'un absolu, nous reconnaîtrions cet absolu; si elles ne manifestent que relativité au phénomène, nous les traiterons comme simples fonctions de l'objet phénoménal.

Toute la valeur de la connaissance théorique se trouve donc suspendue, dans le kantisme, à la valeur même de Vanalyse transcendantale de l'objet. Mais quelle confiance mérite cette analyse?

Nous avons fait observer précédemment (Cahier III, p. 86) qu'aux yeux de Kant, l'existence de « sciences pures » (comme la Mathématique et la Physique pure) ou, plus généralement, l'existence de propositions synthétiques, universelles et nécessaires (jugements synthétiques à priori), apportait, pour ainsi dire, une garantie de fait à l'analyse transcendantale. Refuser les résultats de cette dernière (nous voulons dire: le caractère à priori de certaines déter- | minations de l'objet) entraînerait irrémédiablement à nier la valeur \ apodictique des sciences pures et à sacrifier toute universalité et toute nécessité véritables.

C'est juste; mais un empiriste fera ce sacrifice, sans contester dailleurs théoriquement que l'apriorité de la forme, dans l'objet connu, dût être le fondement de toute proposition universelle et nécessaire, s'il s'en formulait réellement de pareilles.

Il faudrait donc, pour imposer à un empiriste le procédé de

l'analyse transcendantaie, lui faire admettre d'abord l'existence d'une connaissance objective apodictique: ce ne serait point tâche aisée, et elle exigerait, en tout cas, pour aboutir, une étude analytique serrée des concepts et des jugements. On comprend que Salomon Maimon ait pu reprocher à Kant, à tort d'ailleurs, de n'avoir pas réfuté Hume.

Si donc on veut instituer une critique qui ne présuppose pas, avant toute enquête, le caractère universel et nécessaire de certaines catégories de jugements synthétiques, on devra montrer, plus directement que par l'appel aux sciences pures, l'intervention de conditions à priori dans la constitution même de tout objet.

Kant, après avoir invoqué, dans le Prologue de la Critique, le fait des « jugements synthétiques à priori » (qu'il considère comme des données irrécusables, dont il resterait seulement à apprécier les présupposés logiques), indique lui-même, au cours de VEsthétique et de V Analytique, une démonstration plus immédiate de sa méthode transcendantaie (1).

11 s'appuie sur ce principe, que toute diversité unifiée, et, à fortiori, toute « synthèse » proprement dite, trahit une dualité complémentaire d'éléments constitutifs: un élément multiple et un élément unifiant. Par exemple, juxtaposons trois ou quatre points sur le papier: ce groupe de points manifeste, à côté d'une multiplicité (chacun de ces points, distributivement), une unité (leur juxtaposition spatiale). Puisque le multiple, comme multiple, ne précontient à aucun degré l'unité qui le groupe, l'élément unifiant (ici: l'espace, comme possibilité de la juxtaposition de ces points) ne peut donc avoir son origine dans la multiplicité elle-même; il en est initialement indépendant, il est, par rapport à elle, logiquement préalable ou à priori. Et l'on raisonnerait ainsi sur toute forme, relativement à toute matière, à quelque plan d'être que ce soit.

Or l'objet de notre connaissance sensible, donnée d'expérience

(I) Selon Kant. la démonstration qui fait le fond de la « déduction tianscendantale des catégories» est analytique. «Cette dernière proposition, dit-il, (c.-à-d. que, sans la synthèse à l'unité de la conscience, le divers ne deviendrait pas conscient, ne serait pas connu) est... analytique, quoiqu'elle fasse de l'unité synthétique la condition de toute pensée ». (Critique de la Raison pure, trad. Barni-Archambault, I. p. 142). On remarquera toutefois que le raisonnement analytique porte ici sur le rapport nécessaire entre la diversité donnée, devenue consciente, et l'unité de la conscience, — mais que l'unité même de la conscience, le je comme condition universelle à priori, définissant la conscience, dut nous être révélé, plu» directement, par une «réflexion transcendantaie»

immédiate, est incontestablement synthétique: il présente une diversité unifiée. L'analyse réfléchie de cette diversité consciente ne nous permet pas d'en poursuivre le morcellement en dessous de la diversité qualitative des sensations; et nous constatons que cette diversité fondamentale de l'apport sensible présente, dans notre conscience objective, une unification à plusieurs degrés: espace et temps — catégories et unité aperceptive — . Toutes ces déterminations unifiantes sont nécessairement à priori relativement à la diversité qu'elles unifient. L'espace et le temps représentent donc des conditions de l'objet immanent qui ne sont point restreintes, de soi, aux bornes de telle diversité sensorielle actuellement donnée: sinon, elles se confondraient purement et simplement avec cette diversité; les catégories représentent des conditions objectives (ou objectivantes) dont la portée, loin de se limiter à telle diversité sensorielle donnée, n'est même astreinte, de soi, à aucune détermination temporelle ni spatiale; et l'unité aperceptive, dont les catégories sont l'expression multiple, s'étend, elle, sans limite aucune, à l'objet pensable en général, à r« objet transcendantal » de Kant.

