III. Critique de la " Critique
Nous disions, dans le Cahier III {Introduction, p. X), qu'à notre sens, il était possible d'interpréter la pensée de Kant de manière à éviter les contradictions voyantes que certains commentateurs — psychologistes, hypercritiques ou néo-kantiens — se sont plu à y relever. Et nous fîmes de notre mieux pour démontrer, par notre exposé même du Kantisme, cette possibilité. Nous ajoutions cependant que nous dirions avec la même franchise, dans les Cahiers IV et V, quelles insuffisances graves nous croyions remarquer dans la Critique.
Il serait superflu de résumer ici les grandes lignes d'une « critique de la Critique », qui se trouvent ramassées déjà en propositions brèves, dans le Livre III de ce volume. Rappelons seulement une conclusion générale qui s'en dégage.
Chose étrange, c'est l'analyse même du point de vue initial de la Critique moderne — le point de vue de l'objet, considéré précisivemcnt comme « objet phénoménal » — qui nous force à rectifier cette position méthodologit|ue, moins vide de métaphysique qu'on ne croyait, et à constater qu'une « apparence objective » — ombre d'objet — 8C définit encore par relation à un Absolu nouménal. Le point de vue unilatéral du phénomène connaissabic opposé à l'insaisissable noumènc, se révèle d«)nc artiliciel et inconsistant. La donnée première de la Critique moderne repose sur un raffinement
de cet esprit abstractif, qui isole les uns des autres des aspects du Réel étroitement solidaires.
Kant ne niait point d'ailleurs, que l'attitude naturelle de l'esprit, celle qui précède les morcellements et les abstractions de la réflexion savante, ne fût l'attitude de l'affirmation ontologique: il admet toute la métaphysique « à titre de disposition naturelle » et se demande seulement si elle est possible « à titre de science ». (Voir Critique de la raison pure, V édit., Introduction VI).
Pour dépasser le Kantisme à partir du Kantisme même, il fallait donc découvrir l'Absolu métaphysique parmi les conditions constitutives d'un objet incontestablement donné « à titre de science ». Or, le minimum incontestable d'objet donné « à titre de science » est, selon Kant, l'objet d'expérience, c'est-à-dire l'objet donné comme phénomène; minimum incontestable, parce que, manifestement et de l'aveu de tous, on ne peut descendre en-dessous sans rendre impossible toute conscience objective.
Avons-nous tort d'accepter, provisoirement, ce minimum pour base de notre examen de la philosophie critique? S'il apparaissait même, après une étude attentive, qu'en nous restreignant, par méthode, à ce minimum, nous avons coupé toutes les voies d'accès à la métaphysique, le mal ne serait pas bien grand: nous aurions, certes, perdu un moyen direct et commode de réfuter Kant sur son propre terrain; mais qu'en conclure, sinon que nous avions consenti trop de sacrifices au point de départ? Le Réalisme métaphysique, appuyé sur l'évidence commune, demeurerait ce qu'il était: un bloc sans fissure, qui s'impose par lui-même, parce que, en dehors de lui,tout est impuissance ou contradiction latente. Et nous pourrions donc encore, à bon droit, reprocher à Kant de diminuer arbitrairement les certitudes premières. Mais nous ne croyons pas, vraiment, que le Réalisme traditionnel soit réduit à se replier ainsi sur ses défenses principales et inexpugnables.
Devant le problème de la connaissance, nous pouvons procéder, avec Kant, et pour des raisons de méthode, un peu comme le géomètre, qui transpose la réalité complexe en un jeu, aussi restreint que possible, de variables aussi abstraites que possible, et retrouve des « invariants » sous la variabilité même; en critique, nous convenons de partir de l'aspect relatif de l'objet, aspect que personne ne conteste et ne saurait contester: si nous retrouvions, sous la relativité même de cet objet, l'absolu métaphysique, notre conclusion, appuyée sur un moindre nombre de présupposés, n'ac- Qucrrait-elle pas, sinon plus de valeur intrinsèque, du moins plus
de portée polémique? 11 faudrait même ajouter, pour juger tout-àfait équitablement les méthodes critiques, que le traitement hautement abstrait, et pour ainsi dire algébrique, d'une question demeure rarement sans projeter sur elle des clartés plus nettement définissantes.
