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THEORIE DE LA CONNAISSANCE DANS LE CADRE DE LA METAPHYSIQUE THOMISTE

Préliminaires.

La philosophie de S. Thomas d'Aquin demeure tout entière dans le sillage de la philosophie antique, et plus particulièrement de l'aristotélisme. La plupart des points de vue dont nous aurons à relever la signification critique n'appartiennent point en propre au moyen âge; ils y reçurent toutefois, non seulement des applications nouvelles, mais souvent des précisions nécessaires ou des compléments précieux.

S. Thomas n'a point écrit d'épistémologie; il n'a pas même publié d'exposé systématique de sa philosophie. La « Somme contre les Gentils», qu'on appelle parfois la « Somme philosophique » est avant tout un traité d'apologétique religieuse. Les « Quaestiones disputatae » touchent plusieurs questions de pure philosophie. Dans les « Commentaires sur les Sentences » et dans la « Somme Théologique », la pensée philosophique, partout vivante, adapte et restreint ses manifestations au cadre de l'enseignement dogmatique. Restent, comme œuvres de philosophie pure, les « Commentaires sur Aristote » et un certain nombre d'Opuscules particuliers.

Dans l'esquisse qui va suivre, nous n'utiliserons guère les Opuscules spéciaux, dont plusieurs sont d'authenticité contestable ou de date incertaine (1). Nous éviterons aussi de recourir aux Commentaires sur les Sentences, œuvre de début, magistrale, sans doute, mais présentant çà et là des solutions abandonnées ou précisées dans les œuvres ultérieures. A l'occasion, nous interrogerons les Commentaires sur Aristote, surtout l'important Commentaire de la Métaphysique: il faut remarquer toutefois que S. Thomas s'y efface presque complètement derrière le texte qu'il interprète. Resteront comme base principale d'enquête, les œuvres entièrement personnelles de la pleine maturité, c'est-à-dire, avant tout, les Quaestiones disputatae, les Quodlibcta, les deux Sommes et le Compendium theologiae. La philosophie s'y trouve généralement au second plan, mais mêlée à toute la trame de l'exposé. Elle y transparaît, sous

(1) Voir Mandonnet, O. P., Les écrits authentiques de S. Thomas d'Aquin. 2' éd. l-ribourR (Suisse), 1910. — et Dr M. Grahmanii, Die cchten Schriften des M. Thomas von Aquin. Dans Beitrùgc zur Geschichte der Philosophie des Mitlelalters. Bd. XXII, 1920.

des expressions occasionnelles et fragmentaires, comme une philosophie habituelle et vécue, préexistant, parfaitement charpentée, dans l'esprit du théologien qui la met à contribution p(Our l'élaboration du dogme (1).

Comment dégager, dans son enchaînement naturel, et pour autant qu'elle intéresse le problème épistémologique, cette philosophie latente?

Notre enquête sera nécessairement un peu touffue. Nous prions le lecteur qui voudra s'y orienter aisément, de ne pas dédaigner l'aide offerte par les titres et sous-titres.

Voici en peu de mots notre ordre de marche dans ce Livre II.

Il est bien entendu que, jusqu'au Livre IIl, nous analysons et interprétons S. Thomas; avec lui, nous nous établissons d'abord, et nous demeurons constamment sur le terrain métaphysique.

Une théorie de la connaissance, développée dans le cadre du réalisme ontologique, vaut absolument et commande une épistémologie proprement dite, sous la seule condition suivante: que toute affirmation rapporte nécessairement et valablement son contenu à l'absolu de l'être, ou, plus brièvement, qu'une connaissance purement phénoménale soit impensable et impossible. Ce présupposé "réaliste général est le présupposé naturel de tous nos assentiments spontanés; l'adopter sans justification logique, comme point de départ d'un système réfléchi de nos connaissances, n'impliquerait, certes, aucune absurdité et pourrait même se défendre par des motifs métarationnels; mais ce serait ce que l'on est convenu d'appeler du dogmatisme; en chercher, au contraire, une justification logique, c'est accepter de donner à la construction métaphysique une base critique.