N'est-ce point évident, et ne semblerait-il pas que nous ayons, à la suite de Kant, dégagé toute cette hiérarchie de conditions à priori par un simple raisonnement analytique sur les données objectivées? ne semblerait-il pas que cette analyse n'implique rien autre chose qu'une constatation plus attentive des oppositions d'unité et de diversité présentes à notre conscience dans toute appréhension d'objet, — constatation qui devient celle de « fonctions à priori » (conditions objectives de l'être? ou conditions subjectives du connaître?), dès que nous admettons que l'unité ne dérive point de la diversité comme telle?

En réalité, le procédé de l'analyse kantienne im£[ique quelque chose de ce que nous venons de dire, mais est bien plus complexe et plus malaisé à justifier. Il nous importe beaucoup d'en écarter l'ombre même d'une ambiguïté.

Lorsque je prétends, avec Kant, faire l'analyse transcendantale des « données objectives », considéré-je seulement, dans celles-ci, leur aspect statique de « représentations », à l'exclusion de tout « fieri », de toute activité proprement dite, qui pourrait s'y manifester?

Supposons qu'il en soit ainsi: il me sera loisible de discerner, dans la « représentation », deux aspects: une diversité matérielle et le groupement passif, déjà effectué (in facto esse), de cette diversité, c'est-à-dire, si l'on veut, une matière et une forme, toutes

deux concrètement données; mais cette seule constatation me laisse piétiner sur place, enfermé dans ma représentation actuelle et concrète. Peut-être pourrais-je, en outre, sans dépasser le point de vue statique, abstraire davantage l'un de l'autre, les deux aspects: diversité matérielle et unité de groupement; par exemple, penser une forme de groupement du même ordre, dans une autre diversité matérielle; j'obtiendrais de la sorte une notion de groupement plus ample que ma constatation primitive de tel groupement particulier; et rien ne m'empêche, semble-t-il, d'atteindre ainsi, par abstractions successives, des notions formelles de plus en plus générales.

Est-ce là faire une analyse « transcendantale »? d'aucune façon, car à m'en tenir à ce procédé, la généralité croissante de mes notions abstraites demeure extérieure à l'objet donné: elle tient à mon pouvoir, peut-être arbitraire, de restreindre la compréhension logique des objets de ma pensée, en négligeant un plus ou moins grand nombre de leurs déterminations. Pour savoir ce que valent, comme lois internes de l'objet, mes abstractions superposées, je devrais étudier la valeur objective de mon pouvoir d'abstraire, ce qui revient à faire une analyse transcendantale de l'objet lui-même. La question reste entière.

Autres étaient le sens et la portée que Kant, à en juger par ses expressions mêmes, attribuait au procédé transcendantal de la réflexion analytique. Celle-ci devait, non pas découper arbitrairement, mais réellement découvrir les éléments structuraux de l'objet de conscience; et ce qu'elle devait révéler, au sein de l'objet, ce n'était pas un édifice de notes plus ou moins abstraites, mais une relation de « condition à priori > à « conditionné », une « information » (pas seulement une « forme »), une « synthèse active » de phénomènes, une « spontanéité » en exercice: toutes expressions qui n'offrent de sens que dans l'ordre du dynamisme et de la causalité. A coup sûr, un principe dynamique ne peut surgir à nos yeux, comme par miracle, d'un objet inerte, passif, contemplé en soi, selon ses lignes purement représentatives. Y découvrir un « conditionnement » d'une partie par une autre, c'est y percevoir autre chose que pure représentation statique: nous voulons dire, une activité véritable. Absolument comme, en mécanique, figurer un équilibre par un antagonisme de forces qui se neutralisent, c'est bon gré mal gré supposer aux éléments du système des « déplacements virtuels », c'est attribuer au système une activité interne. L'Analytique transcendantale kantienne suppose donc que l'objet soit présent dans notre conscience « dynamiquement », comme un

ensemble de « déterminations » ou de « conditions » affectant activement une matière sensible, et puisse être reconnu comme tel.

Et de fait, en dehors de ce point de vue dynamique, Kant, procédant par analyse logique de l'objet, et non par analyse psychologique du sujet, n'eût pu parler, ni de « sujet », ni de « facultés ». Car un « sujet trancendantal », pour Kant lui-même, est tout autre chose qu'une vue abstraite détachée de l'objet: le sujet, dans la Critique, est une réalité fonctionelle, c'est le lieu de la totalité des déterminations à priori de l'objet; et les « facultés » ne désignent pas davantage, pour Kant, des étiquettes abstraites, découpées dans l'objet, mais des groupes partiels de déterminations à priori de l'objet. Encore une fois, ces définitions manquent de base et deviennent même inintelligibles, si l'apriorité formelle, dans l'objet, n'est pas entendue au sens actif, dynamique.