Nous nous sommes donc efforcé de mettre en lumière, en partant d'un minimum de présupposés, la signification transcendante implicite de toute représentation objective de l'entendement: 1' « invariant » métaphysique. Notre fil conducteur fut constamment cet axiome très simple et parfaitement évident de la Scolastique traditionnelle: qu'avec une essence abstraite on ne fait pas de l'existence, ni avec du formel de l'actuel, ni avec du logique pur du réel; bref, qu'avec de la puissance on ne fait pas de Vacte.
Appliqués à notre problème critique, ces truismes signifient, qu'après avoir vidé les représentations, formes et rapports logiques de tout ce qui y ressortissait à l'ordre absolu de l'acte, il serait bien étonnant que l'on réussît, par une combinaison quelconque de ces abstractions, à en faire jaillir l'actualité même que l'on en avait radicalement écartée. Aussi, le plus merveilleux échafaudage immanent d'abstrait, de formel, de logique pur, ne saurait, par soi, justifier l'affirmation d'une subsistance ni d'une possibilité de subsistance.
Et voici maintenant la difficulté inextricable où s'embarrasse la philosophie kantienne. On y postule la conscience objective, c'est-à-dire la représentation de l'objet, comme objet, dans des jugements. Or, qu'est-ce que se représenter un objet comme objet, sinon se le représenter tout au moins comme subsistance possible, le rattacher comme essence à un acte existentiel possible et donc indirectement à un Acte totalement acte? Sans la prcsupposition implicite d'un ordre absolu des possibles (avec tout ce qui s'ensuit logiquement), la conscience objective elle-même (c'est-à-dire la conscience, illusoire ou non, d'un rapport de vérité) devient logiquement impossible, faute d'un terme extérieur de référence: il ne lestc plus dans la conscience qu'une organisation synthétique de phénomènes, que rien ne rapporte à l'objet plutôt qu'au sujet.
Mais, dira-t-on, Kant n'a-t-il pas considéré, de tout temps, la raison comme une fonction transcendantale d'objoctivatioti? la Critique ne discute pas cette fonction, elle en examine seulement l'application possible aux données. Et même, n'est-ce point sur l'objectivité transcendantale de la raison que se fonde, d'après Kant, la réalité de « choses en soi »?
On peut, certes, comprendre ainsi le Kantisme: ce fut notre
interprétation dans le Cahier III. Et nous voilà, sembic-t-il, sur le point de nous entendre. (Voir plus haut, Livre III, chap. 2, § 3, proposition 6, Remarque) Pourquoi, après un moment d'optimisme et à y regarder de plus près, devons-nous constater que le fossé subsiste entre la conception kantienne et la conception réaliste? Parce que le philosophe critique ne veut considérer la fonction transcendantale même d'objectivation qu'à titre de pure condition logique « indéfinie » — comme une clause universelle et indéterminée d'absolu objectif, tombant du ciel de la raison, telle une prédestination globale et extrinsèque, sur les phénomènes. Le tort de Kant est d'en être resté, par atavisme wolfien semble-t-il, à cette affirmation dogmatique et stérile d'un indice logique d'absolu posé indifféremment sur les phénomènes. Conduit jusqu'à ce point, le problème de l'objet exigeait d'être approfondi: il fallait rechercher sous quelles conditions l'application d'une clause d'absolu à des phénomènes était concevable, c'est-à-dire essayer de définir ce que cette application suppose logiquement de la part de SCS deux termes.
En fait, Kant ne tire aucun parti de l'acte transcendantal d'affirmation, que pourtant il suppose. En formulant les conclusions agnostiques de la Critique de la raison pure, il se rabat sur les seules relations formelles et statiques de la connaissance. L'affirmation de la « chose en soi » reste un épisode inexploité.
Mais alors, étant donnée cette limitation arbitraire de point de vue, la Critique prouve-t-elle encore quoi que ce soit, concernant la valeur de nos connaissances? Oui, elle prouve réellement quelque chose; mais exactement ceci: que si l'objet immanent (1' « inîelligibile in actu ») n'est qu'une unité synthétique et purement formelle de phénomènes (ou de représentations), en vain espérerait-on en déduire, par voie d'analyse, une métaphysique — comme d'ailleurs, il serait vain aussi d'espérer y découvrir une raisoji décisive contre la possibilité d'objets métaphysiques.