Dans la Section I, qui ne constitue encore qu'un préambule, nous examinerons la base critique générale de la métaphysique de S. Thomas. Lorsque nous aurons montré, par cet examen préalable, que tous nos jugements, quels qu'ils soient, présentent une signification ontologique et participent à une vérité absolue, il nous restera — et ce sera le plus lourd de notre tâche, — à déterminer cette signifi-

(1) Sauf indication contraire, les passages soulignés l'auront été par nous. Nous emploierons les notations suivantes: S. th. (Summa theologica); S. c. G. (Summa contra Gentes); In. Sent. (Comment, in IV libros Sententiarum); Verit. (Quaest. disputatae De Veritate); Pot. (Quaest. disp. De Potentia Dei); De Malo (Quaest. disput. De Malo); Qu. disp. De Anima; Qu. disp. De spirit. creaturis; in [I, II,...] Metaph. (Comment, in Metaphysicam Aristotelis); In [I, II, III] Anima. (Comment, in III libros de Anima).

cation ontologique, à mesurer cette participation de la vérité absolue.

Dans la Section II, deux lignes de recherches seront ordonnées à cette fin:

l^Tout d'abord, puisque le rapport de vérité doit trouver place djrtîs le système de l'être, nous nous demanderons jusqu'à quel point une « métaphysique de la connaissance » est possible. Celle que propose S. Thomas nous permettra de situer exactement la vérité propre de l'intellect humain, et de la rattacher à la fonction psychologique du jugement (Section II, chap. 1).

2° Mais cela ne suffit pas à notre dessein. Pour mesurer la vérité diS jugement, une analyse détaillée des éléments constitutifs — matériels et formels — de celui-ci devient indispensable. Nous étudierons donc successivement, en nous efforçant de définir leur influence possible sur la signification objective du jugement, les « termes du jugement » — c'est-à-dire les données sensibles (chap. 2) et les concepts (chap. 3 et 4) — puis les éléments « formels » du jugement, c'est-à-dire Vunité synthétique des termes et Vaffirmation (chap. 5).

Nous aurons ainsi établi un vaste chantier, où les matériaux très riches, fournis par S. Thomas, se trouveront dûment classés, et même, lorsqu'il y aura lieu, mis en regard de matériaux analogues utilisés par les philosophes critiques. Bien plus: l'analyse de ces matériaux nous aura révélé déjà, dans tout jugement, l'affirmation implicite des grandes lignes de la métaphysique traditionnelle, y compris même l'existence de l'Etre transcendant.

Serons-nous arrivés, de la sorte, au bout de notre tâche? Point encore. Nous aurons bien constaté que la vérité objective ne se livre à nous que dans le jugement, et que le jugement lui-même contient l'affirmation implicite de la Vérité absolue. Dieu. Mais quelle est la valeur logique de cette affirmation transcendante? Valeur subjective? Sans doute et en tout cas, si chaque connaissance d'objet s'accompagne en nous, par nécessité psychologique, d'une affirmation implicite transcendante. Valeur objective? Il faudrait, pour l'établir, que la nécessité psychoU>gii|ue de l'affirmation transcendante fût en même temps une nécessité logique, c'est-àdire que cette nécessité apparût, non seulement comme une condition concomitante ou subséquente de toute affirmation d'objet, mais comme la condition même qui rend objective toute affirmation d'objet. Alors seulement, en effet, nier la réalité transcendante ou

en douter (c'est-à-dire admettre la possibilité de devoir la nier), recèlerait une contradiction logique.

C'est là ce que nous entreprendrons de démontrer (toujours en nous appuyant sur les principes thomistes) dans la Section III, intitulée: Déduction de l'affirmation ontologique (Section III, chap. 1 à 5).

Ici surtout, le rôle spéculatif de la finalité, déjà signalé ailleurs, retiendra notre attention. Ces dernières étapes de notre démonstration — il serait trop long, et inutile, de les détailler dès maintenant — s'échelonneront à travers la région du dynamisme intellectuel. Dussent-elles même ne point nous conduire au but souhaité, elles ne seraient pas pour cela dépourvues d'intérêt, car elles nous contraindront à explorer, à la suite de S. Thomas, les rapports de l'intelligence et de la volonté, nous découvrant ainsi le lien rationnel — trop méconnu dans le kantisme — jentre la spéculation et l'action.

Enfin, après avoir ramassé en peu de mots notre raisonnement épistémologique (chap. 5) et commenté, pour en préciser la portée, quelques analogies réelles ou apparentes entre la théorie thomiste de la connaissance et la théorie kantienne (chap. 6), nous aurons, croyons-nous, retiré, de la « critique métaphysique de la connaissance », tous les enseignements généraux qu'elle nous peut départir. A la lumière de ces enseignements, il nous sera loisible alors de nous enquérir si la voie « transcendantale » de la Critique ne mènerait pas peut-être plus loin que ne supposait Kant. Nouveau problème, qui fera l'objet du Livre III.

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