Mais si l'on définit l'a priori comme une « activité » interne à l'objet immanent, comme une activité saisissant la donnée sensible et la rendant « connaissable en acte », la réflexion transcendantale, qui dégage l'a priori de l'objet, consistera donc à retrouver la part active du sujet dans l'objet (immanent). Et plus cette part sera large, plus l'objet connu approchera de l'objectivité parfaite, celle d'une intuition intellectuelle, dans laquelle, selon Kant, l'objet serait constitué totalement par l'activité du sujet.

Il faut, pour bien entendre Kant, préciser davantage la nature de cette activité subjective, s'immisçant dans la constitution de l'objet. Qu'elle réalise jusqu'à un certain point la notion d'une « causalité formelle », Kant l'a marqué de mille manières: toujours l'unité sera à la multiplicité unifiée dans le rapport d'une forme à une matière. Mais ce n'est pas assez dire, peut-être: car une « forme », dans la terminologie usuelle, ne signifie guère que le revêtement immobile de la matière, que le lien déjà noué autour d'une diversité: la forme d'une statue nous paraît figée dans le repos du marbre. Or la « condition formelle à priori », dégagée par l'analyse transcendantale, doit demeurer chargée d'universalité virtuelle, et, pour ainsi dire, d'une signification « expansive »: c'est la « forme », oui, mais en tant qu'elle s'impose activement à la matière et manifeste par là qu'elle lui préexiste logiquement, qu'elle la déborde, comme une condition permanente et dominatrice.

En langage scolastique on pourrait dire que la « causalité formelle » des conditions à priori, dans l'objet immanent de connaissance, n'est point un résidu inerte, une structure que l'on constate et que l'on décrit, mais l'investissement actif d'une matière cognoscible par la finalité interne, par le « devenir naturel » du Sujet.

Pour s'ériger en « objet », la matière de la connaissance doit d'abord se laisser capter par le torrent qui emporte le Sujet vers sa fin naturelle: l'objet, dans notre conscience, c'est, à proprement parler, cette saisie même d'une matière sensible par le mouvement vital de notre nature intellectuelle.

Comment reconnaître, dans l'objet immanent, l'apriorité ainsi définie?

Rappelons que la méthode transcendantale, comme méthode critique, ne doit pas établir seulement le fait (ni même seulement la nécessité particulière) d'un à priori dans les objets effectivement présents à notre conscience, mais la nécessité universelle de cet à priori comme condition de tout objet possible (d'un entendement non-intuitif).

La simple « réflexion transcendantale », constatation de l'a priori en des objets actuellement représentés, ne répond encore qu'à la première de ces deux exigences; l'a priori qu'elle décèle est une condition de possibilité de tel ou tel objet singulier, la série de ces objets pouvant d'ailleurs s'allonger indéfiniment. A mettre les choses au mieux, la nécessité de l'a priori réflexivement constaté ne s'étendrait pas, en droit strict, hors les limites d'une généralisation inductive (1).

Kant veut davantage. Le rapport nécessaire de l'a priori aux objets doit apparaître, avec une évidence rigoureusement analytique, comme constitutif de tout objet possible de notre entendement. Ce rapport doit donc être déduit du concept même de « l'objet d'entendement comme tel » (objet d'entendement non-intuitif, « objet d'expérience » au sens kantien), quelles que soient les particularités secondaires sous lesquelles ce concept trouve son application dans l'activité psychologique. On reconnaît ici le procédé de la « déduction transcendantale », couronnement indispensable de la méthode transcendantale (2). Kant faisait une déduction transcendantale,

(1) Nous employons à dessein l'expression «généralisation inductive > dans un sens indéterminé, par opposition à « nécessité déductive >, et non dans le sens plus restreint d'« induction scientifique >. — L'induction scientifique, dans la mesure où elle fournit des propositions universelles et nécessaires, repose-t-elle sur une véritable nécessité métaphysique? Nous le croyons; mais nous croyons aussi que la justification rationnelle de ce procédé de rai.sonnement, si naturel et si complexe, présuppose une ontolojîie pénérale. C'est pourquoi le préseirt travail, qui s'arrête au seuil de la métaphysique, ne touchera pas directement la question de l'mduction scientifique.

(2) Nous avons étudié, cjhez Kant et chez Fichte, les deux versants — réflcxlf et déductif, analytique et synthétique — du raisonnement

lorsqu'il démontrait, non seulement qu'en fait, nos connaissances objectives sont constituées, dans les jugements, par saisie de phénomènes concrets sous une fonction à priori d'unité et d'universalité, mais de plus, qu'absolument parlant, un objet présentant un contenu phénoménal (un objet d'entendement) n'est possible que moyennant une fonction à priori d'unité et d'universalité. Cette dernière démonstration étant acquise, l'expérience réflexive de l'a priori, subsumée sous un principe de nécessité rationnelle, acquiert une véritable portée critique; car il apparaît alors que le fait transcendantal qu'elle exprime enveloppe une condition de valeur objective indépendante de toute contingence psychologique.