Cette conclusion conditionnelle, aucun réaliste — sauf un rationaliste cartésien-wolfien (1) — ne fera de difficulté de l'admet-
(1) Qui pose en dogme le « réalisme des essences >, c'est-à-dire l'inférence immédiate de 1' * essence logique » à 1' « essence réelle >. Le rationalisme wolfien admet la réalité objective — comme « possibles » — des essences synthétiquenient construites par assemblage cohérent de notes. Ces notes étant, en fait, des éléments d'origine phénoménale, et non des éléments innés, directement intelligibles, Kant a beau jeu de ramener toutes les prétendues essences « possibles » à de simples deu'résd'unification subjective des phénomènes.
tre. Elle fut fatale, certes, aux métaphysiques d'inspiration cartésienne; mais, entre le Réalisme dans son ensemble et la Critique, le vrai débat est ailleurs.
Si l'on accepte pour point de départ de la Critique ce logogriphe initial: « l'objet de conscfence, comme objet phénoménal », la question vraiment litigieuse se formule correctement en ces termes: une représentation peut-elle prendre fonction d'objet, 4ans la conscience, en vertu d'une simple unité formelle de synthèse? ou, plus brièvement, un objet purement phénoménal est-il possible (dans la pensée)?
Est-ce oui? Nous n'avons plus alors à opposer à l'agnosticisme kantien — et même à celui, plus radical, des Néo-kantiens — que des chicanes de détail; car il n'y a pas, dans cette hypothèse, de justification théorique décisive du réalisme métaphysique.
Est-ce non? Alors, la Critique garde encore, à beaucoup d'égards, une portée générale très appréciable, mais ses conclusions agnostiques n'atteignent pas le réalisme aristotélicien, qui n'est point du tout un ontologisme rationaliste.
Cette seconde hypothèse, nous avons montré qu'elle est la vraie. A prendre le fond des choses, le Kantisme ne rencontre pas la Scolastique aristotélicienne, moins encore la synthèse thomiste: il l'ignore. Kant se méprit, lorsqu'il s'imagina avoir critiqué toute métaphysique passée, présente ou future, en critiquant la métaphysique rationaliste; contre celle-ci, la seule qu'il visât réellement, son raisonnement portait. Corrigeons sa méprise; et ses conclusions négatives se réduisent à ceci: l'inanité, dans l'ordre spéculatif, de l(jut « dogmatisme » métaphysique, ni plus ni moins, c'est-à-dire de toute doctrine prétendant poser des objets qui ne seraient, ni donnés dans une intuition, ni démontrables par une « déduction transcendantale » comme conditions logiques de possibilité d'objets donnés dans une intuition.
Les Scolastiques pratiquaient, et même professaient, depuis des siècles, cette exclusive, solennellement proclamée par le philosophe critique. Elle veut dire, pour eux, que, si l'objet métaphysique ne nous est pas donné, soit explicitement dans une intuition intellectuelle, soit implicitement comme condition universelle des objets de notre expérience, nous ne saurions en affirmer la réalité qu'au moyen de jugements indûment extensifs, dans lesquels le prédicat serait, par rapport au sujet logique, une pure ajoute Instinctive ou arbitraire: or, cette catégorie-là de jugements « synthétiques à priori » parut toujours, à bon droit, aux logiciens scolastiques, non
moins qu'au philosophe de Kônigsberg, totalement dépourvue de véritable évidence rationnelle, c'est-à-dire de nécessité objectivethéorique — quelle qu'en puisse être d'ailleurs la valeur pratique. La Critique kantienne fut destructrice, non pas en raison du principe méthodologique que nous venons de rappeler, mais parce qu'elle omit de prendre en considération une hypothèse nullement chimérique: celle où tout objet, dans la conscience, serait intrinsèquement constitué, en tant qu'objet, par une synthèse d'acte et de forme, de telle manière que la réflexion analytique pût y discerner, non seulement les propriétés logiques d'échelonnements formels, mais les propriétés logiques d'exigences dynamiques — propriétés garanties les unes et les autres par la nécessité primordiale de la pensée objective comme telle.