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ANALYSE DE LA CONNAISSANCE OBJECTIVE

Préliminaires.

Il résulte du chapitre précédent que nos contenus de conscience ne s'érigent en objets dans notre pensée que par l'investiture du premier principe, c'est-à-dire en vertu de la nécessité même qui les rapporte à un absolu. De cette nécessité, liée à la qualité d'objet intelligible, S. Thomas tirait argument contre un relativisme qui assignerait pour terme immédiat à notre connaissance objective la propria passio facultatls, la species comme telle, entendons: la détermination contingente de notre subjectivité.

Le principe fondamental invoqué fut donc celui-ci: que l'objet, comme objet {sub ratione entis), implique nécessité. Principe absolument universel; car le pur contingent n'a point d'intelligibilité propre, il équivaut au piir non-être.

S. Thomas déduisait de là une certaine opposition irréductible entre subjectivité et objectivité dans notre connaissance — entre la subjectivité du médium quo (species) et l'objectivité du id quod (objet). Mais on doit le bien comprendre. S'il avait argué d'une distinction radicale et universelle entre subjectif et objectif, il se serait emprisonné dans cette conséquence inquiétante: que, puisque la connaissance va toujours d'abord à l'objet sans s'arrêter au sujet comme sujet, aucun sujet ne pfrend conscience de soi, sinon par réflexion sur un objet qu'il s'oppose. Nous venons d'énoncer le principe même des panthéismes idéalistes (Voir Cahier IV): on y aura reconnu une de ces illusions spécieuses, un de ces axiomes bâtards, qui naissent de la confusion si facile entre notre entendement imparfait et la raison absolue.

La pensée de S. Thomas est autre. Bien loin d'opposer radicalement sujet et objet dans la connaissance en général, il proclame au contraire l'identité totale du sujet et de l'objet dans l'intuition parfaite de soi, type éminent de toute connaissance. Une intelligence a d'autant moins besoin d'un intelligible distinct d'elle,

qu'elle est, si l'on peut s'exprimer ainsi, plus complètement intelligence, plus complètement en acte par la détermination subjective de sa nature même. Ce qui, chez l'homme, empêche la species ou la propria passio facultatis (le phénomène comme détermination subjective) d'être objet primaire de l'activité connaissante, ce n'est pas tant la subjectivité de cette species que sa foncière relativité, sa survenue purement accidentelle et contingente dans le Sujet. En Dieu, toute contingence étant éliminée, et le Sujet réalisant luimême la nécessité absolue, qui constitue aussi l'idéal de l'Objet, Sujet et Objet, Intelligeant et Intelligible, se confondent dans l'indivision lumineuse de l'Acte pur: l'intellection subsistante est à ellemême son objet primaire.

Partout donc où nous rencontrerons une connaissance par opposition véritable de sujet et d'objet, nous devrons, pour être fidèles à la doctrine de S. Thomas, avouer une imperfection soit de l'intelligence soit de l'intelligible, reconnaître un « intellectus in potentia » ou du moins un « intelligibile in p(0tentia ». Et alors se présentera à divers degrés la difficulté qui est au fond de toute noétique et de toute épistémologie: nous voulons dire, la difficulté de concilier, dans cette connaissance (imparfaite à raison d'un de ses termes ou des deux à la fois), l'immanence et l'objectivité, ou même, s'il s'agit de l'homme, l'intussusception de données et leur extraposition, la subjectivité de la species acquise et l'immédiate objectivité de l'objet connu par le moyen de cette species.

La métaphysique thomiste de la connaissance renferme, nous semble-t-il, des éléments de solution adéquats au problème. Pour les découvrir, nous devrons nous résigner à suivre les détours d'une exégèse assez minutieuse. Nous pjrions qu'on veuille bien nous laisser, dans l'exploration des doctrines implicites ou formulées de S. Thomas, une certaine liberté d'allure: une enquête sur des textes ne peut procéder avec la sobriété rapide et l'inflexible rigidité d'une déduction théorique. Bien que notre interprétation des fragments de l'épistémologie thomiste soit insérée sur la trame d'un raisonnement rigoureux, dont les étapes seront toujours soigneusement marquées, nous prévoyons que le lecteur se sentira parfois submergé par le détail analytique et s'impatientera de notre lenteur précautionnée. Il nous pardonnera cet ennui s'il se rend compte exactement de notre dessein, à la fois exégétique et théorique, et des difficultés spéciales qu'en présente la réalisation. Du reste, après avoir recueilli notre butin de textes, nous nous proposons de le ramasser en propositions concises et de l'ordonner dans des cadres systématiques plus accusés.

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