Nous ne pouvons insister longuement sur ces questions de méthode, déjà traitées dans nos Cahiers III et IV. Nous devions toutefois marquer sommairement l'opposition et la solidarité des deux aspects caractéristiques de la démonstration transcendantale, d"at>ord parce qu'ils domineront fatalement, étant donné notre but général, toute la charpente de ce volume; et secondement parce que nous croyions nécessaire de rappeler ici que l'a priori, dont la déduction transcendantale établit le lien rationnel à l'objet, est, sous des propriétés logiques nouvelles, l'a priori même que touche la simple réflexion.

Pour que la méthode transcendantale soit applicable à la critique de nos connaissances, il faut donc, puisque toute apriorité connote, dans une condition formelle, un caractère dynamique, que nous soyons capables de percevoir, par réflexion, l'activité immanente de notre pensée au point précis où cette activité compénètre et met en acte l'élément matériel de nos représentations; il faut que nous touchions Vintellectus in actu dans son identité même avec Vintelligibile in actu; en d'autres termes, il faut que l'objet pensé nous soit donné, immédiatement, à la réflexion, non pas comme « chose morte », mais comme « passant de la puissance à l'acte », comme phase d'un « mouvement » ou d'un « devenir » intellectuel.

Est-ce bien ainsi que la « réflexion » nous le présente? Nous faitelle percevoir directement, dans l'objet immanent, Vacte qui le détermine à priori, qui lui donne son mode d'objet connu? Nous ne demandons pas, évidemment, si le sujet a l'intuition essentielle de soi-même comme principe métaphysique d'activité, comme cause ontologique; il suffirait, pour l'analyse transcendantale kantienne,

transcendantal. Les lecteurs peu initiés feront bien de se méfier ici des embûches de terminologie.

que l'objet immanent se révélât, à la réflexion, comme exercice d'une activité, et pas seulement comme forme inerte.

Or, c'est précisément cette propriété de ressaisir le contenu de la conscience, non plus comme objet externe ni comme pure forme représentative, mais, à quelque degré du moins, comme acte (du sujet), c'est précisément cette propriété qui fait la différence entre la connaissance directe et la connaissance réfléchie. Contempler un objet, concret ou abstrait, n'est point une réflexion; maintenir ou ramener une représentation au foyer de la conscience n'est encore qu'un exercice secondaire d'attention ou de mémoire objectives: ce n'est point une réflexion. La réflexion proprement dite restitue la représentation objective au Moi, c'est-à-dire replonge la représentation dans le courant d'activité d'où elle se détachait comme objet.

Par conséquent, un philosophe qui admet, chez l'homme, une faculté de réflexion capable de percevoir, dans l'objet pensé, le sujet en acte, ne saurait élever aucune objection de principe (ne parlons pas ici du détail des applications) contre le procédé de la réflexion transcendantale, entendu comme nous venons de faire. Et vraiment, pour nier ce pouvoir de réflexion, il faudrait prétendre que la conscience que nous avons incontestablement de nos actes intellectuels, se borne à la conscience statique et discontinue de leurs contenus successifs, exclusion faite de toute conscience d'activité dans ce changement. Et d'où nous viendrait alors notre illusoire notion d'activité interne?

Bref, le présupposé de la méthode transcendantale d'analyse semble être celui-ci: que nos concepts objectifs nous soient donnés, dans la réflexion, comme des déterminations actives d'une matière assimilée, comme le passage d'une puissance objective de détermination à des déterminations actuelles, en un mot, comme le « mouvement 3> immanent d'une faculté connaissante en tarrt que telle. A cette condition seulement, du reste, la critique transcendantale de l'objet constituerait véritablement, comme le prétend Kant, une € critique de la faculté de connaître », et non un simple dépeçage abstractif de l'objet.

La perception réflcxive du dynamisme interne de la connaissance tient tellement à l'intime de l'analyse critique, que l'on éprouve quelque déception h constater le flottement, du moins apparent, de la doctrine de Kant sur ce point. Flottement qui se retrouve chez les interprètes du philosophe.

Certes, le rapport dynamique du sujet et de l'objet ne passa point totalement inaperçu à ses yeux. Lorsque, composant la Criti-

que de la Raison pure, il employait des mots comme ceux-ci: principe de détermination à priori; fonction ou acte (« qui parcourt, recueille et lie une diversité empirique »); liaison active ou vécue, préalable à la représentation de la liaison; synthèse (postulée comme « fondement de l'unité synthétique »); action de l'entendement (Verstandeshandlung); acte de la spontanéité (de l'entendement), etc., son imagination, sinon sa pensée réfléchie, était imprégnée de dynamisme (1). Pourquoi ne tira-t-il pas toutes les conclusions de ces prémisses? pourquoi ne chercha-t-il point,

(1) Il ne manque pas, dans les deux premières éditions de la Critique de la Raison pure, de déclarations dans le genre de celle-ci: « ... eine Verstandeshandlung, die wir mit der allgemeinen Benennung Synthesis belegen wurden, um dadurch zugleich bemerklich zu machen, dass wir uns nichts, als im Object verbunden, vorstellen kônnen, ohne es vorher selbst verbunden zu haben, usw. > (Kritik..., 2' Aufl. Analyt. transcend. n" 15. Edit. Rosenkranz, p. 730). — Ou bien: « Dièse synthetische Einheit setzt aber eine Synthesis voraus... > (Ibid. 1* Aufl. Rosenkran^, p. 106).

D'après l'idée qu'ils se font du kantisme, certains verront dans ce que nous disons ici, ou bien un effort pour enfoncer um.' porte ouverte, ou bien, au contraire, une méconnaissance complète de l'esprit du criticisme kantien. Lorsqu'il s'agit de Kant, ces oppositions des groupes extrêmes d'interprètes ou de glossateurs ne doivent point étonner. Nous tenons, avec la plupart des lecteurs de Kant, une opinion moyenne, qui ne fait de ce dernier ni un «surphilosophe » qui aurait dit le dernier mot dans toutes les questions qu'il traita, ni davantage un sophiste ou un distrait, capable de se contredire à peu de pages d'intervalle: sur plusieurs points sa pensée nous paraît avoir été incomplète et oscillante, non toutefois incohérente. Au moment de livrer notre manuscrit à l'impression, nous lisons, dans un ouvrage récent, les lignes suivantes, qui répondent exactement, sinon à notre propre doctrine philosophique, du moins à notre exégèse de Kant:

€ Abgesehen vom Akte, abgesehen von seiner Tâtigkeit ist das Bewusstsein Oder das Ich bloss abstrakte Einheit des Mannigfaltigen, ruhende, leere Form, Synthesis ohne synthetisierten Inhalt. Erst durch dièse Tâtigkeit wird es zur Synthesis der Gegensatze, zur konkreten synthetischen Einheit des Mannigfaltigen. Dièse Einsicht gelangt in Kants transcendentaler Deduktion nicht zum vôlligen Durchbruch, nicht zu vôlliger Klarheit. Obwohl Kant davon spricht, dass die Einheit des Bewusstseins die Einheit einer Handlung ist..., dass die Verstandesbegriffe Funktionen, d. h. Handlungen sind..., obwohl er die Synthesis eine Handlung nennt... und dem Verstande Spontaneitàt zuschreibt, obwohl er vom « Aktus der Spontaneitât » redet..., obwohl er die « analytische Einheit der Apperzeption > als « Identitât des Bewusstseins » von der « synthetischen Einheit » unterscheidet und die letztere als « Grund » und < Voraussetzung » der ersteren, als « urspriinglich-synthetische Einheit » bezeichnet....

comme Fichte, à unifier, sur la base d'une activité pure du Moi, d'un Sollen, la Raison spéculative et la Raison pratique? Nous avons dit ailleurs que la Critique kantienne nous paraissait indécise et incomplète sur ce point, et que Fichte, en dépit des protestations de Kant, n'avait pas entièrement tort de croire qu'il la continuait en en développant les principes implicites.

Kant méconnut le rôle essentiel que la finalité active du Sujet joue dans la constitution même de l'objet immanent, et cet oubli frappe d'impuissance partielle sa méthode transcendantale. On dirait que deux influences se combattirent durant la préparation suboo-nsciente de sa doctrine critique. D'une part, la force même de l'évidence interne l'entraîne vers une conception dynamique de la connaissance: toute notre connaissance intellectuelle est mesurée par lui sur l'idéal, d'ailleurs inaccessible, d'une intuition intellectuelle, entièrement spontanée et intégralement productrice de son objet. Il se place alors au point de vue de r« acte »: acte parfait de la possession intelligible, et approximations plus ou moins lointaines de cet acte. Mais, d'autre part, en formulant ses conclusions, il semble ressaisi par l'esprit statique et abstrait du rationalisme cartésiano-wolfien, et il s'enferme de nouveau dans le point de vue rigide de la « forme ». On croirait alors que, prenant comme donnée initiale la représentation im.mobile, la trouvant hiérarchisée, coordonnée à d'autres notions et insérée dans des jugements synthétiques à priori, unités abstraites supérieures, unifiées elles-mêmes sous le type de l'aperception pure, il cherche uniquement à traduire cet état des choses en symboles logiques exprimant la portée positive et les limites de nos connaissances. Dans ce cas, le suprême principe synthétique, l'unité aperceptive, cesse d'être réflexivement perçue comme activité déterminatrice: elle devient un pur indice abstrait d'unité; de même, les fonctions catégoriales se figent en cadres généraux; et le problème entier de la connaissance se rétrécit aux termes d'un simple problème d'unité formelle. Mais l'objet — même l'objet phénoménal kantien — est-il explicable en tant

und voir ihr die objektive QUItigkeit der Erfahrung abhSngig macht..., obwohi cr in der Lehre von der prodiiktiven Einbiidimqskraft den Verstand auf die Sinnlichkeit « einwirken » lasst... — so verdirbt sich Kant doth zulezt die tiefsinnige Anla^e seiner Dedtiktion d.idiirch, dass er das Ich, den Verstaml, die KateKorien, in ihrcr starren (k'K'ensatzIichkeit f,'efïen da» Manni^faltigc. das empirisch Qegebene erhalt und niir wie ein Betrachtcr von aus»en die T.ltiKkeit, den Aktus heschreibt.> (Richard Kroner. Von Kant Ns Hegel, l" Bd. TUbIngen, 1921, pp. 84-'85).

qu'objet par sa seule unité formelle? On peut en douter: car un objet ne figure pas seulement, dans notre conscience, comme « essence formelle » (logique, idéale), mais aussi — à tort ou à raison, peu importe — comme rapporté à un « en soi » opposé au sujet: expliquera-t-on, par de simples emboîtements d'unités, ce dernier caractère? Problème difficile, qui devra retenir sérieusement notre attention.

Selon qu'on insistera sur tels ou tels modes d'expression employés par Kant, on fera donc rétrograder la Critique vers l'idéologie rationaliste, ce dogmatisme des essences formelles, déclarées objectives (« possibles ») par la seule considération de leur unité logique, ou bien on l'acheminera vers une théorie de la connaissance dont le noyau central serait l'intuition d'un « mouvement », ou d'un « devenir » immanent, c'est-à-dire d'un état dynamique de l'Objet dans le Sujet.

Sur cette dernière voie d'évolution de la Critique kantienne, se rencontrent Fichte et Schelling, dont les systèmes imposants sacrifient trop encore à l'idole de l'abstraction, et plus près de nous, sans filiation historique exclusive, M. Bergson, dont la souple analyse démonte l'artifice de notre intelligence, pour y découvrir, sous les abstractions, le progrès ininterrompu du Devenir, d'un Devenir vital, que nous pourrions saisir du dedans.

A cette étape terminale, la Critique de la connaissance serait déjà une métaphysique, quoi que puisse être et valoir cette métaphysique (1).

Si nous ne nous trompons, on aperçoit maintenant les présupposés qui doivent fonder, selon nous et quelle qu'ait été la pensée historique de Kant, une Critique transcendantale de l'objet, ou, ce qui revient au même, une Critique de la faculté de connaître. Ce sont, outre les données objectives considérées comme phénomènes, et le « premier principe » utilisé comme norme régulatrice de la

(1) Nous avons souligné déjà la coïncidence curieuse qui apparaît ici. Le point d'arrivée, dans l'évolution « dynamiste » de la Critique moderne, se trouve être correspondant au point de départ de la Critique métaphysique d'Aristote :d'un côté l'intuition immanente du mouvement, de l'autre la donnée physique de la idvrjaiç (Al Bergson nous paraît s'exagérer \in peu le caractère statique de ce concept chez Aristote). De part et d'autre, bien que par des voies diverses, ce que l'on postule au début, c'est la saisie pénétrante d'un « devenir », soit subjectif soit objectif, et non d'une

I pure succession de phénomènes: la saisie donc de Vacte maîtrisant la puissance, c'est-à-dire de quelque chose d'absolu qui peut servir de thème

' initial à une métaphysique.

pensée, le pouvoir de surprendre les données dans l'acte même qui les objective en nous, et non pas seulement selon leur modelé représentatif. Nous appellerons ce pouvoir: « réflexion transcendantale », ou faculté d'« analyse transcendantale ». A défaut de cette « analyse transcendantale », on pourra bien entreprendre un clivage de plus en plus abstrait des données elles-mêmes, mais pas, à proprement parler, de critique des facultés.

§ 3. — Comparaison des deux critiques, métaphysique et transcendantale.

Cette comparaison est déjà faite, largement, dans la double esquisse qui précède. Nous nous contenterons d'appuyer sur un trait, qui marque bien l'attitude initiale de chacune des deux critiques.

Les Anciens furent objectivistes parce qu'ils se placèrent d'emblée, consciemment ou inconsciemment, dans une perspective finaliste. Tenir ferme au « premier principe » comme principe ontologique, c'était se refuser à admettre qu'une donnée quelconque de conscience piit demeurer totalement indéterminée en regard de l'affirmation, prélude de l'action. Tu agis, riposte Aristote au Sophiste, puisque tu disputes; et d'ailleurs, qu'est la vie de l'homme sinon une action continuelle, réglée sur les craintes et les désirs? ne plus agir serait cesser d'être homme. Mais en agissant, c'est-àdire en réagissant sur toutes tes pensées, tu ne te lasses pas d'avouer que tu affirmes, et en affirmant, tu poses chaque fois un rapport stable entre ce que tu affirmes et Vêtre: tu reconnais donc de bon ou de mauvais gré une application nécessaire et universelle du premier principe, au sens ontologique de celui-ci.

Ce qui revient à dire que nos contenus de conscience ont toujours quelque degré de réalité objective, parce qu'ils s'insèrent inévitablement, d'une manière ou d'une autre, dans la finalité absolue qui anime notre action. L'objet s'avère comme « être » dans la mesure où il s'impose comme « fin ».

\^a € critique métaphysique de l'objet > aborde donc celui-ci sous l'angle de la finalité nécessaire, et ne peut que le poser dans une affirmation absolue. Mais après cette première démarche, elle revient sur SCS pas, déjà moins insoucieuse de la forme particulière de l'objet affirmé: elle analyse la forme (l'essence), et, à proportion,

gradue l'affirmation, c'est-à-dire, étage l'être. Toutefois la critique f . de la forme se développe ici sous l'égide de l'affirmation préalable, absolue et universelle, d'être. Aussi disons-nous que cette critique est métaphysique; elle po«e immédiatement l'objet comme objet en soi, prend position devant lui une fois pour toutes; et alors seulement, dans cette perspective d'absolu, elle l'analyse et le retouche du dehors, dialectiquement, selon la norme d'identité, — sans se soucier de pénétrer la genèse constitutive de l'objet dans la pensée, jusqu'au moment où ce problème génétique viendra s'imposer par le biais de la psychologie rationnelle. En attendant, avec la sérénité d'un réalisme sûr d'aboutir, elle essaye les concepts et les emboîte les uns dans les autres, comme un enfant rapproche les pièces d'un jeu de construction en sachant d'avance qu'elles ont une forme d'ajustement: grâce à l'affirmation ontologique originelle, tout le problème métaphysique se réduit à découvrir un état d'équilibre logique aux éléments donnés.

Autrement en va-t-il dans la critique transcendantale de l'objet, qui est, à proprement parler, la critique moderne de la connaissance. {\ , Elle aussi procède par réflexion, mais, à l'inverse de la critique . objectiviste, elle remonte immédiatement la pente naturelle de l'esprit humain. Elle suspend l'affirmation primitive absolue d'être, pour examiner en eux-mêmes les contenus de conscience, et analyser les conditions qui les constituent en objets connus. Tout l'intérêt se concentre d'abo-rd, pour la critique transcendantale, sur la genèse interne de l'objet comme objet, sur le « fieri » de l'objet immanent, en tant que ce « fieri », loin de n'être qu'un enchaînement de moments psychologiques, renferme les conditions absolues et universelles de possibilité des objets en général: car la structure nécessaire de l'objet immanent et l'origine respective de ses éléments constitutifs doivent livrer le secret de sa valeur logique.

Ici, d'ailleurs, rappelons-le, une alternative se pose: ou bien l'analyse structurale de l'objet comme tel n'y montre que des formes abstraites, qui, en vertu même de leur abstraction croissante, débordent logiquement les unes sur les autres, dans l'immobilité propre aux emboîtements purement spéculatifs: dans ce cas, la critique transcendantale — est-ce encore une critique transcendantale? — ne nous mènera pas au delà d'un phénoménalisme plus ou moins subtil; ou bien — c'est le second terme de l'alternative — l'analyse de l'objet y révèle, à la réflexion immédiate, renforcée par une véritable déduction ratiannelle, une puissance active d'unification, I un dynamisme, une spontanéité, donc un sujet en acte: dans ce cas.

nous l'avons dit plus haut, et nous devrons le démontrer expressément vers la fin de ce Cahier, la critique transcendantale ne s'achèverait légitimement que par l'acceptation rationnelle de la Finalité, révélatrice d'un Etre absolu. Kant, le patient initiateur, serait complété plutôt que contredit.

En résumé:

1. La donnée initiale de toute Critique sont les objets présents à la conscience, et soumis, comme tels, à un examen réfléchi.

2. La critique ontologique des Anciens part des « objets » envisagés selon la plénitude de leur objectivité, c'est-à-dire posés absolument, comme Fins éventuelles (choses), et de là procède au classement théorique de leurs Formes (essences, définies à travers les phénomènes sensibles). Elle se donne un Absolu objectif et y rattache le Relatif.

3. La critique transcendantale des Modernes part aussi des objets, mais considérés d'abord, précisivement, selon leurs « formes » (comme phénomènes). Si cette Critique s'appliquait à justifier, plus complètement encore qu'elle ne le fait, la signification objective revêtue par les phénomènes dans la conscience, elle devrait (nous le montrerons) retrouver, sous la Forme même, l'affirmation de Fins. Par le Relatif, présent dans la conscience, elle découvrirait V Absolu ontologique.

4. La Critique ancienne se confond avec la systématisation métaphysique et ne s'achève qu'avec elle: c'est la voie longue de la critique; mais c'en est aussi, selon nous, le procédé naturel.

La Critique moderne prétend dégager d'abord, des conditions internes de la connaissance, la méthode essentielle et les points de départ nécessaires de toute métaphysique. Elle constitue une épistémologic préliminaire à la métaphysique, une métaphysique en puissance: c'est, peut-on dire, le raccourci de la critique. Elle repose d'ailleurs sur un artifice de méthode: le point de vue phénoménologique — artifice légitime, mais qui se détruit évidemment luimême dès qu'il conduit à faire reconnaître l'affirmation métaphysique sous les phénomènes. Or, nous croyons qu'il peut conduire jusque là.

Ces deux méthodes critiques, abordant, sous des angles complémentaires, le même objet total, doivent, poussées à fond, livrer fmalemcnt des conclusions identiques; car la Critique ancienne pose d'emblée l'Objet ontologique, qui inclut le Sujet transcendan-

tal; et la Critique moderne s'attache au Sujet transcendantal, qui postule l'Objet ontologique (1).

S'il est vrai — c'est notre thèse dans ce volume — que la Critique ontologique et la Critique transcendantale, quoique différentes par le point de vue sous lequel elles envisagent d'abord l'objet connu, convergent de droit vers un même résultat final: une métaphysique dynamiste, la conclusion s'impose, semble-t-il que d'une Critique à l'autre doivent exister des correspondances étroites, permettant de traiter l'une comme une simple transposition de l'autre.

Mais quelle sera la clef de cette transposition?

La critique transcendantale analyse les déterminations à priori de l'objet immanent de connaissance. Ces déterminations (fonctionnelles, modales, ou tout ce que l'on voudra), n'étant pas néant, tombent également dans l'orbite de la critique métaphysique: elles doivent donc avoir leur place dans le système des réalités. On devine aisément où elles s'y rencontreront. En métaphysique, le f sujet connaissant est, lui-même, posé comme objet devant l'esprit: le métaphysicien parle du sujet, et de l'objet immanent, comme d'un sujet ontologique et de sa modification réelle, celle-ci dépendant d'ailleurs, quant à sa forme particulière, d'un « objet en soi » non moins réel que les deux termes précédents. Où la Critique kantienne, cantonnée à l'intérieur de l'objet immanent, découvre, en se gardant de toute affirmation ontologique, la « détermination à priori d'une matière donnée, dans un objet connu », la métaphysique a, depuis des siècles, posé le problème plus complexe, plus compréhensif, mais parallèle, « de la causalité réciproque du sujet nouménal et de l'objet en soi dans la production de l'acte immanent de connaissance objective ».

Ce problème constitue le thème fondamental de la métaphysique du sujet connaissant, partie notable de la Psychologie traditionnelle.

Et si nous voulons, dépassant le kantisme, réunir, dans une même justification critique, la Raison spéculative et la Raison pratique, c'est encore en Psychologie métaphysique, dans le chapitre consacré de tout temps aux rapports de la volonté et de l'action avec la

(1) N'est-ce point cette coïncidence finale — coïncidence de droit — entre les points de vue subjectif et objectif, que nous pressentions dès les premiers fascicules de cet ouvrage, lorsque nous remarquions qu'une critique de la connaissance ne pourrait être efficace s'il ne se rencontrait certaines conditions réelles, communes au sujet et à l'objet?

connaissance, que nous trouverons, chez les Anciens, cette question traitée, plus ou moins complètement, en langage ontologique.

Les solutions — ancienne et moderne — deviendront comparables, à la seule condition de transposer le langage métaphysique en langage critique, et inversement. La loi de cette transposition pourrait être enserrée dans la brève formule suivante:

La méthode transcendantale d'analyse de l'objet est une méthode précisive et non exclusive. Dans l'objet de la connaissance spontanée, elle considère seulement l'emprise immédiate des facultés qui érigent celui-ci en objet connu. C'est-à-dire, en langage kantien: elle considère l'a priori constitutif de l'objet — ou encore: les conditions transcendantales de possibilité de l'objet (par opposition à sa condition empirique, le donné sensible). Ce qui revient à dire, en langage scolastique: elle considère le « cognoscible en acte » selon les conditions qui le constituent dans son « actualité cognoscible », — ou bien: selon que le « cognoscible en acte » est identiquement le « connaissant en acte », — ou encore: selon la priorité fonctionnelle (aspect limité de la priorité métaphysique) des facultés connaissantes sur leurs opérations objectives.

N'insistons pas davantage; car nous aurons l'occasion de détailler, au cours des chapitres suivants, cette correspondance entre l'a priori critique, révélé, dans l'objet immanent, par réflexion et déduction transcendantales, et l'a priori métaphysique des facultés, conclu logiquement à partir de leurs opérations.

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